‹ Les soirées de la Rue Saint-LazareChapitre 11 sur 23 · L'KC0^0M1STE · texte numérisé non relu

L'KC0^0M1STE

Par des gens aussi bien informés que vous , par des esprits imbus des préjugés du régime réglementaire , qui ne manquent jamais, à priori, avant toute information, démettre les désordres industriels sur le compte du laisser-fa ire.

LE CONSERVATEUR

Convenez au moins que ce serait commettre une imprudence rare d'autoriser le premier venu à battre monnaie avec du papier.

l'économiste.

En vérité, vous n'y songez pas! Est-ce que tout le monde, vous, moi, monsieur, ne bat pas monnaie avec du papier ? Ne donnons-nous pas tous les jours à nos créanciers des promesses de payer à telle date, telle

' The Crédit System in France, Greal-Briiain and tite United-Staies. PhUaJelphia , 18S8. — Wfiat in Citrrency, by i.-i]. Carcy. — Du Crédit et des Banques, par Charles Coquelin. Paris. 1848. (^-Iiez Guillaumin et compagnie.

254 LES SOIUÉES DE LA IlUE SAINT-LAZARE.

somme en espèces? — ^ Nous leur donnerions des billets payables en autres marchandises , en produits de notre industrie par exemple, s'ils voulaient bien accepter des billets ainsi faits. Malheureusement , ils ne le veulent pas. Pourquoi ? Parce qu'ils peuvent toujours échanger du numéraire contre toutes sortes de marchandises, tandis qu'ils ne peuvent tirer parti aussi aisément des autres denrées. Que ferait mon bottier, par exemple, avec un article de journal que je m'engagerais à lui livrer à trois mois de date , en échange d'une paire de bottes ? Sans doute c'est bien , en définitive , avec des articles de journaux que , moi journaliste , je paye mes bottes ; mais il faut d'abord que je réussisse à placer mes articles. Si je donnais à mon bottier une promesse payable en premiers- Paris au lieu d'une promesse payable en argent, ce serait à lui de placer ces pj-emiers-Paris^ et Dieu sait s'il y réussirait ! Aussi n'accepte-t-il que des billets payables en belle et bonne monnaie.

A quoi servent ces billets jusqu'à l'échéance ? Ils servent, pour la plupart , à la circulation. S'ils n'existaient point , on devrait les remplacer par des sommes d'or et d'argent. Moi particulier, qui émets de ces billets à terme, je bats donc monnaie. Puis-je battre indéfiniment de cette monnaie de papier? J'en ai le droit; je puis faire, si bon me semble , des millions de promesses de payer, je puis en entasser une chambre pleine. Mais la question n'est pas de les faire , la question est de les échanger contre des valeurs exislanles, des valeurs concrétées sous forme de numéraire , d'habits , de bottes , de meubles, etc. Or, me sera-t-il possible d'échanger indéfiniment mes promesses de payer coiUre de ces valeurs réelles? Non pus !

NEI'VIFMR SOIKKK. 255

je n'en pourrai guère échanger que la somme qu'on me supposera en état de payer. Avant d'accepter mes billets, on s'enquerra de ma position, de mes moyens d'existence, de mon intelligence , de ma probité , de ma santé , et d'après tout cela on jugera si ma promesse de payer est valable on non. Il y a des ffens habiles qui réussissent à placer de leurs billets plus qu'ils n'en peuvent payer; il y a, en revanche, des maladroits qui ne réussissent point à en placer autant ; mais , en général , le crédit de chacun se proportionne à ses facultés.

LE SOCIALISTE

C'est pourtant d'une appréciation bien difficile.

l'économiste.

Aussi faut-il un tact exquis pour faire cette appréciation. Ce tact, les banquiers l'acquièrent et le développent par une longue habitude. Ceux qui ne le possèdent point se ruinent. Si le gouvernement s'avisait de faire la banque comme il fait tant d'autres choses, vous verriez proinptement disparaître les capitaux de ce banquier omnibus.... Heureusement, le gouvernement n'est pas devenu encore le banquier universel. Aussi ne peut-on guère lancer dans la circulation plus de promesses qu'on n'en peut rembourser.

Quelle différence y a-t-il entre la promesse de payer d'une banque et celle d'un particulier? Aucune, si ce n'est que l'une est payable à vue, tandis que l'autre est payable à terme. L'une et l'autre doivent également s'appuyer sur des valeurs réelles pour être acceptées. Ou n'accepte votre promesse que si l'on présume qu'elle sera payée à l'échéance 5 on n'accepte un billet de banque que

-rU) LKS SOIBKKS l>i: \-\ M-E SAINT-LAZAIIF.

si l'on a la certitude d'en obtenir tonjours le remboursement en espèces.

Lorsque les billets de banque ne sont point remboursables en espèces, c'est-à-dire en une marchandise toujours aisément échangeable^ clrculable^ lorsqu'ils sont remboursables en terres ou en maisons par exemple, ils subissent une dépréciation précisément équivalente à la difficulté d'échanger ces terres ou ces maisons contre une denrée parfaitement circulable ; lorsqu'ils ne sont remboursables, ni à vue, ni à terme en aucune valeur réelle^ espèces, maisons, terres, meubles, etc., ils perdent toute valeur, ils ne sont plus que des chiffons de papier.

LE CONSERVATEUR

Gomment donc se fait-il qu'on accepte des billets de banque, au lieu d'exiger du numéraire ? l'économiste.

Parce qu'ils sont des instruments de circulation plus commodes, plus faciles à transporter et moins coûteux, voilà tout !

LE COKSERVATEUR.

Mais, encore une fois, le gouvernement n'a-t-il pas raison d'intervenir pour empêcher les banques d'émettre plus de billets qu'elles n'en pourraient rembourser ?

Il devrait donc intervenir aussi pour empêcher les particuliers de souscrire plus de promesses qu'ils n'en peuvent payer. Pourquoi ne le fait-il point? parce que c'est impossible d'abord, parce que c'est iiuilile ensuite. Je n'ai pas besoin de vous démontrer que c'est impossible, je vous dénu)ntrerai, en deux mots, que c'est inutile. Vos

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émissions particulières ne sont pas limitées par votre volonté, à vous ; elles sont limitées par la volonté d'autrui. Lorsqu'on juge que vous avez dépassé vos moyens de payer, on refuse d'accepter vos promesses de payement, et votre émission se trouve ainsi arrêtée. Aucun gouvernement ne pourrait certes apprécier aussi justement que les intéressés eux-mêmes, le moment où un particulier dépasse ses moyens de payer. L'intervention du gouvernement pour régler le crédit des particuliers, à supposer qu'elle fût possible, serait donc parfaitement inutile.

Ce qui est vrai pour les particuliers qui émettent des billets à terme, ne l'est pas moins pour les banques qui émettent des billets à vue.

Quelle est la fonction des banques, ou du moins quelle est leur fonction principale? C'est d'escompter des billets. C'est de donner en échange d'une valeur réalisable à terme une valeur réalisée ou immédiatement réalisable, et parfaitement circulable. C'est d'acheter des billets à terme contre du numéraire ou des billets représentant du numéraire.

Si une banque se sert uniquement de numéraire pour faire l'escompte, ceux qui lui vendent des billets payables à terme ne courrent aucun risque, à moins que la monnaie ne soit fausse. Or les détenteurs de billets payables à terme ne sont pas assez imbéciles pour les céder contre de la fausse monnaie.

Si la banque donne en échange de ces billets payables à terme, non point du numéraire, mais des billets payables à vue, la situation n'est plus la même, j'en conviens. II peut arriver que la banque, alléchée par les

bénéfices de l'escompte, émette une quantité considérable de billets sans s'inquiéter si elle pourra toujours, en toutes circonstances, les rembourser.

Mais de même que la banque n'accepte point les billets des particuliers, lorsqu'elle n'a pas une foi suffisante dans le remboursement de ces billets, de même les particuliers n'acceptent point les billets de la banque lorsqu'ils n'ont pas la certitude de pouvoir toujours, en toutes circonstances, les réaliser.

Si les particuliers jugent que la banque n'est pas en état de rembourser ses billets, ils ne les prennent point et demandent du numéraire. Ou bien encore ils les prennent, mais déduction faite des risques de non payement.

Comment le public peut-il savoir si une banque est en état ou non de rembourser ses billets payables à vue ?

Comme il ne les accepte point s'il n'est pleinement édifié à cet égard, les banques sont intéressées à rendre leur situation publique. Elles publient donc, chaque mois ou chaque semaine, le compte-rendu de leurs opérations.

Dans ce compte-rendu, le public voit quel est le chiffre des émissions , le montant des réserves en numéraire, des valeurs diverses en portefeuilles, il compare le passif avec Tactif, et il juge, en conséquence , s'il peut continuer ou non à accepter les billets de la banque , et à quel taux.

LE CONSERVATEUR

Et si la banque présente un faux aperçu de sa situation ?

En un mot, si elle conjiuct un faux. En ce cas, les

NELMÈMl': SOIRÉE. 259

détenteurs de billets peuvent ou doivent pouvoir faire punir comme faussaires, faux monnayeurs, les directeurs de cette banque , et se faire rembourser, par les actionnaires responsables, le montant du vol commis à leur préjudice.

Au reste, le public, guidé par son intérêt , est assez prudent pour ne s'adresser qu'aux banques dont les directeurs et les administrateurs lui offrent des garanties morales suffisantes.

Vous voyez donc que si le gouvernement peut se passer d'intervenir pour empêcher les particuliers de duper les banques, il pourrait se passer tout aussi bien d'intervenir pour empêcher les banques de duper les particuliers.

L'expérience s'accorde ici pleinement avec la théorie. Les banques libres des Massachussets, du Vermont, etc., ont causé, je vous l'ai dit, beaucoup moins de sinistres que les banques privilégiées de l'Europe.

S'il est inutile que le gouvernement intervienne pour régler l'émission des billets de banques, à quoi donc peut servir son intervention ?

.le vais vous exposer brièvement à quoi elle sert.

L'intervention du gouvernement dans les affaires de crédit se réduit toujours, en définitive, à ceci : à accorder à une banque le privilège exclusif d'émettre des billets payables à vue. Lorsqu'une banque est pourvue de ce privilège, elle peut aisément défier toute concurrence. Les autres entreprises, ne pouvant escompter qu'avec du numéraire ou des billets à terme, se trouvent hors d'état de lutter avec la banque privilégiée :

En premier lieu , parce que les billets payables à vue

2(>0 LliS SOlIŒliS DE LA. HUE SAlNi-LAZAKE.

sont des instruments de circulation plus parfaits que le numéraire ou les billets à terme.

En second lieu, parce que la monnaie de papier peut être livrée à plus bas prix que le numéraire. En voici la raison.

Sans doute, les billets de banque doivent s'appuyer toujours sur des valeurs réelles et circuiables. I.a banque doit toujours être en mesure de les rembourser en espèces. Mais voici ce qui arrive : lorsqu'une banque est solidement assise, on ne lui présente, en temps ordinaire, qu'un petit nombre de billets à rembourser. Elle peut donc se dispenser d'avoir constamment en caisse une somme de numéraire égale à la somme de ses billets en circulation. Qu'elle soit en mesure de se la procurer, dans le cas où l'on viendrait lui demander le remboursement total de ses émissions ; qu'elle ait à sa disposition une quantité suffisante de bonnes valeurs aisément réalisables en espèces, voilà tout ce qu'il faut ! On ne saurait rien exiger de plus. Mais ces bonnes valeurs, actions de cbemins de fer, de compagnies d'assurances, titres de rentes , sont moins chères que le numéraire de tout le montant de l'intérêt qu'elles portent.

Moins la banque est obligée de conserver de numéraire en réserve, et moins cher elle peut vendre ses billets payables à vue, plus bas elle peut faire descendre le taux de l'escompte. Ordinairement les banques ne conservent pas, en numéraire, plus du tiers de la somme de leurs émissions. Toutefois le chiffre de la réserve du numéraire est complètement subordonné nux circonstances. Une banque doit conserver une proportion d'espèces plus ou moins considérable, selon que Icb crises monél;iircs sont

NEUMKMt; SOlllÉE. ±(y\

plus OU moins à redouter, selon aussi que les autres valeurs composant sa réserve, sont plus ou moins aisément réalisables en espèces. C'est une affaire de tact. La banque est, du reste, bientôt avertie par la diminution de ses escomptes , qu'elle se trouve en-dessous de la limite nécessaire, car le public ne tarde pas à lui acheter moins de billets lorsqu'il a moins de conliance en leur remboursement.

Une banque autorisée exclusivement à émettre des billets payables à vue, possède donc un double avantage : elle peut fournir un instrument de circulation j^eifeciionné aux demandeurs de monnaie, et cet instrument perfectionné, elle peut le livrer à meilleur marché que les entreprises rivales ne peuvent livrer un instrument plus grossier, le numéraire. Aussi se débarrasse-t-elle aisément de toute concurrence.

Mais si la banque privilégiée réussit à demeurer seule maîtresse du marché n'imposera-t-elle pas la loi aux acheteurs de monnaie ? Ne leur fera-t-el!e pas payer ses billets plus cher qu'ils ne les payeraient sous un régime de libre concurrence.

