‹ Les soirées de JonathanChapitre 6 sur 18 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

Les actions humaines se contredisent de si estrange façon , qu'il semble impossible qu'elles soient parties de niesme boutique. MoKTAiGKB , Essais, liv. Z , chap. i.

Cf0 €antraî>iftion0»

— Tout est contradiction dans le monde , vous dis-jc; les passions , la morale, les lois, l'honneur , tout se heurte , tout se croise , et la science de la vie est de savoir, pilote habile, diri{yer sa barque au milieu de tant de courans contraires. Je suis marin depuis quarante ans ; j'ai aborde bien des côles , des ilcs , des con-

tinens , et partout j'ai vu la même chose ; vous êtes jeune et semblez observateur , vous verrez à votre tour.

— Mais la nature , répondit un interlocuteur, a du moins ses lois e'ternelles et invariables.

— Je l'ignore : je ne sais quel savant a dit : — Si l'habitude est une seconde nature , la nature pourrait bien n''être qu'une première habitude ; — ce savant-là , contre l'ordinaire de ses pareils, ne me semble point déraisonner. Est-il dans la nature de nous sustenter de chair semblable à la nôtre, a moins d'urgence? Il y a des anthropophages , cependant. Est-il dans la nature , pour un homme honnête , de faire labourer son champ par sa femme , de préparer, pendant ce temps , le couscous et le maïs , ou , couché tout à Taise , de se faire soigner par elle aussitôt que la pauvre créature , debout et encore a Touvrage, sent les douleurs de Tenfantement ! J'ai cependant vu tout cela chez mes bons amis les Gaffres , qui , §auf leur vilaine

manie de manger des hommes , et autres premières habitudes , sont les meilleures gens que je connaisse ; car ils nous donnaient un bœuf pour un clou, et nous vendaient leurs enfans pour une pinte d''eau-de-vie.

— Ce sont là des choses horribles! mais dans l'état de civiUsation , l'homme, plus sage, plus éclaire , d'après ce que j''appris de mon père , suit des lois pleines d'harmonie, qui impriment aux nations une marche franche et régulière , exempte de semblables contradictions.

— Cest possible 1 votre père était un malin, et il en savait plus que moi. Puis il est mort , il n*'est pas la pour me répondre , je ne Tobstinerai point , comme je faisais de son vivant. Car je puis dire que nous avons parfois échangé des paroles un peu raboteuses, quand nous nous mêlions de parler raison tous deux. Mais c''élait mon ami, respect a sa mémoire ! Nous n'étions pas souvent i\n luèmçavis; tant-pis pour moi

IL • i

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OU tant-pis pour lui, cela ne vous regarde pas. De plus , pour ce qui est de la civilisation , je n'ai pas ete , je l'avoue , à même de l'e'tudier bien profondément , n\iyant ve'cu jusqu'à présent qu'avec des Turcs , des Japonais, des Indiens , des Africains et des matelots !

Cette conversation avait lieu vers la fin de l'année I8l5, entre le jeune passager Saint- Charles , et Philippe Van-Break , capitaine du brick de commerce V Amarante , alors en traverse'e de l'ile de Ceylan aux côtes de France.

Saint-Charles e'tait ne' aux Indes , a Ceylan , de parens français; son joère ayant e'migré pendant l'e'poque désastreuse de la révolution , après avoir été colporteur à Londres , en dépit de sa noblesse , avait fini par prendre goût au commerce qui le faisait vivre. Riche d'une petite pacotille, il s'était embarqué, avait trafiqué durant quelques années le long de la côte de Coromandel , et s"'était enfin fixé dans l'île de

Ceylan , que la fille d'un notable du pays avait transformée pour le pauvre proscrit en une secondepatrie, en faisantde lui un chef de famille.

Époux et père , devenu même dans la suite l'un des conseillers favoris du roi de Kandy , le

comte Saint- Charles de P , jouissant de

nombreux revenus et d^me grande conside'ration , s'accoutumait au bonheur, commeausoleil des Indes ; et trouvait cju'à tout prendre , Ceylan valait bien la France !

