HISTOIRE DE L' ACADÉMIE DE BERCHTOLSGADEN
Pour terminer clignement cette soirée mémorable, cœna appunilur, on se mit a table. Rien ne fut épargné par nos savans pour fêter leur nouveau collègue et son jeune Albinos. Les mets les plus recherchés , la bière forte de Bamberg et le vin de Rhincgau , tout fut livré avec profusion. L'hôte , Fliôtesse et les servantes de Saint-Paphnuce firent merveille pour le service ; et la morgue académicjue avait fait place aux joyeux propos, les yeux brillaient, les têtes étaient montées, lorscju arriva Theure de la séparation.
Le héros de la fête , après avoir exprimé les regrets du départ , réclama pour son jeune ami la faveur de pouvoir un instant contempler li loisir les traits des hommes distingués qui Payaient accueilli avec une si touchante hospitalité. — Vous le savez , dit-il, le moindre éclat de lumière nuit a la netteté de sa vision. QuM puisse , en vous quittant , emporter au moins un souvenir de votre image 1
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Chacun se fit une joie d'ob tempérer aussitôt à cette demande si naturelle. Toutes les lumières disparurent; et quand l'obscurité fut complète, rintéressant Albinos , guidant par la main l'illustre voyageur, fit le tour de la table, en témoignant à ses hôtes sa reconnaissance par des gestes expressifs et les caresses les plus franches et les plus naïves. Chacun , dans la stupéfaction du plaisir, attendait son tour avec impatience, et cette scène de nuit , ces adieux à Wiveuglette leur semblaient si singuliers , qu'ils ajoutaient encore à leurs dispositions de jovialité , lorsque tout-à-coup onentenditdans la rue le roulement d'une voiture.
Alors les voitures étaient rares dans la ville , et le bruit de celle-ci ne laissa pas que d'étonner. Les lumières étant revenues , on s'aperçut, à la surprise générale , que Tillustre voyageur et son Jeune ami étaient déjà partis , et avec eux toute l'argenterie de rhôlellerie de Saint-Paphnuce !
HISTOIRE DE l'ACÀDÉMîE DE BEHCHTOLSGADEN. 37
L** Albinos venait de donner une preuve convaincante de sa nocturnéité ; des savans pouvaient y trouver une compensation ; mais l'hôte n'en réclamait pas moins son argenterie , le carrossier sa voiture et ses deux chevaux, et nos doctes reniaient leur responsabilité. Il s'ensuivit un procès dont la perle entraîna celle de la société ; et c'est dans les dossiers de cette longue procédure que j'ai retrouvé , non sans peine, les traces de l'académie de Berchlolsgaden et de son Albinos*
Écoutez cette liistoiie véritable , et voyez où conduit Tambition.
Hafiz , poète persan.
BfUJE 2lmbitu'UJE.
Dans l'un des faubourgs d'^Ispahan , sous le règne cPA-bbas P' , vivait un pauvre ouvrier joaillier, que , clans son voisinage , on désignait sous le nom de Behut-rhonncte-homme , car de nombreux exemples de dcsinte'ressement et de probité lui avaient mérité ce beau titre.
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Choisi comme arl>itre dans toutes les querelles , clans tous les débats , ses décisions étaient presque toujours respectées comme celles duKazi lui-même. Laborieux, actif, intelligent, estime' de tout le monde , Bëbut était heureux , et l'amour venait encore ajouter à son bonheur. Epris de la belle Tamira , fille de son patron , il en était aimé. Une seule idée cependant troublait sa félicité ; il était pauvre , et le père de Tamira ne consentirait jamais à prendre pour gendre un homme sans fortune. Bébut songeait donc souvent aux moyens de s'enrichir, et, ses pensées se tournant sans cesse de ce côté , insensiblement et sans qu'il s'en aperçût, l'ambition, dans son coeur, venait prendre la place d''un plus doux sentiment.
