II
cer à mes desseins. Nos troupeaux sont presque ape'antis ; eh bien ! emparons-nous de ceux de nos voisins ; saisissons ensemble le mouton et le berger ; nous mangerons Fun , nous vendrons Tautre , et avec le produit de nos prisonniers , nous aurons des bracelets et des parures pour nos femmes, et de la liqueur de feu pour nous.
Un vieillard se leva : — Que la lune cesse à jamais de t' éclairer de ses rayons , si lu agis ainsi, lui re'pliqua-t~il. Nos ennemis étaient les Cafres , qui peut-être n'avaient point traverse' la rivière d'Orange sans des projets hostiles ; mais ils nous ont vaincus ; ne pensons qu'a ré-* parer nos désastres ; plus tard nous songerons à la vengeance.
Pharaoh indigné courut réunir les guerriers qui avaient combattu la veille avec lui : — Je suis votre chef ! vous me devez obéissance ; les habitans du kraal de Néalée , ma première épouse, nous ont fait injure en ne nous pré-
tant point leur secours contre les Cafres. Leur cause était la nôtre ; quoiqu'affaiblis par notre défaite , nous leur sommes encore supérieurs en nombre ; foncions sur eux , et qu'ils nous dédommagent des pertes que nous a fait éprouver leur lâcheté;
Déjà un murmure d'approbation s'élevait parmi ces hommes avides; Tamus l'interrompit : — Que demandes-tu, Pharaoh? sans doute tu es notre chef , mais c'est pour nous protéger, comme tu le juras en recevant des vieillards le droit de commandement. Veux-tu nous entraîner encore, dans une lutte injuste , dont le résultat serait peut-être notre entière destruction ? Yeux-tu incendier la cabane oii lu as trouvé une compagne , et vendre sa famille aux Namaquois ?
— Pourquoi un étranger , un Saab , dit Pharaoh avec emportement ^ vient-il mêler ses intérêts aux nôtres ?
— Je ne suis point un étranger ici , répondit
son ami ; pour toi surtout , et j'ai parle avec sincérité'.
— Un lâche seul craint la guerre.
— Alors j'ai prouvé dans le jour qui enfanta celui-ci que je n'hélais point un lâche.
— L'autruche imite parfois le cri du lion!
— J'ai contraint le premier de ces animaux a me servir de monture ' , et la peau du second est encore étendue dans ma hutte.
— Pour oser lutter contre ma volonté' , songes-tu à ce que tu es ?
— Mon père e'tait Roi , et je Tavais oublie' ; car j''ai refusé de régner sur ses sujets pour rester auprès de toi.
— Ton père était esclave , s''écria le fils de Suosoa, haletant de fureur, et le mien fut ton
' Quelques habitans de l'Afrique parviennent à se servir d'auîruches comme de coursiers , et rien n'égale la vitesse de ces animaux.
maître ; car il t'échangea contre un bélier noirî Je succède à ses droits sur toi et j'en saurai bientôt faire usage !
Le cœur gonfle de rage , il rentra alors h sou logis , oii il trouva Ne'alée en larmes. Instruite déjà des projets de son mari contre le kraal de sa famille , elle essaya de l'attendrir, lui rappela les services, le dévouement de son ami d'enfance ; mais, la repoussant rudement, la frappant avec férocité : — Je connais tes sentimens pour le Saab , lui dit-il ; le plus petit des doigts de ta main est encore trop long, selon tes désirs ' , Ma mort ferait votre bonheur a tous deux en facilitant votre union ; eh bien î je vous unirai !
Gagné par lui , le Sury déclara avoir surpris Tamus et Néalée en adultère. La loi les condamnait à la mort. Pharaoh exigea que ces soidisant coupables fussent abandonnés à sa dis-
I Une femme liolleiilole veuve, cl (|ui veut se remarier, est forcée de se faire rclraircher une phalange du petit doigt.
3^2 OUINZIÉME SOIRÉE.
crction. (^)aelfjues esclaves , anciens gardiens de ses troupeaux , lui restaient encore ; leur service devenant inutile par suite de son marche avec les Soncpias , il résolut de leur faire subir a tous le mcmc sort; et, dès le jour suivant, après avoir fait garrotter leurs bras pour les priver de tout moyen de re'sistance , le monstre lui-même se mit en marche avec eux vers le pays des Namaquois, pour échanger contre de lu verroterie et des liqueurs , des serviteurs fidèles, une épouse innocente, et le plus généreux des amis.
Lorscfu'ils quittèrent le kraal , la plupart des habilans les suivirent pendant quelques lieues, en poussant de longs gëmissemens. Enfin , sur Tordre réitère' du Capitaine , ils se retirèrent , au milieu des marques de la plus profonde douleur, et bientôt il ne resta plus avec Pharaohqueles gens chargés d'accompagner le cortège.
Dès la fin du premier jour, Néalée pouvait à
peine se soutenir ; les feux terriJjles du soleil avaient épuise ses forces , et chacune de ses plaintes retentissait dans le cœur de Tamus et le déchirait. Celui-ci marchait le front baissé , triste , silencieux ; aucun soupir ne s'échappait de sa poitrine , aucune larme ne mouillait Sa paupière ; il songeait aux moyens de se venger.
