‹ Les soirées de JonathanChapitre 15 sur 18 · SÉ\£GAMBIE · texte numérisé non relu

SÉ\£GAMBIE

Entre TOcëan , laNigritie , le vaste de'sert de Sahara et la Haule-Guinëe , se trouve une grande étendue de pays , traverse'e par deux fleuves fameux, le Sénégal et la Gambie '. Trois races principales occupent dans ce territoire un emplacement considérable. Ce sont les Yolofs , les Mandingues et les Foulahs \ Ces derniers, autrefois connus sous le nom d'hommes rouges ,

« La Gambie porfe , dans ce pays , le nom de Bà-Diman ; le Sénégal , celui de Zanayha ou de Baîèo , de Bii-fimj , de Foura.

» Ce qui augmente beaucoup la difficulté des études sur l'Afrique , c'est non seulement la multiplicité des langues de ce continent, mais aussi les noms dissemblables donnés à chaque peuple par des voyageuvs de pays diffcicus. Ainsi les Foulahs

confondus depuis long-lemps par des mariages avec les peuples voisins , ont perdu leur couleur primitive. Il est résulte de ce mélange une classe d'hommes au teint de bronze , aux cheveux soyeux , aux lèvres plates , soumis a différens princes ou ahnamys '. Dans leurs états nombreux , sépares les uns des autres par des possessions e'trangères , comme les grains de corail d'un chapelet le sont par des grains d'ebène , Tancien culte des fétiches et celui de 3Ialiomet sont professes également.

Messlaèl venait d'être nouvellement élu almamy du royaume de Bondou, appartenant

sont tour à toiiv appelés Foulis , Pholeys , Poules, Penls , Félons, Foulahs , j^nv CAdamoslo, Labat,Brne, Moore,Adanson, Barbot, Mungo-Paik , Mollien, Clarksoii , Smith, Elu'niann , etc. qui désignent aussi diversement les Yolofs sous les dénominations de Jalofs , Jollnifs , Ghialofs , Oualcfs et iolofs.

1 Même observation que dans les notes précédentes. Chacun des petits rois de ces contrées porte un litre qui n'appartient qu'à sa race et à sa nation. Les Foulahs païens ont des siraticks, les Mahométans des almamys , les Maudingues des mansas et des farims , et les Yolofs des dantcls ^ des hurls , des tins , etc.

aux Foulahs , lorsque Boukari , siratick du royaume de Bambouk, envahit tout a coup ses états à la tête d^mc nombreuse armée.

Encore alarme de la conspiration des marabouts , prêtres maliomëtans , qui avaient tenté de détruire la domination des princes ses ancêtres, Boukari, afin d'empêcher ses sujets de se laisser séduire par les partisans de cette religion , résolut de la détruire dans les royaumes environnant le sien. Il était à la tête d'un peuple nombreux et guerrier , possédait de grandes richesses , avait de l astuce , du courage et des armes ; il ne tarda pas a se rendre maître du royaume de Galam , confin de ses états , au nord, traversa bientôt la rivière de Falémé qui le séparait du Bondou, et se présenta devant Fatleconda , capitale de l'Almamy , avant que celui-ci eût pu songer a sa défense.

Messlacl, jeune homme d'un caractère naturellementdoux et timide, peu familiarisé encore avec le pouvoir cl le commandement, et crai-

gnant de compromeltre l'exislence de son peupic, se resigna, recula devant son vainqueur, regrettant seulement que sa mère , qui alors habitait les bords ombrages du Nérico , ne put l'accompagner pour lui adoucir les peines de Pexil. 11 se retira vers le soleil , gagna le désert de Simbani , et Ta , seulement , songeant a son malheur, il se mit a pleurer.

Cependant, avant de franchir la Gambie, qui, de ce côté, forme la limite du Bondou, il dépêcha un de ses serviteurs vers le Siratick, pour lui demander ce qu'il lui céderait en échange de son royaume. Le vainqueur répondit insolemment à ce message, en faisant remettre au malheureux Almamy une paire de sandales en fer, et en déclarant que, jusqu''à ce qu''il ait fui assez loin pour les user entièrement , il ne serait pas en sûreté contre les flèches de Bambouk.

Messaël , désespéré , traversa alors le fleuve et se réfugia chez les M^ndingues de Géba ,

espérant dans les jours qui n''étaient pas encore.