Au milieu d'une fête du harem, le grand Schah-Abb;;s ayant par mégarde foulé a ses pieds Taigretle royale , appelée jigha, marque de la souveraineté chez les musulmans , la réputation de Bébut décida Tofficier chargé des
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joyaux du prince, h en confier le raccommodage à rhonnètejoaillier. Celui-ci, ravi delaconfiance qu'il inspirait , se promit bien de tout faire pour la justifier. Mais, tenant entre ses mains les plus riches pierreries deslndesetde la Perse, il e'tait impossible cpie ses idées d*" ambition ne \inssenl pas l'assaillir avec plus de force que jamais.
— Un seul de ces nombreux diamans , se disait-il , ferait pourtant ma fortune et celle de Tamira 1 Je suis incapable d'abuser de ma position; mais... si j''en abusais, Âbbas en serait-il moins riche et moins puissant? il aurait fait le bonheur de deux de ses sujets, sans se douter de rien. Un autre à ma place trouverait, dans un pareil ouvrage , Foccasion de mettre un tre'sor de côte ; mais, moi, je me contenterais d^m seul de ces brillans! Ce serait fort mal , je l'avoue; mais je le remplacerais par un faux diamant taille, enchâsse' avec tant d''art et d'adresse, que le prix du travail surpasserait celuidc la ma-
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lière. Il serait impossil)le de s''apercevoir du changement : Dieu et ie Prophète le verraient bien , je le sais ; mais , pour expier cette faute , que je m''efforcerais de rendre unique dans ma Yie , j 'entreprendrais pkis tard un pèlerinage à Mashad , même h la Mecque , si le remords me tourmentait trop.
C'est ainsi qu'à force de mais^ Bébut-rhonnéte-hommc parvint à tranquilliser sa conscience. Le diamant fut enlevé, remplacé par un morceau de cristal, etlejigha parut plus brillant que jamais aux courtisans d' Abbas , qui , ne lui parlant que le front dans la poussière , avaient peu le loisir d'examiner l'éclat de ses pierreries.
Un jour, c'était à l'équinoxedu printemps, le chef des sectateurs d'Ali, selon la coutume de Perse , assis aux portes de son palais, rendait publiquement la justice à tous ses sujets ; un artisan du faubourg de Julfa fendit la foule et
se prosterna aux pieds d'Abbasen lui demandant justice. Il accusait le Kazi de s'être laissé corrompre, et de Favoir condamné a tort.
— Ma partie adverse et moi , s'écriait-il , avions d*" abord eurecours àladécisionde Bébutl'honnéte-homme , qui m'avait donné raison!
Le Schah s'informa quel était ce Bébut qui jouissait dVn si beau renom dans le faubourg de Julfa, et il fit venir le Kazi. Après avoir mûrement examiné l'affaire , le monarque déclara être lui-même de Tavis de Bébut-l'honnêtehomme ; et ordonna au lialantar , gouverneur de la ville, de le lui amener sur-le-champ.
Lorsque Bébut vit cet officier et son escorte s'arrêter devant l'atelier où il travaillait, un tressaillement subit courut dans tous ses membres ; mais ce fut bien pis quand celui-ci , de la part de son souverain , lui enjoignit de le suivre. 11 était prêt a présenter sa tête , pour se dispenser d^ui vaia cérémonial , qu'il pensait devoir
se terminer par un coup de cimeterre ; cependant il se remit de son trouLIe et suivit le Kalantar.
Arrivé devant Abbas , il n'osait lever les yeux, dans la crainte de voir Tain^rette fatale et le diamant imposteur déposer contre lui ; presque mourant, il croyait déjà entendre les gardes du roi, les farouches Rikas, s'approcher, armés de leurs haches redoutables.
