‹ Les soirées de JonathanChapitre 8 sur 18 · ESPAGNE · texte numérisé non relu

ESPAGNE

Omne dixeris maledictum ^ cùm ingratum hominem dixeris,

Tel homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude que celui qui lui a fait du bien.

Maximes de Larochefoucauld , ccxxnc.

Ce n'est pas un grand malheur d'obliger des ingrats ; mais c'en est un insupportable d'être obligé à un malhonnête homme.

Le -même ^ cccxxiv.

On a beaucoup écrit, et avec raison,

contre les ingrats , mais on a laissé les

bienfaiteurs en repos , et c'est un chapitre

qui manque à l'histoire des tyrans.

Maximes et principes de d'Alemhert , pag. 62.

Cfô BmiiaiUms.

Lopez n'habitait quVine chaumière; mais elle était située sous le Leau ciel de l'Andalousie, dans le petit royaume de Jaen , au pied fleuri de la Sierra-Morena , et sa fille Inesille , son unique enfant , sa bonne , sa belle , sa chère Inesille, l'habitait avec lui. Il ne regrettait rien de sa richesse passée, que le pouvoir

d'achever la brillante éducation de sa fille, in-*; terrompue par ses malheurs.

— Ine'sille , lui disait-il , au temps de ma prospe'rité, j''ai souvent fait du bien , et nul ne vient à mon secours; la ge'ne'rosite' n'habite que rarement dans le cœur de Thomme !

— Le grand nombre d''ingrats semblerait prouver le contraire, lui répondit Ine'sille.

— L'ingratitude serait moins commune si l'on savait placer ses bienfaits ; mais les hommes riches et puissans , entourés sans cesse de valets , de flatteurs , d''intrigans , ne sauraient percer cette foule esclave , pour porter a Findigence vertueuse un noble bienfait qui secourut sans avilir. On devrait, avant d'obliger , bien connaître ceux que Ton oblige.

{'Oi__ Qn écoute son cœur et Ton se trompe ; ainsi vous avez souvent fait vous-même. •'

— J'eus tort!....

Il allait poursuivre , lorsqu'un coup de tonnerre se fît entendre; un violent orage se préparait, et Lopez, oubliant aussitôt les bienfaiteurs et les ingrats, courut ouvrir la grande porte de sa cour, afin que les voyageui^s, surpris par la bourrasque , pussent trouver un asile sous son hangar, et prévenir le torrent qui déjà commençait à rouler bruyamment dans tous les ravins de la montagne.

Un brillant équipage, attelé de six mules, entra tout à coup. Don Fernand, jeune seigneur de la cour de Madrid, et qui alors voyageait pour s'instruire, en descendit, fit placer ses montures et ses valets sous le hangar , et se présenta à la porte de la chaumière de Lopez. Inésille ouvrit, et il s'étonna vivement de rencontrer sous ce toit, plus que modeste , ime taille aussi légère et des traits aussi distingués. L'aspect noble de Lopez ne sembla pas moins le surprendre , et il ne se retint pas pour exprimer tout d'abord son étonncmcnt.

156 DIXIÈME sornÉE.

Lorsqu'il était arrivé , le père et la fille , tous deux devant une table frugale, se disposaient à prendre leur repas. Lopcz invita l'étranger à s''asseoir, etinésille lui présenta timidement un siège. Fernand ne Paccepta qu'après s'être excusé , en termes choisis , d'être venu troubler inopinément le repas de ses hôtes; mais les chemins n'étaient plus praticables et aucune posada n'existait dans les environs. Ce dernier mot fit songer à Lopez que sans doute le voyageur était encore à jeun ; mais , avant qu'il eût pu s'exprimer a ce sujet , Inésille , frappée de la même idée, avait déjà placé un troisième couvert sur la table.

Fernand ne crut pas devoir agir cérémonieusement, et , sans plus de façons , se montra de si bon vouloir et de si bon appétit, que la pauvre fille en devint toute tremblante, dans la crainte que ses provisions ne fissent faute avant que celte ardeur menaçante fut calmée. A peine alors si elle osa toucher aux mets , pour laisser

plus large part au nouveau venu. Celui-ci feignit de ne s'apercevoir de rien , mais il amena si adroitement Lopez dans une discussion sur les produits des meilleurs vignobles de F Espagne et sur la vraie manière de préparer Voila pocirida que^ rien ne dut paraître plus naturel que cette exclamation par laquelle il interrompit le vieillard.

— Eli! par saint Jacques! Ce sont de ces choses qu''on ne peut bien juger qu en les dégustant! J''ai justement dans ma voiture quelques bouteilles de Xérès et de vin rancio , et de plus ma bonne vieille tante de Cazorla ne m''a pas voulu laisser partir hier sans garnir mon buffet de voyage !

Quoi qu''en pût dire son hôte, Fernand donna aussitôt des ordres à ses gens , et , grâce aux vins fins et au surcroit de vivres , le repas modeste de Lopez se changea pour lui en un véritable festin , tel qu'il n*'en avaitpas fait depuis long-temps.

d5$ BlXIÉlMfE SOIUÉB.

Rassurée sur les suites du dîner , Inésille reprit son calme et son enjouement accoutumes : excite par le xérès et le rancio, autant que par les questions pressantes et Tintérèt que le jeune voyageur paraissait prendre a sa situation , Lopcz devintplus expansir et plus confiant avec lui. Une sorte d'intimité s''éLaLlissant entre eux, il lui raconta ses malheurs, et quand Fernand Peut écoute jusqu'au bout avec une profonde attention :

— Par Tépée du Cid! s''écria-t-il, les larmes aux yeux, je remercie mon divin patron de m''avoir conduit dans cette demeure : Grâces en soient rendues au ciel comme à l'orage ! Lopez, je suis riche et mon cœur est sensible; vous ne rejetterez point l'offre que je vais vous faire. Tôt ou tard , votre fortune doit vous être rendue ; daignez être mon débiteur...