Profitant habilement de la fuite du vaincu pour consolider sa puissance dans le Bondou , Boukari réunit dans un grand palavère ( conseil public ) les principaux sujets de l'Almamy, et leur dit : — Redevenons ce que nous étions autrefois ; vous le voyez, les anciennes divinités de l'Afrique ont vaincu votre Mahomet ! Si quelques uns d'entre vous tiennent encore fortement a ce démon a face blanche, eh bien ! nous mettrons son turban et son livre au nombre de nos fétiches. Mais la chose s''est passée sous vos yeux; lui-même abandonna votre chef lâche et tremblant. Qui peut servir d'^excuse à la fuite de ce faible Messlacl ? La surprise? sa jeunesse? son inexpériencePLe lion naît les yeux ouverts : aussi votre Almamy prétendu ne descendait pas de si noble racel Je Fai chassé , je l'ai dû ; car il n'était point fils du frère de votre ancien Alnia-

my '. Un des féroces habitans de Maniana , qui se nourrissent de chair humaine, fut son père; il est le fruit du crime; nos dieux prendront soin de justifier ce que j'' avance. Je mets mon espoir en eux.

Pour appuyer ses discours sans preuves , le Mombo-Jombo , divinité terrible parmi ces peuples, et chargée de veiller à la fidélité des femmes , ne tarda pas à faire entendre ses cris dans les bois. Aussitôt , selon la coutume , toutes les épouses de Fatteconda se rendirent en hâte au Bentang (vaste enceinte, entourée d'arbres ) , chacune d'elles affectant un air de joie et de tranquillité, pour écarter le soupçon qu'une telle visite put la compromettre.

Parées avec soin , celles cjui appartenaient à des kafirs ( ou païens) étaient revêtues d'une pagne de couleur vive , qui laissait à nu leurs

» Dans presque toutes les parties de ce continent , le neveu seul succède au pouvoir de son oncle. Les enfans du souveiain rentrent dans la classe couimmie.

bras et leurs jambes, entoure's cranneaux et de manilles d étain ou d'argent. Les compagnes des biischrëens (vrais croyans) se distinguaient par des grains de verroterie blanche entremèle's dans leurs cheveux , et par la plaque d'or qui brillait sur leur front.

Guefoulbe, mère de Messlaèl, etqueBoukari avait fait enlever des bords du Ncrico , fut , par son ordre, conduite au milieu de l'assemble'e générale des femmes.

Après les danses et les divcrtissemens d'usage , une grande rumeur annonça l'arrive'e du Mombo-Jombo. 11 parut tout a coup, poussant d''horribles clameurs. Affuble d^in bonnet de paille , d\ui masque et d'un vêlement faits d'écorce d'arbre , après mille contorsions bizarres, il désigna de sa baguette la malheureuse Gueloulbe , qui , par ce seul signe , coupable aux yeux de tous , fut attachée à un poteau , fustigée publiquement , et déclarée esclave !

En vain , elle protesla par ses cris , par sa douleur , par ses serniens ; en vain , elle en appela à tous de la pureté de sa vie ; on lui arracha les riches vètemens qui la couvraient encore, et , revêtue d'aune pagne misérable, le carcan triangulaire au cou, on lui fit remplir les plus bas emplois dans l'habitation de Boukari.

Presque résigne à son sort , abattu sous le poids de sa propre infortune, Messlaël était encore chez les Mandingues, lorsqu'il y apprit l'affront fait a sa mère.

A cette nouvelle, Tenfant devint homme, le lionceau devint lion! Si son malheur Tavait abattu , celui de sa mère le releva. Comme mi dard aigu lancé avec vigueur s'implante à tout jamais dans le tronc du Baobab , une idée terrible de vengeance entra dans son cœur, pour n en plus sortir! Ce prince efféminé , languissant , pusillanime , qui avait pu renoncer au pouvoir avec tant d'insouciance ,

qui n'avait eu que des pleurs à opposer a son rival , sortit soudain de sa langueur, comme le tigre de son sommeil , avec un cri terrible I Ces sandales de fer que Boukari lui avait envoyées pour aider à sa fuite, il les chaussa aussitôt, et jura de les user h poursuivre sa vengeance 1

— A la bonne heure ! voici un homme digne d'être prince , dit le roi de Congo.

Maèio reprit :

Messlaël ne différa pas plus long-temps l'exe'cution de ses projets. Il se mit en roule surle-champ, quêtant des allie's et des vengeurs, pour reconquc'rir son trône, punir Boukari , et briser le carcan de sa mère 1

Les habitans de Gcba , touche's de son sort , avaient promis d''armer en sa faveur. Il se rendit a la case du Mansa , souverain du pays , et le trouva tenant à la main un balai , signe de son autorité , symbole de force et d''ordre chez

358 OUINZIÉME SOIRÉE.

CCS peuples. Mais comme Messlaël s'approchait du3Iansa pour lui rappeler ses engajjemcns , le ciel s'obscurcit tout à coup , la nuit interrompit le jour. Le Mansa épouvante s''ecria: — Malheur ! malheur ! le g^ros chat vient de mettre sa patte entre la terre et la lune.