— Bébut, et vous, Ismaèi-kazi, leur dit Abbas. puisque de vous deux c'est le joaillier qui rend le mieux la justice, qu''il remplisse seul la place de juge , et vous, Ismaël, succédez-lui chez son patron; puissiez-vous vous acquitter de son emploi aussibien qu''ii s'acquittera du vôtre!
La sentence fut ponctuellement exécutée, et Ton m''a assuré qu''Ismaèl passa depuis pour un excellent bijoutier.
Bébut-kazi, de son côté, prit possession de sa charge ; son ambition devait se borner dé-
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sormais à devenir l'e'poux de Tamira , et a vivre saintement. La demande en mariage fat bientôt faite et bientôt accepte'e : Bëbut se croyait donc au comble de ses vœux , et formait les plus doux projets , lorsque le kalantar d'ispahan se présenta chez lui.
Encore plein delà frayeurque lui avait causée la première visite de ce seigneur , il le reçut avec plus de confusion que de politesse , et lui demanda ce qui lui attirait, pour la seconde fois , un pareil honneur.
Le Ralantarlui répondit : — Lorscpie j'allai vous transmettre l'ordre du magnanime Abbas, chez votre patron , j''y vis la belle Tamira , aux yeux de gazelle, rose dTspahan, brillante comme le campac azuré cjui ne croit que dans le paradis ; son regard fit sur moi TefFet magique du sceau de Salomon, et je résolus de la prendre pour épouse. Je me suis transporté ce matin même chez son pcre , mais sa parole vous est engagée , et Bébut-kazi est le seul obs-
tacle a mon bonheur. Écoutez : je possède de grandes richesses et j'ai des amis puissans ; ce'dez-moi vos droits sur Tamira , et avant peu je vous ferai nommer Divan-beghi ; vous serez le chef souverain de la justice dans cette ville , la première de l'univers; bien plus, je vous donnerai pour e'pouse ma propre sœur , autrefois rossignol de riran , colombe de Babylone. Je vous laisse y réfléchir; demain je viendrai chercher une réponse.
Le nouveau Kazi resta anéanti. — Lui céder ma Tamira, s'écria-t-il, pour épouser sa sœur, peut-être vieille et méchante, c''est échanger une perle de Barhein contre une de Mascate ! mais, ajouta-t-il bientôt, il est puissant; si je ne consens pas à tout ce cju'il exige, il me fera perdre ma place , et je tiens a ma place ! Je la sacrifierais peut-être encore pour posséder Tamira ; car Tamira c'est mon amour , c'est mon bonheur! mais si je cesse d'être Kazi, son père peut me retirer la parole qu'il m''a donnée.
J''aime Tamira plus que tout au monde; mais il ne faut point songer qu'à soi, et il serait plus glorieux sans doute pour elle de devenir la femme d''un Kalantar, que d'un pauvre petit Kazi; eh bien ! je m'immole a son bonheur ! je la regretterai toute ma vie! mais.... mais.... je serai Divan-beghi I
Si Bébut-rhonnéte-homme, entraîné par une cupidité naissante , avait cru commettre sa première faute en faveur de Tamour et non de Fambition , il dut être bien détrompé luimême , lorsque, ces deux passions rivales venant à s''entrechoquer dans son coeur , il ne put en bannir que la première. Aussi depuis ce moment, perdant, lorsqu'^il en avait plus besoin que jamais, Pestime et la confiance qui Pavaient entouré jusqu'alors , ne fut-il désigné que sous le nom de Bébut-rambitieux.
Ignorant encore que ])lus on s''élève, plus la vertu devient chose difhcilc , il se promettait toujours intérieurement d'édifier par sa con- II. 4
duite tout le corps de la magistrature d'Ispahan, qu''il dominait aujourd'hui ; non seulement il irait a la Mecque visiter la pierre noire , le temple de la Raaba, et se purifier dans les eaux du Zimzim (source miraculeuse que Dieu fit jadis sortir de terre , en faveur d'Agar et dismaèl son fils) ; mais encore il distribuerait aux pauvres une part double de cette dîme de charité' appelée Zckath , et que l'Alcoran impose aux fidèles. Il s'efforcerait enfin de reconquérir à force d'aumônes, d'équité, de vertu, ce beau surnom décerne' par le public à Partisan du faubourg de Juif a.
