‹ Les soirées de JonathanChapitre 3 sur 18 · HISTOIRE DE L' ACADÉMIE DE BERCHTOLSGADEN · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L' ACADÉMIE DE BERCHTOLSGADEN

Dondos , OU Kackerlakes étaient nombreux autrefois en Europe , et qu'ils y étaient connus ,

En France, sous le nom de Gohelins ou Drusions ;

En Suède, sous celui de Trools;

En Hollande, sous celui de Klabauters ;

En Italie, sous celui de Gobalis;

Dans notre Allemagne enfin, sous la dénomination de Ktilkra('fs l

Ainsi donc, messieurs, la race des Albinos était autrefois puissante et nombreuse; on la croyait éteinte ; mais il appartenait a notre académie de lui faire reprendre son rang dans la hiérarchie humaine , de redresser les erreurs des faux savans et de fermer sur ce sujet la discussion par un argumentsans réplique! Maintenant, messieurs, notre hôte illustre va nous donner des détails sur le pays, les mœurs et les usages de Thomme nocturne. Nous le prions humblement de modérer son débit, afin que M. le secrétaire puisse prendre des notes.

Le célèbre vovajïcur se leva.

— Messieurs, dit-ij, volts n^'g^norez pas que, dans le fond de rAmcrique, nous avons deux grandes îles dont Tune était peuplée de nègres et l'autre d** Albinos.

Un membre de Faeade'mie demanda au ce'lèbre voyageur si, pour plus d'exactitude, il ne pourrait point indiquer dans quelle partie du Nouveau-Monde se trouvaient ces deux grandes îles, et donner leurs degrc's de longitude et de latitude. Le célèbre voyageur déclara qu'il lui e'iait impossible de parler lorsqu on Pinterrompait, et continua :

^— Or, messieurs, vous savez qu''unboii voisinage est chose assez rare ; et les Negros et les Albinos, comme on les appelait dans le pays, vivaient peu d'accord. De grandes guerres éclatèrent entre ces deux peuples. Chacun eut recours pour triompher aux moyens en son pouvoir, et plus d\me fois les Negros surpri-

HISTOIRE DE l'ACADÉMIE DE BERCHTOLSGADEN, 27

rent leurs adversaires en plein midi, et ravagèrent leurs champs et leurs cabanes. Les Albinos attendaient la nuit pour s'en venger. C'c'lait des deux côte's embuscades et ruses continuelles. Le peuple souffrait dans une île comme dans Tautre ; les dégâts ne profitaient à personne; onnégocia. Lesnègressontde bonnes gens. Onleur dit que, pour prévenir tout sujet de discorde, il fallait réunir les deux peuples en un ; ils y consentirent.

Les Albinos étaient d'une nature gourmande , avide , mais indolente , et leur pays était stérile ; ils le quittèrent et vinrent s'établir parmi les Ncgros , dont le sol bien travaillé pouvait suffire à la subsistance de tous. Bientôt le noir et le blanc s'amalgamèrent tellement que la population rassemblée présentait parfaitement a Toeil Taspect des cases d'un échiquier. Les Albinos , vivant aux dépens de leurs nouveaux compatriotes , sliabituaient a ne les regarder que comme des en-

28 SIXIÈME SOIUÉE.

iiemis vaincus, et s'indignaient tléja de ne pas tout \oir marcher par eux et pour eux. Comme ils étaient peu propres a travailler la terre et à faire valoir une industrie, on leur avait adjugé tous les emplois et les hautes places de Tarmée ; mais les soldats étant Negros s''entendaient mal avec leurs officiers, même sur les heures de service, car le minuit des uns était le midi des autres. Il en était de même a la ville. Les Albinos ne pouvaient voir, agir, vivre enfin que la nuit , et les cultivateurs et les marchands, presque tous de race noire ^ n'ouvraient leurs boutiques et ne tenaient leurs marchés que durant le jour.

Il fallait trancher la difficulté ccpcndan!

Dans ces circonstances critiques , on assembla

un grand conseil , composé d'hommes nocturnes : et, après avoir discuté pour la forme ,

une loi fut décrétée contre le soleil I

Oui , messieurs , on sonna comme qui dirait

HISTOIRE DE L'aCADÉMIE DE BERCHTOLSGADEN. 29

le couvre-feu , et Ton Lattit la retraite dès sept heures du matin. Mais , afin cradoucir ce que la loi pouvait avoir de rigoureux pour la plus importante partie de la population, on institua les réverbères !

Hommes de nuit , hommes de jour , tout le monde fut mécontent. Les ISegros redemandèrent le so'eil, ies Albinos jurèrent Texlermination des réverbères ! Toute espèce de lumière leur blesse la vue ; dans tout ce (jui brille ils pensent voirie diable, même sous l'apparence d^un ver luisant, tant leur rétine est irritable , ainsi que vous pouvez le vérifier diaprés la contenance de mon jeune ami , ici présent.