Aussitôt tout le peuple s'assemble pour éloigner la catastrophe dont il est menace , en dansant en riionneiu' de Mahomet, au bruit de diffërens instrumens et de battemens de mains rëpëte's.

L' Almamy attendit avec impatience la fin de cette scène et de Tëclipse; mais quand le soleil reparut dans tout son ëclat , les esprits ëtaient changes à l'ëgard de Messlaël , et le Mansa lui dit : — Ta présence en ces lieux attire sur nous les menaces du ciel ; sois heureux cependant : mais ta mère a ëtë dëclarëe coupable par le Mombo-Jombo, et cette sainte croyance est nëe chez nous, oii elle est restée en honneurs ce serait attirer sur nos têtes mille mallieurs

epouvantaUes que de te protéger ; sois heureux cependant. Mais nous t'avons d''abord accueilli comme ami , et tu ne voudrais pas , ainsi que 1 ele'phant , troubler Ponde qui fa désaltéré. Adieu. Sois heureux !

Victime de la bizarre crédulité d'un peuple qui conserve ses anciennes superstitions au milieu de sa ferveur pour son nouveau culte , le noble descendant des souverains de Bondou résolut de chercher des secours ailleurs. Il traversa de nouveau la Gambie 'a son embouchure, près de Pisania, pénétra dans le royaume de Salum , trop faible pour se lever en sa faveur ; et après s'y être fait des alliés , il entra dans la vaste contrée du Fouta-toro , située sur la rive gauche du Sénégal, et habitée par des Foulahs.

Le puissant Almamy de ce royaume le reçut en frère et en souverain. — Je connais tes malheurs , lui dit-il , et ta mère sera vengée !

Députant aussitôt un envoyé vers Boukari ,

il lui fit présenter deux couteaux finement aiguisés , lui déclarant que s''il rendait a Mcsslaël son royaume de Bondou et mettait sa mère en liberté, lui , buscliréen , avec l'un de cesinstrumens , consentirait a lui faire la barbe , quoique le siratick fût kafir et descendant du meurtrier des marabouts ; mais que s*'il refusait de satisfaire à sa proposition , il se servirait luimême de Tautre couteau pour lui couper la tête.

L'envoyé ne revint pas.

Pour appuyer ses menaces , une armée fut organisée par le chef du Fouta-toro. La'cavalerie était nombreuse et presque tousles hommes de pied possédaient un fusil. Messlaël , plein d''espoir , se mit a leur tète ; mais , après quelques jours de marche , durant lesquels on avait épuisé toutes les provisions , il fallut traverser des contrées arides et sablonneuses» Les soldats, épuisés de fatigue , commencèrent à murmurer ; des guides inhabiles ou traîtres les égare-

lA VENGEANCE. 361

rent, et le découragement était général, lorsque la famine vint compléter l'horreur de leur situation. On se rapprocha des bords du Sénégal ; mais, avant d'y parvenir, un grand nombre mourut de soif et de manque de nourriture ; les autres se débandèrent , et Messlaël , abandonné de tous , eut besoin du souvenir de sa mère et de se bien remémorer ses projets de vengeance, pour ne pas succomber lui-même.

Haletant, accablé , le désespoir dans Tame, il gap^ne avec peine les bords du fleuve qui alors le séparait du Sahara , et, après avoir légèrement calmé sa faim avec quelques tomberonos ', il tombe sur le sable, au pied d'un arbre et s'y endort.

Si quelque chose avait pu le distraire de ses idées et de ses douleurs, c'est le tableau qui frappa ses regards a son réveil.

' Petites baies farineuses du Rhamnus lotus de Linnée.