Les premiers jugemens qu'il rendit en qualité de Divan-beghi se ressentirent de cette noble résolution ; mais une malheureuse affaire qui survint, lui démontra la vérité de cette sentence du Schah-namch ' , pcëme du célèbre
* Schah-nameh signifie le livre roi/al; il frt cr.inyiosc par ordre de Mahmoud le Gaznévide, el «iniiieiil en 6U,000 distiques riiisloire des aacieus souverains de la Perse.
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Ferdusi : Notre première faute, semblable au pavot fécond d'Jboutig , j<^tte autour d'elle de nombreuses semences, qui couvrent pour nous déplantes amères et vénéneuses tout le chemin de la vie.
L'aigrelte royale de Scliah-Abbas se brisa de nouveau, et fut incontinent confiée aux soins d^un ancien conlVère de Bébut. L'ouvrage du joaillier, soumis à un examen sévère, on s'aperçut qu'un diamant fort beau avait ctc distrait du jiglia, et remplacé frauduleusement. L'infortuné joaillier fut arrêté et traîné au tribunal du Divan-béghi. Et le Divan-béglii c'était Bébut ! lui qui avait commis le vol !
Il lui fallut d^ibord , selon les devoirs de sa charge, faire parvenir dans les ateliers de joaillerie de tout le royaume , une indication précise du poids , de la forme , de la blancheur du diamant. Bien plus, il dut ordonner des visites chez tous los lapidaires, a Fcffetde le retrouver , et promettre des récompenses au dé-
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nonciateiir. Jugez de ses angoisses , de son supplice à lui qui , quelques jours auparavant , l'avait vendu! Mais ne pas agir ainsi, c''eùt été se compromettre , faire croire qu''il était gagné par la famille de l'accusé , corrompu par des présens, et risquer de se faire condamner luimême, comme juge prévaricateur!
A.gir ainsi , cependant, c''était s'imposer la terreur pendant chaque heure , chaque minute de sa journée! D'un instant à l'autre , Tun des hommes , dépêchés par lui , ne pouvait-il se présenter et lui dire : — Le diamant , le voici! et le voleur , c'est- toi!
Enfin , la chance lui fut favorable , pour le moment du moins , car le destin lui tenait en réserve un plus rude châtiment 1
Les recherches terminées et n''ayant amené aucun résultat , une autre angoisse ne se fit pas attendre. Il fallut que le juge comparut devant l'accusé !
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Au tribunal , Bebut était pâle et tremblant ; maigre lui, la pitië se glissait dans son cœur à Taspect de cet homme innocent , auquel , pour sa propre sûreté' , il allait infliger un châtiment immérité. A peine s'il osait lever les yeux sur lui ; il le plaignait , il se désolait au fonddesa conscience, et dans sa commisération pour le pauvre.joaillier, il se demandait s''il ne pourrait pas lui faire infliger seulement cent coups de bâton sur la plante des pieds , ou si cette grande indulgence excitait trop vivement la rumeur publique, Ten tenir quitte du moins pour une main coupée.
L'aff^aire ne tourna pas ainsi et les bonnes dispositions du juge furent paralyse'es par l'ac' cusë lui-mcme.
Celui-ci se défendit vivement, et dans sa défense , mit en avant que seul il n'avait pas tenu entre ses mains Taigrelte fatale. Il en appelait au témoignage de Bébut , non de Bé-
hut-Divan-béfjlii , mais au tc'moigi'nage de Be'but l'ouvrier joaillier du faubourg de Julfa.
