II
éveilla le faible c'clio de celte salle lugubre. — Reste à ta place, Début , disait-il. et prête-moi l'oreille bien attentivement; toi, mon conseiller fidèle, toi, mon ministre dévoué, tu peux trouver le remède au mal qui me tourmente. — Début d*'abord, quelque peu troublé del'aspectdu souverain , se rassura , se redressa , et le maître poursuivit. — Une idée incessante et bizarre me poursuit. J''ai un désir contre lequel j''ai longtemps lutté et qu'il me faut satisfaire enfin !
— Qui oserait s'y opposer! dit le lâche ministre. Ta volonté a-t-elle cessé d'hêtre la loi pour tes sujets ?
— N'est-il pas vrai Bébut , que chacun me doit obéissance ? Et en prononçant ces mots d'une voix caressante et presque mielleuse, Abbas, se retournant et s''accoudant sur les coussins de son sofa , attachait sur Bébut un regard dont la sauvage expression semblait , dans les ténèbres de la salle , jeter un éclair sinistre entre son ministre et lui.
—Malheur a qui résisterait aux ordres du puissant ALbas l dit Bëbut.
— Oui, malheur l répéta le monarque. Eh bien, ce désir impérieux qui me tourmente, il faut que tu le satisfasses, et sur l'heure : apportemoi la tète de ton fils !
Un cri d'horreur retentit dans la salle. Bébut était tombé à genoux. — Grâce 1 gràccl s'écriaitil d''une voix déchirante.
—As-tu fait grâce a Safi-Mirza?
Abbas s'était fevc de toute sa hauteur, et, pénétrant alors dans le foyer de lumière , il se fit voir a Bébut épouvanté , entièrement vêtu d'écarlatc, et le front ceint du turbnn rouge h douze plis, enfin dans le costume que prennent les rois de Perse, lorsqu'ils s'apprêtent a prononcer quelqu arrêt de mort.
—Moi , que je tue mon fils 1 criait le misérable , avec des sanglots.
— N''as-tu pas tue le mien ? Bebut-Etimadoulet , khan de Scliamacliie , ton ambition estelle donc assouvie , pour que tu hésites à me satisfaire ?
— Mais c''est un crime épouvantable et qui perdra mon amc auprès d'Allah !
— Il est e'crit que ce que le Roi veut est toujours bien! dit Abbas; ma volonté n'est-elle donc plus pour toi celle de Dieu lui-même? Obéis , car ta résistance ne sauverait pas ton fils , et te perdrait !
Quelques instans après, Bébut revint portant entre ses mains la tète de son unique enfant, et il la baisait au milieu de transports inconcevables de douleur, et ses larmes coulaient abondantes comme le sang de son fils.
— Eh bien 1 lui dit le père de Mirza avec un affreux sourire : comment te trouves-tu.^
— Hélas! répondit le malheureux khan,
jugez-en par mes larmes ; j'ai donné de ma propre main la mort a l'être que je chérissais le plus sur la terre ; soyez satisfait. De ce jour seulement j'^ai maudit ma fatale ambition , qui m'a soumis h une telle obéissance.
— Va, lui dit le monarque, tu peux juger maintenant de la douleur que m'a causée la la mort de mon fils , massacré par toi. L^imbition a fait de nous les deux hommes les plus a plaindre de cet empire ; mais console-toi , Bébut , tu as ce point de ressemblance avec ton maître !
Abbas reçut de son peuple et de la postérité le surnom de Grand; Bébut Tambitieux ne fut bientôt connu que sous le titre de Bébui-Viafâme .
* Un roi ordonnant froidement à un de ses sujets de Iraiiclicr la tt'te de son propre cnlanf , et se faisant obéir, est nne cliose tellement monstiuense , f|irolle parnihait hors de loiiliMraiscm- Mancc , si de nomlircux exemples ne venaient l'appuyer. Jonathan , dans ce fait, que nous regarderions comme nne liorr bie exception, a simplement rappelé le» maMirs rommnnrs d'nni;
On dit fjue ce dernier mourut peu de temps après, poig^nardé par le fils du malheureux
cour où la tyrannie et tous les crimes qu'elle enfante ont étouffé les seiitimeus naturels. J'en citetai pour preuves quelques exemples pris dans le rogne de Safi I'"' , successeur du grand Abhas , el fils de ce même Safi-Mizra, dont il a été question dans ce récit. *
Le schah Safi , après avoir donné de sa propre main la mort à une partie de sa famille, car alors, à la cour de Perse, on ne connaissîiil pas de bourreaux en litre ; le souverain exécutait souvent ses arrêts lui-même, ou en cliargeait la première personne qu'il voyait; te schah , dis-je , résolut de se défaire encore des trois fils d'Isa-Khan , son oncle , et , après le meurtre , il fit servir les trois têtes sanglantes à la table du père et de la mère. Cette dernière resta d'<ibord interdite à cette horrible vue ; mais bieniôt elle se jeta aux pieds de Safi , les baisa, et lui dit : — Tout est bien ; Dieu d;jnne au Roi uai^vie longue et glorieuse! Isa-Khan ajouta que, loin qu'un tel spectacle lui causât du déplaisir, s'il .ivait pu se douter que Safi désirât la tête de ses enfans , il se serait fait un devoir de prévenir ses ordres et de les lui apporter lui-même.