Au-delà de ce fleuve immense qui coule devant lui , le grand dc'sert , rinfrancliissaLlc Sahara , dans un espace de douze cents lieues de longueur sur cinq cents de largeur, étend ses lapis blanchâtres dans un horizon indéfini qui se confond avec le ciel. En deçà, sur la rive, des palmiers -siboas semblent s'élancer à perte de vue ; de gigantesques baobabs de cent pieds de circonférence , élèvent dans les airs leurs montagnes de verdure , sur lesquelles le pélican a placé son vaste nid , et de nombreux troupeaux d'éléphans et de girafes jouent , passent , repassent entre leurs pesans rameaux, courbés vers la terre. Plus loin , le géant des reptiles , [le boa , fait glisser ses innombrables anneaux sous les feuilles brillantes des calebassiers, chargés de fruits énormes ; tandis que , sur les bords du fleuve, delongs crocodiles aspirent les rayons du soleil, ou que Fonde agitée s'entr'ouvre, dominée tout à coup parla tcle monstreuse d'un requin. Enfin le fleuve, le désert, ces végétaux prodigieux, ces colosses vivans , tout est en proportion

lA VENGEANCE. SÔS

et présente un spectacle inconnu au reste du monde, et dont les yeux de l'homme ne peuvent être témoins que dans cette partie de l' Afrique.

. Messlaèl cependant en fut peu touche' ; il ne songeait qu''à sa vengeance , à ses espérances déçues , à l'espoir de les réaliser bientôt. Il atteignit le village de Podor , s*'empara d'une almadie, misérable barque des nègres pécheurs, tronc d'arbre a peine creusé , et, se servant luimême de la pagaie , s' abandonnant sur ce frêle bâtiment au cours rapide du Sénégal , il arriva enfin dans le royaume de Cayor , chez les noirs Yolofs.

Le Damel , ou souverain de Cayor , depuis ses rapports fréqucns avec les Français (nation européenne qui a fondé quelques étabHssemens sur la côte) , ayant augmenté ses richesses par le commerce , faisait peu de cas de cette vie simple et sans faste qui distingue encore quelques souverains de ce continent.

Enfermé dans sa topade, enceinte royale

où vivaient avec lui , ses femmes et ses enfans , et que gardaient rigoureusement une troupe de Maures bien arme's , il ne se laissait approcher qu'après un cérémonial long et fatigant.

Messlaël , irrite des conditions qu'on lui imposait pour Tintroduire dans la topade d''un prince dont il e'tait né Pégal , maudissant des retards que son orgueil et sa soif de vengeance réprouvaient également, résolut d'aborder le Damel lorscju il sortirait pour respirer la fraîcheur du soir.

^occasion s''offrit plutôt même qu'il ne Fespérait. S'avançant fièrement vers lui, malgré Fattitude menaçante de son cortège basané : — Prince de Cayor , je suis l'AImamy de Bondou ; autrefois le frère de mon père offrit dans ses élats un asile a des lolofs malheureux ; aujourd''hui un Foulah te demande ton assistance, non pour reprendre son autorité, mais pour venger sa mère !

Le Damel, étonné de cette brusque appari-

lion, se contenta d'abord de repondre : — Que Mahomet bassiste ! frère. Et, se rappelant arlos les revers rëcens du fils de Guëfoulde , songeant à la distance qui séparait son royaume de celui de Bondou , il hésitait à re'pondre a son appel, lorsque tout a coup, frappant a grand bruit sur son tambour, et faisant résonner les clochetles d'argent suspendues à son bonnet et aux bords de ses vétemens, un Guiriot, monté sur une autruche qu''il avait su dompter, traverse la foule qui environnait le Damel, se place devant lui, et, feignant une de ces inspirations subites ,avec lesquelles ces poètes de r Afrique savent si bien imposer le respect et Tattenlion aux 1 olofs, et mcmc a leurs chefs :

— Damel , dit le Guiriot , prête assistance au buschrc'en contre le kafir ; 31ahomet le veut! Le sort de l'Almamy ne peut-il donc t'atleindre? Vous tous, Empereur, Roi , Dey , Tin , Brack , Siratick , Tonka , Damel , Bourb ,

Mansa , Almamy , ne pouvez - vous éprouver un sort pareil a votre tour ? Le bao]jab cède facilement a la hache et a l'ouragan , PéLtinier émousse le fer et brave Teffort de la tempête. Souviens-toi que le Guiriot , comme le canié^ le'on , a la langue aussi longue que le corps ; si tu veux être loué par lui , commence par met riter la louange !

Pour toute réponse , le prince de Cayor donna l'ordre a ses troupes de se tenir prêtes à marcher, et le Guiriot disparut.

Les préparatifs terminés , le Damel , vêtu d^me robe rouge, ornée de queues d'éléphans, et la tête couverte cFun bonnet d'osier, surmonté de petites cornes de gazelle , vint passer la revue de ses soldats ; ensuite il souhaita une bonne réussite a l'Almamy, lui tendit la main par trois fois et se la passa sur le front : chacun en fit autant , et la guerre fut déclarée être commencée.