Espérant f]ue son fils succéderait à ses dignités , a sa fortune , dans la crainte de voir flotter son cœur entre la contrée qui l'avait vu naître et sa patrie originaire , il ne Tentretenait que rarement de celle-ci , et Tavait même fait initier au Bouddhisme , religion des naturels de Ceylan, fondée par le dieu Bo , Bod, Boddah ou Bouddhou , comme vous voudrez l'appeler , et qui , quoique fort peu connue dans les salons de Paris , u''€u cot pas moins la plus importante

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du monde entier , si on la juge par le nombre de ses sectateurs.

Le comte Saint-CLarles de P , croyant son

fils à jamais implanté sm' le sol de Ceylan, en avait donc fait plutôt un indien qu''un français. Les éve'nemens ne tardèrent pas à bouleverser tous ses projets.

Les Anglais n'avaient point tardé a s''impatroniser en qualité de commerçans dans le royaume de Kandy: mais derrière leurs marchands, il y avait des soldats ; derrière leurs étoffes et leurs denrées, des canons. Le royaume de Kandy s''alarma trop, et resta d'abord immobile de crainte; le roi ne s''alarma pas assez , et alla de lui-même au devant des envahisseurs , qui le retinrent prisonnier , et tentèrent ouvertement de s''emparer de ses états. Le pays alors se souleva de tous côtés.

Blessé à mort dans un combat contre ses anciens hôtes, le comte de P pensa que la

révolution de Kandy pouvait devenir aussi fatale a son fils que celle de France Tavait été a lui-même, et comme en fait de révolution, mieux vaut celle c[ui finit que celle c]ui commence , il le fit venir près de lui , et , après avoir déposé entre ses mains une petite cassette pleine de lingots d''or et de pierres précieuses : — Saint- Charles , lui dit-il, cjuittez les Indes , oubliez désormais Ceylaii et les Gingulais , et s"'il vous paraît doux d'aller vivre où votre père est né , partez pour la France , réclamez-y votre titre de citoyen, conformez-vous-y aux lois et à la religion du pays , afin de n''y être point incpiiété; ne manquez jamais aux principes les plus stricts de rhonncur et de la morale , et vous serez heureux. Puis, quand il lui eut, à diverses reprises , eten insistant de plus en plus a chaque fois, fait ses paternelles recommandations , pour les lui bien incruster au cœur , il mourut en l'embrassant.

Saint-Charles avait aussitôt passé un mar-

che avec le capitaine Van-Break , ancien ami de son père , et qui faisait voile pour les côtes de France.

Le capitaine e'tait un des hommes les plus singuliers qu'on put voir ; tantôt ge'ne'reux ou inte'resse', sobre ou intempérant, ses actions e'taient rarement d'accord avec ses principes. Il pouvait se glorifier d'avoir reçu une fort bonne éducation, dont il n*'avait jamais fait usage ; il était doue' de hautes ide'es de justice et de morale, cju'il n''avait jamais mises en pratique, et il prêchait volontiers la patience, la modération , voire même la politesse , quoiqu'il eut les nerfs facilement irritables , le geste vif et la langue aventureuse.

Doué de deux organisations distinctes , il y avait chez lui l'homme de mer, brusque, audacieux , terrible , parlant peu , agissant beaucoup , l'oeil au but et peu regardant sur les moyens a employer pour y atteindre; puis Fhomme du monde , qui commençait a se

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montrer causeur sitôt qu''on était en vue de lai terre , presque poli une fois en rade , et tôut-àfait aimable et bon garçon en touchant au port. Celui-là, une fois débarqué, n'était plus l'homme de l'audace, de l'action et du commandement , mais rhomme de la théorie , de la prudence et du bon compagnonage ; il aimait alors a discourir, a discuter, a convaincre. Le pirate était devenu philosophe , et le philosophe se montrait souvent doué d'une raison éclairée et d'une sensibilité vraie. Peut-être était-ce là l'organisation naturelle de Yan- Break. Ce qui donnait lieu de le penser, c''est que durant la traversée du brick V Amarante^ le capitaine prit tellement son jeune passager en affection, qu''il n'attendit ni la vue de la terre, ni la rade, pour se montrer avec lui, souvent causeur , parfois poli , et toujours bon garçon. Il est vrai que Saint-Charles lui avait, pour ainsi dire, été confié par son ami mourant, et iion sans quelque raison, il se regardait comme le tuteur de ce pauvre

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jeune Iiomnic , isole , sans lamille. Aussi , a leur arrivée à Bordeaux , las du tropique , de la mer et du commerce, il re'solut de dire un adieu momentané a tout cela, pour accompagner son jeune ami et le piloter dans ce Diondc inconnu qui s'ouvrait devant lui.