Quelque temps après, schah-Safi fit mettre à mort le grandmaître de sa garde , par l'un des intimes amis de cet officier, qui n'en accepta pas moins la commission. Ayant ensuite fait venir près de lui le fils de la victime, il lui demanda ce qu'il pensait de la mort de son père. — Que me parle- 1 on de mon père! s'écria ce monstre; je ne reconnais pour père que mon souverain. Qu'il soit béni dans toutes ses actions! Ces gens-là aimaient donc bien la vie !
Chardin et Tavernier sont remplis de faits semblables, qui prouvent à quel point les mots de crimes et de vertus , chan-
joaillier qu'il avait fait périr si injustement, étant Divan-beghi. Ainsi , vérifiant la sentence du poète Ferdusi, — sa faute première, mère de toutes les autres, en amena le commun châtiment.
géant de valeur et de sens de règne en règne , ne s'appliquaient aux actions que d'après le caractère du souverain. L'ambitieux, une fois dans la roule de la honte et des honneurs, était contraint de fournir sa course entière, comme ces initiés aux mystères d'Isis, qui ne pouvaient revenir sur leurs pas. Dans ces repaires royaux, ou Thumaiiité était traitée de crime de lèsemajesté, et la pitié de sédition, il fallait souvent vingt forfaits pour se faire absoudre d'une bonne action. Thévenot rapporte qu'un jeune akhla de Safi s'étant détourné pour ne point voir hacher en petits morceaux la tête d'un seigneur persan , le Schah lui dit. — Puisque tu as la vue si délicate, elle doit t'clre inutile i et il lui fit arracher les yeux.
HVITIÉME SOIRÉE.
LE PECHEUR D'OHMUS.
Deux sortes »îe personnes sont insatiables : celles qui cherchent la science et celles qui courent après les richesses.
Mél. de litt. orient., t. ii , p. 290.
La gloire et l'opulence sont des pierres précieuses qui ne brillent d'un vif éclat que de loin , et qu'un rien peut ternir.
Nahi Effendi , à son fils.
HUITÎÎIME SOIRÉE.
€t J3èf!)mr îï'(Drînu9,
Début n''avait encore d'autre surnom que celui d'ambitieux , et s'entretenait un jour avec le Roi, qui , dans un accès de familiarité, avait daigné permettre que son premier ministre s''assît h ses pieds sur un riche tapis de Siston , tandis qu'étendu lui-même sur mi sofa, il
achevait paisiblement sa sieste, en respirant des essences parfumées, en mâchant un ognon de la Bactrianc , et en souriant aux propos de son favori.
Tout a coup Kel-Anayel , le fou du grand Abbas , entre dans son appartement , bizarre-ment coiffe d\m delbend h pointe ( turban des Persans) , et vêtud''une longue robe bleue. Il va droit a Tambitieux ministre , s'incline profondément devant lui , les bras croisés sur la poitrine , et lui demande humblement la permission de baiser le bas de sa robe. — Tète perdue , lui dit Abbas , pourquoi adresser ton hommage a Bébut plutôt qu'à ton maître?
— Je suis fou de mon me'tier, re'pond fièrement Kel-Anayet , et ne reconnais pou mon supérieur que celui-là seulement cjui peut se glorifier d'un degré de folie de plus que moi !
— Voyez un peu Timperlinent! reprend le Roi en riant; s''altaquer à mon premier mi-
nistre !.... Mais pourquoi cet accoutrement? te voila presque en derviche ' .
— Hëlas ! grand Roi , tant de gens a votre cour usurpent mon emploi, que je pre'vois Tinstant oii il me faudra leur céder ma place , et j''essaie de Thabit de solitaire pour me disposer tout doucement à la retraite.
— N'importe! par Tesprit des prophètes, en attendant ton remplaçant, tu es toujours le bienvenu. Mais n'as-tu point quelque conte à nous faire? Je suis aujourd'hui d'humeur a t'écouter. Kel-Anayet fit un léger signe de tétc pour témoigner de son consentement , et aussitôt il alla impudemment se blottir dans un des coins du sofa royal , et le coin , vous le savez, est regardé dans tout l'Orient comme la place la plus honorable.
Abbas lui lança un regard plein de colère. * En Perse , les derviches portent une robe bleue.
r— Esclave! de quel droit t'adjugcr devant •moi la place dlionneur ?
— Esclave ou Roi , répondit le bouffon , celui qui raconte est toujours au dessus de celui qui écoute.