LE SOCIALISTE

Cela me paraît inévitable. C'est la loi du monopole. l'économiste.

Les actionnaires de la banque privilégiée bénéficieront de la différence. A la vérité, ils seront obligés d'admettre des co-partageantsaux profits de leur fructueux monopole.

Lorsqu'une banque obtient, dans un grand pays, le privilège exclusif de l'émission des billets à vue, toute concurrence venant à succomber devant ce privilège, elle voit s'accroître énormément sa clientèle. Bientôt elle

"Kj"! LKS SOIUÉliS DE LA HUK SAINT-LAZARE.

ne peut plus y suffire : elle abandonne alors une partie de sa besogne, partant de ses profits, à un certain nombre de banquiers. Elle n'accepte plus que les billets garantis par trois signatures, et elle entoure l'escompte de formalités et de difficultés telles que les demandeurs de billets sont obligés de recourir à l'intermédiaire des banquiers ayant un compte ouvert à la banque K

Cela simplifie considérablement la besogne de la banque privilégiée. Au lieu d'avoir affaire à plusieurs milliers d'individus, elle n'a plus affaire qu'à un petit nombre de banquiers, dont il lui est facile de surveiller les opérations ; mais ces intermédiaires privilégiés font naturellement payer cher leurs services. Grâce à leur petit nombre ils peuvent faire la loi au public. Il se constitue ainsi, sous l'aile de la banque privilégiée, une véritable aristocratie financière qui partage avec elle les bénéfices du privilège.

Ces bénéfices ne sauraient toutefois dépasser certaines limites. Lorsque la banque et ses intermédiaires élèvent trop haut le prix de l'escompte , le public s'adresse aux banquiers qui escomptent avec du numéraire ou des billets à terme. Malheureusement la concurrence meurtrière de l'établissement privilégié réduisant beaucoup le nombre

1 A la Banque de France, les jours d'escompte ont été fixés aux lundi, mercredi et vendi-edi de chaque semaine, et aux tiois derniers jours qui précèdent la lin de cliaciue mois, quels que soient ces jours. Pour être admis à l'escomple et avoir un comple-courant à la Banque, il faut en faire la demande par écrit au gouverneur, et l'accompagner d'un cerlilicat signé de trois personnes qui déclarent connaître la signature du demandeur et sa fidélité à ses engagements.

(Dictionnaire du commerce et des makchandises, arl. Banques.)

NELVIKME soinÉK. 265

de ceux-ci, et ne leur laissant cfu'une existence précaire, le prix de l'escompte demeure toujours fort exagéré.

Dans les temps de crise, le privilège des banques a un résultat plus funeste encore.

Je vous ai dit qu'une banque doit toujours être en mesure de rembourser ses billets en espèces. Qu'arrivet-il lorsqu'elle se trouve hors d'état de les rembourser tous? il arrive que les billets dont le remboursement ne peut s'opérer, se déprécient. Par qui la dépréciation estelle supportée? par les porteurs de billets; ceux-ci subissent une véritable banqueroute.

Eh ! bien, savez-vous à quoi sert le privilège? Il sert à autoriser les banques à commettre impunément, légalouent, cette sorte de banqueroute. La Banque de France et la Banque d'Angleterre ont été, à diverses reprises, autorisées à suspendre leurs payements en espèces. La Banque d'Angleterre l'a été notamment en 1797. Les porteurs de billets ont perdu jusqu'à trente pour cent dans le cours de la suspension. La Banque de France a joui du même bénéfice en 1848.

LE CONSERVATEUR

Ses billets ont perdu fort peu de chose. l'économiste.

Le chiffre de la perte ne fait rien à l'affaire. N 'eussent-ils perdu qu'un seul jour un millième pour cent, les porteurs n'en auraient pas moins été victimes d'une banqueroute.

Si ces deux Banques n'avaient pas été privilégiées, leurs actionnaires auraient été obligés de payer jusqu'au dernier sou, les billets présentés au remboursement. Dans cette éventualité, les porteurs de billets n'auraient rien perdu ; en revanche , les actionnaires auraient dû s'im-

"iVy/i: LES SOIRÉES DE LA IILE SAINT-LAZAKE.

poser d'assez durs sacrifices pour satisfaire à tous les engagements de la Banque. Mais c'est là un risque que courent tous les capitalistes dont les fonds sont engagés dans la production... à l'exception toutefois de ceux qui jouissent du piivilége de rejeter leurs pertes sur le public.

LE SOCIALISTE

Je m'explique maintenant pourquoi les actionnaires de la Banque de France ont reçu, eu 1 848, leurs dividendes accoutumés, tandis que toutes les entreprises industrielles ou commerciales étaient en perte.

Soyons justes toutefois. Il faut accuser bien moins les actionnaires des banques privilégiées que les gouvernements distributeurs de privilèges. En France, comme en Angleterre, le privilège de la Banque a été accordé à titre onéreux. En échange de cette faveur , le gouvernement s'est emparé de tout ou partie du capital versé par les actionnaires. Hors d'état de le leur restituer dans les temps de crise, il s'est tiré de cet embarras, en autorisant la Banque à suspendre ses payements en espèces. Faute de pouvoir s'acquitter de ses engagements envers la Banque, il a autorisé la Banque à manquer à ses engagements envers le public ^

' Dans une leUre adressée à M. Napier, à Edimbourg, J.-D. Say a fait mi historique intéressant du privilège de la Banque de France. Voici quelques extraits instructifs de cetle lettre :

« La Bancpie fut reconnue par le gouvernement de Bonaparte et reçut de lui, par une loi du 24 germinal an xi (14 avril 1803), le piivilége exclusif de meUre en circulatioti des billets au porteui'.

« Le motif ap|)arenL fut de présenter au public une garantie plus respectable des billels en émission. Le motif réel fut de faire payer

MiUVlEiME SOIKLL. :2G5

Jadis , lorsque les gouvernements se trouvaient hors d'état de payer leurs dettes, ils falsifiaient leurs monnaies, en y ajoutant du cuivre ou du plomb, ou bien encore en diminuant le poids des pièces. De nos jours, ils procèdent autrement : ils empruntent de grosses sommes à des établissements qu'ils autorisent exclusivement à fabriquer de la monnaie de papier. Privée de sa base naturelle et nécessaire, cette monnaie se déprécie dans les moments de crise. Le gouvernement intervient alors pour obliger le public à supporter la dépréciation.

par la Banque le privilège exclusif d'avoir dans la circulation des billets ne portant point intérêt. Elle acheta ce privilège, comme la Banque d'Angleterre, en faisant des avances au gouvernement.

« Les événements marchèrent. La bataille d'Austerlilz eut lieu. Le public, qui savait que la Banque avait élé obligée de prêter à Bonaparte vingt millions de ses billets, et voyant sur les bras de ce prince l'Autriche et la Russie, le crut perdu et se porta en foule à la Banque pour avoir le remboursement de ses billels. Elle en suspendit le payement en décembre 1805, La bataille d'Austerlilz eut lieu le 2 décembre. La capitulation de Presbourg fut la suite de cette victoire. Bonaparte devint maître, plus que jamais , des ressources de la France. Il s'acquitta envers la Banque, qui reprit ses payements au commencement de 1806.

« Bonaparte se prévalut des extrémités où lui-même avait jeté la Banque, et pour prévenir à l'avenir, disait-il, les embarras qui lui avaient fait suspendre le payement de ses billels au porteur, il en changea l'administration par une loi qu'il lit rendre le 22 avril 180G.

« Par cette loi, l'administration de la Banque fut donnée à un gouverneur (Jauberl) et à deux sous-gouverneurs, tous trois à la nomination du chef de l'État, mais qui devaient compte à l'assemblée des actionnaires, représentés par deux cents des plus forts d'entre eux.

« En même temps, le capital de la Banque, qui était composé de quarante-cinq mille actions à mille francs, fut porté à quatre-vingtdix mille actions formant un capital de quatre-vingt-dix millions.

« Les besoins du public qui, disait-on, réclamaient de plus forts

Où est la différence des deux procédés ?

Sous un régime de libre concurrence aucune de ces combinaisons spoliatrices ne serait possible.

Sous ce régime, les banques devraient disposer d'un capital suffisant pour remplir leurs engagements, faute de quoi le public n'accepterait point leurs billets. Dans les temps de crise , elles supporteraient seules la perte naturellement occasionnée par le resserrement de la circulation ; il ne leur serait plus permis de la rejeter sur le public.

Sous ce régime encore, la concurrence des banques

escomptes, et le dessein qu'il manifestait de prendre des actions dans cet établissement, furent le motif apparent. Le motif réel fut, de la part du gouvernement, la facilité que cet accroissement du capital de la Banque lui présentait pour obtenir de plus fortes avances.

" Les nouvelles actions furent vendues avec avantage au profil de réiablissement. Le crédit et la puissance du gouvernement étaient portés au comble par des succès inespérés.

« Le gouverneur de la Banque exerçait une grande influence sur le conseil d'administration, composé de gros négociants, dont les uns obtenaient des décorations , les autres des places pour leurs protégés. Cette influence n'était pas forcée, mais insurmoutable. Les caractères fermes et qui méprisaient les avantages qu'on peut retirer du crédit se trouvaient en minorité dans toutes les délibérations. Le capital de la Banque fut , sous différentes formes (soit en cinq pour cent consolidés, soit en obligations du Trésor et des receveurs de contributions), presque entièrement confié au gouvernement; mais en même temps, on se défendait autant qu'on pouvait de lui prêter des billets au porteur, lesquels n'ayant pour gage que des engagements non exigibles du gouvernement , n'auraient pu être remboursés à présentation.

• En 1814, lorsque la France, divisée d'intérêts et d'opinions

fut envahie par toutes les armées de l'Europe, le gouvernement obligea la Banque de lui faire des prêts extraordinaires. A cette époque, ses billets et ses engagements exigibles excédèrent d'environ

NEUViÈMK SOIIIKE. 267

fcM'ait prompteiiient descendre le prix de l'escompte, aujourd'hui surélevé, au pwx le plus bas possible.

Sous ce régime enfin, les billets de banque représentant des valeurs réelles et non plus des créances irrécouvrables, se fractionnant selon les besoins du public et non plus selon la convenance des privilégiés, se multiplieraient dans une proportion considérable. La circulation presque entière se ferait économiquement en papier au lieu de se faire chèrement en numéraire.

Vous avez singulièrement ébranlé mes convictions, je l'avoue. Quoi! cette féodalité financière , dont j'attribuais l'existence à la libre concurrence, s'est élevée grâce au monopole. Quoi ! la cherté de l'escompte et les perturbations désastreuses de notre circulation monétaire proviennent du privilège et non de la liberté.

vingt millions son numéraire et ses effets à courte échéance. En conséquence , le 18 janvier, lorsque les porteurs de billets, poussés par la crainte, se présentèrent en foule pour obtenir le remboursement de leurs billets, elle fut obligée, non d'en suspendre complètement le payement, mais de réduire le remboursement à cinq cent mille francs par jour. On ne payait qu'un seul billet de mille francs à chaque personne. Elle réduisit ses escomptes, fit rentrer ses créances, et, dès le mois de février suivant, elle reprit ses payements à bureau ouvert et pour toutes sommes.

« En ce moment, ses prêts faits au gouvernement sur des bons du Trésor ou des receveurs, ou sous toute autre forme , portant intérêts, s'élèvent à vingt-six millions.

« J.-B. Say.

« Paris, 14 août 1816. »

fMélanges d'Économie polilique. — OEuvres de J.-B. Say; collection Guiilaumin et compagnie).

On sait que la Banque n'a pas cessé d'être la pourvoyeuse du gouvernement, au grand dommage de ceux qui sont obligés de subir son privilège.

HiJS Ll-S SlHUÉliS DE LA Hlli SAli\T-L\ZARI£.

l'Économiste.

Précisément. Vous autres socialistes, vous vous êtes trompés sur les banques comme sur tout le reste. Vous avez cru que les banques étaient soumises au régime du laisser-fat re^ et vous avez attribué à la liberté des abus et des maux qui ont leur origine dans le privilège. C'a été, en toutes ciioses, votre grande et déplorable erreur.

Au fait, c'est bien possible.

l'économiste.

Si nous avions assez de loisirs pour passer en revue toutes les autres industries privilégiées ou réglementées, la boulangerie, la boucherie, l'imprimerie, le notariat, le courtage, la vente des effets publics, le barreau, la médecine, la prostitution, etc. , vous verriez qu'en toutes choses le privilège et la réglementation ont donné les mômes résultats désastreux : diminution et altération de la production d'une part, perturbation, iniquité de la répartition de l'autre.

On a limité le nombre des boulangers dans les principaux centres de population. Mais on s'est aperçu que cette limitation mettait les consommateurs à la merci des boulangers, et l'on a établi un maximum pour le prix du pôiin. On a voulu corriger un règlement par un autre. A-t-on réussi? Les manœuvres qui s'opèrent journellement à la halle aux farines attestent le contraire. Des spéculateurs s'entendent avec les boulangers pour faire hausser d'une manière factice le cours des farines, le maximum est porté au dessus du cours réel du grain, et les auteui's de ces manœuvres immorales empochent la différence.