Le juge tressaillit sur son sie'ge. L'accusé pouvait devenir accusateur; il fallait a tout piix le forcer au silence ; et Bebut se vit perdu s'il ne se hâtait de mettre fin à celte procédure.
Il déclara donc la cause entendue, et fit de'fense expresse au joaillier d'interrompre le prononcé du jugement. Alors il commença, debout , au milieu de l'assemblée immobile , muette, anxieuse, la lecture de Tarrét ; etPexécution suivit de si près le jugement que, le mot terrible à peine prononcé, déjà la tête de l'innocent condamné roulait aux pieds du Divan-béghi !
Bébut sentit bientôt c|u''un homme tel que lui était indigne de rendre la justice a ses concitoyens; ce n'était plus un pèlerinage à la Mecque qu'il fallait pour apaiser ses remords ; son ambition exigeait pour sa conscience les
distractions du luxe, de Pëclat et des grandeurs. A force d'exactions , il amassa de grosses sommes d*'argent, a force de présens , il sut se rendre favorables les membres les plus infliiens du Divan , fut nommé klian de Scliamacliie , et passa des Iionnears modestes de la judicature, aux honneurs turbulens d'un gouvernement militaii^ej mutation fort commune en Perse.
Abbas rassemblait alors des forces pour marcher a la conquête de la province de Kandahar et soumettre les Afghans , qui depuis imposèrent leurs lois à ses desccndans. Ce fat au milieu des combats que Bébut-rambitieux se fit distinguer do cet autre ambitieux , conquérant infatigable , dont la fortune avec toutes ses faveurs ne pouvait assouvir Tinmiense insatiabilité.
Le khan de Schamachie montra un si grand dévouement , une obéissance tellement aveugle pour son maître , que celui-ci , ravi de trouver un hoiimie comme il en faut à tous les des-
potes , ratlmit à son conseil particulier; carne connaître d'autre volonté' que la sienne , ne penser que par lui , n'*avoir point d'avis a soi , e'tait ce qui constituait, aux yeux d''Al>bas, un excellent conseiller.
Ce monarque, vainqueur des Kurdes, des Géorgiens, des Turcs et des Afghans, rentrait en triomphe dans Ispahan, dont il avait fait la capitale de ses états , et se proposait tVy jouir en paix, au milieu de Teclat de la gloire, du fruit de ses vastes conquêtes. Mais le cœur d''un ambitieux connaît-il le repos? La grandeur du souverain écrasait le peuple ; ALbas le sentait ; puissant, mais détesté, il tremblait au fond de son palais. Suivant la politique orientale, introduite en Europe sur ces derniers temps, il résolut de donner une diversion à ces haines générales , qui , en s' accumulant vers un seul point, comprometîaientla sûreté de son trône. Dans ce dessein, il établit dans ses principales villes des colonies nombreuses , tirées des na-
lions vaincues , qui , parleurs privilèges, excitèrent les murmures des premiers liabitans de ces cites. Deux factions immenses s'organisèrent bientôt sous les noms de Polcnks et de Fclenks ; Abbas eut soin de les entretenir dans leur rivalité , de les exciter, de les modérer tour-a-tour, afin de détourner leur esprit des actes de son gouvernement.Des débats sanglans s'élevaient parfois; on les comprimait jusqu'au jour de la fête du Schah , oii il leur était enfin permis d'en venir aux mains , en signe de réjouissance. Lorsqu'armés de pierres et de bâtons, ils avaient jonché les rues de morts et de mourans , les troupes royales paraissaient soudam , et, proclamant la fin des diverlisscmens , reconduisaient chez eux, a coups de sabre, les Polenks et les Eelenks.
Mais , rassuré sur son peuple , le grand politique trembhi bientôt devant sa cour; ensuite devant sa famille.
De trois fils qu'il avait , deux par son ordre
avaient été privés de la vue , par conséquent déclarés , d''aprcs les lois de la Perse , incapal)les de régner, et confinés au château dWlamulli '. Ln seul lui restait , c'était le noble et généreux Safi-Mirza , Pamour de son père et l'espoir du peuple. Ses brillantes qualités ne tardèrent pas à lui devenir fatales.
