‹ Les soirées de JonathanChapitre 16 sur 18 · II. 2d · texte numérisé non relu

II. 2d

386 QUINZIËUE SOIRÉE.

Les Arabes , a leur tour , précèdes de leur cheik, se rangèrent autour du prince, qu'ails saluèrent des litres de grand chërif , héritier et descendant du prophète, de glorieux, trèspuissant et très - nobleNempereur d'Afrique , roi de Fez, de Tafilet, de Souze, de 3Iaroc, de Darha et de tout l'Alarbe , enfin des titres pompeux que prenait Abdallah. Ils lui déclarèrent ensuite avoir consulté pour lui leur almanach et leurs autres livres astrologiques, et que, Dieu se montrant tout- a-fait favorable a sa cause, ils lui pronostiquaient qu'il effacerait Salomon par sa sagesse , Karoun par sa magnificence , Giemshid et Akemptas par ses exploits et sa générosité, et que, sous son règne, seraient découverts les antiques trésors enfouis dans la montagne de Miathir '.

Enivré d'espérances si brillantes, de pro-

» La montagne de Miathir , dépendante d'un des enibiancheniens de l'Allas , est célèbre parmi le peuple de Fez par les cent puits qui y sont creusés et que la superstition croit être habités par des génies souterrains , gardiens de trésors immenses.

nostics qu'ail dut croire certains , le prince fît aussitôt porter devant lui le parasol , meuble ne'cessaire a tous , mais dont les souverains de Maroc se sont seuls réservé l'usage, et il se prépara a marcher sur Méquinez , où son oncle se trouvait alors.

A la surprise générale , Abdallah restait dans rinaction, tandis que son rival dominait déjà plusieurs provinces de l'empire. 11 députa vers son neveu deux messagers, chargés de paroles de conciliation, et ne reçut pour réponse que la tète de ses ambassadeurs. Chaque jour cependant, des officiers, transfuges de son camp, allaient grossir celui de Bouffer; tous avaient à se plaindre des injustices de lEmpcrcur, et, environnant le nouveau souverain de caresses et d''aduIations, l'affermissaient de plus en plus dans la certitude de son triomphe.

S'apercevant que le temps qui sV'coulait ajoutait a ses forces , le jeune usurpateur at-

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tenclit tranquillement qu'elles s'accrussent encore par la désertion des troupes du Clierif.

La chasse fut d'abord son seul délassement; mais il ne larda pas a faire venir son harem à Tafilet : il Fauj^menta même d'un grand nombre de femmes , dignes de la couche d'un souverain par leur beauté et par leur grosseur '. Pouvant satisfaire à ses moindres désirs, presque assuré de Tavenir, il n'écouta plus que ses goûts et ses penchans. Se dépouillant de cette fausse austérité dont il s'était couvert pour parvenir a son but, il appela autour de lui la foule de ses anciens compagnons , de ses vicieux favoris, et passa les jours et les nuits à dissiper follement en fêtes et en plaisirs les trésors prélevés sur ses nouveaux sujets.

Tenant en main une guitare, seul trophée

* Pour obtenir cet état d'embonpoint si estimé de ces peuples, les femmes mêlent à leur couscous une certaine poudre provenant de la graine de Vellhouha. Les dames mam'es ont une conflance entière en cette composition.

que les Maures conservent aujourd'hui de leurs conquêtes d'Espagne , il se plaisait a exciter lui-même la joie de ses convives, a s''enivrer avec eux de vins et de liqueurs , défendus par le Prophète : — Mais, disait-il, je suis musicien, et Mahomet permet aux gens de cette profession d'enfreindre ses lois contre Fivresse : buvez, amis;. les raisins de Zalag mûrissent pour nous!

Souvent, la tête troublée par les vapeurs de celte boisson terrible, il se livrait a tous les excès de son violent caractère. Monté sur un de ces coursiers rapides , cnfans du pays , il le dirigeait avec force contre les soldats isolés qu'il rencontrait sur son chemin, puis l'arrêtait tout a coup au moment de les culbuter, et si l'un d'eux témoignait la moindre frayeur, l'abattant d'un coup de cimeterre : — Je ne veux point de lâches dans mon armée! s'ëcriait-il.