— Je ne désire rien pour moi , dit Lopez ; mais mon Liésilîe , encore a la fleur de son âge, est cependant depuis long-temps privée des

semences utiles crune instruction salutaire, des caresses d une compagne, des soins d'une mère ; car il est de ces soins que le père le plus tendre ne peut remplacer l

— Tai une tante , répondit aussitôt Fernand , ému , en prenant la main du vieillard ; ma bonne , ma respectable tante , qui habite Cazorla avec ses deux filles , toutes deux a peuprès de Tàge de votre Incsille. Cette famille, où vous trouverez réunies une bonté inépuisable , une religion vive , une instruction solide et variée , privée des dons de la fortune , vit d'une modique pension que ses vertus, l'humanité, la parenté, m'imposent le devoir de lui faire. Cazorla est située non loin d'ici sur les bords du Yéga , dans un emplacement délicieux; allez vous-mcme, en mon nom, trouver ma noble parente et confiez-lui votre ïnésille...

Lopez ne le laissa point achever, et lui baisa

les mains , en les arrosant des larmes de la reconnaissance.

Bientôt, Ine'sllle , conduite par son père chez la tante de Fernand , y reçut l'accueil le plus amical et le plus tendre ; et Lopez , désabuse' de ses préventions à l'égard des hommes , regagna le pied de sa montagne , sa chaumière , seul , mais content de lui-même et des autres , se promettant bien de ne plus calomnier Tespcce humaine , et d'aller souvent voir sa fille !

Un jour, il pensait à Fernand , a sa générosité délicate , lorsqu''en promenant les yeux autour de son habitation , il vit sur un arbre peu élevé, une pauvre petite colombe orpheline, a peine couverte d''un léger duvet, et qui , comme abandonnée de la nature entière , remplissait son nid désert de douces lamentations. Au même instant , des sommets de la Sierra-Morena , un oiseau de proie , c''était un vautour! déployant ses ailes immenses , dirigea

LES BIFNFAITEURS. ^^^

SOU vol vers elle, et p lana quelque temps sur Farbre qui soutenait son berceau. Lopez cherchait déia les moyens de secourir l'innocente volatile, lorsqu'il crut s\ipercevoir qu^à Taspect du vautour, la petite colombe , cessant ses lamentations , semblait s^ébattre joyeusement dans son nid , et tendre vers lui son bec entr^euvert. Effectivement , il vit bientôt roiseau terrible descendre doucement, chargé d'un butin précieux , vers sa jeune protégée, et lui prodiguer une nourriture convenable et choisie, avec un soin , une attention, inconnus aux vautours vulgaires.

— 0 merveille l s'écria le bonhomme Lopez ; quelle était mon injustice et mon aveuglement 1 Je refusais de croire u la bienfaisance, et elle existe, même chez les vautours!

11 ne se lassait point de conlempler un spectacle si louchant ; et, chaque jour, il revenait pour le contempler de nouveau ; c^élait là pour

462 DIXIÈME 80IKÉB.

lui un sujet d'innombrables réflexions : il se plaisait à voir rinnoccnce croître sous Faile de la force, le faible secouru par le puissant. Bientôt ses idées , par un enchaînement naturel, le reportaient vers Cazorla, où sa douce Inésille aussi vivait heureuse, sous la protection d''un riche , d'un puissant du monde , et il rentrait chjez lui en bénissant don Fernand et le vautour.

Déjà la gentille colombe commençait a se couvrir de plumes argentées ; déjà , de branche en branche, elle essayait son vol timide sur Farbre natal ; son bec durci , plus acéré , saisissait les alimens avec facilité. Un jour , le vautour vint lui apporter sa pâture accoutumée : il examina attentivement son élève , la trouva grasse , appétissante , comme il la voulait enfin , et la dévora !

Lopez en fut témoin : il en resta esbahi et perplex , comme Gargantua à la mort de sa

femme Badebec. — Miséricorde 1 s'ecria-t-il, que Yois-je? (Le bonhomme s'etomiait de ce qu'un vautour mangeait une colombe, quand le contraire seul eut ëtë surnaturel.) Mais l'idée de sa fille lui revint aussitôt dans la mémoire : — Mon Inësille, ma cplombe, se dit-il, est aussi sous la protection d^m vautour, d'un grand seigneur, d''un homme de proie enfin ; ah ! ne perdons pas un instant... Et, pendant la route , il répéta cent fois : — // faut , avant, d accepter un bienfait ^prendre de bonnes informations sur ceux qui nous V accordent : les protecteurs et les protégés ne devraient s'adopter qu'après de mutuels renseignemens....

Etce disant, il arriva tout essoufflé a Cazorla, courut au logis qu'habitait sa fille... Hélas !

(FRAIVCE.)

Souvenez-vous , ô mon fils ! que la nature est couverte d'un voile d'airain ; que les efforts réunis de tous les hommes et de tous les siècles ne pourraient soulever l'extrémité de cette enveloppe , et que la science du philosophe consiste à discerner le point où commencent les mystères ^ sa sagesse, à le respecter.

Barthélemt, yoy, du jeune Anach.

Callimaque , en Platon , dict l'extrémité de la philosophie estre dommageable, et conseille de ne s'y enfoncer oultre les bornes du proufit.

Montaigne, Essais , liv. i, ch. xxxix.

Un €oup ^e 6olcil.

Celait sur la fin du siècle de Louis XIV; le pouvoir, dans ses actes, semblait alors ne s'appuyer que sur la religion; aussi, la théologie et la métaphysique devinrent bientôt les arsenaux inépuisables où chacun chercha des armes pour le combattre ou le défendre. La loi de l'Église étant devenue celle de TÉtat , un

108 O.NZlL^lt; SOIRLE

(jrand nombre de gens , qui , jusqu'alors avaient professe leur culte sans penser a Fapprofondir, devinrent sceptiques en fait de religion , par des motifs de politique ; car prouver les erremens des prêtres catholiques romains, c'était, selon eux, attaquer les actes de l'autorité' par leur Lase, et les convaincre d'injustice et de tyrannie.

Mais si les dogmes divins , rëvëlës par la narole de Socrate , soutenus par la plume de Platon , cimente's par le sang de Je'sus-Christ , altères , e'touffës , dëtournës de leur vëritable sens par les Letellier et les Lacliaise , servaient de texte à Terreur et a la persëcution , les adversaires des jësuites ne savaient guère plus qu'eux se dëfendre d'excès coupables, et Tintolërance religieuse n'avait servi qu'oïl propager l'incruditë.