NEUVIÉMli SOIHÉE. "200

Il y a L'ii France quelques villes ou la boulangerie est demeurée libre, à Lunel par exemple, et nulle part on ne mange du pain de meilleur qualité et à aussi bas prix.

> ous savez combien le privilège des agents de change a été profitable au petit nombre de ceux qui en ont été investis; vous savez aussi combien le privilège des notaires a élevé le prix des actes civils tout en diminuant la sécurité des dépôts. Dans aucune Industrie libre, les faillites ne sont aussi nombreuses ni aussi scandaleuses que dans le notariat.

Le privilège des imprimeurs a eu pour résultat d'augmenter le prix des impressions, en créant de véritables charges d'imprimeurs. A Paris, ces charges ne coûtent pas moins de vingt-cinq mille francs. Les ouvriers imprimeurs aussi bien que les garçons boulangers, bouchers et les clercs de notaire se trouvent cantonnés à vie dans les derniers grades de l'industrie; à moins de posséder un capital suffisant pour acheter un brevet ou une charge, ils ne peuvent devenir entrepreneurs ou directeurs d'industrie. Autre iniquité!

LE CONSERVATELB.

Vous nous avez signalé aussi la prostitution. La limitation du nombre des maisons de tolérance n'est-elle pas commandée par l'intérêt de la moralité publique ? l'économiste.

Les entraves apportées à la multiplication des maisons de tolérance ont pour résultat unique d'augmenter les profits des directrices et des commanditaires de ces établissements, tout en diminuant le salaire des malheureuses qui trafiquent de leur beauté et de leur jeunesse. Des fortunes considérables sont sorties de cette exploita-

tion immonde.... Le monopole des maisons de tolérance est renforcé encore par les règlements de police qui interdisent aux prostituées le séjour des maisons garnies. Celles qui n'ont pas les moyens d'acheter des meubles sont obligées de se mettre à la merci des entrepreneurs de prostitution ou de faire de la prostitution interlope.

LE SOCIALISTE

Ne pensez-YOUs pas que la prostitution disparaîtra un jour?

l'économiste. *

Je l'ignore. En tous cas, ce n'est point à coups de règlements qu'on la fera disparaître. On la rendra, au contraire, plus dangereuse !

Sous un régime où la propriété serait pleinement respectée, où, par conséquent, la misère serait réduite à son minimum, la prostitution diminuerait considérablement, car la misère est la grande et infatigable pourvoyeuse de la prostitution, il n'y aurait plus, sous ce régime, que des prostituées volontaires. Cela étant, il vaut mieux, je pense, que la prostitution se concentre, conformément au principe de la division du travail, plutôt que de s'universaliser. J'aime mieux peu de femmes se prostituant beaucoup, que beaucoup de femmes se prostituant un peu.

Vous ne devineriez guère où le privilège et le communisme sont^llés se nicher encore : dans les cercueils où l'on dépose nos tristes dépouilles; dans les cimetières où l'on enfouit la poussière humaine. Pompes funèbres et cimetières sont privilégiés ou communs. On ne peut librement enterrer un mort, on ne peut librement ouvrir un cimetière.

A Paris, l'administration des pompes funèbres est af-

NEUVIÈME SOIUÉE. 271

fermée à une entreprise particulière. Le prix du bail est yéritablement excessif; la redevance s'élève aux trois quarts de la recette présumée environ. Et cette redevance est payée non pas à la municipalité, mais aux fabriques des églises reconnues par l'État. Tant pis pour les morts qui appartiennent à des cultes non reconnus! Le montant de cet impôt funéraire sert à couvrir les menues dépenses des paroisses , à salarier les prédicateurs en renom, à payer les décorations somptueuses du mois de Marie, etc. Hérétiques ou orthodoxes , les morts ne réclament guère !

Ainsi livré à une administration privilégiée et exorbitammcnt imposée, le service des pompes funèbres ne saurait manquer d'être clier et défectueux. Il coûte huit ou dix fois pKis cher (ju'il ne coûterait sous un régime de liberté, et son insuflisance est régulièrement constatée à toutes les époques de mortalité extraordinaire.

Avec ce sjstème, le modeste héritage de l'ouvrier disparait dans les frais d'enterrement, à moins que les enfants du défunt ne se résignent à recevoir l'aumône du convoi des pauvres. Est-il une inégalité plus monstrueuse ?

Les cimetières, ces vastes hôtelleries de la mort , appartiennent aux municipalités. 11 n'est pas permis de leur faire concurrence en ouvrant un cimetière libre. Aussi les places réservées coûtent-elles fort cher. Six pieds carrés du cimetière du père Lâchai se coûtent plus cher qu'ailleurs un arpent de terre. Le riche seul peut aller s'agenouiller sur la tombe de ses Pères ; le pauvre est réduit à s'incliner sur le bord de la fosse commune où se succèdent, pressées comme des gerbes dans une

272 LES SOIREES LIE LA lllIE SAIM-LAZAKE.

meule, les générations des misérables. Les hordes les plus sauvages auraient horreur de ce communisme de de la tombe; nous y sommes accoutumés... ou pour mieux dire nous le supportons comme tant d'autres abus qui nous meurtrissent... Avez-vous remarqué quelquefois, dans nos cimetières , des femmes du peuple ciierchant de l'œil le lieu où l'on a déposé leur père, leur mari ou leur enfant. Elles y avaient planté une petite croix avec une inscription peinte de blanc. Mais la croix a disparu sous une nouvelle couche de cercueils. Fatiguées d'une recherche vaine, elles s'éloignent le cœur gros, eu remportant avec elles la couronne d'immortelles, achetée sur le chétif salaire de la semaine...

LE CONSERVATEUR

Laissons ce sujet lamentable. Dans votre nomenclature d'industries privilégiées vous avez cité le barreau, la médecine, le professorat. Cependant chacun est libre de devenir médecin, avocat, professeur, l'économiste.

Oui, sans doute, mais ces professions sont étroitement réglementées. Or, tout règlement qui obstrue l'entrée d'une profession ou d'une industrie, ou qui en embarrasse l'exercice, contribue inévitablement à en élever les frais.

Comment ! vous voudriez qu'on pût exercer librement la médecine, pratiquer le barreau, enseigner... Mais que deviendrions-nous, bon Dieu ?

l'économiste.

Ce que nous deviendrions? Nous serions guéris plus promptcmcnl cl à moins de frais; nos piocès nous coù-

M:1]VIKMK SOIRKE. ^7o

torniont nioin^ ohor et nos enfants recevrîiient une éducation plus substantielle, voilà tout! Fiez-vous pour cela à la loi de l'offre et de la demande, sous un régime de libre-concurrenee. Si l'enseignement devenait libre, les entrepreneurs d'éducation cesseraient- ils de demander de bons professeurs? ceux-ci ne seraient-ils pas intéressés, en conséquence, à pouvoir offrir des connaissances solides et vastes? Leur salaire ne se proportionnerait-il pas à leur mérite ? Si l'exercice de la médecine venait à être débarrassé des règlements qui l'entravent, les malades n'en continueraient-ils pas moins à s'adresser aux meilleurs médecins? Parmi les études aujourd'hui imposées aux médecins et aux avocats combien sont inutiles dans la pratique? Combien tiennent la place de connaissances indispensables? A quoi servent, je vous le demande, aux avocats et aux médecins le latin et le grec?

LE CONSERVATEUR

Vouloir que les avocats et les médecins cessent d'apprendre le latin et le grec, en vérité c'est trop fort? l'économiste.

Les frai« de ce latin et de ce grec sont remboursés en partie par les contribuables, qui soutiennent les établissements universitaires, en partie par les clients des avocats et des médecins. Or, je me demande en vain ce qu'nn avocat et un médecin, qui ont à discuter des lois françaises et à guérir des malades français, peuvent faire du latin et du grec. Toutes les lois romaines sont traduites aussi bien qu'Hippocrate et Gallien.

Et la nomenclature médicale donc?

l'Économiste.

Croyez-vous qu'une maladie nommée en français ne puisse être aussi aisément guérie que la même maladie nommée en latin ou en grec? Quand donc fera-t-on justice de ce mauvais charlatanisme d'étiquettes et de formules que Molière poursuivait de son impitoyable bon sens?...

Mais il faudrait des volumes pour dénombrer cette armée de privilèges et de règlements qui obstruent l'entrée des professions les plus utiles et qui entravent l'exécution des travaux les plus nécessaires'.

Je finis en citant une dernière disposition de ce monument de barbarie qu'on appelle le Code français.

On se plaint généralement de ce que les grandes entreprises d'utilité publique ont peine à se développer en France. Voulez- vous savoir pourquoi? Lisez cet article de la loi des 7-9 juillet 1833.

« Art. 3. Tous grands travaux publics, routes royales,

' Le privilège qui , en France, résulte de la vénalité des charges instituées à titre onéreux par la loi du 28 avril 181G, et, en divers autres pays , s'appuie sur des règlements qui ont fixé dans un intérêt public, réel ou supposé, le nombre des personnes admises à exercer de certains ministères, n'exisie pas aux États-Unis. Chacun est libre de se faire commissaire-priseur, agent de change, huissier, avoué, notaire, autant que ces professions ont leurs analogues en Amérique, car le mécanisme judiciaire et ministériel y est tout durèrent.

La tendance aujourd'hui est de supprimer même les garanties que la société avait cru devoir exiger de l'homme qui aspire à défendre la veuve et l'orphelin , ou de celui qui prétend instrumenter la vie de ses concitoyens. Dans le Massachussets (je cil(î de préférence les États les plus éclairés), pour être avocat, il fallait, jusqu'en 18:JG, avoir été reçu bacitclier è.s /o/v dans une universilé, ou bien avoir elîeclivement passé un certain noin]»re d'années dans le

docks, entrepris par l'État ou par compagnies particulières, avec ou sans péages, avec ou sans subsides du Trésor, avec ou sans aliénation du domaine public, ne pourront être exécutés qu'en vertu d'une loi qui ne sera rendue qu'après une enquête administrative. Une ordonnance suffira pour autoriser l'exécution des routes, des canaux et chemins de fer d'embranchement de moins de vingt mille mètres de longueur, des ponts et de tous autres travaux de moindre importance. Cette ordonnance devra également être précédée d'une enquête. »

Or vous savez combien de temps il faut pour faire une enquête administrative, combien pour discuter une loi ou rendre une ordonnance? Plaignez-vous donc, après cela, de ce que l'esprit d'entreprises ne se développe pas en France ! Plaignez-vous de ce que les malheureux que vous avez garottés ne marchent pas !

cabinet d'un praticien qui présentait ensuite le candidat à la cour. Pour exercer la médecine, ou, ce qui est déjà différent, pour avoir le droit de poursuivre un client en payement d'honoraires, il fallait avoir acquis ses grades au collège médical qui fait partie de l'université de Harvard, voisine de Boston. Aujourd'hui on est avocat, dans le Massachussets , sous la seule condition de passer un examen pul)lic devant un jury d'hommes de loi , choisi à chaque session par le juge. Quant à la médecine, la clause d'un examen n'est plus nécessaire, même pour la revendication des honoraires : depuis t83G, la petite barrière qui séparait l'exercice de celte profession d'une liberté complète a disparu,

(Michel Chevalier. De la Liberté aux Èlals-Unis. — Extrait de la Revue des Deux-Mondes du l--' juillet 184U, p. 20).

SOMMAIRE : De la charité légale et Je son influence sur la population.

— Loi (le Malthus. — Défense de Malthus. — De la population en Irlande. — Moyen de mettre fin aux misères de l'Irlande, —Pourquoi la charité légale provoque un développement factice de la population .

— De son influence morale sur les classes ouvrières. — Que la charité légale décourage la charité privée.— De la qualité de la population.

— Moyens de perfectionner la population. — Croisement des races.

— Mariages. — Unions sympathiques. — Unions mal assorties. — Leur influence sur la race. —Dans quelle situation, sous quel régime la population se maintiendrait le plus aisément au niveau de ses moyens d'existence.

L ECONOMISTE.

Je VOUS entretiendrai aujourd'iiui des perluihationset des désastres occasionnés par la charité légale , par les institutions de bienfaisance organisées et entretenues aux frais du gouvernement , des départements et des communes. Ces institutions, dont les frais sont mis à la charge de tous les contribuables indistinctement, constituent une atteinte des plus nuisibles à la propriété. Au point de vue de la population...

LE SOCIALISTE

Enfin ! ecce iterhm Crispinus. Y oici revenir le malthusien. Vous allez , je le parie, demander la suppression des établissements de bienfaisance dans l'intérêt des pau-

i»i\iK>ri-: soiRKK. -277

vres ; mais nous ne serez point écouté, je vous en avertis. La constitution de 1848 a imposé à la Société le devoir de l'assistance.

LE CONSERVATi:UR.

Et ce devoir la Société saura le remplir.

Tant pis ! Comment un gouvernement peut-il assister les pauvres? En leur donnant de l'argent ou des secours en nature. Cet argent ou ces secours , où peut-il les prendre ? Dans les poches des contribuables. Le voilà donc conduit à recouiir à la Taxe des pauvres, c'est-à-dire à la plus épouvantable machine de guerre qui ait jamais été dirigée contre les misérables.