Abbas songeait un jour avec inquiétude a la valeur, aux vertus populaires de son fils , lorsque ce jeune prince parut et se jeta a ses pieds, en lui remettant un billet qu''il venait de recevoir, et dans lequel , sans découvrir leurs noms, des grands du royaume , ne supportant qu**impatiemment un gouvernement tyrannique et cruel , lui proposaient de monter sur le trône , et se chargeaient de lui en frayer le chemin. Safi-Mirza , indigné d''un projet qui tendait à le rendre parricide , déclara tout au
* C'est-à-(liie le Château d<: la mort. 11 était situé dans le Mazanderaii (rancienneHiicanie), et avait été la résidence du VieuX'de-la-Montagne , prince des Assassins.
Scliah et se remit entièrement à sa disposition. Abbas l'embrassa, le combla de caresses , et sentit s'accroître encore sa tendresse pour lui ; mais, dès ce jour, ses craintes redoublèrent; il tomba dans des perplexite's si grandes, qu'il en perdit le sommeil. Pour atteindre les conspirateurs , il fit périr un grand nombre d''innocens dans les supplices ; et, a chaque exe'culion , sentant qu'il se rendait plus odieux encore , il craignit que son fils , sollicité de nouveau , ne retrouvât plus sa même vertu.
Cet état de trouble et de terreur lui devenait insupportable ; il résolut enfin de s'en a£Francliir à tout prix. Un esclave reçut Tordre de faire mourir le prince ; il refusa d'obéir, et présenta sa tète. — N'ai-je donc que des ingrats et des traîtres autour de moi , pour manger mon pain et mon sel ! s''écria Abbas ; je jure par mon sabre et par le Koran que celui qui me délivrera de Safi-Mirza sera comblé do mes bienfaits. Il sera mon bras droit , la garde
de mon cpce , la poijjnée de mon sceptre ; il sera le favori de son maître , et le premier personnage de l'Empire après lui !
Uambiticux Bebiit s''avança et dit : — Il est e'crit que ce que le roi veut est toujours bien ; ta volonté est pour moi celle d'Allah ; j** obéirai.
Accompagné d'une troupe de Rikas, il se rendit aussitôt vers le prince , et Payant rencontré dans son palais, comme il sortait du bain, accompagné d'un seul aklita (ou valet de chambre), il voulut d''abord lui parler pour le préparer a Parrèt qu'il devait lui signifier, mais il ne put le faire , tant les dures paroles cju'il avait à prononcer lui serraient la gorge et l'étouffaient au passage.
A sa vue, le prince fit un mouvement de surprise , mais sans paraître néanmoins s\'\larmer encore. — Depuis quel jour Bébut-Khan marche-t-il accompagné des gardes du roi?
dit-il... Mais pourquoi te troubler de la sorte, Klian de Schamachie ? si tu viens me présenter ton hommage , je Taccepte et Iiâte-toi de me faire la route libre , car je me rends auprès de ma femme malade. Si tu viens au nom du Roi, mon père et ton maître , alors , Bebut, relève la léte et raffermis ta voix , car c'est a moi de t'e'couter dans l'attitude du respect et de la soumission.
— Safi-Mirza, lui dit enfin l'envoyé d''Abbas en balbutiant : résigne-toi.
— Me résigner ! répond le prince ; quel sort m'est donc réservé?
— Ton père veut que tu meures!
— Mon père ! il veut ma mort ! s** écria douloureusement le malheureux jeune homme.
Non ! cela n'est pas possible ! esclave , tu me trompes ?