J'habitais alors Paris ; Pëtë poursuivait son cours; le soleil, au milieu de sa carrière, projetant ses rayons lumineux sur les ondes du

U.N COUP DE SOLEiL. 10 9

fleuve , sur le faîte des arbres , sur les dômes d espalais , leur donnait un éclat vivifiant dont ma vue était enivrée. Seul et livré a mes méditations près de la riche avenue du Cours-la- Reine , je songeais a la puissance du Créateur , aux innombrables raisons que Fhomme a pour le glorifier, lorsque tout a coup je me sentis accosté familièrement par un métaphy. sicien , ou si mieux l'aimez, un docteur en logique, de mes amis , grand raisonneur, a qui il ne manquait que de la raison.

Tous ses mouvemens semblaient mus par une satisfaction qu'il ne pouvait contenir : son oeil étincelait de joie , et dès que j'eus tourné les yeux vers lui, entamant brusquement la conversation, comme un homme qui , possédé de l'impatience de donner une bonne nouvelle, n'a pas de temps a perdre dans de vaines civilités : — Mon ami, me dit-il, féhcilez moi ; je viens dem''occuper d'un travail fort intéressant sur Vame, et je puis prouver maintenant que

170 ONZIÈME SOmÉE.

ce qu'on appelle ainsi n''est qu'un mot , un mot vide de sens , et qu'enfin ni vous ni moi n'avons jamais eu d'ame !

— Un instant , lui dis-je , en reculant de trois pas ; un mot vide de sens est celui que vous venez de proférer ; permis à vous de vous ravaler au rang des bétes , permis a moi de refuser un tel honneur !

— Calmez-vous , me dit-il ; je savais d'avance que vous ne vous rendriez pas sans preuves; mais, Dieu en soit loué 1 je puis les fournir. Raisonnons de sang-froid je prétends combattre l'existence idéale de l'ame, non par de vaines déclamations , trop communes aujourdliui , mais par des argumens victorieux , puisés dans les contradictions perpétuelles des philosophes et même des saints qui ont abordé ce sujet. Or , comme le dit Quintilien, quand les gens d'un esprit droit, et reconnus pour tels , ne peuvent , après des siècles entiers d'une discussion impartiale ,

s'accorder sur une cause ou sur un effet, niez hardiment Texislence de l'un ou de Taulre. C'est ainsi que les mille versions sur les larves, sur les mânes, sur les fantômes, ont enfin provoqué la négation des sages, laquelle négation est seule la vérité. Je pars donc de ce principe, et me hâte de poser ma première question : — Qu'^est-ce que Tame? — une naturetoujours en mouvement, répond Thaïes; — un nombre qui se meut par lui-même , dit Pythagore; — c'est un air subtil, réplique Plutarque ; — c'est plutôt un feu très-actif , ajoute Aristote. — Vous vous trompez, reprend Hipponius , c'est une eau fort légère ; — vous voulez dire un composé de terre et d'eau , dit Anaximandre. — Silence 1 vous avez tous raison , s'écrie Empédocle , c'est un mélange de tous les élémens ! La- dessus mille voix s'élèvent ensemble : — c'est un être simple '. — Non ! il est composé ' — Cest un feu céleste ^ !

• Déniociite.

' Aiislolc.

* Zenon.

172 ONZIÈUl'; SOJÎILE.

— Cest une harmonie ' 1 — Un amas d''atomes subtils et délies ^ ! — Une parcelle de la Divinité ^l — Un combat des sens ^ ! — Mais du moins oii est son siège ? Hippocrate le place an ventricule du cerveau ; Epicure dans Peslomac; Erasistrate lui fait servir d''enveloppe a la tète ; tandis que Straton se contente de la placer entre les deux sourcils. — Elle est dans le sang , disent a la fois Critias et Moïse ; — oui, dans le cœur, ajoute Empëdocle; — dites donc dans le diaphragme ! reprend vivement Plutarque ; — fi donc ! dans la glande pine'ale, répond Descartes ; — dans le nombril , entonnent en choeur le vénérable Siméon , abbé de Xérocerque et les moines du mont Athos , grands partisans des Omphalopsjques ^.

1 Aristoxène.

2 Lucrèce.

3 Platon.

* Asclépiade.

^ C'est vers la fiii du IVème siècle que s'éleva la secte des Oui- 2}halopsyqucs. Pour ceux qui s'intéressent à l'histoire des folies humaines, il sera peut-être curieux de retrouver ici la méthode enseignée par ce même Siméon , abbé de Xérocerque , à ceux

L'ame doit-elle finir, comme le pense Lucrèce ? Lesjuifs, qui croyaient en Dieu,necroyaientpas

^a rimmortalité de Famé ; les Cliiriguanes et les peuplesdesîlesMariannescroient, au contraire,

a rimmortalité de Tame , et non a l'existence de Dieu. Est-elle matérielle, comme le soutiennent Tertullien, Averroès, Caldérien, Politien , Pomponacc, Bembc , Cardan , Césalpin , Taurell, Viviani , Ilobbes , etc ; ou immatérielle, comme le croient le plus grand nombre

qui désirent aniver à l'état de quiétude que procure la coulemplalion de Vame par le nombril. Voici ce morceau , 1res fidèlement traduit. «Étant seul dans ta cellule , ferme ta porte et » rassieds en un coin. Élève ton esprit au dessus de toutes choses . vaines et passagères ; ensuite , appuie ta barbe sur ta poilrmci „ tourne les yeux, avec toute ta pensée, au m.l.eu de ton „ ventre c'est-à-dire au nombril. Beliens toute ta respiration , » même 'par le nez, cherche dans tes entrailles la place du » cœur où habitent pour l'ordinaire toutes les puissances de » rame D'abord, tu y trouveras des ténèbres épaisses et di«i- „ ciles à dissiper ; mais , si tu persévères , continuant cette pra- „ li,,ne nuit et jour , lu trouveras . merveille surprenante! une t, ioie ineffable et non interrompue; car sitôt que l'esprit a trouve » la place du cœur , il sait ce q.i'il n'avait jamais su ; il voit ce » qu'il n'avait jamais vu et s'aperçoit lui-même lummeux et « plein de discernement. « Ainsi , monsieur l'abbé de Xérocerqne, la barbe sur la poitrine et l'œil au nombril, se sera TU lui-même lumineux et plein de discernement !