— France! France! s'était écrié wSaint- Charles , transporté de bonheur en touchant terre, et durant plusieurs jours, même au milieu de son sommeil, il répétait d'une voix émue : — France ! France !

En effet , les contrées qu'il entrevit , qu'il parcourut d'abord ; lui parurent du plus heureux augure : la richesse du sol, la vivacité des habitans , tout éveilla dans son coeur un sentiment de joie et d'ivresse qu''il prit pour Tamour de la patrie. Aussi se présenta-t-il bien vite aux magistrats pour se faire délivrer son diplôme de citoyen français , comme son père le lui avait prescrit.

Lorsqu'il déclara avoir suivi jasqu''alors le

LES COMiiADICllONS. 121

culte de Bouddliou , FofFicier municipal recula de trois pas , comme saisi dliorreur, et lui demanda ensLiite ce qu était ce Bouddhou qui avait un culte.

— Bouddliou est la sagesse incarne'e , re'pondit le jeune homme; c'est un dieu re've're' aux Indes, enChine, au Japon et danslaTartarie; il a de ouveau visite la terre il y a peu de temps , et son pied se trouve encore imprime' sur le pic d'Adam, Tune des plus hautes montagnes de Ceylan.

— Je connais fort bien Adam , et ne connais point Bouddhou, répliqua le municipal, et, malgré vos papiers qui me semblent être en règle , j''ai peine a croire qu'ion puisse faire un Français d''un Bouddhiste. Allez voir monseigneur rarchcvéque.

Le capitaine Van-Break soutint que cette réponse implicpialt contradiction , vu que le pape lui-même ne pouvait nous donner qu'' une

religion, et non une patrie; qu^m Lillet ^é confession était inutile dans une semblable afhimi qu'un Bouddhiste pouvait être Français aijssi bien qu''unjuif , etc., etc.; et la grande discussion sur les choses contradictoires, commencée à bord de fAmaranlej recommençade plus belle ; car le capitaine était un homme qui , trouvant un texte fécond , n'avait pas assez de toute sa vie pour en continuer la glose.

Saint-Charles se présenta chez Parchevèque, lequel , sans le voir, le renvoya à son grandiaumônier, lequel le renvoya au cure' , lequel le renvoya au vicaire, qui le reçut fort bien , et lui fit expliquer, pour la seconde fois, ce qu'était un Bouddhiste.

Comprenant qu'il s'agissait d'une conversion , le bon vicaire ne se crut pas digne d''un tel honneur, et, par humilité, le renvoya au curé , qui le renvoya au grand-aumôniér, qui le renvoya a l'archevêque.

Cette fois , le prélat fut visible ; il acciteillit Saint-Charles avec bienveillance , lui dit que , pour rentrer clignement dans le sein de la mère-patrie , il devait, comme saint Jérôme, secouer la poussière idolâtre dont il était couvert. C'était un conseil , non un ordre.

— Mon père mourant m'y engagea luimême, répondit notre Cingulais; je ne refuse point d'ouvrir les yeux au soleil du cliristianisme ; que le culte suivi par les pères de mon père devienne le mien I Mais votre Dieu ne réprouve t-il point un semblable changement?

— Ce sacrifice ne peut qu''étre agréable au Seigneur, quand la foi nous y porte.

Saint-Charles se fît instruire , trouva la religion de Jésus-Christ bien préférable a celle qu''il avait professée jusqu'alors : il reçut le baptême qu''on lui dit devoir le laver de ses souillures et ouvrir les portes du ciel h son amc. Van-Break fut son parrain , et pleura de

joie en pensant que son ami devait de'sormais se nommer Philippe comme lui. Il croyait voir un fils dans celui cpii portait son nom.

Le lendemain , le nouveau chrétien parut chez Van-Break, suivi d'un dogue superbe, son compagnon fidèle, c£ui lui avait sauvé la vie a Ceylan , et l'avait accompagné dans son émigration.