Dans le doute, le Conseil-suprême chargea les prêtres d'interroger les dieux et de décider la question. Que firent les prêtres? Par leurs ordres on construisit un énorme cerf-volant. Le fait vous semble bizarre ; mais vous ne pouvez point ignorer, messieurs, que dans ces

âO SIXIÈME SOIRÉE.

contrées les actes religieux sont essentiellement emblématiques. Ce cerf-volant, dont toute la partie gauche était peinte en noir , et la partie droite en blanc , représentait les deux factions qui divisaient la nation. La tète qui les dominait toutes deux, et se rapprochait le plus du ciel, c''était le clergé; la queue qui réglait, modérait les mouvcmcns de la machine , qui trop pesante ou trop légère Fcmpèchail de s'enlever et la faisait s''égarer , c'était le gouvernement. Quant aux deux oreilles qui devaient maintenir son équilibre, les prêtres avaient imaginé d'y figurer les impôts, sans lesquels rien ne marche. Comme impôt , elles devaient être fournies par le peuple ; et si dans son essor le cerf-volant penchait du côté droit, la victoire restât aux ;V!binos; si, au contraire, il inclinait du côté gauche, les Negros triomphaient, et le soleil recouvrait ses prérogatives ordinaires.

Les Negros se hâtèrent d'envoyer aux pré-

HISTOIRE DE l'aCADÉMIE DE BERGIITOLSGADEN. 29

trcs une quantité plus que suffisante de lingots de fer, de cuivre et de plomb, pour donner du poids à leur oreille; leurs adversaires, mieux avises, fournirent de l'or, des colliers de perles et de tcpazes.

Quand le cerf-volanl s'éleva devant le peuple et les grands assembles, la foule ne fut pas médiocrement surprise de le voir, à peine eutil quitté la terre, pencher tout a coup vers la droite et battre Tair de son aile noire, entièrement dégarnie. Messieurs , c'est que les oreilles du cerf -volant appartenaient de droit aux prêtres, et que /es matières viles et grossières ne sont point r.cçucs dans le temple. Par conséquent , le fer , le cuivre et le plomb, offerts parle peuple, avaient été mis au rebut.

Telle est , messieurs , l'histoire de ce grand coup d Etat . le même soir, tous les luminaires furent éteints et brisés par les Alb.nos. Les

Negros indignés coururent aux armes. En vain on fit marcher les troupes contre eux. Les soldats étaient de race noire , et visaient mai dans les ténèbres. Le jour rendit l'avantage au bon droit; les Albinos vaincus, retournèrent dans leur île, cl la loi contre le soleil fut rapportée. Ainsi s''accomplit cette célèbre révolution des réverbères , dont vous avez sans doute entendu parler.

Tous les académiciens répondirent par un signe affimatiF. Le voyageur reprit :

— Ouoiqu'étranger à toute espèce de factions, ce jeune homme, messieurs, se trouvait victime de la proscription décrétée contre sa race. Je le pris sous ma protection; il consentit à me suivre jusqu^en Europe, et il ne saurait trop s'en féliciter aujourd'hui , puisqu'il doit a ce voyage Thonneur qu'il a de hâter la décision d'une grande question scientifique , et de comparaître en personne devant les illustres mem-

HISTOIRE DE l'aCADÉMIE DE BERCHTOLSGADEN. 33

bres de la docte et célèbre académie de Berchlolsgaden. »

De nombreux applaudissemens accueillirent la fin de ce récit, dont l'effet fut si vif que, surle-champ , le président proposa à l'assemblée d''admettre au nombre de ses membres l'homme extraordinaire qui venait de leur communiquer des documens historiques et scientifiques aussi précieux, sur la race des Albinos. La proposition fut reçue avec enthousiasme , et passa a Funanimité. L''illustre voyageur remercia avec une modestie parfaite , et pour en témoigner toute sa gratitude aux membres de la docte compagnie , après avoir levé les yeux vers le crocodile empaillé, suspendu au plafond de la salle, il s'engagea, afin d'augmenter leur cabinet d'histoire naturelle , à leur faire don de différens objets fort rares, recueillis par lui dans ses longues traversées, tels que

Le sqlielette d'une lamproie ;

Une de ces escurbuuclcs qui se trouvent II. i

communément dans la tête d'un oiseau des Indes ;

L'opercule du petit poisson qui arrêta le vaisseau de Caligula, malgré les efforts des vents et des rameurs ;

Un rubis formé des gouttes sanguines de la rosée ;

Une couple de pyrales et de salamandres , qui vivent dans le feu et meurent noyées dans rair;

Un canard engendré de lui-même, sur les côtes d''Ecosse , dans cette espèce de coquillage multivalve , appelé anatife ou pouce- pied ;

Une branche du sycomore dont le roi Xercès fut amoureux ;

L*" aigrette d'un phénix ;

Les ailes d''un dragon;

La tête dHm sphinx.

Page 1