174 ONZIÈME SOiRÉR.

des pères de l'Ejjlise, Mallebranche et tout le cartésianisme? Saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire , pris pour juges dans le procès, se de'clarent incompetens, et , à Tinslar de l'aréopage , renvoient les parties à cent ans. Moins timide qu eux , je ne chercherai pas s'il faut, comme les anciens, distinguer Tame de l'esprit, anima et meus ; mais , d*'après tant de contradictions évidentes, de doutes si prolongés, j'invoque le principe de Quintilien, j'applique ma négation, et déclare hautement que l'ame est un rêve de nos bons aïeux , qu'il faut reléguer avec la pierre philosophale et les histoires de revenans! J''espère que voila de quoi mettre d'accord les jésuites et les calvinistes?

Tandis qu''il parlait ainsi , nous nous étions éloignés des vertes allées sous lesquelles mon docteui' m'avait trouvé méditant , et la Seine alors coulait a nos pieds, dans un endroit découvert et exposé à toutes les ardeurs du soleil.

— Mon ami , dis-je au grand exterminateur des âmes , en le saisissant fortement par le bras , et le contraignant de rester immobile devant moi , pour me garantir des influences trop immédiates de cet astre : — j''approuve fort votre manière de raisonner ; en frappant ainsi de ne'ant tout sujet conteste, vous aplanissez tant de difficultés que vous m*' avez presque convaincu ; et vous et Quintilien vous êtes deux grands-hommes.

— Je ne dis pas non , répondit-il ; mais permettez que je prenne une position un peu plus commode pour recevoir vos complimens ; sur mon ame ! je suis accablé par le soleil.

— Comment , le soleil ? vous , Fennemi des préjuges, vous n''auriez osé vous affranchir de celui-là ? vous croyez au soleil ?

— Le soleil un préjugé ! force m'est d''y croire , corblcup! car il me brûle 1

— Raisonnons de sang-froid , lui dis-je , en

le fixant encore avec plus de fermeté clans sa position première. J''avais cru juscp^ici que celte admirable harmonie de la nature, la grandeur de riiomnie, la puissance de sa pensée, la merveille de la création livrée tout entière a son industrie , sa raison supérieure imposée pour frein a ses passions fougueuses , indiquaient assez la distance qui le séparait des autres animaux. Maintenant que, par la loi des contradictions , vous m'avez démontre que sa pensée n''est que matière , et que son existence est sans but , permettez qu'à mon tour, par les mêmes argumens, je vous guérisse de vos erreurs relativement au soleil.

» Qu'est-ce cjue le soleil? Est-ce un nuage enflammé , un roc flamboyant , un feu qui s'e'leint et renaît, un miroir, un cinquième élément, un composé de plusieurs feux différons, une flamme intelligente , un globe cjui nous envoie les rayons de la lumière ou qui les reçoit, comme l'ont soutenu tour-a-tour Xéno-

phane, Mctrodore, Dëmocrite, Piiilolaùs, Aristote , Platon , Antisthènes , Newton et Pythagore? Heraclite !iii donne un pied de diamètre, Anaxagore l'étendue du Péloponnèse, Anaximandre la grandeur de la terre, tandis qu'Eudoxe le croit neuf fois et Thaïes soixante fois plus grand que la îune, que Lucrèce lui suppose le Yolume qu'il paraît avoir a la vue, qu\\naximène rabaisse sa circonfJi ence a celle dHine feuille, et que Cassini le proclame un million de fois plus gros cpe la terre !

— D'accord ! d'accord ! mais il me brûle.

. — Il ne peut vous brûler s''il n'e'tisle pas, et j'ai de quoi vous en convaincre sophistiquement. J'achève donc 1 Xe'nophane veut que chaque zone ait son soleil particulier ; Empe'docle en admet deux, comme saint Thomas admettait deux âmes, ce que vous avez omis de dire, et ce qui rendait vos argumens encore plus irrésistibles ; enfin , les autres physiciens n*'en reconnaissent qu'un seul ; ainsi partout II. 12

contradiction sur contradiction; j''invoque donc le principe de Quintilien et le vôtre , j'applique ma négation , et de'clare hautement que Texistence du soleil est un rêve de nos bons aïeux....

— Croyez tout ce que vous voudrez! s'écria mon docteur, en se dégageant brusquement de sa place brûlante, mais votre négation m'a endommagé toutes les membranes du cerveau!

— Allez vous reposer, lui dis-je, et, tout savant que vous êtes, tâchez de comprendre que l'ame immortelle est pour le monde moral ce que le soleil est pour le monde physique : homme , et roi de la création , ne placez point votre orgueil a fouler aux pieds votre couronne et à renier vo e immortalité !

(INDOUSTAIV.)

La gloire n'est que l'ombre de la vertu; la preuiicre ne peut exister où la seconde n'est p.is.

( Maxime extraite du Sama-f^edam des Indiens.)

(&[oixe (i \)(tiu.

Avant que les Tartares , les Mogols , les 3Iahratles et les Anglais eussent lour-à-tour conquis et opprimé les plus belles contrées des Indes - Orientales , le royaume du Guzzérate était regardé comme la terre nourricière et la plus riche province de cette vaste presqu''îlc. Un jeune lladjah, plein d''audacc, de va-

leur et cle qualités brillantes, venait d''y succéder à son père. Souverain d'un grand peuple, d'un pays fertile , comptant pour tributaires les rois du Dékhan, de Jesselmire et de Chitor, l'ambition ne tarda pas à s'emparer de lui ; il voulut surpasser Alexandre par ses conquêtes, Mariadiramen par son équité ; il ambitionna même presque des revers afin de s'y montrer l'égal de Porus. Les brahmes les plus instruits de Bénarès , les poètes les plus célèbres de rinde furent appelés a sa cour pour célébrer les exploits qu'il projetait , et les vertus qu'il allait avoir.