— Je vais retourner auprès de l'archevêque, dit-il , pour le prier de verser aussi , sur mon bon Stanog, cette eau sainte qui doit lui ouvrir les portes du ciel.

— Que iVas-tu faire , cher filleul ? répondit le capitaine en poussant un long éclat de rire; tu viens mêler tes idées malabaresà tessentimens chrétiens : nous ne sommes plus aux Indes ; les bètes ici n'ont point d''ame a sauver, et c''est commettre un sacrilège que de vouloir administrer un tel sacrement à tout autre qu'à un homme. Pour le coup, la contradiction est

dans ton esprit , a toi , demi-Indien , demi- Français ; mais voila h quoi Ton s''expose avec ces conversions suiiites ! Ceci me rappelle une contradiction de ce genre dont j'^ai été témoin chez mes bons amis les Caffres.

Les pères de la Propagande croyaient avoir frayé la route du christianisme à un grand nombre d''entre eux ; ainsi que toi , ils avaient été baptisés et se regardaient comme de parfaits néophytes, bienqu''ils eussent; à peude choses près, conservé toutes leurs premières habitudes ; mais, observantavec assez d''exactitude les jeunes et autres austérités, ils se croyaient sanctifiés par là. J'allai un jour les visiter non loin de la cote, avec uneespcce de philosophe, un fort bel homme, qui voulait aussi les convertir a sa manière.

Nous les trouvâmes ne mangeant que des patates et du poisson, vu le jour , qui était un samedi. Mon philosophe chercha a les endoctriner; il leur reprocha leurs vices, leurs cruautés, leur polygamie. Ils Técoulèrcnt as-

sez tranquillement; mais il leur dit imprudemment que c'^est par des vertus qu'on plaît à l'Eternel, et non par de prétendues abstinences, qui ne consistent qu''cn un chang^emcnt de nourriture. A Taudition de pareils Llasplièmes , se levant spontanément : — Nous conseiller de faire gras un samedi ! s'ccrièrent-ils d''une voix unanime , dans leur langue baroque : le scélérat ! l'impie! Et, pour venger leur culte outragé , les yeux étincelans de fureur ou de ferveur, comme on voudra l'entendre, ils se jetèrent sur lui , le mirent en pièces et le dévorèrent sur-le-champ.

Je dois cependant leur rendre justice , ils ne tardèrent pas ase repentir, non de l'avoir mange', car il était blanc et délicat ; mais d'avoir fait gras un samedi, en le mangeant, ce qui devenait contradictoire avec leurs principes. Tu le vois, ainsi que tu es resté Cingulais, ils étaient restés Caffresmalgré lebaptème. Heureusement, Philippe, monftîlcul, tu as un parrain qui connaît

sa religion ; laissons ton Stanog poiir ce qu'il est, et ne pensons plus a son salut 1

Saint- Charles avait Fesprit trop ëleve' pour ne point concevoir le but sublime d''une doctrine qui ennoblissait rbomme, en posant une barrière céleste entre lui et les autres animaux. 11 se re'signa , en regrettant pom^tant que son compagnon fidèle ne put le suivre dans le ciel.

Comme il se dirigeait vers les saints autels, pour oÊFi'ir a Dieu ses actions de grâces , il s'uperçut que l'église, environnée d'un peuple immense, était ornée et décorée comme aux jours de fête , et les gens qui l'entouraient lui apprirent qu'on allait procéder au baptême d'une cloche. Il resta stupéfait : — Quoi 1 dit-il à Van-Break , on administre ce sacrement a une

cloche? à une matière brute et insensible?

Une cloche aura un parrain et une maraine , et mon fidèle Stanog n'en pourra avoir! Une cloche a-t-elle donc une anic a sauver? Cette idée le confondait.

— C'est une contradiction révoltante , disait le marin ; tu verras qu'en France , dans le pays le plus civilisé de la partie du monde ia plus civilisée , nous en trouvons autant que chez les Caffres et les Cingulais !