Bientôt ses excès eu tout genre furent portes

au comble. Les Arabes et les Berbers ses alliés, indignes de sa conduite, des orgies continuelles et des meurtres fre'quens dont il souillait sa vie , commencèrent à murmurer.

Cependant ses rangs se grossissaient de plus en plus des me'contens du camp impérial. Il se dirigea enfin vers Méquinez, oii Abdallah, disait-on, était encore enfermé, retenu par une maladie dangereuse.

A quelques lieues de Fez , une armée assez nombreuse sembla vouloir lui présenter la bataille ; mais , dès le commencement de l'action, elle passa presque tout entière de son côté. Rien ne s** opposait donc plus a son élévation ; encore quelques jours, et l'empire de Maroc le reconnaîtrait lui seul pour son souverain !

Cette espérance était d''autant mieux fondée qu'ail venait d'apprendre, par ses nouveaux alliés, que son oncle Abdallah n'avait presque d''autres forces dans Méquinez que sa garde de

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ils sauront que je sais punir mes ennemis , et que je fus inexorable , même envers toi !

— Cher neveu, reprit le vieux Chërif , d'un air suppliant , et en courbant humblement la tête : — Garde mon trône , si mon trône est l'objet de ta convoitise, sans regret , je te cède mes trésors , ma puissance ; mais grâce pour la vie ! Au nom de Mahomet, ne fais pas mourir le frère de ton père ! Le coursier fidèle qui toucha la terre sacre'e de la Mecque , ne peut recevoir le tre'pas de la main des hommes ; le descendant et l'héritier du Prophète sera-t-il donc moins respecté ?

— Abdallah, le coursier ne dénient point la noblesse de sa race ; il sait braver la mort ; emprunte de lui son courage et sa résignation ; car , comme il est vrai que la lune enfanta les étoiles , ta dernière heure a sonné .

— Mes prières ne te fléchiront-cUcs pas ? — - Jamais !

Et déjà il s''apprétait a donner Tordre fatal, lorsque de l'un des minarets de la \ille, qui s'clevait à la hauteur de la salle du jugement, il entendit le talbe prononcer ces paroles en hissant le pavillon bleu : — Peuple , priez pour te prince Muley-Bouffcr^ qui va mourir !

A ces mots , le prétendu vainqueur se trouble , pâlit , et , tandis qu'une pense'e subite lui re'vèle le pie'ge où il est tombe , la trame dont il est enveloppe , les soldats , qu'il crut ses complices, se jettent sur lui, le désarment etTamènent aux pieds d'Abdallah , qui , se débarrassant du large manteau de deuil dont il s''étalt couvert, se montre enfin dans tout Féclat de son rang, et la main sur son poignard.

— Abaisse ton orgueil , roi de Souze et de Tafiîet , puissant dominateur de l'Atlas et du Sahara, conquérantdes états de Fez et de Maroc, lui dit le fils d'Ismaél avec un regard de dédain. — S''est-on assez joué de ta toute-puissance? Tu pris tes vainqueurs pour des sujets soumis,

tes gardiens pour des courtisans , et ta captivité pour un triomphe! Tu t'es cru digne de me disputer Fempire, et, sans sortir de mon palais , sans risquer la vie des miens , je t'ai contraint de venir toi-même te livrer en mon pouvoir 1 Et a quel titre , dis-moi , tant de braves gens auraient-ils été s'enrôler sous tes étendards? Quels étaient tes projets? les connaissais-tu toi-même? Quels étaient tes moyens de réussite? tu n'avais rien prévu 1 Quel espoir pouvaient offrir ton caractère et tes vertus? Sujet révolté , meurtrier de mes ambassadeurs , tu m'accusais de violer à la fois les lois de TEtat et celles de la religion , et tes jours s'écoulaient dans les débauches , et tes débauches coûtaient la vie à tes défenseurs ; c'était du vin et du sang qu'il te fallait pour tes plaisirs! Je t'ai forcé de me justifier, par ta conduite, de tous les torts que m'imputait ta bouche menteuse. Tu dois prévoir ton sort , Bouffer , car toi-même lu t'es condamné ; c'est par ton ordre que le supplice est préparé , que