Il doubla le nombre de ses soldats , les fit vêtir d'habits magnifiques, et résolut, pour éblouir son peuple , de passer en revue luimême son armée tout entière.

Entre les monts de Bollodo et le golfe de Guzzérate est uneplaine immense, bordée d'un double rang de palmiers et d'arbres de sandal. C'est la que de toutes les parties du royaum

GLOIRE ET VERTU. 18|f

se sont rassemblées les troupesdu jeune prince; c'est la que se pressent en foule les habitans de Barocbe, de Cambaye , de Boudra, etc., avides de jouir d'un si noble spectacle et de la présence de leur souverain.

L'arme'e se rangea en bon ordre sur les bords du golfe , et bientôt le cortège royal parut.

Deux mille radjepoutes, ou fils de radjahs, en formaient Tavant-garde. Tous revêtus de ces bandes de mousseline nommées baftas, et dont ils s'entourent le corps, d'étoffes de soie rayée, de brocarts d''or et d'argent , tenaient en main un de ces arcs renommés , fabriqués à Moultan^ ou clés lances et des hacLes de Kaboul. Au bruit de tous les instrumens de guerre, couvert d'un manteau écarlate, le front et la poitrine chargés des diamans de Somclpour, de Golconde, de Visapour , le prince parut, monté sur un éléphant blanc, richejnent eiiharnaché et rayonnant lui-même des pierreries précieuses du Pégu et de l'ile de Ceylan,

184 DOUZIÈME COIRÉE.

Déjà notre jeune he'ros, fier cfun luxe et d'un éclat qu'il regardait comme les avant-coureurs de la gloire , cherchait à lire dans les yeux de ses sujets Timpression qu''il avait produite, quand il s'aperrut que le peuple , plutôt que de se précipiter au devant de son escorte pour jouir du bonheur de le contempler de plus près, saisi d"'un vertige soudain, dans une agitation de plus en plus croissante, se retirait vers des groupes d''arbres qui garnissaient les côtés de la plaine.

Une effroyable panthère , sortie des monts de Bollodo , était la cause du tumulte et de Feffroi général. Intimidée par la multitude qui se pressait en reculant a son approche , elle s'avançait lentement et la gueule béante , dans le large chemin c|ue la terreur ouvrait devant ses pas, lorsqu'un misérable vieillard, qui jusqu'alors s'était tenu h l'écart (c'était un halalchor, caste méprisée à l'égal de celle des parriahs), se trouva seul , séparé des autres In-

GLOIRE ET VEBTU. 185

diens ; car , malgré rimminencé du péril , il n'eût osé souiller de son attouchement impur ses nobles concitoyens, qui l'entouraient en tremblant.

Le monstre fit un bond, s'élança sur le vieillard, et déjà, rugissant de joie, s'apprêtait a l'emporter dans ses montagnes. Tout-a-coup, un homme sort de la foule, coupe hardiment la retraite a la panthère , la contraint de làcher prise , plonge avec audace son bras dans sa gueule entr ouverte' : en vain l'animal furieux, haletant de rage, les yeux hors de leur orbite, se redresse , lui enfonce dans les flancs ses griffes de fer; l'Indien résiste, lutte, l'étouffe et le jette expirant sur le sable. Le peuple poussa un cri de joie et d'étonnernent, surtout en reconnaissant dans le vainqueur de la panthère le bon banian Ïam-Garaï, dont naguère toute la fortune s'était dissipée a secourir les pauvres du Guzzérate.

Quand le calme fut rétabli, le jeune Radjah

en costume gjLierrier, monté sur un coursier de l'Arabie, qu'ail faisait caracoler avec adresse, parcourut les rangs de ses soldats , leur pror mettant a tous des triomphes et des honneurs. Le peuple admira sa grâce et sa dextérité , la magnificence de son armée ; mais sans cesse distrait par un souvenir récent, ses yeuxse tom-naient avec inquiétude vers les monts de Bollodo.

Le départ fut annoncé pour le lendemain. On dressa les tentes royales sur les bords du rivage , des aromates brûlèrent de tous les côtés, des feux furent distribués dans la plaine, les brahmes attirèrent les bénédictions du ciel sur un RoiTespoir de l'Indoustan, et les poètes de la cour préludèrent à des chants plus nobles , en célébrant son aisance dans l'art de Téquitation , l'éclat de ses diamans , et même sa générosité, sans doute dans Tintention de la provoquer.

Rentré dans sa tente , enivré d** encens , ré-

vant a l'exécution de ses vastes projets , le Roi résolut d'étudier par lui-même Fimpression merveilleuse cju''avait dîi laisser dans l'esprit de ses sujets ce brillant étalage de luxe et de puissance. Couvert d''un simple vêtement de radjepoute, il se dirigea vers la grande allée de sandals et de palmiers oii le peuple s''était construit à la hâte des abris pour y passer la nuit.

Des groupes étaient formes partout; la conversation y paraissait vive et animée ; il s'approcha de quelques uns, et le nom de Tam-Garaï fut le seul qui frappât son oreille. On s''interrogeait avec intérêt sur Tétat de ses blessures; on redisait l'excès de son dévouement pour sauver la vie d'un misérable halalchor; chacun avait vu son combat avec la panthère, et chacun, en le racontant avec des circonstances diffji entes, enchérissait encore sur la grosseur du monstre et sur Taudace du combattant.

Indigne qu un jour de grande revue, on osât s''entretenir dépareilles choses, le Roi se mêla à d'autres groupes. Dans ceux-ci on rappelait avec admiration les bienfaits du bon banian. Pendant une année de disette , il avait nourri à ses dépens plus de mille malheureux ; par les secrets qu'il avait découverts et révélés en médecine , il avait conservé la vie h un aussi grand nombre ; et sans cesse le nom de Tam- Garaï , répété de bouche en bouche, venait fatiguer l'attention du Roi et blesser son orgueil .

Il se retira , manda dans sa tente unbrahme qui Pavait élevé et dont il respectait la franchise et les vertus. Le sage écouta avec calme le résultat de son excursion nocturne , et lui répondit: — Le luxe et la magnificence éblouissent un instant les yeux et s'effacent ; le souvenir d'une belle action reste dans la mémoire du peuple.