Dès ce moment , notre jeune voyageur commença a observer ce qui se passait autour de lui avec ce sentiment d'aigreur et de critique que l'on acquiert a mesure qu'on se sent abandonné par ses premières illusions. Il entendit parler dans ce temps, des troubles religieux qui avaient éclaté aNimes et à Montpellier. Etonné d'abord qu''une morale sainte , qui commandait la charité et le pardon des erreurs , eut pu pousser des hommes a de pareils excès , il s''enquit des principes de ces odieux protestons qu'il supposait être chrétiens à la manière des Caffr es.

Un bourgeois du pays , qui n'avait pas été étranger lui-même a ces horreurs, lui dit tranquillement : — Ce sont des damnés hérétiques

qui refusent de reconnaître le pape et les décrets des conciles.

— Cest donc le pape qui leur a déclaré la guerre ?

— Non , car il les reçoit et les protège dans ses états.

— Quels sont ces décrets des conciles ?

— Je Tignore , et m'' en inquiète peu.

— Leur croyance est donc infâme ?

— Garde-toi de le croire , Philippe , mon filleul, interrompit Yan-Break; car ils suivent strictement les préceptes de TEvangile , de ce livre qui t''a converti ; mais enfin ils sont protestans; et nous catholiques ; c'est comme qui dirait Anglais et Français ; la différence des dénominations semble bientôt faire deux nations de la même; et puis on s''excite les uns les autres, les tètes se montent !

— Ccst vrai, répondit le bourgeois persccu- II. 9

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teur ; cependant vous avouerez qu'il est cruei d'être expose à se trouver sans cessç côte-à-cote avec de semblables hére'tiques ; mais je vous quitte ; car je dîne aujourd'hui avec deux négocians turcs de mes amis , qui arrivent de Marseille. Adieu!

— Contradictions sur contradictions ! s'écria le Capitaine. Dans l'intérêt du Saint Père, ils tourmententdes gens que le Saint Père protège ; chrétiens , ils égorgent les di>ciples de Jésus- Christ , et dînent avec ceux de Mahomet !

— Quelle horreur 1 disait Saint -Charles, rouge de fureur et les yeux pleins de larmes; sontce là les effets de la civilisation! Si les dogmes des deux religions sont les mêmes , si toutes deux ont pour base le saint évangile , qu''importe qu*'on passe de l'une à Tautre ? je veux être protestant ! Il est plus honorable de se trouver du parti des opprimés que de celui des oppresseurs !

— Nouvelle folie , Philippe , mon filleul ; tu

seras regardé comme mi renégat , un relaps , un Lëré tique !

— Monseigneiu" rarcLevéque m'a dit qu'un

semblable changement était agre'able au Seigneur , quand la foi nous y portait.

— Il a pu le dire, quand il s'agissait de quitter le bouddhisme pour le catholicisme , il dirait le contraire aujourd'hui.

— Il se contredirait donc ?

— Tout comme les autres ; Philippe , mon filleul , ne prenons pas feu si facilement ; tu es dans la bonne voie , restes-y : j'ai connu un homme cjui , après avoir ete catholique persécuteur en Espagne, embrassa le protestantisme, et alla persécuter les papistes en Irlande. La cruauté tient à Thommc , non a la religion ; dans les pays oii Calvin domine, ses disciples sont intolérans à leur tour : voudrais-tu sans cesse changer de culte eu changeant de climat?

Pour écarter toutes ces idées , ils quittèrent le midi de la France , et dirigèrent leur course vers la capitale, le centre commun des arts, des sciences, des talens, des lumières, par conséquent de la raison , de la justice et de la vérité ; car a quoi servent la science et le génie s'ils ne nous conduisent pas au bien ?

Arrivés a Paris, mille nouveaux sujets d''étonnement frappèrent bientôt nos deux voyageurs. Saint-Charles y vit partout Foisiveté en honneur , et l'industrie active presque méprisée. On y devenait académicien pardesopinionspolitiques , homme d'état par des sentimens religieux ; les jeunes gens s''y montraient prodigues de leur fortune , comme s'ils ne devaient vivre qu^m jour; les vieillards, économes, comme s'ils espéraient encore un siècle d'existence. Tout cela devait sembler autant de contradictions à un jeune homme simple, naïf, et qui ne connaissait paâ le monde. Il le connut enfin ; admis dans quelques salons, il en étudia les

LES CONTRADICTIOKS. ^33

mœurs et les usages. D'après ses observations, des vices élégans et quelques talens agréables suffisaient pour faire un cavalier parfait. Les vertus et la piété étaient traitées comme affaires ae spéculation; les dupes seules couraient risque du mépris , et un main trompé tout a coup oubliait assez la logique pour croire cpie c'était sur lui que retombait le déshonneur.