Abbas haussa les e'paules. — Il faut montrer notre sagesse en lui pardonnant ses extravagances , dit-il ; il est mal dispose ; c'est dommage, car il a parfois du bon sens : le pauvre garçon court aujourdliui après sa raison.]
— Pourquoi pas ? répliqua Kel-Anayet : celui qui cherche la sagesse peut seul être re'puté sage ; celui qui croit Favoir trouvée est un fou.
— Tu le vois , Bébut , j''ai mon tour ; il ne respecte rien. Mais cju^il commence son récit , ou , sur mes yeux ! il sera bientôt aussi sage que ses ancêtres ! Rel-x\nayet commença ainsi •
Un jour, Dallé-Mutaléha * , la célèbre ma-
^ C'est la Circé des Orientaux.
giciennne , le front couronné d'escarhoucles , s''ëlança des montagnes de Raff, portée par Toiseau Simourg , aussi rapide que les vents '. Elle se dirigeait vers Bagdad , lorsque , au dessus des îles d'Ormus , elle rencontra dans les airs Tange Tir-AÎ3an ' monté sur Borak , le coursier céleste du prophète ^
— Où vas-tu? dit la sorcière au ginie des sciences.
— Je vais , répondit celui-ci , donner des consolations à un savant dans la misère.
' Les poètes persans rapporlont que l'escarboncle , cette pierre inia;:iiiaire qu'ils surnomment le flambeau de la nuit, à cause de l'éclat lumineux qu'ils lui attribuent, se forme dans la tCte d'un giifToii on d'un aigle immense. C'est sans doute celui que Saadi .'ppclle sivinurt/ , et qui habile les monts Inperborécns de Kair, ou du Caucase ( en persan Koh-Kaf, montagne blanche ).
» Tir est l'ange des sciences; .<lban, relui dos arts. Nous ignorons pour quelle raison Jonalhau les réunit ici eu un seul être distinct.
» La troisième nuit de la mort de Mahomet , l'ange Gabriel lui amena un cheval aîlé, nommé Borak, sur lequel il le fit nionteipour le transporter au ciel.
( Commentaires de VAlcoran. )
— Et moi , je vais au secours d'un riche qui succombe crennui sous son ignorance. Quel est le plus a plaindre des deux ?
— Le riche , sans doute.
— Peut-être ; l'opulence a ses douceurs.
— Les plaisirs de Timagination sont les plus vifs.
— La richesse est entourée d'honneurs et de gais loisirs ; un peuple de courtisans Tescorte : c''est pour elle que la louange fut inventée, et la louange est un doux breuvage....
— Qui amène à sa suite la satic'të et le dégoût , interrompit Tir-Aban. Le mortel que j''inspire est heureux , même par des songes ; il possède tout ce cju''il rêve ; il vit sans cesse entouré d'un monde fantastique c]u''il change, qu'il brise a son gré ; et cjuand son esprit est las d''enfanter , il appelle a son aide ses livres chéris; et cruelle réunion, même de sages et
LE PÊCHEUR d'oRMCS. 8d
d'hommes aimables , peut valoir ces vieux manuscrits qui renferment Tesprit le plus épuré des êtres les plus nobles de tous les temps 1 Serait-il plus heureux, si ceux qui les ont composés sortaient de dessous terre pour lui (tenir compagnie ? Je ne le crois pas ; peu de bons auteurs valent mieux que leurs ouvrages.
— Je pourrais dire beaucoupsur la richesse , sur les biens réels qu'elle prociu-e , dit Mutaléha , et montrer, ainsi que vous , les choses seulement du bon côté; mais les longues discussions m'effraient , et l'expérience est la voie la plus sure pour arriver a la vérité. Laissons quelque temps encore , vous , votre savant avec sa misère , qu'il peut facilement supporter en rêvant Topulcnce ; moi , mon gros riche avec son ignorance, à laquelle il doit être habitué, et tentons une double épreuve sur un personnage à qui je fraierai le chemin de la fortune, et vous celui du savoir, à la condition de le laisser agir ensuite de lui-même , afin de faire nos it. 6
observations craprès le train ordinaire de la vie humaine.
— J'accepte volontiers , dit l'ange , et je connais justement a Ormus Tétre qu'il nous faut pom' mettre à exécution ce projet. Cest un misérable pécheur, nommé Ismaël , pauvre et ip-norant, mais tellement fatigué de son sort , que nous n'aurons qu'a le guider un peu pour le voir s''élancer avec ardeur dans la double route ouverte par nous devant lui.