LE SOCIALISTE

Malthusien ! malthusien! malthusien !

l'économiste.

Certes, voilà une injure dont je m'honore. Je suis malthusien quand il s'agit de la population , comme je suis new tonien quand il s'agit de la gravitation , smithien quand il s'agit delà division du travail.

LE SOCIALISTE

Décidément , nous allons nous brouiller. Je commençais , s'il faut vous l'avouer, à me laisser ébranler par vos doctrines. Je me surprenais à bénir la propriété et à admirer ses résultats si féconds.,, mais , en vérité , il me serait impossible d'admirer Malthus , et encore moins de le bénir. Quoi ! vous oseriez entreprendre de le justifier ce blasphémateur qui a osé dire : « qu'un homme arrivant « sans moyens d'existence sur une terre déjà occupée « est tenu de s'en aller », cet économiste sans entrailles

qui a fait l'apologie de rintantieide , de la peste et de la famine. Défendez donc plutôt Attila ou Mandrin.

LE CONSERVATEUR

Vous nous rendrez ce témoignage que nous détestons Malthus autant que vous-mêmes. Le Constitutionnel se montrait dernièrement fort peu respectueux à l'endroit de ce déplorable fétiche de l'économie politique anglaise.

Avez-vous lu Malthus ?

LE CONSERVATEUR

J'ai lu les passages cités par le Constitutionnel.

LE SOCIALISTE

Et moi les passages cités par M. Proudhon.

l'économiste.

Ce sont les mêmes, ou, pour mieux dire, c'est le même, car on ne cite jamais que celui-là. Au reste, si barbare que paraisse ce passage il n'en est pas moins l'expression de la vérité.

le conservateur.

Abomination !

le socialiste.

Infamie !

l'économiste.

Et d'une vérité essentiellement humaine, comme je vous le prouverai.

Dites-moi donc, croyez-vous que la terre puisse fournir toutes les matières premièies nécessaires à l'entretien d'un nombre illimité d'iiommes?

le socialiste.

Non, à coup sûr. La terre ne saurait nourrir qu'un nombre limité d'iiubitunts. Eourier évaluait ce nombre a

niXlÈME SOIRÉE. 279

trois ou cinq milliards. Mais c'est à peine si la terre compte aujourcVhui un milliard d'habitants. l'économiste.

Vous admettez une limite, et, en effet, il serait absurde d'afflrmer que la terre peut nourrir deux, trois, quatre ou cinq cents milliards d'hommes.

Croyez-vous que la force reproductrice de l'espèce humaine soit limitée?

LE SOCIALISTE

Je ne saurais le dire.

l'économiste.

Observez tout ce qui vit ou végète, et vous remarquerez que la nature a prodigué les semences et les germes. Chaque espèce de végétaux répand mille fois plus de semences que la terre n'en féconde. Les espèces animales sont, de même, pourvues d'une surabondance de germes.

Les choses pouvaient-elles être arrangées autrement ? Si les animaux et les végétaux ne possédaient qu'une force reproductrice bornée, ne suffirait-il pas de la moindre catastrophe pour anéantir leurs espèces? L'ordonnateur des choses pouvait-il se dispenser de les pourvoir d'une force reproductrice presque illimitée ?

Cependant, les espèces végétales et animales ne dépassent jamais certaines limites, soit que tous les germes ne reçoivent point de fécondation, soit qu'une partie de ceux qui ont été fécondés, périsse. C'est grâce à la nonfécondation des germes ou à la destruction hâtive des germes fécondés, qu'elles se proportionnent à la quantité d'aliments que leur offre la nature.

Pourquoi l'homme serait-il soustrait à cette loi qui régit toutes les espèces animales et végétales i^

;280 LES soiHÉDS ui: la uul sal\t-lazai;l.

Supposez que son pouvoir de reproduction eût été liniité, supposez que toute union ne pût produire que deux individus, i'iiumanité se serait-elle, je ne dis pas multipliée mais simplement maintenue? Au lieu de se propager de manière à peupler la terre, les diflerentes races d'hommes ne se seraient -elles pas successivement éteintes, par l'action des maladies, des guerres, des accidents, etc? i\ 'était-il pas nécessaire que Thommc fût pourvu, comme l'animal ou la plante, d'une puissance reproductrice surabondante ?

Si l'homme possède comme les autres espèces animales et végétales une puissance de reproduction siu'abondante, que doit-il faire? Ooit-il pulluler comme elles, en laissant à la nature le soin de détruire l'excédant de son croît? Doit-il se reproduire sans s'inquiéter plus que l'animal ou la plante du sort de sa progéniture? Non ! Etre pourvu de raison et de prévoyance, l'homme est tenu d'agir concurrement avec la Providence pour maintenir son espèce dans de justes limites; il est tenu de ne pas donner naissance à des êtres voués d'avance à la destruction.

LE SOCIALISTE

Voués à la destruction...

l'économiste.

Voyons. Si l'homme utilisait toute sa puissance reproductrice comme il n'y est que trop disposé; si le nombre des hommes venait, en conséquence, à dépasser un jour la limite des moyens de subsistance, que deviendraient les individus produits au delà de cette limite ? Que deviennent les plantes qui se multiplient au delà des facultés nutritives du sol ?

jii.xii'Mi: souîHE. 281

LE CO^iSERVATELK.

Elles périssent.

l'économiste.

Kt rien ne peut les sauver?

LE socialiste.

On peut augmenter les forces productives de la terre. l'économiste.

.lusqu'à une certaine limite. Mais cette limite atteinte, supposez que les plantes se multiplient de manière à la dépasser, que doit-il advenir ?

LE socialiste.

Alors évidemment le surplus doit périr.

l'économiste.

Et rien ne peut le sauver?

LE socialiste.

Rien ne peut le sauver.

l'économiste.

Eh ! bien, ce qui arrive aux plantes, arrive aussi aux hommes lorsque la limite de leurs moyens d'existence se trouve dépassée. Voilà la loi que Malthus a reconnue, constatée; voilà l'explication de ce fameux passage que vous et les vôtres lui imputez à crime : « Un homme qui arrive dans un monde déjà occupé , etc. » Et comment Malthus a-t-il reconnu cette loi? en observant les faits ! en constatant que dans tous les pays où la population a dépassé les moyens de subsistance, le surplus a péri par la famine, les maladies, les infanticides, etc., et que la destruction n'a point cessé de remplir son oflice funèbre, jusqu'au moment où la population a été ramenée à son équilibre nécessaire.

282 LES SOIUÉES DE LA lîUE SALM-LAZAliE.

LE SOCIALISTE

A soa équilibre nécessaire... Vous pensez donc que les pays où Malthus a observé sa loi n'auraient pu nourrir leur excédant de population ; vous pensez qiie notre belle France, où le mal-être décime les générations des pauvres, ne pourrait nourrir ceux qui meurent hâtivement. l'économiste.

Je suis convaincu que la France pourrait nourrir plus d'habitants et les nourrir mieux si la multitude des abus économiques que je vous ai signalés avaient cessé d'exister. Mais en attendant que la lumière se soit faite sur ces abus, en attendant qu'ils aient disparu, il est sage de ne point dépasser les moyens de subsistance actuels. Réclamons donc, à la fois, activement les réformes qui doivent reculer les limites des moyens de subsistance, et recommandons , jusque-là, avec Malthus, la prudence, l'abstention, le moral restraint. Plus tard, lorsque l'affranchissement complet de la propriété aura rendu la production plus abondante et la répartition plus juste, l'abstention deviendra moins rigoureuse sans cesser toutefois d'être nécessaire K

LE SOCIALISTE

Cette abstention, ce moral restraint ne cache-t-il pas une grosse immoralité ?

l'économiste.

Laquelle? Malthus pensait qu'on se rendait coupable d'un véritable crime en donnant le jour à des êtres inévitablement destinés à périr. Il conseillait, en conséquence,

' J'emprunte celte partie de mon argiimenl;ition an savant et ju- ■^icieux auteur des Notes sur Malthus, M. Josei>li Garnier.

DIXIÈME SOIUÉE. 283

de s'abstenir de les créer. Que voyez-vous d'immoral dans ce conseil ?

LE SOCIALISTE

Rien ! mais vous savez fort bien que l'abstention complète n'est pas possible dans la pratique, et Dieu sait quel compromis immoral vous avez imaginé. l'économiste.

Nous n'avons rien imaginé du tout, je vous prie de le croire. Le compromis dont vous parlez se pratiquait avant que Malthus s'occupât de la loi de la population. L'économie politi(jue ne l'a jamais recommandé, elle n'a parlé que du moral rentrai nt Quant à décider si ce compromis est immoral ou non, ce n'est pas notre affaire à nous autres économistes ; adressez-vous pour cela à l'Académie des sciences morales et politiques (section de morale).

le socialiste.

,Ie n'y manquerai pas.

LE conservateur.

.le conçois que la population puisse dépasser la limite des moyens de subsistance, mais est-il bien facile de fixer cette limite ? Peut-on dire, par exemple, que la population dépasse la subsistance en Irlande?

l'économiste.

Oui, et la preuve c'est qu'une partie de la population irlandaise meurt chaque année de faim et de misère. le socialiste.

Tandis que la ri(;be et puissante aristocratie qui exploite l'Irlande mène une existence splendide à Londres et à Paris.

284 LES SUIKEES DE LA RUE SAlNT-LAZAllE.

l'Économiste.

Si vous examiniez de près les causes de cette inégalité monstrueuse, vous les trouveriez encore dans des atteintes portées à la propriété. Pendant plusieurs siècles, la confiscation a été à l'ordre du jour en Irlande. Non seulement les Saxons vainqueurs ont confisqué les terres du peuple irlandais, mais encore ils ont détruit son industrie, en la chargeant d'entraves meurtrières. Ces barbaries ont eu un terme, mais l'état social qu'elles ont établi s'est maintenu et aggravé, au grand dommage de l'Angleterre.

LE SOCIALISTE

Dites donc à son profit.

Non, car la misère irlandaise est aujourd'hui entretenue et augmentée d'un côté par les taxes extraordinaires que l'Angleterre s'impose pour nourrir les pauvres de l'Irlande, de l'autre par les taxes ordinaires qu'elle prélève pour protéger les personnes et les propriétés de l'aristocratie irlandaise.

LE socialiste.

Quoi ! vous voudriez que l'Angleterre laissât périr sans secours les pauvres de l'Irlande?

LE conservateur.

Quoi 1 vous voudriez que l'Angleterre laissât assassiner les propriétaires irlandais et piller leurs propriétés? l'kconomiste.

Je voudrais que l'Angleterre dît à l'aristocratie propriétaire de l'Irlande : vous possédez la plus grande partie du capital irlandais et de la terre irlandaise, eh bien î défendez vous-même vos propriétés. Je ne veux plus consacrer un homme ni un schelling ace service. Je ne \eu\

DIXIEME SUllïÉE. :285

pus continuer davantage à entretenir les pauvres que vous avez laissés pulluler sur la terre d'Irlande. Si les misérables paysans de l'Irlande se liguent pour brûler vos châteaux et se partager vos terres, tant pis pour vous ! Je ne veux plus m'occuper de l'Irlande.

L'Irlande ne demanderait pas mieux, vous le savez. « Par grâce, disait le vieux O'Connell aux membres du parlement britannique, ôtez vos mains de dessus nous. Abandonnez-nous à notre destinée. Permettez-nous de nous gouverner nous-mêmes ! "

Si l'Angleterre satisfaisait à ce vœu constant des grands champions de l'indépendance irlandaise, qu'adviendrailil de l'Irlande? Croyez-vous que l'aristocratie abandonnerait ses riches domaines à la merci des bandes affamées des white-boys? f^on^ à coup sûr ! elle se hâterait de quitter ses splendides habitations du West-Knd à Londres et du faubourg Saint-Honoré à Paris, pour aller défendre ses propriétés menacées. Elle comprendrait alors la nécessité de guérir les lamentables plaies de l'Irlande. Ll!e appliquerait ses capitaux à développer et à perfeutioniK'r l'agriculture, elle se mettrait à créer des aliments pour ceux qu'elle a réduits aux dernières extrémités de la m:sère. Si elle ne prenait point ce parti, si elle continuait à dépenser oisivement ses revenus à l'étranger, pendant que la famine fait son œuvre en Irlande, réussirait-elle longtemps à préserver, sans appui extérieur, ses terres et ses capitaux? Ne serait-elle pas promptement dépossédée de ses domaiues par les légions de misérables qui couvrent la terre d'Irlande?

LE SOCIALISTE

Si l'Angleterre lui retirait Tappui de ses forces de terre

et de mer, cela changerait singulièrement sa situation; rien n'est plus certain. Mais les Irlandais n'auraient-ils pas intérêt à confisquer purement et simplement les biens de cette aristocratie sans entrailles ?

l'économiste.