ces esclaves attendent une victime , le cimeterre à la main. — Tu dois mourir! le repos du peuple et ma sûreté l'exigent l Quand je t''ai demaiule ma grâce , tu me Fas refusée. J''ai prié, j'ai conjuré; toname fut insensible. Les tortures et les supplices ne suffisent point encore à mon coeur calomnié , outragé , déchiré par toi l Tu peux mépriser l'existence et la douleur , mais ma vengeance sera plus pesante que tu ne penses. Coursier de noble race , arme-toi donc de courage pour entendre ton arrêt. Tu as voulu mon trône , tu as voulu ma vie , et je te pardonne , fils de mon frère 1 \ is libre , vis heureux dans le gouvernement de Tafilet, que je t'accorde en souveraineté. Puisse ce don n'être point un châtiment pour les habitans infidèles de cette province l Maintenant , Bouffer , voyons, lequel de nous deux est le plus digne de régner ?

Telle fut la mémorable vengeance d'Abdallah , que le peuple de Maroc place encore au

nombre de ses plus grands princes. La fin de son règne cependant ne laissa pas que d'être souillée par des actions honteuses ; mais sa générosité envers Muley-Bouffer protégea son trône pendant sa vie , et sa mémoire après sa mort !

Ce dernier récit de Maëlo avait produit un grand efiFet sur l'esprit du Roi. Il ne fit cette fois aucune observation à son ministre sur ce qu''il venait d''enteadre ; mais il le quitta pensif et les yeux humides.

Déjà , le jour pre'cédent , par son ordre , le grand conseil des Gangas s'était rassemblé. Ces prêtres du fétichisme avaient en secret favorisé la rébellion du duc Alvarès , dans l'espoir de voir s'anéantir entièrement dans le Congo le culte des chrétiens , que le Roi seul , par son exemple, faisait respecter encore de ses sujets. Raffiné dans ses vengeances, c'était sur eux

qu**!! s'était repose pour la condamnation de son frère , persuade qu'ils chercheraient, par la rijjucur de leur jugement , à écarter les soupçons qui planaient sur leur complicité.

Bien plus, faisant venir près de lui Tanziki de sa garde , séduit et chargé par son frère de l'assassiner, il lui avait accordé sa grâce, a la la seulecondition qu''il serait l'exécuteur de l'arlét rendu contre le duc.

Ces dispositions barbares étaient faites , lorsque riiistoire d'Abdallah lui fut racontée par le philosophe à face noire. Il se rendit aussitôt à la place du Champ -Vert, oii tout le peuple , déjà rassemblé , attendait dans un morne silence le résultat de ce grand acte de justice.

Les Gangas étaient présens; Tanziki, les bras nus, entom^é de haches, de mortiers, de réchauds, de coutelas , se disposait avec calme à remplir son épouvantable ojffice. On voyait près de lui , dans une cage de fer, un énorme

lion dont Alvarès avait depuis long-temps fait son fétiche et son génie protecteur. Environne de sa famille au désespoir, de ses femmes pâles et glacées de terreur, le duc, enchaîne, parut bientôt , témoignant par son sourire hautain et par sa démarche assurée, qu'il saurait braver les supplices.

Les cheveux hérisses en petites tresses serrées , garnies de grains de verre de toutes couleurs , le grand Chalone , premier pontife de ridolàtrie, se leva alors et prononça Tarrèt suivant : — ]\Ioi , Chalone ' , assisté du Ganga-

' rariui les Gangas, le Chalone tient la piemièic place; il a le droit d'innigcr, de sa seule aiitoritc-, la [uiiie de mon aiiv Congois convaincus d'attetilat contre la religion. D'après les idées des scclalenrs des fétiches (ou mokisaes) , conune le Chalone ne doit point mourir de mort naturelle , lorsqu'il (onihc grièvement malade , son successeur a le droit de le tuer.

Le Nei/omùo, ainsi que nous ^a^ons déjà dit, pratique à la fois la sorcellerie et la médecine.

L'office du .\eijo.sci est de faire parvenir aux dicnv les «lésirs do leurs atlorateurs pour tout ce <iui reg^arde les haines , les jalousies, les \cugeanccs, etc.

Le Nâpindi se charge de faire venir Ir câline (mi l'oraije , la sécheresse ou l'hninidilé

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