— Il y avait de quoi ! interrompit ici le Roi de Congo. Si sa vengeance n'a pas été terrible, c'est que Dieu n'a pas eu pitié de lui. 3Iais poursuis ton récit,
— Quoique Tamus ne voulut rien faire paraître de sa souffrance , reprit Maè'lo , lorsqu'il voyait celle qu'il avait tant aimée , qu'il aimait tant encore , gémir et pleurer près de lui, alors des convulsions de fureur enflammaient ses regards et faisaient se contracter toutes les parties de son corps ; mais il domptait la violence de ses transports, en pensant qUe Pharaoh pouvait jouir de son supplice. Dans d^uilres instans, presque assoupi par la lourdeur de Tair
et Teffet crime marche conlinuelle et monotone , son souvenir lui retraçait , presque à son insu, les jours heureux qu'ail avait passes près de Pharaoh et sous sa protection fraternelle ; et , bien que tout à coup le spectacle de ses maux presens vînt détruire ces douces images , il ne pouvait entièrement chasser de son coeur cette vieille amitié , si long-temps la source de toutes ses actions.
— Protection fraternelle ! vieille amitié 1 vains mots qui ne peuvent effacer une injure réelle 1 Ariùve , arrive à la vengeance , répéta le Roi.
— Nous y voici , dit le ministre.
De son côté Pharaoh, monstre d'orgueil et d''avarice , pour légitimer ses actes de cruauté , rappelait à sa mémoire les circonstances où Fadresse et la force de Tamus avaient été des motifs d'humiliation pour lui. Il ne se dissimulait point l'amour de Pséulée pour son, ancien
compagnon , et cherchait à se persuader que l'accusation portée contre elle pouvait avoir quelque fondement. Calculant ensuite combien de jouissances il lui devait advenir de la vente de ses esclaves , et Fimagination éveillée par les boissons spiritueuses dont il faisait usage le long de la route , il se créait en idée , dans Tavenir^ toute une existence de plaisirs , et ne songeait point à la fin de son père.
Cependant la caravane s'enfonçait dans des plaines immenses, tantôt sablonneuses, tantôt rocailleuses, ou couvertes de cristallisations salines, qui tour a tour brûlaient ou déchiraient les pieds des infortunés que conduisait Fimpitoyable Pharaoh.
On franchissait une montagne couverte d' aspérités et de pointes de rochers, quand Néaléc , succombant à la fatigue et a la douleur que lui faisaient endurer les plaies de ses pieds gonflés et ensanglantés , tombe enfin , meurtrie et sans mouvement , le visage sur la pierre. Tamus la
croit morte , pousse un cri ; une force surnaturelle éclate tout a coup en lui : ses liens sont Jjriscs ; l'oeil en feu, il poursuit Pharaoh, qui, saisi de terreur, fuit avec la rapidité de la flèche. Tanius Fatteint , le renverse d'un bras nerveux , et, lui enlevant un large coutelas qui faisait partie de ses armes , avant que personne puisse lui porter secours : — Pharaoh, lui dit-il , j 'ai abandonne pour toi des sujets et une maîtresse; je t'ai sauvé du péril, et tu m'as fait ton esclave pour me vendre. Cependant , je te dois aussi la vie , et je respecterai la tienne ; mais tu vivras couvert de mon sang 1
Il se penche alors sur Tépoux de ÏS^éalée , le tient fortement fixé sous lui, et soudain se plonge à lui-même le coutelas dans le cœur; et, tandis que Pharaoh se débat en hurlant sbus cette horrible aspersion , il l'enlace dans ses bras , et rend le dernier soupir sur son sein.
Ainsi mourut et se vengea Tamus. Sa ven»
geance fut terrible; car l'effroi et le remords troublèrent tellement l'esprit du chef indigne des llottentots, que, possédé d^m délire furieux, il s'enfuit loin des siens, se roula dans le sable des déserts , pour effacer les vestiges du meurtre. Afin d'anéantir ces traces fatales , se déchirant de ses ongles aigus, il croyait voir encore de ses propres blessures couler le sang de son ami. La vue de ce sang le poursuivait et redoublait ses remords; la force de ses remords le faisait se déchirer avec une rage nouvelle. Il ne recouvra la raison qu'' après être tombé dans un parti de Cafres , qui le traita lui-même en esclave et le vendit aux Grands-Namaquois.
— Et que devint Néalée? demanda le roi de Congo a son sage ministre.
— Rentrée au kraal avec ses compagnons , elle y vécut sous la protection d^m nouveau Capitaine, désigné par les Hollandais pour succéder à Pharaoh.
358 OUINZIÈME SOIRÉE.
— Quoi qu'ail en soit , ton héros Saab ne me paraît que bizarre. Pourquoi tant de reconnaissance pour un bienfait dont Tauteur s**!gnorait presque lui-même? Qu'est-ce qu'une vengeance qui ne tue pas ? Ce n'est point là un véritable Africain ! Crois-moi, il devint fou avant l'autre. Le tigre va-t-il se déchirer les entrailles devant la hyène qui lui enleva ses petits ? Le souvenir d''une ancienne amitié ne défend point de punir des injures récentes. Se venger est d''un coeur noble, et la mort seule d'un ennemi constate la vengeance !
— Maître , dit Maèlo , le second exemple que j''ai à vous citer des effets de cette terrible passion vous satisfera plus sans doute. Le récit m''en fit frémir. Mais j''ai besoin de recueillir mes esprits, et demain si vous le souhaitez
• — A demain donc! dit le Roi. Et le lendemain il prêtait de nouveau Toreillc , et Maèlo commençait son nouveau récit.
MESSLAEL l'AL:MAMY.