Ce serait appliquer dans toute^ sa rigueur la peine du talion. J'ignore jusqu'à quel point il est juste, il est moral de faire peser sur une génération la peine des crimes des générations précédentes ; j'ignore si les descendants des victimes de Drogheda et de Wexford ont le droit de faire expier aux propriétaires actuels de l'Irlande, les crimes des bandits à la solde d'Henri VIII, d'Elisabeth et de Cromwell. Mais, à envisager la question au simple point de vue de l'utilité, les Irlandais auraient tort de confisquer les biens de leur aristocratie. Que feraient-ils de ces biens? Ils seraient obligés de les répartir entre une multitude innombrable de paysans, qui achèveraient d'épuiser le sol , faute de pouvoir y appliquer un capital suffisant. En respectant, au contraire, les propriétés de l'aristocratie, ils permettraient à cette classe riche, puissante, éclairée, de diriger la transformation des cultures et de contribuer ainsi, pour sa bonne part, à l'extinction de la misère irlandaise. Les pauvres de l'Irlande y gagneraient tous les premiers.

Mais aussi longtemps que les contribuables anglais se chargeront de fournir de la sécurité aux propriétaires, et des aliments aux pauvres de l'Irlande, soyez bien persuadés que ceux-là continueront à dépenser oisivement leurs revenus à l'étranger, ceux-ci à pulluler au sein d'une effroyable misère ; soyez bien persuadés que la situation de l'Irlande ira de mal en pis.

LE SOCIALISTE

Que les contribuables anglais cessent de pourvoir aux frais du gouvernement de l'Irlande, cela me semble parfaitement juste; mais ne serait-il pas inhumain d'abandonner à leur destinée les pauvres de l'Irlande? l'économiste.

Il faut laisser les propriétaires irlandais se débattre avec eux. Abandonnée à elle-même , l'aristocratie irlandaise s'imposera les plus durs sacrifices pour soulager ses pauvres. Ce sera son intérêt, car la charité coûte, à tout prendre, moins cher que la répression. Cependant elle mesurera exactement ses secours aux besoins réels de la population. A mesure que le développement de la production augmentera les emplois du travail, elle diminuera la somme de ses aumônes. Le jour ou le travail sera suffisant pour alimenter toute la population, elle cessera ses distributions régulières de secours. Aucune cause artificielle ne contribuera plus alors à faire pulluler la population en Irlande.

le socialiste.

Vous pensez donc que la charité légale provoque un développement factice, anormal de la population. l'économiste.

C'est un fait qui a été clairement établi, à la suite des enquêtes relatives à la Taxe des pauvres en Angleterre. Et ce fait s'explique aisément. Quel office remplissent les institutions dites de bienfaisance? Elles distribuent gratis des moyens de subsistance aux pauvres. Si ces institutions sont établies par des lois, si elles ouvrent une source assurée de revenus, si elles constituent un patrimoine des pauvres, on trouvera toujours des gens pour manger

:ÎKJ^ i.Ks soii'.Ki'.s in: l.A IsrK SAINT-I.AZAI'.K.

ce revenu, pour jouir de ce patrimoine; on en trouvera d'autant plus, que les institutions de charité seront plus nombreuses, plus riches et plus accessibles.

Vous verrez alors se détendre le ressort puissant qui pousse l'homme à travailler pour nourrir lui et les siens. Si la paroisse ou la commune accorde à l'ouvrier un supplément de salaire, il réduira d'autant la longueur de sa journée ou la somme de ses efforts; si Ton ouvre des crèches ou des asiles pour l'enfance, il procréera plus d'enfants ; si l'on fonde des hospices, si l'on établit des pensions de retraite pour les vieillards, il cessera de s'inquiéter du sort de. ses parents et de sa propre vieillesse; si, enfin, on ouvre des hôpitaux pour les malades indigents, il cessera d'économiser pour les jours de maladie. Bientôt vous verrez cet homme que vous aurez déchargé de l'obligation de remplir la plupart de ses devoirs en versles siens et envers lui-même s'adonner, comme une brute, à ses instincts les plus vils. Plus vous ouvrirez d'institutions de bienfaisance, plus vous verrez s'ouvrir aussi de cabarets et de lupanars... Ah ! philanthropes bénins, sociaHstes de l'aumône, vous vous chargez de pourvoir aux besoins des pauvres comme le berger se charge de pourvoir à ceux de son troupeau, vous substituez votre responsabilité à la responsabilité individuelle, et vous croyez que l'ouvrier continuera de se montrer laborieux et prévoyant ! Vous croyez qu'il travaillera encore pour ses enfants lorsque vous aui-ez organisé dans vos crèches l'élève économique de ce bétail humain; vous croyez qu'il ne cessera point de soutenir son vieux père lorsque vous aurez ouvert à ses dépens vos hospices gratuits; vous croyez qu'il persistera à économiser pour les

DIXIKME SOIREK. 289

mauvais jours lorsque vous aurez mis à son service vos bureaux de bieufaisauce et vos hôpitaux. Détrompezvous ! En effaçant la responsabilité, vous aurez détruit la prévoyance. Où la nature avait mis des hommes, votre communisme philanthropique ne laissera bientôt phis que des brutes.

Et ces brutes que vous aurez faites, ces brutes dépo.irvues de tout ressort moral, elles pulluleront au point que vous deviendrez impuissants à les nourrir. Vous pousserez alors des cris de détresse en accusant les mauvais penchants de l'âme humaine et les doctrines qui les surexcitent. Vous jetterez l'anathème sur le sensualisme, vous dénoncerez les excitations de la presse quotidienne, et que sais-je encore? Pauvres gens!

LE CONSERVATEUR

L'abus des institutions de bienfaisance peut, sans doute, occasionner de graves désordres dans l'économie de la société ; mais est-il bien possible de se passer entièrement de ces institutions? Peut-on laisser expirer sans secours la foule des misérables ?

l'écoînomiste.

Qui vous dit de les laisser expirer sans secours? Laissez faire la charité privée et elle les secourra mieux que vos institutions officielles 1 Elle les secouira sans briser le lien des familles, sans séparer la mère de son enfant, sans enlever le vieillard à son flls, sans priver le mari malade des soins de sa fenmie et de ses filles. La charité privée se fait avec le cœur et elle respecte les attaches du cœur.

LE CONSERVATEUR

La cliarité légale ne fait pas obstacle à la charité pri\ ée.

l'Économiste.

Vous vous trompez. La charité légale tarit ou découi*age la charité privée. Le budget de la charité légale s'élève en France à une centaine de raillions. Cette somme est prise sur le revenu de tous les contribuables. Or la charité privée ne puise pas à une autre source. Lorsqu'on augmente le budget de la charité publique, on diminue donc nécessairement celui de la charité privée. Et la diminution d'un côté excède l'augmentation de l'autre. Quand la société se charge de l'entretien des pauvres n'est-on pas naturellement porté à renvoyer les pauvres à la société ? On a payé une contribution pour le bureau de bienfaisance, on adresse les pauvres au bureau de bienfaisance. C'est ainsi que le cœur se ferme à la charité!

Mais on a employé un moyen plus efficace encore pour déraciner des âmes ce sentiment le plus noble et le plus généreux que le Créateur y ait déposé. Si l'on n'a pas osé défendre aux riches de faire l'aumône, on a défendu aux pauvres de la demander. La loi française considère la mendicité comme un délit et elle punit le mendiant comme un voleur. La mendicité est sévèrement interdite dans le plus grand nombre de nos départements. Or, si le pauvre commet un délit en recevant une aumôme, le riche ne se se rend-il pas son compUce en la lui donnant. La charité est devenue criminelle de par la loi. Comment donc voulez-vous que cette noble plante demeure vivace, lorsque vous n'épargnez rien pour la dessécher et la flétrir ?

LE SOCIALISTE

11 se peut, en effet, que la charité imposée ait diminué la charité volontaire. Mais d'après vos propres doc-

DIXIEME SOIREE. 29i

trines est-ce un mal ? Si la charité provoque le développement factice de la population, si, par conséquent, elle engendre plus de maux qu'elle n'en peut guérir, n'est-il pas souhaitable qu'on la réduise à son minimum, \oire même qu'on la supprime tout à fait?

l'écoinomiste.

Je vous ai dit que la charité légale a pour résultat nécessaire de provoquer le développement factice de la population, je ne vous ai pas parlé de la charité privée. Ne confondons pas, je vous prie! Si développée que soit la charité privée, elle est essentiellement précaire, elle n'offre point une issue stable et régulière à une certaine partie de la population ; en outre, elle n'altère aucun des ressorts moraux de l'âme humaine.

Celui qui reçoit les dons d'un bureau de bienfaisance ou qui entre dans un hôpital, où il est froidement accueilli, où parfois aussi il sert de chair à expériences , celui-là n'éprouve et ne saurait éprouver aucune reconnaissance pour le service qui lui est rendu. A qui s'adresserait d'ailleurs sa gratitude ? A l'administration , aux contribuables? Mais l'administration est représentée par de froids comptables et les contribuables payent avec répugnance leur impôt. L'homme que la société secoure ne saurait se croire moralement obligé envers cette froide idéalité. Il incline plutôt à penser qu'elle acquitte envers lui une dette, et il lui reproche de ne pas s'en acquitter mieux.

Celui dont une charité active et délicate soulage la misère conserve, au contraire, presque toujours, la mémoire de ce bienfait. En recevant un secours il contracte une obligation morale. Or, riche ou pauvre, l'homme

2l)-2 LES SOIUÉKS DF. LA RUK SAINT-LAZARE.

n'aime point à contracter plus d'obligations qu'il n'en peut acquitter moralement ou matériellement. On accepte un bienfait avec reconnaissance, mais on ne consent pas à vivre de bienfaits. On se résignerait aux plus durs sacrifices, on se chargerait des fonctions les plus rudes et les plus répugnantes plutôt que de demeurer toujours à la charge de son bienfaiteur. On mourrait de honte si on augmentait encore le fardeau de sa dette par une imprévoyance coupable. Au lieu de briser le ressort moral de l'âme humaine, la charité privée l'affermit et quelquefois le développe. Elle élève l'homme, au lieu de l'avilir.

La charité privée ne saurait donc activer le développement de la population. Elle contribuerait bien plutôt à le ralentir.

Elle ne saurait devenir, non plus, comme la charité légale, une source dangereuse de divisions et de haines. Multipliez en France les institutions dites philanthropiques, continuez à mettre la charité en régie, complétez votre œuvre en interdisant l'aumône à celui qui la donne comme vous la défendez déjà à celui qui la reçoit, et vous verrez quel sera le résultat !

D'un côté, vous aurez un troupeau immense d'hommes qui recevront comme une dette l'aumône rude et avare du fisc. Ces hommes reprocheront amèrement aux classes riches de trop mesurer leur charité, en présence d'une misère que cette charité même aura rendue sans cesse croissante.

D'un autre côté, vous aurez des contribuables accablés sous le faix des impôts et qui se garderont d'aggraver un fardeau déjà trop lourd, vu ajoutant une aumône volontaire à rauinùne imposée.

Dans cette situation, la paix publique sera-t-elle longtemps possible? Une société ainsi* divisée, une société ou aucun lien moral ne rattachera plus les pauvres el les riches, pourra-t-elle subsister sans déchirements? L'Angleterre a failli périr submergée par les misères que la taxe des pauvres avait soulevées. Craignons de nous engager dans la même voie ! Faisons de la charité individuelle, cessons de faire de la philanthropie communautaire !...

LE SOCIALISTE

Oui, j'aperçois clairement la différence des deux charités ; mais la charité privée ne devrait-elle pas être dirigée, organisée?...

l'économiste.

Laissez-la faire ! Elle est assez active et assez ingénieuse pour distribuer ses dons de la manière la plus utile. Son instinct la sert mieux que vos décrets ne pourraient le faire.

J'admets avec vous que la charité libre soit préférable à la charité légale. J'admets même que celle-ci ait pour résultat de faire pulluler la misère. Mais enfin, supposez que la population se soit accrue de manière à dépasser les emplois disponibles de la production et le budget de la charité privée, que faudra-t-il faire alors? Faudra-t-il laisser périr l'excédant de la population?

l'économiste.

Il faudra engager la charité privée à redoubler de zèle, et surtout bien se garder de faire de la charité légale, car celle-ci ayant pour résultats incvilables de diminuer

le budget total de la misère et d'augmenter le nombre des pauvres, aggraverait le mal au lieu de le soulager.'»

Mais je dis que sous un régime où la propriété de tous serait pleinement respectée, sous un régime où les lois économiques qui gouvernent la société cesseraient d'être méconnues et violées, cet excédant ne se produirait point.

LE SOCIALTStE.

Prouvez- le!

l'économiste.

Permettez-moi, auparavant, de vous dire quelques mots des causes qui dépriment la qualité de la population, qui diminuent le nombre des hommes propres au travail pour augmenter celui des invalides, idiots, crétins, aveugles, sourds -muets que la charité doit nourrir.

LE CONSERVATEUR

Ah ! voilà un côté de la question qui ne manque pas d'intérêt.

l'économiste.

Et que Ton a beaucoup trop négligé.

L'homme est un composé de virtualités ou de forces diverses. Ces virtualités ou ces forces, instincts, sentiments, intelligence, affectent des proportions différentes selon les individus. L'homme le plus complet est celui dont les facultés ont le plus d'énergie j l'homme le plus parfait est celui dont les facultés sont, à la fois, le plus énergiques et le mieux équilibrées.

le conservateur.