Ou traversa les terres de Baol pour s''em-

barquer sur la mer et remonter la Gambie jusqu'à Pisania; mais le démon n'avait point encore assez fatigué la constance de Messlael. A Tembouchure du fleuve, une violente tempête dispersa sa flotte et brisa ses barques contre les rochers. Il ne se sauva, ainsi que quelques soldats yolofs, qu'en s' aidant des débris nombreux dont les flots étaient couverts.

Son nouvel espoir était détruit avec sa nouvelle armée; la famine le menaçait encore. Dans sa détresse, le ciel sembla venir un instant à son aide. La mer, en se retirant, avait rétréci le lit de la Gambie, et les mangliers croissant sur ses bords, courbés sous le poids des huîtres, attachées, suspendues à leurs branches, se balançaient alors dans les airs, suivant rimpulsion des vents, avec un cliquetis continuel.

L''Almamy et ses compagnons, échappés du naufrage , cueillirent des rameaux chargés de ce précieux aliment , et s^\chcmincient vers

le territoire tic Saliim , oii ils furent accueillis avec des cris de joie et des marques d''interèt, qui leur firent pendant quelques instans oublier leur malheur.

Là, les amis que s'e'tait faits Messlacl en se rendant dans le Fouta-toro, lui apprirent qu'un Guiriot yolof , en traversant le pays , monté sur une autruche, l'avait presque entièrement soulevé' en sa faveur, par son éloquence persuasive, et ses menaces au nom de Mahomet ; qu'ensuite il s''était rendu de Salum dans leOulli, dont les habitans, voisins du Bondou, et déjà menacés par Boukari , semblaient disposés a mettre un terme aux crimes de cet ambitieux.

A cette heureuse nouvelle, le fils de Guéfoulbe sent redoubler son ardeur et renaître son espérance. Il se met en route sur-le-champ en bénissant le Guiriot, et, peu de jours après, a la tête d'une armée de Mandingues du Oulli , il atteint les frontières de ses anciens états, et se trouve déjà environné d'un grand

nombre de ses fidèles sujets, accourus au-devant de lui pour le recevoir en triomphe.

Son bonheur fut court. Les guerriers de Banibouk, à travers les détours des montagnes, le surprirent au milieu de sa joie , tombèrent à Timproviste sur son armée , et la mirent en déroute.

La fatalité s''attachait donc au sort du malheureux almamy de Bondou! La superstition, la famine , la tempête , la guerre , tout avait tourné contre ses généreux projets , mais sans pouvoir cependant les arracher de son cœur. Son désir de vengeance était moins usé encore que ses sandales de fer. Il ne compta plus que sur lui , sur son bras seul. Fugitif et s'enfonçant dans les forêts - qui séparent le OuUi des possessions du Bondou, il résolut d''attendre là le moment propice pour terminer par un coup de poignard sa vengeance et Tesclavagc de sa mèic.

Onns la rrainlc d'être reconnu , il aban- 11. -^'i

donna trabord et cacha sous des broussailles les ornemcns qui pouvaient accuser son rang ou sa religion ; et de la liqueur extraite de l'arbre appelé komo ', il se teignit le corps et la figure, de manière a ressembler plutôt à un noir Yolof qu''a un Foulali au teint cuivre'. Alors il se rapprocha de la plaine et côtoya les sentiers qui pouvaient le conduire a Fatteconda, résidence actuelle du Siratick, ne se nourrissant cpie des fruits sauvages du dombock et du figuier. Et comme il n''était qu''k peu de distance d'un village , il en vit sortir un homme, dont les gestes et la démarche annonçaient la plus grande douleur. C'était ce même Guiriot qui Tavait si puissamment secouru de la parole a Cayor , a Salum et dans le Oulli, et dont la valeur avait éclaté sous ses yeux pendant l'attaque imprévue de Boukari.

Messlaël chemina d'abord quelque temps si-

• C'est le pterocarpus draco , d'où l'on extrait celte résine noiiàtie, connue en médecine sous le nom de sany-dra^on.

lencieux auprès de lui; puis, aËFectant un ton cVindifiFërence qu il ëlait loin de ressentir : — N''ëtiez-vous point avec l'almainy de Bondou dans ce dernier combat oii il fat vaincu ?

Le Guiriot , surpris , regarda aussitôt autour de lui , recula de quelques pas , banda son arc , et repondit :

— J'v étais.

— C'est un ami qui vous parle , ajouta Messlaël ; j'ai combattu dans les mêmes rangs que vous. Mais quel motif vous portait à prendre si vivement la défense dHm chef étranger à votre nation ?