Ismaël était alors sur les bords du golfe Persique à raccommoder ses filets : — Quoi I s'écriait-t-il avec douleur, passerai- je ma vie dans cette affreuse condition! Ne se nouiTir que de pastèc|ues , de pilau ou de fèves mal cuites ; n''avoir pour tout vêtement qu''un misérable courdi de toile grossière , qui laisse sur ma peau Fempreinte de ses fils rudes et durs, et , pour trouver le repos , se coucher sur la terre ou sur une natte que je bénirais , si les
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joncs de l'Euphrate en avaient fourni la matière ; mais non ; la paille noueuse du maïs en forme le tissu , et n''efface Pempreinte de mon courdi que par des sillons plus profonds et plus douloureux! Et pour jouir encore de ces tristes biens , il faut , au péril de ma vie , lancer ma barque au sein des mers , pour surprendre Testurgeon et le destpich, à la chair si délicate, dont je fournis depuis cinq ans la table des riches , sans en avoir jamais goùtë moi-même! J'ignore ce que la grande plume inscrivit pour moi la-haut ; mais je suis malheureux , le golfe est profond , et je pourrais bien jeter aux poissons une dernière amorce sur laquelle ils ne comptent pas.
Ce fut dans ce moment que Mutaléha et son compagnon parurent devant lui. — Ismaèl , dit la sorcière au pécheur, tes plaintes sont parvenues jusqu'à nous; veux-tu devenir tout à coup riche et puissant? l'occasion t'en est offerte. Le fils du yicux Noserat, si connu par
84 HOITIÈME SOIRÉE.
son opulence, vient de mourir subitement dans son lit , et cet e'vénement n''est connu que de moi seule. Tes traits et ta voix offrent une telle conformité avec les siens, qu'il est impossible qu on ne te prenne point pour lui. Suiàmoi ; je vais te donner les instructions nécessaires , enlever le corps et le transporter bien loin de ces lieux, tandis que tu prendras sa place.
Ismaè'l faillit lui-même mourir de saisissement et de joie ; il monta en croupe sur Toiseau Simourg, et fut bientôt introduit dans Tappartement du défunt. Une dernière instruction restait a lui donner : le fils de Noserat était affecté d''un léger clignement d'yeux qu'il était facile , mais important de contrefaire , pour ne point éveiller de soupçons. Ismaèl promit de s'observer, et, sa protectrice s'étant éloignée, après lui avoir promis de venir le visiter secrètement de temps en temps , il passa la nuit a cligner de l'oeil, pour en prendre Tlia-
bitude, et a se remémorer les conseils de Mutaleha.
Vers le matin, des esclaves s'e'tant pre'sente's pour procéder à sa toilette , il se laiss"*. faire , cligna de l'oeil, et tout alla le mieux du monde. On le couvrit d'une robe superbe de zerbafe , surmontée d'un courdi de velours d'or frisé ; une ceinture de laine de Termay, brodée de perles, rehaussa sa parure , et son front fut chargé d'un delbend magnifique , orné de turquoises et de rubis.
Le pauvre Ismaè'l ne se reconnaissait plus ; il était a chaque instant prêt a se confondre en excuses auprès de ses esclaves , se portait presque du respect a lui-même , et clignait des yeux , tant et si bien que le maître de sa gardc-robc lui demanda s''il ne se sentait pas indisposé.
A ce mot , il frémit de tout son corps , et ne se rassura qu''en apercevant le chef de ses
offices qui venait prendre ses ordres pour son premier repas. Il commanda qu'on lui servît de l'esturgeon et du destpich , espérant revoir peut-être une partie de sa pèche de la veille , et connaître enfin, autrement qu'à la vue, ses anciens adversaires du golfe.
Bientôt ils furent depose's devant lui, escorte's d'une multitude de fruits délicieux, des dattes de Perse'polis, des grenades de Yesd, des oranges d''Hircanie , des coings , des prunes de Caramanie , entremêles de pâtes fines , de confitures sèches et liquides , et de tranches de citron, saupoudre'es d''herbes aromatiques pour réveiller Fappe'tit. Ismaèl ne concevait pas qu'on eut besoin de recourir à de semblables moyens ; esturgeon , destpich, prunes, oranges, grenades , pâtes fines , confitures sèches ou liquides , il mangea de tout , se donna une indigestion , la première de sa vie , et se regarda comme le plus heureux des hommes.
Le harem de son prédécesseur reçut ensuite
LE PÊCHEUR D'ORMDS. 87
sa visite. Les jeunes beaute's de Géorgie et de Circassie firent une telle impression sur lui , que, dans son extase, il en oublia son fatal clignement d'yeux. Les félicitations qu'il reçut à ce sujet le glacèrent d*" épouvante , et la crainte de retomber dans une semblable distraction préoccupa si fortement son esprit , qu'il y songea beaucoup plus qu'aux tendres caresses dont il se montra l'insensible objet.
Le vieux Noserat vit le remplaçant de son
fils, et ne se douta de rien. Quinze jours s'e'-
coulèrent pour Ismaël au milieu des jouissances
les plus vives du luxe et de l'opulence, pendant
lesquels cependant son infirmité' d'emprunt le
mit parfois à de rudes épreuves. Au bout de ce
temps , le vieillard entreprit un voyage pour
se rendre h la cour , et laissa son prétendu fils
maître absolu dans son palais. Ce fut alors que
celui-ci étonna tout le royaume d'Ormus par le
faste de ses équipages et la magnificence de ses
fcles.