Avec ses préjugés cingulais et sa délicatesse de morale, Saint -Charles, placé dans un cercle pareil, y devait être bientôt en butte a toutes les railleries et les impertinences de ces petits messieurs, si prodigues de mauvaises raisons et de bons mots. Doué d'un caractère facile et heureux, il crut cette petite guerre de railleries et d'épigrammes sans importance , jusqu'à ce que, insulté grièvement , il se vit forcé de riposter lui-mcme , et le fit avec un tel avantage , que son adversaire, ne se possédant plus de colère , lui donna un soufflet. Saint-Charles alors reprit son sang-froid, lui reprocha de

s'emporter ainsi , le plai(jnit de se livrer a des violences honteuses, et s''occupa d'autre chose.

Des amis charitaLles lui firent bientôt entendre qu'il e'tait perdu d'honneur, s'il ne demandait raison d'un pareil outrage. Le bon jeune homme ne put concevoir comment, les torts n''e'tant pas de son côté, la honte y e'tait. — Mais les lois de l'honneur 1 lui cria-t-on de tous côte's. — Malheureux ! vous êtes perdu si vous n'^y satisfaites !

— J'y satisferai donc , dit-il ; car mon père m''a surtout recommande de leur rester fidèle.

Il va trouver Van-Break , et lui demande comment on se venge d'une injure, et comment se termine une affaire d'honneur.

Notre philosophe marin prend un air d'importance, et repond : — Philippe, mon filleul, l'honneur est un fantôme qui change de formes en changeant de pays, J''eus , en Pensylvanie ,

LES CONTRADICTIONS, ioà

le tort d'^appliquer un fort rade soufflet a un brave Quaker, qui se contenta de me tendre son autre joue, et fut loué par tout le monde de cette action. Un Corse , avec lequel j"'ëtais en rivalité dans ma jeunesse, crut de son devoir de m''assassiner, et mourut de lionte de n''avoir pu réussir. Un Anglais m'offrit un jour de hoxer pour terminer une discussion un peu vive , et me méprise encore aujourdliui sans doute, parce que j'éludai la proposition. Me trouvant au Japon , je coudoyai par mégarde un noble hobereau du pays, cjui, sans me dire un mot , tira aussitôt son poignard de sa gaine ; je crus qu''il allait s'en servir contre moi ; point du tout ! il s''en ouvrit incontinent le ventre et tomba a mes pieds , en rendant tous ses viscères. Emu de pitié, d'horreur, d'étonnement , je m'apprêtais à lui porter secours. — £h bien , monsieur? me dit-il tranquillement, à votre tour! Je ne le comprenais pas ; je ne voulus jamais le comprendre , et je fus honni par tous les Japonais , pour u''aYoir

pas imité un si bel exemple. Je passai chez les Tar tares du Tangut, où m'attendait une autre affaire d'honneur. Un honnête mari du pays m''appela en duel , pour avoir ose lever les yeux sur sa femme. On m'arma d'aune forte massue , et il me fut enjoint de lui en administrer trois coups sur le dos ; il devait opérer après moi ; mais je m''y pris si bien , cju''il ne s''en releva pas , et je fus reconduit avec beaucoup de civilité par ses compatriotes , enchantés de ma force et de ma courtoisie. Philippe, mon filleul, voilà comme partout le code pénal de Phonneur est interprété diversement. En France, on emploie lépée ou le pistolet; mais, crois-moi , si tu fus insulté , celui qui t''a fait l'insulte se senties moyens de survivre à la réparation ; tu n^es point forcé de te sacrifier à des conventions que tu connais à peine ; crois-moi, Philippe, mon filleul, j'ai besoin de ta vie ; abandonnons la France à ses éternelles contradictions , et passons en Pensylvanie l

Cette explication ne satisfaisait pas le jeune

Philippe. Il avait vu plusieurs fois dans le monde un petit homme noir , a bons conseils , a figure respectable; il Falla trouver, et lui soumit es doutes qui le tourmentaient. - Jeune homme , lui dit celui-ci, votre inexpérience et votre air de candeur m'ont toujours intéresse ; je crois donc devoir vous parler franchement et dans Yotre intérêt. Le tribunal de l'honneur est sans appel chez nous ; si vous ne vous battez point , vous êtes déshonoré a jamais ; et je pense (toujours dans votre intérêt) qu'il vaut mieux courir les chances douteuses d'un combat , que d'être indubitablement exposé pour la vie au mépris général.