— Je suis né dans le Bondou, répliqua le poète du Damel : mon père , banni de son pays, y avait reçu l'hospitalité de l'ancien Ahnamy ; mon enfance fut protégée par ce généreux prince; je voulais m'acquitter avec son successeur; mais ma reconnaissance est venimeuse , cimes cmbrasscmcns , comme ceux

du boa , donnent la mort. En favorisant les projets de 3fcsslaël , j''ai cause' la perte de ce prince , et sans doute aujourd'hui sa tcte suspendue dans la case du Siratick n'en est pas le moindre ornement.

— Comment? que voulez-vous dire?

— Soldat de T Vlmamy , ignorez-vous donc qu'après sa victoire , Boukari fit sacrifier Guefoulbe a ses dieux?

Ici un cri de douleur s'échappa de la poitrine de Messlaël; inonde d'une sueur froide, il fit craquer ses doigts avec violence (signe d'un profond désespoir chez ces peuples). Cependant il resta muet, et le Guiriot poursuivit. — Les frontières sont gardées, et Boukari , instruit que son rival est dans le Bondou , a juré par ses fétiches de ne point sortir de sa case avant d''y avoir cloué la télé de Messlaël. Mille émissaires, répandus partout, guettent une si noble proie; trente esclaves seront la récom-

pense de celui cjui Tapportera, et sans doiitç elle est déjà méritée.

— Et quel est votre dessein? dit l'infortune' fils de Guéfoulbe auGuiriot.

— Je n'ai qu''une flèche ; mais elle est empoisonnée , et mon coup est sur . je la réserve au Siratick.

— ^lardions donc ensemble ; car mon poignard veut atteindre le même but 1

— Marchons 1 dit le Guiriot ; vous fûtes peut être l'hôte ou le parent de TAlmamy ; que cela soit ou ne soit pas, je vous seconderai : le chacal chasse parfois avec le lion.

Après avoir évité soigneusement mille rencontres , qui pouvaient être dangereuses pour eux , ils arrivèrent à Fatteconda , et guettèrent avec ardeur l'instant propice pour ajuster la flèche ou frapper du poignard. Mais BouUari , fidèle à son serment , ne quittait point Ten-

374 OUINZIÉME SOIRÉE.

ceinte de sa demeure ; ce qui prouva au Gulriot que FAlmamy vivait encore. Cependant, quoique la ville fut habitée par une population nombreuse , la présence de ces deux inconnus ne laissait pas que d'exciter la méfiance de quelques chefs de Bambouk. Il était temps dagir ; Messlaël le sentit et se présenta, avec son intrépide compagnon d'armes, devant la topade du Siratick. Une troupe vigilante et bien armée en gardait l'entrée : — Nous vou Ions parler au puissant Siratick de Bambouk , de Galam , et de Bondou.

— Quel sujet vous amène vers lui ? leur demandèrent les soldats du Kafir.

— Nous l'avons débarrassé de son ennemi , et venons réclamer la récompense.

— Montrez sa tête , dit froidement un chef.

— Comment, sa tête?...

— Ignorez-vous donc , reprit le même , que

c'est seulement avec la tête de Messlaèl a la main , que vous pouvez arriver jusqu'au Siratick , et recevoir la récompense promise?

— Mais le corps de Pancien Almany, dit le Guiriot est resté dans un bois , enterré sous des feuillages, a la place même où nous Pavons surpris et frappé.

— Où est situé ce bois ?

— A Boukari lui seul nous le pouvons dire ! se hâta de répondre Messlaèl.

— Saurez-vous du moins , reconnaître la place où est le corps?

— Nous le saurons.

— Eli bien, moi, j'ai plus d\me fois contemplé, à mon aise, la face efféminée et la peau cuivreuse du fils de Tinfàme Gucfoulbe , reprit le chef de Bambouk , en s' adressant justement a Messlaèl . — Allez chercher sa tète 1 ,et quand je l'aurai bien examinée de mes deux

yeux, et tenue entre mes deux mains, la case du Siratick vous sera ouverte, et vous pourrez vous présenter devant lui. Allez!

Messlaèl entendant outrager sa mère , avait été saisi d'une émotion tellement violente , qu'elle faillit le trahir, et le priver de l'usage de sa raison. Le Guiriot , s''apercevant de son trouble , sans toutefois en deviner le motif , et sentant Tinutile danger qu'il y avait pour eux de rester plus long-temps dans ce repaire royal, entraîna son compagnon , et ils s''éloignèrent en silence , prenant au hasard le chemin qui s''ouvrait devant eux, tous deux le front courbé sous le poids de la même pensée , sans-doute , mais ne se la communicjuant point Pun à Taûtre.