88 nUITIÉUE SOIRÉE.
Dans des salons resplendi ssan s d'or , de jaspe et de porphyre , dont les murs , revêtus de marbre transparent de Tauris , étaient incrustes intérieurement de carreaux d''émail , et revêtus de riches tentures de soie , de velours brochéd'argent, et desplus belles étoffes deRerman , il fit venir une foule de baladins, couverts de clinquans et de brocarts , de jeunes danseuses , vives, le'gères , charmantes, dont la longue chevelure en tresse e'tait terminée par des bouquets de pierreries , et qui exécutèrent , devant lui et quelques amis , les divertissemens les plus variés, tour a tour nobles ou burlesques, sévères ou voluptueux. On servit ensuite dans de la' vaisselle d'or tout ce que le doux climat de la Perse produit de plus délicat en fruits , en poissons, en gibier. Le buffet, qui s'élevait en pyramide , était couronné par un grand nombre de flacons en cristal de Venise, à pointes de diamans , où brillaient les vives couleurs des vins de Scliiras et de Géorgie. Des bougies de senteur, reflétant sur leurs facettes prismati-
LE PÉCHEUR DORMUS. 89
ques de nombreuses clartés, en faisaient jaillir encore des étincelles empourprées, tandis que leurs parfums de cannelle et de girofle allaient se confondre avec les parfums délicieux qui s'échappaient des cassolettes de vermeil suspendues au plafond.
Alors une troupe de musiciens...
— Fais-nous grâce de tes descriçtions , dit Abbas, en interrompant Kel-Anayet; nous connaissons tout cela mieux que toi. Tu n'as dans ce moment que la peine de décrire la dernière fête que j'ai donnée.
— Pourquoi ne le ferais- je pas? répondit le conteur : la mémoire est le soutien du génie. Tandis que je parle sous Tinfluencc du souvenir, VEsprit-invcntif se repose, et les coursiers de la Narration reprennent de nouvelles forces pour entraîner avec plus de rapidité que jamais le char deFIniaginationl
— Achève rhistoire de ton pêcheur : je ne
90 nUITIÈME SOIRÉE.
t'interromprai plus ; j'aime mieux encore tes descriptions que tes explicalions.EtKel-Anayet poursuivit,
— ; Alors une troupe de musiciens, portant des hautbois, des flûtes, des tambouras ', entra dans la salle du festin en faisant retentir les airs des plus doux accords. Par Tordre d'Ismaël on distribua aux convives des coupes d'or d'un travail inestimable , et après qu''ils s'y furent tous enivres de vin , de bang et d'afioun ^ , il en fit présent a chacun d'eux, et la fête se termina par un mascafé général.
' Le tambour a est une espèce de luth , dont les cordes sont appuyées sur une calebasse.
' La liqueur nommée hang ou pveng , ou poust, est, selon Chardin (t. iv, p. 207) , une infusion de graines de pavots , de chenevis et de noix vomique. Selon d'autres, c'est un suc tiré de la jusquiame mélangé avec de l'opium. Quoiqu'il en soit , l'abus de cette dangereuse liqueur, jette dans la démence et amène les résulats les plus funestes. Les Indiens s'en servent contre des criminels d'état ou des prétendans à la couronne , et, trop humains pour leur ôter la vie, comme en agissent les Turcs, ou les priver de la vue selon la coutume des Persans , ils préfèrent leur ravir l'usage de la raison , ce qui chez eux suffit pour être déclaré inhabile à régner.
Afioun est le véritable nom de l'opium liquide.
Tout le monde s'e'tait beaucoup diverti a la fête donnée par Ismaël; seul, il y avait pris très-peu de part, occupé qu''il était d''activer ou de modérer les mouvemens convulsifs de sa paupière. Dallé-Mutaléha vint le visiter pendant la nuit; il ne se plaignit point encore de son sort; mais il trouvait pénible d''étre assujetti à cette condition gênante du clignement d''yeux. Elle lui conseilla la patience , et promit de le revenir voir bientôt.
Les jours s''écoulèrent et le retrouvèrent souvent dans les mêmes plaisirs , non moins souvent dans les mêmes ennuis ! Le vieux Nozerat , de retour de son voyage , alla le surprendre un matin au milieu d** une grande partie dépêche, sur le lac cleToranka. Il parut étonné de l'adresse de son fils pour cet exercice , et lui reprocha doucement d''avoir donné tant de soins a un art qui ne pouvait lui faire aucun honneur.