Le prince se recueiUit ; et , après un mo-

ment de silence : — Eh bien , dit-il , je ferai de belles actions!

Ses favoris arrivèrent ; on appela les bayadères et les jongleurs ; et , au milieu des tours d''agilité et de danses voluptueuses , une partie de la nuit se passa a mâcher du be'tel ' , a boire de l'arack, liqueur spiritueuse extraite du riz, et a savourer le vin qui coule du palmier toddi.

De retour à Guzze'rate, aujourd'hui Ahmed- Abad, capitale de ses états, le Roi plus que jamais avide de gloire , chercha quels moyens il devait employer pour arriver aux belles actions qu''il méditait. — Il est plus beau de triompher d'un peuple que d^mc panthère, se dit-il ; la guerre peut seule me rendre illustre.

Il s'*enquit aussitôt , auprès du ministre

* Amalgame de noix d'arèque , de chaux vive , renfermé dans une feuille de pipci-bclcl, plante sanncnteuse qui appartient au genre poivre.

chargé des finances du royaume , si les radjahs de Jesselmire et du Dckhan payaient exactement leurs triljuts ; il lui fut répondu que deux cent mille roupies d'or venaient a l'instant même d'arriver dans le trésor , en leur nom. Le prince se désolait d^me exactitude qui lui ôtait tout prétexte d'invasion, lorsqu'on l'avertit que la ville était dans la consternation.

La petite rivière de Sabermatty, qui traverse Guzzérate, et dont tour-à-tour la sécheresse ou les débordemens sont des calamités publiques , avait franchi ses rivages et presque submergé la maison d'un riche marchand, bâtie sur ses bords. Une femme et un enfant se trouvaient seuls alors dans cette habitation; en vain on les apercevait sur une terrasse élevée , implorant du secours par leurs gestes et par leurs cris ; l'inondation, qui s'étendait de plus en plus, commençait à les atteindre et menaçait de les engloutir; mais les torrens

pluvieux qui avaient enflé le lit du fleuve, donnaient a ses ondes une telle turbulence, surtout dans cet endroit, parsemé de rochers et de bâtisses nouvelles , que nul n osait risquer de courir à une mort presque certaine pour sauver les jours de ces infortunés.

Le Roi , environné de sa cour , arriva sur le lieu du désastre , et agitant dans sa main une coupe en or, d''un travail inestimable, et enrichie des plus beaux diamans de la couronne : — Elle appartient a celui qui les sauvera! s*'écria-t-il.

Un murmure d'approbation se fit entendre autour de lui. Cependant aucun des nombreux spectateurs ne tentait de mériter la coupe, et le Roi la faisait briller de nouveau à tous les yeux pour exciter leur courage , lorsqu*'on s'aperçut qu''un homme suivait le rapide courant du Sabermatty dans une petite jonke, et que, d'après la coutume des Indiens, faisant jouer Taviron avec son pied, tandis que ses mains

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lui servaient de point d'appui , il cherchait a se diriger du coté des mallieureuses victimes. Mais la faible barque , bientôt portée contre les rescifs, s'y brisa et disparut sous les flots avec son guide.

Celui-ci, intrépide nageur, triompha de ce péril ; arméd\uie hache, il s'élança de rocher en rocher, enleva d'une bâtisse quelques pièces de bois qu''il unit fortement entre elles avec desliens de toute espèce, qu''on lui|jeta du haut de la terrasse. La mère et son enfant , descendus sur ce radeau, y furent fixés fortement par leur libérateur; lui-même, en les livrant au courant, les garantit encore de son impétuosité; au moyen d'une corde c|u il tenait tendue en nageant derrière eux. Poussés enfin dans une anse du fleuve, ils y prirent terre, sains et saufs. Le peuple, accouru à leur rencontre, fit retentir les airs de ses acclamations , et conduisit aussitôt auprès du Roi le sauveur de cette intéressante famille. C'était Tam-Garaïî

Le jeune prince rougit en Tentenclant nommer. — Tiens , lui dit-il en lui présentant la coupe, voici la récompense promise à ton courage.

— -Je ne puis Taccepter, répondit le banian ; auprès de Bralima, elle m''ôterait le mérite d'une bonne action.

— Mais songes-tu, répliqua le prince étonné, que , si tu étais mort dans cette entreprise périlleuse, chacun eût pensé que l'espoir de la récompense t''y avait seul entraîné ?

— Que me font les jugemens des hommes! J'ai vu le danger que couraient deux de mes semblables, je n'ai consulté que mon cœur.

— Il n''importe , je sais que ta bienfaisance prodigue a causé ta ruine; je me charge de rétablir ta fortune.

— Le ciel y a pourvu, prince ; une somme assez considérable que j''avais prêtée jadis , m'a été rendue aujourd hui même.

il. 13

â94 DOUZIÈME SOIRÉE.

On ne parla a la cour que de la grandeur d'ame du Roi, qui sacrifiait la plus belle de ses coupes pour sauver deux de ses sujets. On ne s''entretint parmi le peuple que du noble dévouement de Tam-Garaï.

Le Radjah dit a son brahme : — Mon père, étes-vous content de moi? — OLii,re'pondit celuici; votre action est noble ; mais celle du banian Teffacera ; car vous recherchiez une gloire sans péril ; il affrontait un péril sans gloire, pour obtenir un triomphe sans intérêt.]

Quelques mois s'écoulèrent encore dans des préparatifs de guerre, dont le roi du Guzzérate lui-même ne pouvait assigner le but ; il aimait trop la justice pour envahir les états voisins , et entraîner ses sujets dans des chances aussi terribles, sans un prétexte quelconque. En attendant une circonstance favorable , il veillait luimême à r achèvement complet d'un superbe palais qu'il se faisait bâtir au milieu du Méidan,

OU place publique de Guzze'rate; il avait tout disposé, tout prévu, afin que, si la mort venait le surprendre avant ses conquêtes , ce superbe monument suffit seul pour faire passer son nom à la postérité.

Lorsqu'il fut entièrement construit : — Que dit-on parmi le peuple? demanda-t-il à son brahme véridique.

— Prince , il n'y est bruit que de la citerne du bon banian.