Es gagnèrent ainsi , a quelque distance de la ville , un endroit écarté , où sous des gommiers en fleurs, coulait un ruisseau d'eau vive. Le sone avec ses feuilles nombreuses et ses fruits en grappe , s'entrelaçant autour des arbres ,

pouvait les dérober a tous les yeux. Ils s'^assirent pour délibérer sur ce qui leur restait h entreprendre.

Le Guiriot, le premier , rompant le silence : — Compagnon , si mes traits et la couleur de mon teint étaient semblables à ceux de TAlmamy , je te prierais de me couper la tète , et de t''en faire un moyen de passage pour arriver jusqu''a notre ennemi.

Messlaél se lève comme saisi d'un soudain transport, et Fentraînant avec vivacité vers les bords de la source : — Si ce prince malheureux , à qui tu voudrais sacrifier ta vie avec tant d''abandon et de dévouement , se présentait tout à coup ici , lui obéirais-tu en tout ?

— - Eh quoi ! répond TYolof ; connaîtrais-tu le lieu de sa retraite ?

— Lui obéirais-tu ?

— Je le jure par Mahomet!

378 QUINZIÈME SOIllÉE.

— EIi Ijien , il est devant toi : rcg^ardc ! Et Mcsslacl, plongeant ses mains dans Tonde et s'iiumectant le visage pour en faire disparaître les traces de la liqueur du Komo , découvre aux yeux du Guiriot ses traits connus et le teint de sa race : — Maintenant , ami , lui dit-il , ce que tu eusses souffert, il le faut exécuter; tranchemoi la tête et va la porter a Boukari!

L''Yolof recula épouvanté. — Almamy , je ne voulais frapper ton vainqueur que pour te rendre ton trône.

— Je ne voulais le frapper , moi , que pour venger ma mère ! Assure ma vengeance même aux dépens de ma vie ; peu importe !

— Je ne puis!

—Tu juras de m** obéir, tu le juras par Mahomet; compagnon , mon unique et fidèle ami , si tu trahissais mon espoir,je n'en succomberais pas moins sous les coups de mon ennemi, et je mourrais déshonoré , et ma mère ne serait point

vengée, et j'aurais manqué à mes sermens! Prends donc courage, exécute ma dernière volonté ; je t''en conjure au nom de ton père , je te r ordonne au nom de Mahomet 1

— Aurai-je jamais la force de t"" obéir! s''écria le poète de Cayor , étouffé par les sanglots que lui arrachaient la pitié et Fadmiration. — Almamy , nohle Almaniy , ah !du moins , soutiens-moi , bénis-moi , car la résolution va me manquer.

Messlaël le prit dans ses bras et lui donna le baiser de paix ; le Guiriot ensuite se courba devant lui ; Messlaël étendit les mains pour le bénir , et bientôt il tomba le cœur percé d'un coup de poignard.

En pleurant , le meurtrier acheva son cruel office ; puis il attendit que ses pleurs eussent cessé de couler.

Au moment où le soleil se plongeait dans les sables du grand -Désert, un homme se présenta

devant la lopade de Boukari. Des cris de joie , des champs de triomphe accueillirent son arri' vée.

Il fut introduit auprès duSiralick , et les cris de joie, les chants de triomphe redoublèrent, lorsque d'un linge sanglant, il tira une tcte au teint pâle et cuivreux.

— C'est donc toi qui l'as tué ? dit Boukari.

— Oui , c'est moi ! s'écria le Guiriot, et s'élançant sur lui comme une hyène sur sa proie , le frappant de vingt coups de poignard : — Mais c''est moi aussi qui l'ai vengé !

Et , à son tour, au milieu des soldats de Boukari , quelque temps immobiles et comme frappés de stupeur, il fit entendre à son tour des cris de joie et des chants de triomphe!

Ici, Maclo termina son second récit. Le Roi ne paraissait pas encore entièrement satisfait.

Ton prince foulah et ton poète yolof , disaitil , sont dignes d'admiration tous deux. Cette fois du moins la vengeance a tué , c'est vrai ; mais TAlmamy n'était plus là pour en jouir. Si une panthère avait détruit tout un troupeau de buffles , à Texception d''un seul , et que ce dernier allât se livrer encore a la voracité' de son ennemi , pour l'attirer dans un piège oîi elle succomberait, crois-tu que son exemple engagerait les autres buffles à se faire de'vorer par des panthères, afin de s'en venger?