Saint-Charles comprit ces raisons, et, tout en déplorant cette contradiction du point d'honneur , qui met sans cesse la mauvaise part du bon côté , il appela son donneur de soufflets sur le terrain, et fut, hélas! assez malheureux et assez maladroit pour le tuer.

L'innocent meurtrier fut bientôt tout étonné

de se voir cite' devant des jugées; mais ce qui Te'tonna Lien plus encore, ce fut de reconnaître parmi eux son petit homme noir , le donneur de bons avis, qui , assis a la droite du tribunal, en qualité de Procureur du roi , fit son me'tier et prononça un discours velie'ment , où il appelait la vindicte publique et les rigueurs de la justice contre ceux qui , — au mépris de la morale et de rhumanilé, tigres altérés de sang , allaient assouvir leur soif sur leurs concitoyens, sur les frères' — Que ne parlait-il ainsi auparavant! se disait Saint-Charles; je ne me serais certes point battu, et ce pauvre jeune homme, qui m'a donné un soulïlet , serait encore de ce monde. Quoi 1 les lois de la justice ne sont pas les mêmes que celles de Fhonneur ! et rhomme qui , chez lui , dans mon intérêt propre , me conseilla d'avoir recours aux armes , aujourd'hui , devant cette assemblée , cherche à me faire punir d'^avoir suivi ses conseils !

Le cri de sa conscience lui faisait déjà redou-

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ter rarrét des juges ; mais le prononcé du jugement fat remis a huitaine , et Ton n en parla plus.

-Elibien,lul dit Van-Break en le revoyant, combien de cpntiadictions me rapportes-tu de ta séance.

— Beaucoup?

Et il lui fit part des réflexions précédentes et de r aventure du petit homme noir. — Cela t^étonne ? lui dit le Capitaine : chez lui, il t'aparb en homme du monde ; en frac , en chapeau , il avait les préjugés de son habit ; couvert d une robe et d^un bonnet carré, il a parlé en Procureur du roi : voila toute Thistoire.

Accablé de remords d^avoir satisfait aux prétendues lois de 1 honneur, Saint-Charles se promit bien de ne plus observer que celles du gouvernement et de lÉglisc, quil avait violées pour obéir aux autres. Mais de nouveaux doutes vinrent Fagitcr encore. Il crut

s*'apercc\oir que les lois ecclésiastiques et politiques ii*'ëtaient pas plus craccord entre elles que le reste. La religion de l'Etat semblait souvent en opposition avec les lois de TÉtat. Celles-ci encourageaient le mariage et les théâtres , que le trésor public soutenait de ses propres fonds; celle-là prêchait le célibat, défendait les spectacles et frappait cranathème les comédiens du roi.

— Mon père , je le vois bien , se disait Saint- Charles, exigea de moi l'impossible en me recommandant d''observer exactement les lois de Fhonneur , du gouvernement et de la religion du pays que j'allais habiter. Ne puis-je donc être a la fois bon citoyen et bon chrétien !

Ses idées fermentaient dans sa tête ; il sentait le besoin de les répandre ; mais il résolut, pour ne heurter aucun pouvoir, de suivre une seule route et de n'aborder aucun sujet étranger a celui cju'il traiterait. La Charte, c[u'il relut très -attentivement, lui donnait le droit

de publier ses opinions ; la lecture de ce texte sacre le convainquit cjue le régime sous lequel il vivait était entièrement libéral et constitutionnel ; il e'crivit dans ce sens , avec modération, et fut mis a Sainte -Pélagie pour trois mois. — Arborez donc le drapeau devant lequel vous voulez c[u'on s'incline! s''écriait-t-il avec exaspération : pourquoi abuser ma crédulité par de faux signaux? pourquoi me punir de marcher vers le but que vous m*'indiquez?.La loi est- elle donc en contradiction avec ellemême?