Je vois à peu près où vous en voulez venir ; mais pen-

sez-vous donc qu'on puisse agir sur la génération des hommes comme on agit sur celle des animaux? l'économiste.

Les Anglais sont parvenus à perfectionner d'une manière presque merveilleuse leurs races ovines et bovines ; \h fabriquent des moulons, — c'est à la lettre, — d'une certaine dimension, d'un certain poids et même d'une certaine couleur. Gomment ont-ils obtenu ces résultats? En croisant certaines races, et, en choisissant parmi ces races les individus qui s'accouplent le plus utilement.

N'est-il pas vraisemblable que les lois qui régissent la génération des espèces animales, gouvernent aussi celle de l'homme? Remarquez que les races ou variétés nombreuses dont se compose l'humanité sont très diversement douées. Chez les races inférieures, les facultés morales et intellectuelles n'existent qu'à l'état embryonaire. Certaines races ont des facultés particulièrement développées, tandis que le reste de leur organisation est arriéré ou déprimé. Les Chinois, par exemple, sont pourvus à un haut degré du sentiment de la couleur ; eu revanche, ils sont presque entièrement privés de l'instinct de la lutte ou combativité. Les Indiens peaux-rouges de l'Amérique du Nord se distinguent, au contraire, par les instincts de la combativité et de la ruse, comme aussi par la perception harmonieuse des sons*. Les facultés distinctives des races se transmettent sans modification importante, lorsque les races ne se mêlent point. Les Chinois ont toujours été coloristes; ils ne se sont jamais distingués par leur bravoure. Les Indiens peaux-rouges

' Cours de IMiiénologic de M. le duileiir Cli. Placr.

29''» LES SOIRÉCS DE LA HUE SAlNi-LAZ.UîE.

u'ont jamais cessé d'être braves, rusés, et de parler des dialectes sonores et harmonieux.

LE CONSERVATEUR

Ceci nous conduirait à établir des haras destinés au perfectionnement de la race humaine.

l'économiste.

Nullement. Ceci nous conduirait à supprimer les obstacles artificiels qui empêchent les différentes variétés de l'espèce humaine de se rapprocher.

LE SOCIALISTE

Mais il faudrait diriger, organiser les rapprochements. l'économiste.

Ces rapprochements-là se dirigent, s'organisent bien tout seuls. Les forces diverses qui ont le cerveau humain pour foyer, obéissent, à ce qu'il-semble, à la même loi de gravitation qui gouverne la matière. Les facultés les plus énergiques attirent les facultés les plus faibles de même eq)èce. C'est, par exemple, une observation commune que les caractères les plus doux et les moins personnels sont invinciblement portés vers les caractères les plus altiers et les plus enclins à la lutte. Les grandes forces attirent les petites, la résultante est une moyenne plus rapprochée de l'équilibre idéal de l'organisation humaine.

Cet équilibre tend à s'établir de lui-même par la manifestation naturelle, spontanée des sympathies ou des aflinités individuelles. Et comme toute l'organisation physique dépend de l'ordonnance des facultés physiques, morales et intellectuelles, le corps se perfectionne aussi bien que l'ame.

Si vous admettez celte théorie, vous devez admcttie

IUXII-ME SOIIU'H. 297

aussi qu'au milieu de l'immense diversité des espèces et des individus, il doit se rencontrer deux êtres qui s'attirent avec un maximum d'intensité, et dont le rapprochement donne, en conséquence, la moyenne la plus utile. Entre ces deux êtres, l'union est nécessaire et éternelle. Cette union s'appelle le mariage.

LE GOJNSERVATEUll.

Ah! vous êtes partisan du mariage.

l'économiste.

Je crois que le mariage est d'institution naturelle. Malheureusement voici ce qui est arrivé : par suite des immenses perturbations morales et matérielles que la société a subies, une multitude d'hommes ont cessé de conclure des unions purement sympathiques. Les préjugés de race ou les intérêts d'argent ont été consultés de préférence aux affinités naturelles, dans la grande affaire du mariage. De là, les unions mal assorties, et, à la suite de ces unions, la dégénérescence des individus et des races. Les unions mal faites, étant sujettes à se dissoudre, les législateurs ont proclamé l'indissolubilité du mariage et édicté des pénalités rigoureuses contre les adultères. Mais la nature n'a point cessé d'agir en dépit de la loi. Les mauvais mariages ne s'en sont pas moins dissous en fait.

Quand une union est mal assortie, quand deux êtres incompatibles se rapprochent, le produit de cet accouplement monstrueux ne saurait être qu'un véritable monstre.

Tout le monde sait que les races supérieures qui ont gouverné l'Europe depuis la chute de l'empire romain se sont, pour la plupart, abâtardies. Pourquoi? Parce que les affinités naturelles déterminaient rarement leurs

unions. Les races royales particulièrement ne s'alliaient guère qu'en vue d'intérêts politiques. Aussi ont-elles dégénéré plus rapidement et plus complètement que les autres. Que serait devenue la race des Bourbons de France après l'imbécile Louis XI II si elle ne s'était retrempée dans le sang généreux des Buckingham? Que sont devenus les Bourbons d'Espagne et de Sicile, les Hapsbourg, les rejetons de la maison de Hanovre? Quelles familles ont fourni autant de crétins, d'idiots, de monomanes et de scrofuleux ?

Examinez, à ce point de vue, l'histoire de la noblesse française. Au moyen âge , les considérations purement matérielles semblent n'avoir exercé qu'une faible influence sur les unions aristocratiques. L'histoire et la littérature du temps en font foi. Aussi la race se maintenait-elle saine" et vigoureuse. Plus tard, les mariages devinrent de simples associations de terres et de 7ioms. Les alliances se négocièrent entre les familles au lieu de s'arranger entre les véritables intéressés. On s'épousa sans se connaître. Qu'en résulta-t-il ? Que les unions légitimes devinrent purement fictives, et que les adultères se multiplièrent au point de devenir la règle. Une immonde promiscuité Unit par envahir la noblesse française et par la gangrener jusqu'à la moelle des os.

Les mêmes abus renaissent de nos jours. Les fortunes exagérées que les monopoles et les privilèges ont suscitées tendent à s'associer, en dépit des convenances naturelles. La loi civile, en établissant le droit a l'héritage , a contribué encore a transformer les mariages en de pures affaires d'intérêt; enfin, l'instabilité qui menace toutes les existences sous le régime économique actuel, a fait

rechercher avec avidité ces accouplements sordides qu'on est convenu d'appeler de bons mariages.

Les êtres imparfaits et vicieux qui sortent des unions mal assorties ou des liaisons clandestines ne pouvant ni gérer leurs biens ni gagner leur vie, retombent à la charge de leur famille ou de la charité publique. A Sparte, on les noyait dans l'Eurotas. Nos moeurs sont plus douces. On laisse végéter ces apparences humaines, fruits de In cupidité ou du libertinage. Mais si ce serait un crime de les détruire, n'est-ce pas un crime plus grand encore de leur donner le jour?

Faites bonne justice des lois et des préjugés qui empêchent le rapprochement utile des races ou qui encouragent les accouplements d'intérêts sordides au détriment des unions sympathiques et vous améliorerez sensiblement la qualité de la population, vous déchargerez par là même la charité d'une notable portion de son fardeau.

Tontes choses se trouvant remises dans leur ordre naturel, un excédant de la population ne serait jamais à redouter.

J'appelle excédant ce qui dépasse et les emplois disponibles de la production et les ressources ordinaires de la charité.

LE SOCIALISTE

Vous pensez-donc qu'on sera toujours obligé de recourir à la charité ?

l'économiste.

Je l'ignore. Gela dépendra absolument des lumières et de la prévoyance des individus. Supposons une société, ou, la propriété étant pleinement respectée, les emplois du

500 Ll-S SOir.Él-S 1)K LA lUE SAIM-LAZAIU:.

travail seraient portés à leur maximum, ou, en même temps, la j^ublic/'fé des transactions du travail permettrait de savoir toujours s'il y a un excédant de bras offerts ou un excédant de bras demandés, il est évident que dans cette société la proportion utile de la population serait aisément maintenue.

Lorsque l'offre des bras excède la demande, vous ai-je dit, le prix du travail tombe avec une rapidité telle, que les travailleurs, comme tous les autres marchands, ont intérêt à retirer du marché une partie de leur denrée. S'ils ne la retirent point, si, en même temps, la charité n'agit pas suffisamment, pour secourir ceux qui sont rejetés de l'atelier dans la rue, le prix courant du travail peut tomber beaucoup au-dessous des frais de production....

LE SOCIALISTE

Qu'entendez-vous par frais de production du travail ? l'économiste.

J'entends les frais nécessaires pour que le travail se produise et se perpétue. Ces frais varient essentiellement selon la nature du travail. Un homme qui emploie seulement ses forces physiques peut, à la rigueur, ne consommer que des choses purement matérielles ; un homme qui met en activité des forces morales et intellectuelles, ne peut les conserver et les perpétuer, s'il ne les entretient comme ses forces physiques. Les frais de production d'un travail sont d'autant plus élevés que ce travail exige le concours plus actif d'un plus grand nomijre de facultés. Les frais de production du travail se proportionnent, pour tout dire, à l'étendue et à l'intensité des efforts.

Que la rémunération d'un genre de travail cesse d'en couvrir les frais de production, et aussitôt les travailleurs

DIXIÈME SOllllii:. 501

se rejetteront vers les branches de la production qui exigent moins d'efforts à salaire égal. Le prix du travail haussera alors dans l'industrie désertée, et l'équilibre ne tardera pas à se rétablir. C'est ainsi que se dresse naturellement l'immense échelle des salaires depuis la rémunération du monarque jusqu'à celle du plus humble manouvrier. Malheureusement les privilèges et les monopoles rompent souvent cette harmonie naturelle, en établissant au profit de certaines professions ou de certaines industries un salaire exagéré. La liberté seule comporte une distribution équitable des salaires.

A mesure que l'ouvrier exerce davantage ses facultés intellectuelles et morales en travaillant, les frais de production du travail s'élèvent. Or, dans toutes les branches de la production, le progrès des machines a pour résultat de rendre le travail moins physique et plus intellectuel. A mesure que le progrès se développe on voit donc s'élever aussi les frais de production du travail. En même temps, l'accroissement de la production, fruit du progrès, permet de mieux couvrir ces frais augmentés. A une époque de barbarie, le travail, purement physique, exige peu de chose et obtient moins encore, à une époque de civilisation, le travail, devenu intellectuel, exige beaucoup et peut obtenir davantage.

Mais c'est à la condition que le nombre des bras ne dépassera pas celui des emplois disponibles, sinon le prix courant du travail baissera irrésistiblement au-dessous des frais de production.

LE SOCIALISTE

A moins que les travailleurs ne retirent l'excédant du marché.

l'Économiste.

Ce qu'ils ne manqueraient pas de faire sous un régime de pleine liberté. Cet excédant serait nourri par les travailleurs occupés, avec l'assistance de la charité volontaire. Dans une situation semblable, la population ne tendrait-elle pas d'elle-même à se resserrer? A mesure que les subventions des travailleurs et les aumônes de la charité s'étendraient sur un plus grand nombre de têtes, la difficulté de plus en plus grande qu'on éprouverait à placer ses enfants ne porterait-elle pas à en élever moins ? Le moral restraint agirait alors, et i'équiHbre naturel de la population se rétablirait sans efforts. Un phénomène opposé se produirait si les bras venaient à manquer aux emplois. Bien assurés de pouvoir nourrir et placer tous leurs enfants, les pères de famille en élèveraient davantage. Les mariages deviendraient plus nombreux et seraient plus féconds jusqu'à ce que l'équilibre de la population et des moyens d'existence se fût de nouveau rétabli.

Voilà comment se résoudrait le problème de la population sous un régime de pleine liberté économique. C'est ainsi, du reste, qu'il se résout toujours, en définitive. Mais, en attendant, combien de souffrances causées tantôt par les resserrements factices et inopinés du travail , tantôt par l'insuffisance de la charité légale ou les excitations qu'elle donne à l'accroissement de la population ! Ces souffrances seraient sinon complètement supprimées sous un régime où le nombre des emplois du travail et les dons de la charité volontaire seraient portés à leur maximum, du moins réduits à la proportion la plus faible possible.

"OMMAIRE : Du (jouvernement et de sa fonction *. — Gouvernements de monopole et gouvernements communistes. — De la liberté de gouvernement. — Du droit divin. — Que le droit divin est identique au droit au travail. — Vices des gouvernements de monopole. — La guerre est la conséquence inévitable de ce système. — De la souveraineté du peuple. — Comment on perd sa souveraineté. — Comment on la recouvre. — Solution libérale. — Solution communiste. — Gouvernements communistes. — Leurs vices. — Centralisation et décentralisation. — De l'administration de la justice. — Son ancienne organisation. — Son organisation actuelle. — Imuffisance du jury. — Comment l'administration de la sécurité et celle de la justice pourraient être rendues libres. — Avantages des gouvernements libres. — Ce qu'il faut entendre par nationalité.