Ismaël défendit son ancien métier avec une telle chaleur , que , pendant son emportement,
ses deux yeux restèrent fixes et immobiles ; il crut voir aussitôt mille glaives tourne's vers lui pour le punir de son usurpation , et fut saisi d'un tel effroi qu''il en devint couleur de pourpre, balbutia et se tut. Noserat prit son trouble et son silence pour de la soumission , et en profita pour lui faire sentir en bon père qu''il e'tait plus honorable de s''entourer de sages et de savans, de se livrer aux nobles occupations de l'e'tude , que de faire continuellement sa société déjeunes débauchés, de baladins, de danseurs, et de n'acquérir d'*autre science que celle de la table ou de la pèche.
Nôtre pécheur écouta le vieillard avec attention et se promit bien de profiter de ses avis. Il y trouvait un double avantage. La science est une plante qui se cultive facilement dans la solitude ; la , il ne craindrait plus ces regards esclaves qui l'environnaient sans cesse , et qu''il croyait être autant d''espions chargés d'inspecter le mouvement de ses yeux. De
LE PÊCHEUR d'ORMUS. 93
plus, il pouvait, sans comproinettre sa sûreté, fréquenter des savans sans cesse plongés dans leur méditations , des astrologues dont la vue est toujours tournée vers le ciel ou fixée sur un almanach.
Cette idée lui rendit presque le repos ; il la mit à exécution. La lecture lui plut , les fruits de poésie lui parurent doux a savourer, et bientôt cet Ismaè'l qui soupirait si fort après les biens matériels de ce monde , ne rêva plus qu'aux richesses de l'esprit , aux trésors de la science 1
Retiré un soir dans ses appartemens , il ouvrit au hasard un manuscrit, et tomba sur ces mots : — Autant vous monterez d'échelons sur l'échelle de la Fortune, autant il vous en faudra descendre. L'échelle de la Science a son appui dans le ciel , et le temps qui fait crouler les palais de l'opulence sur leurs propres possesseurs, ne fait qu'ajouter à la gloire du sa-
vant. — Cest un avis qui me vient du prophète! s''ecria Ismaèl. Que m*'imporlent des Liens fragiles , des vases brillans qui se brisent sous nos mains , des parfums qui s''evaporent , des vins qui enivrent, des mets succulens qui donnent des indigestions ! Et je Tai trop e'prouvë ! La vie du riche est une ivresse continuelle; le plaisir passe, le mal de tête demeure. Et toujours trembler ! toujours cligner de Foeil 1 Non , ce n''est point la vivre ! Mais s'abreuver des eaux de la science 1 entendre son nom répe'te' de bouche en bouche ! jeter a Fadmiration de la postérité des ouvrages durables et vénérés, oui, c''est la le bonheur! Mostrazem ose insulter au savant Coja-Nessir, et Tinsensé calife est renversé du trône de Bagdad I Sage Alfarabi , fécond Avicenne , Saadi , rossignol de l'Iran , Cheket , aigle du génie , gracieux Hafiz, suljlime Attar, ah! pour que le nom d''Ismaël passât comme le vôtre , tout lumineux à la postérité , je donnerais la moitié de ma vie I
— J'accepte le marche, dit aussitôt Tir- Aban, qui entra suivi de Mutalëha. Ismaèl resta stupéfait.— Quoi! ajouta TEgyptienne, mes bienfaits ne t''ont pas suffi?
— Helas! cette fatale condition, cette gène insupportable...
— Eli ! malheureux , cjuiconque veut sortir de Fétaf oîi le destin l'a place' , pour arriver a la fortune et aux honneurs , y parvient-il sans endurer de plus cruelles contraintes et de plus longs ennuis cjue les tiens? Mais ce c[ue tu as e'prouve' , bien d'autres l'éprouvèrent avant toi : la moindre gcne empoisonne le bonheur le plus parfait : une perle cjui se dérange dans la parure d'une femme , lui fait oublier Te'clat des diamans dont elle est chargée. Je te confie aujourd''hui aux soins de mon compagnon, seul capable d'exaucer tes nouveaux désirs; je t'arrache, dès ce moment, a des richesses importunes ; le corps du fils de Noserat , conservé par moi , va reprendre sa place , et ie deuil de
cette maison n''aura été retarde que de quelques mois.
— Il s'^agit de faire de toi un savant , dit alors Tir-Aban.
— De moi! répe'ta Ismaèl avec confusion, de moi , naguère encore mise'rable pêcheur ! Je conçois que d''un pauvre homme on fasse tout à coup mi homme riche.... mais d''un ignorant!...
— La pierre brute de Badakam devient rubis lorsque les rayons du soleil Font purifiée, re'pondit Fange ; suis-moi , la science n'habite point sous des palais dore's ; il est temps de ' te choisir un autre asile.
Ismaèl monta sur Borak avec lui , et bientôtia demeure de Noserat, le golfe Persique et leroy aume d''Ormus disparurent à leurs yeux.