— Je n'ai point pre'tendu jusqu'à présent donner un exemple à suivre , répondit le ministre, avec intention.

— Les malheurs de Messlaèl m''ont touché ; mais je crois cju'il a fini par devenir presque aussi fou que ton Hottentot Tamus. iN*'as-tu donc jamais entendu le récit d''un acte de sévérité , raisonnable dans sa rigueur?

— Mon esprit ne conserve le souvenir que

cFun seul. Ce fut une vengeance éclatante , prodigieuse dans ses effets , et qui restera longtemps dans la me'moire (\cs hommes.

— Reviens donc ici, demain, avant les rayons du soleil ; je veux la connaître.

Délivre de la prc'sence de son ministre , le Roi donna des ordres secrets pour que le châtiment du duc Alvarès et de ses complices eût lieu dès le lendemain. Son plan de vengeance était formé , le bourreau choisi et les instrumens du supplice préparés. Enfin ce jour de sang se leva sur le Congo. Maëio, a Fheure indiquée , se présenta chez son maître : il n'ignorait rien de ses projets et de ses terribles dispositions ; mais, avant de lutter lui-même contre sa volonté, toujours violente, il lui fit entendre ce dernier récit.

ABDALLAH le CHERIF.

(ROYAOIE DE MAROC.)

Abdallah, T an des fils du célèbr/2 Muley- Ismaèl, occupait avec gloire le trône de Maroc, lorsque son neveu, le jeune Muley-Bouffer, excita tout a coup a la révolte les royaumes de Souze et de Tafilet.

11 accusait l'Empereur de manquer aux"préceptes du Koran, en n'observant point les jeûnes et les austérités indiqués par le saint livre, et en se nourrissant de viandes proscrites ; de \ioler les lois de l'État, en protégeant ouvertement des étrangers et même des chrétiens ,

au détriment des naturels du pays; d'écraser ses sujets d'impôts, pour combler de biens sa phalange noire , formée entièrement de jeunes esclaves achetés en Guinée, et qui, sans cesse, croissant en insolence et en pouvoir, prétendait seule disposer du trône.

A ces imputations vraies ou fausses , qu'il avait soin d''accréditer, il joignait encore des détails sur la vie privée d"" Abdallah, sur ses débauches et ses cruautés.

Quoique le peuple, accoutumé au joug sanguinaire de ses maîtres, eût depuis long-temps semblé mettre les forfaits au nombre de leurs droits, ces bruits , répandus avec adresse , suffirent pour donner aux mécontens un motif de prendre les armes. Une armée se forma en faveur du jeune prince. Tafilet lui ouvrit ses portes. Le Santon , fondateur de cette sainte cité, était sorti du tombeau, disait-on, pour reconnaître et bénir son autorité. Une foule d"" Arabes et de Berbers , avide de sang et de

pillage , quitta les vallées de l'Atlas et les oasis du Sahara pour marcher sous ses enseignes.

Ceux-ci , prétendant être les seuls véritables observateurs du Koran , qu'ails regardent comme une suite de la loi du Christ, se présentèrent devant Bouffer, et, après Tavoir félicite' sur son zèle pour la religion , les bras tendus du côté du soleil levant , ils invoquèrent pour lui le secours de Mahomet , de saint Augustin et de Jésus-Christ '.

* La race des Bcrbcrs, répandue le long de la chaîne de l'Atlas, dans le Grand -Désert et dans le Bilédnlgérid, se dit aborigène de CCS contrées. Quelques auteurs la font descendre des Gétules, des Numides et des Garaniatiles; d'autres la cioient i,i postérité des Sarrasins qui , dans le septième siècle , envahirent le nord de l'Afrique. T.n tout cas, ces deux h>pothèses expliqueraient l'aversion invincible existante entre elle et les Maures et les Turcs, dominateurs actuels de ce pars. Un grand nombre de tribus berbères cependant vivent indépendantes. On trouve chez quelques unes des traces de rancieii culle de Zoroastre ; chez d'autres, nu reste défiguré de celui des Chrétiens; mais les Mahomélans mêmes, qui forment la majorité, ont un respect reli,:,'ieu\ jKuir saint Augustin, qu'ils nomment Cidi Bélibeck et qu'ils prétendent être né à Tagost , ^ille consiilérablo de Souze. Jésus-Christ (ou plutôt Cidi-Nays^a) fut , selon eux , conçu dans le sein d'une vierge par le soiiUle d'Allah.

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