Bébut lui présenta silencieusement l'ordre
royal. Safi-Mirza le prit de ses mains , le Laisa d''abord et le lut, la poitrine palpitante et les yeux humides ; car il songeait à sa jeune épouse , qu'il ne verrait plus. Ensuite ses pleurs s''arrèlèrent , son cœur cessa de bondir : — Que la volonté' du Roi soit faite , dit-il avec calme , et Bébat Fétendit mort à ses pieds.
Pour le payer d''un tel service , xVbbas lui envoya la veste royale , appele'e la Calaate , et le nomma sur-le-champ premier ministre (Etimadoulet).
Puis, Abbas fit la guerre et s'enivra de gloire ; puis , Bebut , reste à Ispalian le premier personnage de l'Etat , gouverna momentanément la Perse et s'enivra de puissance. Il avait un palais superbe qui se mirait dans les eaux du Zenderoutli , il avait un harem nombreux , et au dessus de tous ces biens , il avait un fils , son seul amour ! La fièvre d'^ambition presque apaise'e en lui, cVtait pour son fils • maintenant qu elle le possédait! Il voulait lui
laisser ses tre'sors , ses honneurs , sa puissance !
Cependant, sature' de triomphes, Abbas rentra dans ses états ; et sur son front soucieux , on put voir qu'un ennui cruel minait au coeur le despote victorieux. Celait là le seul ennemi qu'il n'avait pu vaincre.
L'amour paternel avait repris ses droits ; le remords faisait aujourd'huisur lui Icméme effet que, naguère, la terreur ; et durant ses longues nuits, Tombre sanglante de Safi-Mirza, venait lui disputer ce sommeet ce repos auxquels il avait clé sacrifie.
Pour apaiser les mânes de son fils , Abbas lui fit élever un tombeau magnifique ; il entoura sa famille de soins et de tendresse ; il visita les mosquées, couvert des vèlemcns les plus humbles. 11 prodigua d''abondantos aumônes et fut surnomme Pcre des pauvresl 11 cessa de fa^ire la guerre^ adoucit les rigueurs des lois et fut
surnomme P<)re du peuple! Rien de tout cela ne lui apporta soulagement. Enfin, tout-a-coup, le maître de la Perse éloigne les plaisirs de sa cour, se renferme au fond de son palais, muet, inactif, solitaire , comme e'tranger aux affaires du pays, et se couvre d'habits de deuil. Sauf quelques rares circonstances, il les garda toute sa vie.
On ne savait quel mal secret venait de s'emparer du Roi. Ses ministres mêmes ne pouvaient rapprocher , et les esclaves attachés au service de sa personne, depuis long-temps n'avaient pu obtenir de lui , ni un ordre , ni un sourire , ni même un reproche !
Un matin , Abbas sembla sortir de sa léthargie. Il fit mander Rebut.
Celui ci, introduit dans Tappartement du Roi, n'y distingua d'abord rien, tant Tobscuritê y semblait profonde. Les murailles, les meubles de luxe, tout jusqu'aux fenêtres en était masqué
par de somLres draperies , et le jour n'entrait a rintérieur, que grâce à un vasistas par lequel une vive colonne de lumière , pénétrant brusquement, traversait la partie supérieure de la salle, sans dissiper les ténèbres du bas. Lorsque Bebut se présenta , il ne put distinguer que les encadremens dores du plafond , et, appendus a la muraille , le sabre et la masse d'armes d*'Abbas , sur lesquels la colonne de lumière tombait d'aplomb.
Peu à peu , pourtant , son regard s''ëclaircit ^ et il entrevit dans robscurilé, nonchalamment étendu dans le coin d^m large sofa , qu'une estrade tapissée environnait, son maître, immobile, etplongédans la méditation ou le sommeil.
Bëbut attendit quelques momens debout , la tête inclinée , et les mains sur la poitrine , la parole de celui qui Pavait fait appeler. Puis, enfin , las d'attendre , il s'assit sur la dernière marche de Pestrade.
Alors, la voix dumonarquc, d'un ton dolent,