Transporte avec la rapidité de Faigle dans rirak-Adjémy , Ismaèl trouva près de la ville
LE PÊCHEUR d'oRMUS. 97
de Téhéran ' , sur les bords d''un ruisseau , une petite habitation simple , mais commode, sans luxe , mais non pas sans ëlëfjance. — Elle t''appartient , lui ditTir-Aban. Tu y trouveras pour meubles les plus précieux, des livres, des instrumens de mathëmaticjnes et d'astronomie. L''encens et la myrrhe n''y brûleront pas pour toi dans des cassolettes d''or; mais le térébinthe et Telcaya t'y prêteront leur ombrage et leurs doux parfums. Maintenant , reçois de moi le don des langues ; elles sont les avenues du temple de la science ; mais avant tout , si tu veux éclairer ta raison , apprends a douter. Le doute est la porte du savoir ; qui ne doute de rien, n'' examine rien ; qui n'' examine rien ne découvre rien , qui ne découvre nen peut être un bon écolier, jamais un vrai savant!
L'*ange alors le toucha de la main , lui rappela que c''était aux dépens d''une moitié de sa vie
•^r.io«i<l'lini rapilale ilc la rerso.
que son nom devait être immortel, et s'élança sm^ son coursier céleste.
En quelques années, Ismaèl se rendit célèbre par ses vastes connaissances ; les plus fameux docteurs de la Perse s''avouèrent vaincus par lui. Ses ouvrages en médecine , en astronomie, en tlie'ologie , en mathématiques , en histoire naturelle, en poésie, etc., se multiplièrent avec une si grande rapidité , et furent accueillis avec tant de faveur , que le peuple ne tarda pas a le croire possesseur des soixante-douze sciences et lui décerna le beau titre de troisième maître^ Aristote et Alfarabi ayant de tout temps été considérés comme les deux premiers.
Le prodige scientifique de Flrak ne doutait donc plus de son immortalité future et en jouissait d''avance avec délices. Les princes le recherchaient, et répétaient ses paroles, comme on répète celles des imans ou des prophètes ; le peuple se jetait partout sur son passage, pour obtenir un regard de lui, ou toucher le bas
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de sa robe , et les plus grands savans de TAsie traversaient les mers pour le venir consulter. Cependant , au milieu de ces louanges universelles , Tenvie veillait et e'piait Pinstant de se faire jour. Il arriva bientôt. Une admiration prolongée est un fardeau pour la multitude ; elle accueillit avec avidité les bruits les plus contradictoires qui circulèrent sur le docte Ismaël. On Faccusait de n''étre point seul Fauteur de ses ouvrages , de les avoir trouvés dans de vieux manuscrits inconnus. Plusieurs questions sentaient Thércsie ; il croyait à l'c'ternité de la matière et fut accusé d'athéisme, bien que chacun de ses livres commençât par un hommage à Dieu et à son prophète.
Cette injustice révolta le savant, son cœui en fut navré ; dans le dc'pit que lui causèrent les âpres critiques dont il fut Fobjet, il eût voulu pouvoir éteindre les brillantes clartés qu'ail avait propngées parmi ce peuple ingiat. Presque découragé , il se retira sur les bords de
son ruisseau, et laissa a la postérité le soin de venger son injure.
Une jeune fille de Téhéran, qui n^ivait jamais lu ses ouvrages , et qui avait cependant été assez généreuse pour n''en point dire de mal , plut a notre philosophe , qui l'épousa. Il en eut des enfans , et son bonheur s'augmenta avec sa famille. Retiré, vivant sans bruit et sans faste, il ne se livrait plus à Tétude que pour orner son ame et charmer ses loisirs. Ses fils grandissaient ; il devint leur guide dans les sciences ; cultivant à la fois ses livres et son jardin , faisant tourner le savoir au profit de la vertu, il s''étonnait de se sentir plus heureux qu'ail n'avait été aux festins d'Ormus, a la cour des rois, au milieu des louanges populaires.
Un jour, il fut tout à coup saisi d'une espèce de défaillance. Sa femme et ses enfans en alarmes accoururent vers lui , à Fexception de son fils aîné , qui était alors à la ville. Ils Pentouraient des plus tendîmes soins , lorsqu'Ismaèl
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s''apeiçut que la terrasse de sa maison était illumine'e spontanément, et que les passans murmuraient au dehors des prières pour un agonisant. Au même instant parurent Tri'-Aban et Mutaléha. Cette dernière tenait à la main ime fleur de gulbad-samour ', plante fatale qui a le don de rendre empoisonne' le souffle qui passe sur elle;
— Ismaèl , dit la sorcière , tu as fait à la gloire le sacrifice de la moitié' de ta vie ; ton immortalité commence, et ta dernière heure en ce monde est arrivée.
Alors aux quatre coins de la couche dlsmaël se montrèrent quatre hotcs funèbres : c'étaient Monkir, Nékir, Mordad et Esraïl , les anges de la mort.