LE CONSERVATEUR

Dans votre système d'absolue propriété et de pleine liberté économique , quelle est donc la fonction du gouvernement?

' Pendant longtemps, les économistes ont refusé de s'occuper non seulement du gouvernement, mais encore de toutes les fonctions purement immatérielles. J.-B. Say a fait entrer, le premier, cette nature de services dans le domaine de l'économie politique, en leur appliquant la dénomination commune de produits immatériels. En cela, il a rendu à la science un service plus considéralile qu'on ne suppose :

« L'industrie d'un médecin, dil-ii, et, si Ion veut mulUpiier les exemples, d'un administrateur de la chose publique, d'un avocat,

501 LI'S SOMŒKS L)t LA llL'K SAINT-LAZAUE.

l'Économiste.

La fonction du gouvernement consiste uniquement à assurer à ciiacun la conservation de sa propriété.

LE SOCIALISTE

Bon, c'est l'État-gendarme de J.-B. Say. A mon tour, j'ai une question à vous faire : II y a aujourd'liui, dans le monde, deux sortes de gouvernements : les uns font remonter leur origine à un prétendu droit divin

LE CONSERVATEUR

Prétendu ! prétendu ! c'est à savoir.

LE SOCIALISTE

Les autres sont issus de la souveraineté du peuple. Lesquels préférez-vous?

l'économiste.

Je ne veux ni des uns ni des autres. Les premiers sont des gouvernements de monopole, les seconds sont des gouvernements communistes. Au nom du principe de la propriété , au nom du droit que je possède de me pourvoir moi-même de sécurité, ou d'en acheter à qui bon me semble, je demande des gouvernements libres.

d'un juge, qui sont du même genre, satisfont à des besoins tellement nécessaires, que, sans leurs travaux, nulle société ne pourrait subsister. Les fruits de ces travaux ne sont-ils pas réels? Ils sont tellement réels qu'on se les procure au prix d'un autre produit matériel, et que, par ces échanges répétés, les producteurs de produits immatériels acquièrent des fortunes. — C'est donc à tort que le comte de Verri prétend que les emplois de princes, de magislrals, de militaires, de prêtres, ne tombent pas immédiatement dans la sphère des objets dont s'occupe l'économie politique. »

J.-H. Say. Trailc d'Économie politique, t. 1, ciiap. Xlil.

ONZIÈME soii;iiE. 305

LE CONSEUVATtlJll.

Quest-ce à dire?

l'économiste.

C'est-à-dire, des gouvernements dont je puisse, au gré de nui volonté individuelle, accepter ou refuser les services.

LE conservateur.

Parlez-vous sérieusement ?

l'économiste.

Vous allez bien voir. Vous êtes partisan du droit divin, n'est- il pas vrai?

LE conservateur.

Depuisque nous vivons en république, j'y incline assez, je l'avoue.

l'économiste.

Et vous vous croyez un adversaire du droit au travail ?

le conservateur.

Si je le crois? mais j'en suis sûr. J'atteste

l'économiste.

N'attestez rien , car vous êtes un partisan avoué du droit au travail.

Mais encore une fois, je

l'économiste.

Vous êtes partisan du droit divin. Or le principe du droit divin est absolument identique au principe du droit au travail.

Qu'est-ce que le droit divin? C'est le Droit que possèdent certaines familles au (juuvcrnonenf des pruples. Qui leur a conféré ce droit? Dieu lui-même. Lisez plutôt

les Considérations sur la France, et la brochure sur le Principe générateur des Constitutions politiques, de M. Joseph de Maistre :

« L'homme ne peut faire de souverain, dit M. de Maistre. Tout au plus il peut servir d'instrument pour déposséder un souverain, et livrer ses États à un autre souverain déjà prince. Du reste , il n'a jamais existé de famille souveraine dont on puisse assigner l'origine plébéienne. Si ce phénomène paraissait, ce serait une époque du monde.

" Il est écrit : C'est tnoi qui fais les souverains.

Ceci n'est point une phrase d'église , une métaphore de prédicateur ; c'est la vérité littérale , simple et palpable. C'est une loi du monde politique. Bien Jait les rois, au pied de la lettre. Il prépare les races royales, il les nourrit au milieu d'un nuage qui cache leur origine. Elles paraissent ensuite couronnées de gloire et d'honneur ; elles se placent'. »

Ce qui signifie que Dieu a investi certaines familles du droit de gouverner les hommes , et que nul ne peut les priver de l'exercice de ce droit.

Or, si vous reconnaissez à certaines familles le droit exclusif d'exercer cette espèce particulière d'industrie qu'on appelle le gouvernement, si, encore, vous croyez avec la plupart des théoriciens du droit divin, que les peuples sont tenus de fournir, soit des sujets à gouverner, soit des dotations , en guise d'indemnités de chômages aux membres de ces familles, — et cela pendant toute la durée des siècles, — êtes-vous bien fondé à repousser le

' Du Principe yénèrnlcitr des Cunsinuiiuiis polilitiuev. — Pl'cfacfc.

Droit au travail? Entre cette prétention abusive d'obliger la société à fournir aux ouvriers le travail qui leur convient, ou une indemnité suffisante, et cette autre prétention abusive d'obliger la société à fournir aux ouvriers des familles royales un travail approprié à leurs facultés et à leur dignité, un travail de gouvernement, ou une Dotation à titre de mininium de subsistances , où est la différence ?

LE SOCIALISTE

En vérité, il n'y en a aucune.

LE CONSERVATEUR

Qu'importe! si la reconnaissance du droit divin est indispensable au maintien de la société. l'économiste.

Les socialistes ne ponn-aient-ils pas vous répondre que la reconnaissance du droit au travail n'est pas moins nécessaire au maintien de la société? Si vous admettez le droit au travail pour quelques-uns, ne devez-vous pas l'admettre pour tous? Le droit au travail est-il autre chose qu'une extension du droit divin ?

Vous dites que la reconnaissance du droit divin est indispensable au maintien de la société. Comment donc se fait-il que tous les peuples aspirent à se débarrasser des monarchies de droit divin ? Comment se fait-il que les vieux gouvernements de monopole soient les uns ruinés, les autres sur le point de l'être ?

LE conservateur.

Les peuples sont saisis de vertige.

Voilà un vertige bien répandu! Mais, croyez-moi , les peuples ont de bonnes raisons pour se débarrasser de

leurs vieux dominateurs. Le monopole du gouvernement ne vaut pas mieux qu'un autre. On ne gouverne pas bien, et surtout on ne gouverne pas à bon marché, lorsqu'on n'a aucune concurrence à redouter, lorsque les gouvernés sont privés du droit de choisir librement leurs gouvernants. Accordez à un épicier la fourniture exclusive d'un quartier, défendez aux habitants de ce quartier d'acheter aucune denrée chez les épiciers voisins , ou bien encore de s'approvisionner eux-mêmes d'épiceries, et vous verrez quelles détestables drogues l'épicier privilégié finira par débiter et à quel prix ! Vous verrez de quelle façon il s'engraissera aux dépens des infortunés consommateurs, quel faste royal il étalera pour la plus grande gloire du quartier... Eh bien! ce qui est vrai pour les services les plus infimes ne l'est pas moins pour les services les plus élevés. Le monopole d'un gouvernement ne saurait valoir mieux que celui d'une boutique d'épiceries. \,di production de la sécurité devient inévitablement coûteuse et mauvaise lorsqu'elle est organisée en monopole.

C'est dans le monopole de la sécurité que réside la principale cause des guerres qui ont , jusqu'à nos jours, désolé l'humanité.

LE CONSERVATEUR

Comment cela ?

l'économiste.

Quelle est la tendance naturelle de tout producteur, privilégié ou non ? C'est d'élever le chiffre de sa clientèle afin d'accroître ses bénéfices. Or, sous un régime de monopole , quels moyens les producteurs de sécurité peuvent-ils employer pour augmenter leur clientèle ?

Les peuples ne comptant passons ce régime, les peuples formant le domaine légitime des oints du Seigneur, nul ne peut invoquer leur volonté pour acquérir le droit de les administrer. Les souverains sont donc obligés de recourir aux procédés suivants pour augmenter le nombre de leurs sujets : ï° acheter à prix d'argent des royaumes ou des provinces; 2» épouser des héritières apportant en dot des souverainetés ou devant en hériter plus tard ; 3° conquérir de vive force les domaines de leurs voisins. Première cause de guerre !

D'un autre côté , les peuples se révoltant quelquefois contre leurs souverains légitimes , comme il est arrivé récemment en Italie et en Hongrie , les oints du Seigneur sont naturellement obligés de faire rentrer dans l'obéissance ce bétail insoumis. Ils forment dans ce but une sainte alliance et ils font grand carnage des sujets révoltés, jusqu'à ce qu'ils aient apaisé leur rébellion. Mais si les rebelles ont des intelligences avec les autres peuples, ceux-ci se mêlent à la lutte , et la conflagration devient générale. Seconde cause de guerre !

Je n'ai pas besoin d'ajouter que les consommateurs de sécurité, enjeux de la guerre, en payent aussi les frais.

Tels sont les avantages des gouvernements de monopole.

LE SOCIALISTE

Vous préférez donc les gouvernements issus delà souveraineté du peuple. Vous mettez les républiques démocratiques au-dessus des monarchies et des aristocraties. A la bonne heure !

l'économiste.

Distinguons, je vouà prie. Je préfère les gouverne-

ments issus de la souveraineté du peuple. Mais les républiques que vous nommez démocratiques ne sont pas le moins du monde l'expression vraie de la souveraineté du peuple. Ces gouvernements sont des monopoles étendus, des communismes. Or, la souveraineté du peuple est incompatible avec le monopole et le communisme.

LE SOCIALISTE

Qu'est-ce donc à vos yeux que la souveraineté du peuple ?

l'économiste.

C'est le droit que possède tout homme de disposer librement de sa personne et de ses biens, de se gouverner lui-même.

Si l'homme-souverain a le droit de disposer, en maître, de sa personne et de ses biens, il a naturellement aussi le droit de les défendre. Il possède le droit de libre défense.

Mais chacun peut-il exercer isolément ce droit ? Chacun peut-il être son gendarme et son soldat ?

Non ! pas plus que le même homme ne peut être son laboureur, son boulanger, son tailleur, son épicier, son médecin, son prêtre.

C'est une loi économique, que l'homme ne puisse exercer fructueusement plusieurs métiers à la fois. Aussi voit-on, dès l'origine des sociétés, toutes les industries se spécialiser, et les différents membres de la société se tourner vers les occupations que leurs aptitudes naturelles leur désignent. Ils subsistent en échangeant les produits de leur métier spécial contre les divers objets nécessaires à la satisfaction de leurs besoins.

L'homme isolé jouit, sans conteste , de toute sa sou-

ONZikME SOIRÉE. 511

veraiueté. Seulement ce souverain, obligé d'exercer luimême toutes les industries qui pourvoient aux nécessités de la vie, se trouve dans un état fort misérable.

Lorsque l'homme vit en société, il peut conserver sa souveraineté ou la perdre.

Gomment perd-il sa souveraineté ?

Il la perd lorsqu'il cesse, d'une manière totale ou partielle, directe ou indirecte, de pouvoir disposer de sa personne et de ses biens.

L'homme ne demeure complètement souverain que sous un régime de pleine liberté. Tout monopole, tout privilège est une atteinte portée à sa souveraineté.

Sous l'ancien régime, nul n'ayant le droit de disposer librement de sa personne et de ses biens , nul n'ayant le droit d'exercer librement toute industrie, la souveraineté se trouvait étroitement limitée.

Sous le régime actuel, la souveraineté n'a point cessé d'être atteinte par une multitude de monopoles et de privilèges, restrictifs de la libre activité des individus. L'homme n'a pas encore pleinement recouvré sa souveraineté.

Comment peut-il la recouvrer ?

Deux écoles sont en présence, qui doiment à ce problème des solutions tout opposées : l'école libérale et l'école communiste.

L'école libérale dit : Détruisez les monopoles et les privilèges, restituez à l'homme son droit naturel d'exercer librement toute industrie et il jouira pleinement de sa souveraineté.

L'école communiste dit, au contraire : Gardez- vous d'attribuer à chacun le droit de produire librement

r>!2 Li:S SOIP.KKS DR LA RUE SAINT-LAZARK.

toutes choses. Ce serait l'oppression et l'anarchie ! Attribuez ce droit à la communauté, à l'exclusion des individus. Que tous se réunissent pour organiser en commun toute industrie. Que l'État soit le seul producteur et le seul distributeur de la richesse.

Qu'y a-t il au fond de cette doctrine ? On l'a dit souvent : il y a l'esclavage. Il y a l'absorption et l'annulation de la volonté individuelle dans la volonté commune. Il y a la destruction de la souveraineté individuelle.

Au premier rang des industries organisées en commun figure celle qui a pour objet de protéger, de défendre contre toute agression la propriété des personnes et des choses.

Comment se sont constituées les communautés dans lesquelles cette industrie s'exerce, la nation et la commune ?