— Comment? Qu'' est-ce ? Quelle citerne? Que voulez -vous dire? s'^écria le prince dans un transport soudain.

— Je veux dire , répliqua tranquillement le brahme, que, voulant, autant qu''il est possible, diminuer les effets dangereux des inondations du Sabermatty , et prévenir en même temps la disette d''eau qui se fait sentir a Guzzérate lorsque le lit de cette rivière est a sec , comme dans cette saison, Ïam-Garaï a fait construire^

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a ses frais , une vaste citerne qui , par des conduits souterrains , roçoit le superflu du fleuve dans le temps des pluies, et le conserve pour le temps de la sécheresse.

— Mais mon palais! dit le prince d'une voix étouffée ; que dit le peuple de mon palais?

— Le peuple pense que vous y serez magnifiquement loge',

— Oser mettre en balance le plus beau monument de Tlndoustan et une chétive citerne î

— Roi du Guzze'rate , dit le brahme en élevant la voix , le peuple ne peut vous estimer que par le bien que vous lui faites , et les monumens n'ont de valeur a ses yeux que parleur utilité !

Plus de vingt poèmes , en grands vers bien cadencés , parurent alors sur le palais du Méïdan, la merveille de Flnde; mais le Radjah ne

les écouta qu'avec ennui ; car le peuple avait composé, en Fhonneur du banian, une petite chanson, sans art et sans esprit, qui commençait par ces mots : —Jhl le bon Tam-Garaïî que BrahmaveillesurTam-Garaïl Etsouvent ces fatales paroles arrivaient jusqu'à l'oreille du souverain.

Un courtisan , plus clairvoyant que les autres , s'aperçut de sa tristesse et en devina la cause; il se précipita aux pieds du prince, porta la main droite sur sa poitrine , posa l'autre sur la terre et la ramena sur sa tête en criant : — Justice ! justice au nom de Brahma 1 Justice au nom du peuple!

Le jeune Radjah , qui n'ignorait pas que Téquité est aussi un moyen d'arriver à la gloire , et qui, depuis long-temps, enviait l'occasion d'éclipser par un jugement solennel le renom de Mariadiramen , le Salomon des Indes , ordonna au courtisan de s'expliquer.

— Prince, un infâme, un hérésiarque, imbu

de principes affreux de \ Jgamam , ose prêcher publiquement Tégalite des conditions parmi les hommes.

— Son nom ?

— Tam-Garaï !

Le banian comparut devant le Roi, fut convaincu devoir fréquente indifféremment des individus de toutes les castes , d'avoir souffert rattouchement d'un halalchor , sans s'être purifie' ensuite de cette souillure , et, comme sectateur de VA^amam , il reçut l'ordre de s''exiler du royaume, sans que le bon bralime luimême osât prendre sa défense ; car il s^agissait d''une atteinte portée a la religion, et , de plus, le Roi avait déclare' c|ue, pour apaiser la colère des dieux , il ferait construire en leur honneur , clans Guzzêrat , une pagode qui surpasserait par sa splendeur celles de Jagrenaut, de Moultan et de Kalamak.

— Le prince reconnaît la sagesse de mes

avis , dit le brahme en lui-même , il éh revient aux monumens utiles.

Ce fut alors surtout que toutes les lyres furent montées pour apprendre à la postérité l'équitable jugement du radjah des radjahs du Guzzerate. Le peuple ne repondit a toutes ces louanges que par sa chanson favorite : — Ahî le bon Tam-Garai! Que Brahma veille sur Tam- Garai l

Le prince , qui déjà se croyait immortalise' par les chants de ses poètes , par l'éclat de son palais, par la paternelle modération de son arrêt j délivré enfin du seul rival qui lui disputât l'admiration de ses peuples , résolut d'ajouter à toutes ces illustrations celle qui lui manquait encore. Depuis long-temps les Sangariens et les Ouarrels infestaient par leurs pirateries les cotes du royaume ; on convint de les exterminer ; mais il fallait organiser a grands frais une marine redoutable, et le peuple

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se plaig"nait déjà du nombre des impôts. — ^ Doubicz-lcs , disaient les courtisans. Les chameaux ne sont paisibles que lorsqu''ils sont charge's.

Le Roi les écouta et s'aliéna tout-a-fait l'esprit de la nation.

Après de longs préparatifs , l'armée se mit en marche. Elle devait, pour s''embarqucr au golfe du Guzzérate , traverser les faibles bourgades des Coulis et des Bhils, détruire ces peuplades de brigands , renverser de son trône la reine de Sangarie , au milieu de sa capitale de Noanagor ; de la , s''emparant de la mer , depuis la pointe de Diu jusqu''aux côtes de Malabar, forcer les Ouarrels à livrer au triomphateur leurs armes et leurs vaisseaux.

Les Coulis et les Bhils, surpris a Pimproviste, n''opposèrent qu\ine faible résistance. Ils furent vaincus , détruits ou livrés à Tesclavage. Le Roi se conduisit en héros , partagea tous les

GLOIRE ET VERTD. 201

périls de ses soldats, immola de sa propre main le chef des bandes ennemies , et compta deux élephans tues sous lui. La défaite des brigands fut suivie de trois jours de rejouissances , après lesquels le Radjah victorieux ordonna rembarquement.

Mais à peine le signal du départ se faisait entendre , qu'on vit entrer dans le golfe un vaisseau envoyé' par les Ouarrels et parles Sangariens. Les députes de ces peuples se prosternèrent devant le roi , et Tun d'eux s'exprima ainsi : — Radjah des radjahs, la guerre fut longtemps notre seulmc'tier, notre seule ressource; plus d'une fois nous avons prouve' par notre re'sistance aux forces réunies de ton père, des rois de Dckhan, de Cambaye et de Bala-ghatte. que notre soumission ne dépendait que de notre volonté'. Vivre pour combattre fut longtemps notre unique loi; les temps sont changes. Aujourd'hui, d^iulres besoins se sont fait sentir parmi nous ; la cause en est trop belle pour

rester cachée , la voici : une jonkc marchande, captiuc'e par nos Sangaricns , comj)tait entre autres passagers un de tes sujets. Il allait subir le sort commun de nos prisonniers ', lorsque quelques anciens habitans de Guzzerate, qui servaient parmi nous , le reconnurent et implorèrent sa grâce de notre reine. Etonnée du récit pompeux qu''ils faisaient de ses vertus, elle désira le voir ; la parole du sage fructifia dans son coeur. Bientôt, par ses conseils, tout prit une face nouvelle autour de nous ; nos nombreux captifs , rendus à une existence plus douce , utilisés et appréciés selon leurs talens , firent éclore tout à coup au milieu de nos retraites sauvages les arts nécessaires a la vie. En cessant de s''enivrer de bang^ de cette liqueur dévorante qui , exaltant leur imagination , les portait a la férocité , nos compatriotes reprirent le caractère naturel aux Indiens. Peu à peu nos