— Divin prophète! s''c'cria le philosophe,
* Gulhad-samour , c\sl-à(liro fleur qui ew}inisnit7ie le rcnt , les Aiabos r;ip|i(lIo clnirk , el TlHimas Mooii', (Ini)s son puèiiio de Lalla Rnvhh , la dcsii^ne sous lo nom <Ie Kcyzcrcih.
mourir! mourir 1 lorsque l'existence e'tait si douce ! Ma femme , mes enfans , il faut donc vous faire d'éternels adieux! Helasl l'éclat de mon nom puisse-t-il vous consoler de ma perte ! — Arrête ! cria-t-il au même instant à Mutalélia, qui lui présentait le gulbad-samour ; — - un de mes enfans est absent; ne puisje le voir avant que de mourir ? Demain. . . .
— Tout retard est impossible, dit Tir- Aban , a moins que tu ne renonces aux honnem^s futurs de la postérité. Encore ne pourras-tu prolonger ta vie que de trois jours seulement.
— Trois jours! dit le mourant, et sacrifier le grand nom qui doit me survivre ! Trois jours seulement!.... Mettre dans la balance trois jours et des siècles de gloire! Y songes-tu? Mais pour acquérir cette célébrité , ne t'ai-je point donné a toi-même la moitié de ma vie!
— Le marché tient toujours , si tu le veux,
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toi mort , tu prendras rang peut-être ayant les répliqua Tir-Aban. Du courage , Ismaël; voici le moment décisif; l'heure de la gloire arrive; la postérité va commencer pour toi 1
— Non ! non ! pas encore 1 de grâce 1 cria de nouveau le pauvre grand homme. — Accordemoi une heure, une seule!... Mon fils va revenir peut-être.
— Il ne peut arriver sitôt , dit Mutaléha. Tout-a-Phcure , du haut des airs , je l'ai aperçu ^a dix parasanges de la ville. Il ne peut être de retour avant demain. Laisse mourir ton nom , Ismaël, accepte les trois jours, et tu reverras ton fils l
— Songe a la gloire l Ismaël, reprit Tir- Aban. Qu est-ce-que trois misérables jours de plus ou de moins? réjouis-toi de mourir, car sais-tu quelle couronne te réserve l'avenir? Tu n'es encore que le troisième maître ; eh bien !
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deux autres ! On te proclamera plus grand qu^Vristote , plus grand qu'Alfarabi! Eteins-toi dans les délices, flambeau de la Perse, éteinstoi pour te rallumer au soleil , et resplendir à jamais d'une immortelle clarté 1
Et saisissant le gulbad-samour des mains de Mutaléha, Tir-x\.ban l'approcha du front d''Ismaël , mais celui-ci le repoussant avec des transports d'indignation d''une part, de tendresse de l'autre :
— Pe'rissent mes ouvrages, et mon nom, et ma gloire! Mais que je revoie mon fils! Génie cruel de la science, tu m'as trompé comme celui de la fortune ; reprends tes dons ; que je meure ignoré, mais cjue trois jours me restent encore pour les passer au sein de ma famille, et pressermon fils absent sur mon coeur!
— La noblesse de ce sentiment désarme notre rigueur, dit Tir-Aban. Ismaël , poursuis tranquillement ta carrière au sein de l'étude et
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de la nature ; tu sacrifias la fortune a une faible gène, tu sacrifies la gloire a trois jours d'existence ; vis aujourd'hui pour ta famille et pour le bonheur, et ne songe plus a obtenir dans les âges futurs un triomphe illusoire , puisque le triomphateur est le seul qui n'y peut assister.
— Eh bien! dit l'Égyptienne, qui de nous deux a été vaincu par l' épreuve?
— L'un et l'autre, ni l'un ni l'autre , répondit Tir-Aban. La science et la fortune sont bonnes à qui en sait faire un noble usage ; mais Texcès gâte tout ; les passions basses de l homme se jettent au milieu de ses prospérités pour les empoisonner. 11 ne voit dans Topulence que les moyens de satisfaire à ses caprices et a son avidité de jouir, et non de donner Fcssor a ses penchans gcncreiix ; il ne voit dans la science qu'un tréteau pour la vanité. L''exemple du pécheur d''Ormus doit nous apprendre à nous-
mêmes que ce qui est au dessus des richesses et de la gloire
— C'est le repos , dit Mutaléha.
— Et la vertu! dit l'ange.
Ici, Kel-Anayet, véritable sage sous l'enveloppe d'un fou, termina son re'cit. Abbas, assoupi depuis quelque temps , sembla se réveiller en sursaut en cessant de l'entendre parler, ainsi qu'un meunier lorsque son moulin s'arrête tout-a-coup.
— Eh bien ! garçon , dit-il , il me semble que ton conte était d'une moralité suffoquante.
— Il oublie son métier, ajouta Bébut.
— Non pas , repartit notre prétendu bouffon : jeter de bons grains sur une terre ingrate , donner de bons conseils à des sourds et
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des leçons de sagesse a des ambitieux , n'est-ce pas faire l'action d'un fou?
Bëbut frémit de colère , et regarda Abbas , qui , pour sauver le châtiment au moraliste , feignit de se rendormir.