— Oui, dit Van-Break, qui venait lui rendre visite h la prison ; la loi punit le voleur et le meurtrier, et n''interditpoint les maisons de jeu, les salles d'^escrime, les tirs de pistolet, oii Ton se forme au vol et aumeurtre. Philippe '.mon filleul, ne seras-tu jamais sage? Pourcjuoi te diriger sans mes avis? Grâce au système cjue je viens de bâtir sur les contradictions, je suis sur maintenant de ne plus errer : le moyen est simple ,

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c'est d''agir et de croire en sens inverse de ce que nous conseillent les apparences. Le contraire de ce qu''on fait est presque toujours justement ce qu il conviendrait de faire. Tu verras ici des prisonniers pour dettes; comme ils ne peuvent s'acquitter envers leurs créanciers qu'en redoublant de travail et d''activile' , on croit assurer ce résultat par l'interruption de leur commerce et de leurs affaires , et en les forçant à une inaction de cinq années, qui le plus souvent les condamne a la misère pour le reste de leurs jours!

Quelques prisonniers s'étaient rassemble's pour dîner ensemble ; le parrain et le filleul se joignirent a eux. Le Capitaine, plein de son nouveau système , eut bientôt mis la conversation sur le sujet qui Foccupait ; chacun dit son mot, chacun apporta des preuves a l'iippui ; les télés s'écliauffèient sur cette idée; enfin on résolut, séance tenante, deccmposer, tutliquaiiti^ un dictionnaire des contra-

dictions! Au dessert, un des convives, poète distingué sans doute; car il ne manquait pas ^a cette époque dliommes de lettres a Sainte- Pélagie, improvisa, ou parut improviser , la chanson suivante, en forme de complainte:

Oui , tout suit la loi du contraire ; La gloire est échue au guerrier ; A lui qui pourtant sur la terre

N'exerce qu'un art meurtrier!

Mais ces hommes uifatigables ,

Aux arts utiles consacrés,

Font vivre et penser leurs seaiblables;

Aussi sont-ils moins honorés.

Après avoir porté le glaive Et la terreur dans son pays, Sylla tout doucement achève Ses jours par la calme embellis ; Henri , du nom le quatrième , Par la victoire couronné , Rend heureux un peuple qu'il aime ; Aussi meurt-il assassiné.

Le vieux Craies , bossu , cynique , D'Hypparchia séduit le cœur, Quand , dépouillé de sa tunique, Au grand jour il met sa laideur. Chantant d'une voix lamentable , L'objet dont son cœur fut charmé , Pétrarque était bien plus aimable , Aussi fut-il bien moins aimé.

Dans les beaux jours de Melpomène Le grand Racine fut sifllé , Athalie en valait la peine , Pourtant l'auteur fut désolé.

Cette justice met à l'aise , Et certes me doit enhardir ; Messieurs , ma chanson est mauvaise , Aussi vous allez Tapplaudir.

En effet, elle fut applaudie. Yan-Break ne tarissait pas en éloges, tant il était ravi de voir son système déjà chansonne'. Le mot aussi fut adopte' pour le dictionnaire, dont les mate'riaux étaient déjà immenses au bout de huit

jours. J'en crois devoir citer ici deux articles pour donner une idée de l'ouvrage. Je prendrai d'abord le mot

w EMPLOYE. L'*employe simple est un homme qui travaille depuis la huitième heure du jour jusqu'à la cjuatrième de relevée; parfois même son -bureau le rappelle le soh' îi Touvrage : aussi ses appointemens sont fort médiocres. Le chef de bureau est soumis a moins d'exactitude; il peut s'affranchir des corvées du soir, et allier agréablement les affaires et les plaisirs . aussi celte place est-elle fort bien payée. Devenu chef de division, il jouit d'un traitement considérable ; aussi ne fait-il plus rien. »

tt NOBLESSE. Un homme fait une action d'éclat, sauve son pays, verse son sang pour lui, ou s'illustre par ses ouvrages; il lui est concédé, sur parchemin , le droit de procréer des gcnlilsliommcs. L' est-il lui-inémeP jNon! Il

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