* Ces peuples, aussitôt après avoir fait des prisonniers, leur coupaient le tendon d'Acliille, pour les mettre hors d'état de se sauver.

vaisseaux désarmés essayèrent quelques échanges avec les peuples voisins; le commerce entra dans nos ports. INos terres, laissées incultes par notre insouciance, furent rendues à la fertilité; l'aisance et le plaisir adoucirent nos moeurs. Les Ouarrels , nos compagnons éternels , se ressentirent eux-mêmes de cette révolution subite , .et en adoptèrent les conséquences. Quelques coeurs endurcis , quelques mécontens cherchèrent parfois à nous rendre a notre état primitif; mais les vertus de notre nouveau législateur , la fermeté de la reine , leur imposèrent silence. Un changement si extraordinaire, si merveilleux , fut l'ouvrage de quelques années et d''un seul homme : aussi les Sangariens et les^A arrels répètent-ils en choeur maintenant la chanson du Guzzérate : — Ah!

le bon Tum-Garaïl Que Brahma veille sur

Tam-Garaï !

A. ce nom , le prince baissa le front d'un air consterné. Le député ajouta :

— Ne trouble point le bonheur dont nous commençons à jouir ; tout prétexte de guerre cesse entre nous ; les vaisseaux capturc's sur tes sujets te seront rendus ; laisse s^iccroître notre prospe'rite, et, plus tard, tu fixeras toi-même le tribut que nous te paierons comme dédommagement de tes inutiles préparatifs de guerre. Accepte ces otages , garans de notre foi , dit-il au Radjah en lui présentant deux des fils de la reine de Sangarie ; qu'ils apprennent auprès de toi l'art de rendre les peuples heureux. Comment ne pratiqueraient-ils point la vertu sous les yeux de celui qui compte au nombre de ses sujets un Tam-Garaï !

— Tam-Garaï! s'écriale jeune Roi, enrelevant son front enflamme de dëpit et de fureur ; ce nom me poursuivra-t-il partout? Viendra-t-il sans cesse triompher de moi ; détruire mes plus nobles espérances ? Me faudra-t-il renoncer aux conquêtes , h la gloire , ma seule passion , parce qu'il existe un Tam-Garaï ?

Le brahme véïklique était auprès du monarque , et il ne s'agissait plus d'hérésie et de PJgamam : — Si vous aimez la gloire, modérezvous, lui dit-il, et ne rendez point des étrangers témoins de vos faiblesses. Acceptez la proposition des Sangariens; un traité vaut mieux qu'une victoire ; il est plus beau de vaincre par la parole que par les armes , et persuader vaut mieux que conquérir.

— Ainsi le banian est plus grand que moi l

Le vainqueur des Coulis et des Bhils n^en rentra pas moins dans sa capitale , porté sur un superbe palanquin dcTattah, par les premiers seigneurs de sa cour. Les sons aigus de la trompette, le bruit des tambours, les cris de ses soldats, les chants de ses poètes ne l'empêchèrent point cependant d^entendre quelques voix murmurer encore : Jh I le bon Tam-Garail Que Brahma veille sur Tam-Gctrai!

Resté seul avec son brahme : —Mon père,

lui dit-il , m''cxplifjuerez-A'Ous enfin comment il se fait qu'un mise'rable sujet, d'une caste presque méprisée, sans armée, sans trésors, traînant tour à tour son existence dans la misère et dans Texil, ait pu sans cesse rivaliser avec avantage contre moi, radjah des radjahs , Roi fils de Rois !

— Mon fils, c'est que vous n''avez aimé que la gloire , le banian aime la vertu. Celle-ci fait le bien de tous, est utile a tous ; l'autre ne satisfait que la vanité et Tambition de quelques uns. Voulez-vous être véritablement grand et laisser a la postérité un nom durable et respecté, n'oubliez jamais ce précepte du Sama- Vedam : La gloire nest que l'ombre de la verlw, la première ne peut exister oie la seconde nest pas.

Quelcjues anciennes traditions confuses donnent a penser que ce monarque indien , du

règne duquel nous venons d^esquisser les pren^res années, mourut dans un âge fort avancé, après de vastes conquêtes qui Tavaient rendu souverain de tous les pays compris entre Chitor et Golconde, jusqu'aux montagnes d'Oiissa. A la fin du siècle dernier, cependant, j'ai traversé l'ancien royaume duGuzzéiate. J'ai parcouru Ahmed-Al)ad, sa capitale; fy ai cherché ses mille mosquées , ses onze mervedleuses pagodes hindoues et le magnifique palais du Meïdan. Leurs ruines occupent la plus grande partie de cette ville célèbre, qu\m Nabab , tributaire des Anglais, tient aujourd'hui sous son obéissance ; aucun des gouvernemens qui se sont succédé durant ce long espace de temps, n a songé à relever ces raines splendides; mais la citerne du banian y existe encore, bien entretenue , bien réparée. Parmi les habitans, nul n'y a conservé le souvenir des exploits de ce prince, surnomme le grand, durant sa vie sans doute ; son nom même y est entièrement ignoré, taudis que celui de Tarn-

Garai se répète avec vénération dans toute la prcsqu*'île orientale. Les beaux vers composés en rhonneur du Radjah , ont subi le sort du héros qu'ils célébraient , et , depuis les monts de BoUodo jusqu'aux côtes de Malabar, on redit encore la chanson du bon banian : — uéhl le bon Tam-Garaïl que Brahma veille sur Tam-Garaïl

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