‹ Les soirées d'Aix-les-BainsChapitre 41 sur 131 · LE PEINTE · texte numérisé non relu

LE PEINTE

Sa femme, votre sœur !

CORINNE

Ma sœur. Pour me surprendre, Lueile imagina de ne point me l'apprendre D'avance. Elle a mal fait.

LE PRINCE

La belle occasion De lui faire expier son indigne action !

CORINNE

A quoi bon? Tout reproche est d'une âme vulgaire. L'amour, s'il n'était pas en tout involontaire, Serait-il le plus pur de tous les sentiments? Que faire avec des mots ou des gémissements! . . . Ah 1 d'autres yeux, enfin un autre cœur de femme, N'ont-ils point, tout entier, le secret de son âme ?

LE PRINCE

Mais oser revenir !

CORINNE

Atteint d'un mal cruel, Pour ses jours le climat d'Angleterre est mortel.

LE PRINCE-

Est-ce bien le climat? Le remords pèse et mine, Quand on blesse une femme et qu'elle a nom Corinne!

CORINNE

Je n'y veux plus penser ! ..

CORINNE 139

LE PRINCE

Et venir d'Albion Engourdir encor votre imagination !

Car votre triste lyre est muette et sommeille?

CORINNE

Ma pensée est en moi, — c'est la lampe qui veille N'accusez point Oswald ! Le talent se complaît Dans cette liberté, dans ce calme complet, Que ne donne jamais la passion profonde.

LE PRINCE

L'amour est un tyran égoïste, et le monde Ne lui pardonnera jamais crime si noir! — Quand sont-ils arrivés enfin ?

CORINNE

Hier au soir.

J'étais assez souffrante, et n'ai vu que Lucile. Oh ! lui ne voulait pas venir dans cette ville, Encore moins chez moi! — Lucile ignore tout, La pauvre enfant! — Mon cœur ne sait ce qu'il résout.

(Elle se lève.)

Vous frémiriez à voir les projets que j'invente ! . . . Penser qu'il va venir me glace et m'épouvante ! . . . Prince... je l'aime encore ! ... En vain je veux lutter. Par des raisonnements je prétends discuter : C'est l'époux de ma sœur... c'est mon frère, que sais-je?. Y penser même, c'est un crime, un sacrilège !... Je me dis cela... Mais, quand un semblable amour S'est fait sa place, allez, tout s'écroule à l'entour. L'oreille reste sourde au bon ange qui pleure !

UO CORINNE

Le sang brûle, tarit, jusqu'à ce qu'on en meure!..-

Aussi je meurs !

(Elle tombe assise.)

LE PRINCE

Allons! que nous dites-vous là!

Vous, Corinne, mourir!... Vous !

CORINNE

I/inamorata, Caro mio !

LE PRINCE

Monti s'y connaît, je suppose ..

CORINNE

Le médecin ne voit que l'effet, non la cause.

LE PRINCE

Enfin sur vous, hier, nous l'avons consulté...

CORINNE

Ignare!...

LE PRINCE

Il est en brouille avec la Faculté.

Eh bien! ce grand docteur! dit-il ce qu'il faut faire?

LE TR1NCE.

Reprendre vos travaux, et surtout vous distraire.

CORINNE

Ah! des distractions... C'est que je suis bien bas !... Oui, mon mal est de ceux qui ne guérissent pas...

LE PRINCE

Morbleu! Parce qu'un homme à cervelle iiiM>usi;e A méconnu votre âme et vous ;i délaissée

CORINNE 141

Pour écouter la voix d'une froide raison, Faut-il mettre la flamme aux coins de la maison ? Écoutez la nature et la loi de notre être : Le mouvement! A peine a-t-on le temps de naître ! Or cette loi suprême implique changement. S'isoler pour toujours dans un seul sentiment, C'est absurde et nier le but de l'existence !

COEINNE.

Prince, je vous le dis en grande repentance,

Si mon cœur n'était point abreuvé de dégoûts

Et mort à tout jamais, il volerait vers vous.

— Oh! pardon ! Mes regrets ont l'air d'une ironie. ..

J'ai depuis trop longtemps sué mon agonie

Pour offrir un objet attrayant à l'amour !...

le peince [prenant son chapeau).

Vous êtes, per Bacco! dans un très-mauvais jour ! Adieu !

coeinne [le retenant).

Pardon ! je suis vouée au sacrifice.

Rendez-le-moi plus doux par un nouveau service; Oui, c'est pourquoi j'osais vous déranger sitôt.

LE PEINCE.

Ne suis-je pas à vous, moi, votre patito? N'avez-vous pas le droit, conquis par ma constance, De déchirer ce cœur qui pardonne d'avance ?

CORINNE

C'est vrai, je suis méchante, et vous trop généreux!

LE PRINCE

Qu'exigez- vous ? Voyons ! {Il se rassied.)

U2 CORINNE

COBINNE.

Pour vous c'est douloureux :

Que... vous voyiez Oswald...

LE PRINCE

Moi !

CORINNE

Vous êtes mon frère !

Parlez-lui. De son cœur déchiffrez le mystère! Jadis, pour moi, ce cœur était un livre ouvert. Il doit être aujourd'hui, surtout s'il a souffert, Entouré d'une triple enveloppe de glace.

LE PRINCE

C'est une mission...

Faites, prince, de grâce I

(On entend un léger bruit derrière la tapisserie.)

Ecoutez !...

LE TRINCE.

Comme vous, ce bruit m'a tout troublé.

Corinne (avec explosion).

C'est l'escalier secret. Il a gardé la clé ! Il m'aimerait encor !... Je veux le voir, l'entendre.,,

LE PRINCE

Ah ! votre dignité vous ordonne d'attendre.

CORIXN1'.

Parler de dignité quand le cœur est en jeu !

LE PRINCE

Eh bien! je le verrai... Mais sortez 3

CORINNE 143

CORINNE

0 mon Dieu !

Que vous êtes cruel !

LE PETNCE.

Et votre honneur, Corinne !

CORINNE

Si son ancien amour sur le nouveau domine, Accourez me le dire.

LE PRINCE

Oui, je vous le promets...

CORINNE

Mon cœur bat ! ... Je croyais être morte à jamais !

(Elle sort à gauche.)

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