La plupart des nations ont été successivement agglomérées par les alliances des propriétaires d'esclaves ou de serfs et par leurs conquêtes. La France, par exemple, est un produit d'alliances et de conquêtes successives. Par les mariages, par la force ou la ruse, les souverains de l'Ile de France étendirent successivement leur autorité sur les différentes parties des anciennes Gaules. Aux vingt gouvernements de monopole qui occupaient la surface actuelle de la France, succéda un seul gouvernement de monopole. Les rois de Provence, les ducs d'Aquitaine, de Bretagne, de Bourgogne, de Lorraine, les comtes de Flandres, etc., firent place au roi de France.

Le roi de France était chargé du soin de la défense inlérieure et extérieure de l'État. Cependant il

ONZIKMF, SOIIU-K. 515

ne dirigeait pas ;>eul la défense ou police intérieure.

Chaque seigneur châtelain faisait originairement la police de son domaine ; chaque commune, affranchie de vive force ou à prix d'argent de l'onéreuse tutelle de son seigneur, faisait la police de sa circonscription reconnue.

Conmiunes et seigneurs contribuaient, dans une certaine mesure, à la défense générale.

On peut dire que le roi de France avait le monopole de la défense générale, et que les seigneurs châtelains et les bourgeois des communes avaient celui de la défense locale.

Dans certaines communes, la police était sous la direction d'une administration élue par les bourgeois de la cité, dans les principales communes des Flandres par exemple. Ailleurs, la police s'était constituée en corporation comme la boulangerie, la boucherie, la cordonnerie, en un mot comme toutes les autres industries.

En Angleterre, cette dernière forme de la production de la sécurité a subsisté jusqu'à nos jours. Dans la cité de Londres, la police était naguère encore entre les mains d'une corporation privilégiée. Et chose singulière ! cette corporation refusait de s'entendre avec les polices des autres quartiers, si bien que la Cité était devenue un véritable lieu de refuge pour les malfaiteurs. Cette anomalie n'a disparu qu'à l'époque de la réforme de sir Robert Peel ».

Que fit la Révolution française? Elle déposséda le roi de France du monopole de la défense générale, mais elle ne détruisit pas ce monopole ; elle le remit entre les mains

' Voii' le.'* Êuicli'>i s/ir l'Anylclern', tle M. Léon Faiieher.

de la nation, organisée désormais comme une immense commune.

Les petites communes dans lesquelles se divisait le territoire de l'ancien royaume de France continuèrent de subsister. On en augmenta même considérablement le nombre. Le gouvernement de la grande commune eut le monopole de la défense générale, les gouvernements des petites communes exercèrent, sous la surveillance du pouvoir central, le monopole de la défense locale.

Mais on ne se borna pas là. On organisa encore dans la commune générale et dans les communes particulières d'autres industries, notamment l'enseignement, les cultes, les transports, etc., et l'on établit sur les citoyens divers impôts pour subvenir aux frais de ces industries ainsi organisées en commun.

Plus tard, les socialistes, mauvais observateurs s'il en fut jamais, ne remarquant point que les industries organisées dans la commune générale ou dans les communes particulières, fonctionnaient plus chèrement et plus mal que les industries laissées libres, demandèrent l'organisation en commun de toutes les branches de la production. Ils voulurent que la commune générale et les communes particulières ne se bornassent plus à faire la police, à bâtir des écoles, à construire des routes , à salarier des cultes, à ouvrir des bibliothèques, à subventionner des théâtres, à entretenir des haras, à fabriquer des tabacs, des tapis, de la porcelaine, etc., mais qu'elles se missent à produire toutes choses.

Le bon sens public se révolta contre cette mauvaise utopie, mais il n'alla pas plus loin. On comprit bien qu'il serait ruineux de produire toutes choses en commun. Ou

ne comprit pas qu'il était ruineux de produire certaines choses eu commun. On continua donc de faire du communisuie partiel ^ tout en honnissant les socialistes qui réclamaient à grands cris un communisme complet.

Cependant les conservateurs, partisans du communisme partiel et adversaires du communisme complet, se trouvent aujourd'hui divisés sur un point important.

Les uns veulent que le communisme partiel continue à s'exercer principalement dans la commune générale; ils défendent la centralisation.

Les autres réclament, au contraire , une plus large part d'attributions pour les petites communes. Ils veulent que celles-ci puissent exercer diverses industries, fonder des écoles, construire des routes, bâtir des églises, subventionner des théâtres, etc., sans avoir besoin de l'autorisation du gouvernement central. Ils demandent la décentralisation.

L'expérience a montré les vices de la centralisation. L'expérience a prouvé que les industries exercées dans la grande commune, dans l'État, fournissent des produits plus chers et plus mauvais que ceux de l'industrie libre.

Mais est-ce à dire que la décentralisation vaille mieux? Est-ce à dire qu'il soit plus utile d'émanciper les communes, ou, ce qui revient au même, de leur permettre d'établir librement des écoles et des institutions de bienfaisance, de bâtir des théâtres, de subventionner des cultes, ou même encore d'exercer librement d'autres industries ?

Pour subvenir aux dépenses des services dont elles se chargent, que faut-il aux communes? Il leur faut des capitaux. Ces capitaux où peuvent-elles les puiser? D^ins

les poches des particuliers, uon ailleurs. Elles sont obligées, en conséquence, de prélever différents impôts sur les habitants de la commune.

Ces impôts consistent généralement aujourd'hui dans les centimes additionnels ajoutés aux contributions payées à l'État. Toutefois certaines communes ont obtenu aussi l'autorisation d'établir autour de leurs limites une petite douane sous le nom d'octroi. Cette douane, qui atteint la plupart des industries demeurées libres, augmente naturellement beaucoup les ressources de la commune. Aussi les autorisations d'établir un octroi sont-elles fiéquemment demandées au gouvernement central. Celui-ci ne les accorde guère, et en cela il agit sagement ; en revanche il permet assez souvent aux communes de s'imposer extraordinairement, autrement dit, il permet à la majorité des administrateurs de la commune d'établir un impôt extraordinaire que ^o«.s les administrés sont obligés de payer.

Que les communes soient émancipées, que, dans chaque localité, la majorité des habitants ait le droit d'établir autant d'industries qu'il lui plaira, et ^'obliger la minorité à contribuer aux dépenses de ces industries organisées en commun; que la majorité soit autorisée à établir librement toute espèce de taxes locales, et vous verrez bientôt se constituer en France autant de petits États différents et séparés qu'on y compte de communes. Vous verrez successivement s'élever, pour subvenir aux taxes locales , quarante-quatre mille douanes intérieures sous le nom d'octrois ; vous verrez, pour tout dire, se reconstituer le moyen àgc.

Sous ce régime, la liberté du travail et des échanges

nVZlKMK SOIKÉK. 5|7

bora atteint et pai les monopoles que les communes s'attribueront de certaines branches de la production, et par les impôts qu'elles prélèveront sur les autres branches pour alimenter les industries exercées en commun, l.a propriété de tous se trouvera à la merci des majorités.

J)ans les communes où prédomine l'opinion socialiste, que deviendra , je vous le demande, la propriété? ^on seulement la majorité lèvera des impôts pour subvenir aux dépenses delà police, de la voirie, du culte, des établissements de bienfaisance , des écoles, etc., mais elle en lèvera aussi pour établir des ateliers communaux , des magasins communaux , des comptoirs communaux , etc. Ces taxes locales, la minorité non socialiste ne sera-t-elle pas obligée de les paver ?

Sous un tel régime, que devient donc la souveraineté du peuple ?Ae disparaît-elle pas sous la tyrannie du plus grand nombre ?

Plus directement encore que la centralisation , la décentralisation conduit au connnunisme complet , c'est-àdire à la destruction complète de la souveraineté.

Que faut-il donc faire pour restituer aux hommes cette souveraineté que le monopole leur a ravie dans le passé; et que Je communisme , ce monopole étendu , menace de leur ravir dans l'avenir?

Il faut tout simplement rendre libre les différentes industries jadis constituées en monopoles, et aujourd'hui exercées en commun. Il faut abandonner à la libre activité des individus les industries encore exercées ou réglementées dans l'Étal ou dans la commune.

Alors l'homme possédant, comme avant l'établissement des sociétés, le droit d'appliquer librement , sans entrave

ni charge aucune, ses facultés à toute espèce de travaux , jouira de nouveau, pleinement, de sa souveraineté.

LE CONSERVATEUR

Vous avez passé en revue les différentes industries encore monopolisées, privilégiées ou réglementées, et vous nous avez prouvé, avec plus ou moins de succès, que ces industries devraient être laissées libres pour l'avantage commun. Soit! je ne veux pas revenir sur un thème épuisé. Mais est-il possible d'enlever à l'État et aux communes le soin de la défense générale et de la défense locale.

LE SOCIALISTE

Et l'administration de la justice donc ?

LE CONSERVATEUR

Oui, et l'administration de la justice. Est-il possible que ces industries, pour parler votre langage, soient exercées autrement qu'en commun , dans la nation et dans la commune.

l'économiste.

Je glisserais peut-être sur ces deux communismes-là si vous consentiez bien franchement à m'abandonner tous les autres ; si vous réduisiez l'État à n'être plus désormais qu'un gendarme, un soldat et un juge. Cependant, non!... car le communisme de la sécurité est la clef de voûte du vieux édifice de la servitude. Je ne vois d'ailleurs aucune raison pour vous accorder celui-là plutôt que les autres.

De deux choses l'une , en effet :

Ou le communisme vaut mieux que la liberté , et , dans ce cas , il faut organiser toutes les industries en commun, dans l'État ou dans la commune.

ONZIÈME SOIRÉE. oiV)

Ou la liberté est préférable au communisme, et, dans ce cas, il faut rendre libres toutes les industries encore organisées en commun , aussi bien la justice et la police que l'enseignement , les cultes , les transports , la fabrication des tabacs , etc.

LE SOCIALISTE

C'est logique.

LE CONSERVATEUR

Mais est-ce possible?

l'écomomiste.

Voyons! S'agit-il de la justice? Sous l'ancien régime, l'administration de la justice n'était pas organisée et salariée en commun; elle était organisée en monopole, et salariée par ceux qui en faisaient usage.

Pendant plusieurs siècles , il n'y eut pas d'industrie plus indépendante. Elle formait, comme toutes les autres branches de la production matérielle ou immatérielle, une corporation privilégiée. Les membres de cette corporation pouvaient léguer leurs charges ou maîtrises à leurs enfants, ou bien encore les vendre. Jouissant de ces charges à j^f^f'pàtiiifé, les juges se faisaient remarquer par leur indépendance et leur intégrité.

Malheureusement ce régime avait, d'un autre côté, tous les vittes inhérents au monopole. La justice monopolisée se payait fort cher.

le socialiste.

Et Dieu sait combien de plaintes et de réclamations excitaient les épices. Témoin ces petits vers qui furent crayonnés sur la porte du Palais de Justice après un incendie :

520 LES SOinÉES de la UUE SAlNT-LAZAr.E.

Un beau jour dame Justice Se mil le palais tout en feu Pour avoir mangé trop d'épice.

La justice ne doit-elle pas être essentiellement gratuite? Or, la gratuité n'entraîne-t-elle pas rorganisation en commun?

l'économiste.

On se plaignait de ce que la justice mangeait trop d'épices. On ne se plaignait pas de ce qu'elle en mangeait. Si la justice n'avait pas été constituée en monopole; si, en conséquence, les juges n'avaient pu exiger que la rémunération légitime de leur industrie, on ne se serait pas plaint des épiées.

Dans certains pays, où les justiciables avaient le droit de èlioisir leurs juges, les vices du monopole se trouvaient singulièrement atténués. La concurrence qui s'établissait alors entre les différentes cours, améliorait la justice et la rendait moins chère. Adam Smith attribue à cette cause les progrès de l'administration de la justice en Angleterre. Le passage est curieux et j'espère qu'il dissipera vos doutes :

« Les honoraires de cour paraissent avoir été originairement le principal revenu des différentes cours de justice en Angleterre. Chaque cour tâchait d'attirer à elle le plus d'affaires qu'elle pouvait, et ne demandait pas mieux que de prendre connaissance de celles mêmes qui ne tombaient point sous sa juridiction. La cour du banc du roi, instituée pour le jugement des seules causes criminelles, connut des procès civils, le demandeur prétendant que le défendeur, en ne lui faisant pas justice, s'était rendu coupable de quelque faute ou malversation. La

(»n/ii:me soikih:.

cour de l'échiquier, préposée pour la levée des dossiers royaux et pour contraindre à les payer, connut aussi des autres engagements pour dettes, le plaignant alléguant que si on ne le payait pas , il ne pourrait payer le roi. Avec ces fictions, il dépendait souvent des parties de se faire juger par le tribunal qu'elles voulaient, et chaque cour s'efforçait d'attirer le plus de causes qu'elle pouvait au sien, par la diligence et l'impartialité qu'elle mettait dans l'expédition des procès. L'admirable constitution actuelle des cours de justice, en Angleterre, fut peut-être originairement, en grande partie le fruit de cette émulation qui animait ces différents juges, chacun s'efforcant à l'envi d'appliquer à toute sorte d'injustices, le remède le plus prompt et le plus efficace que comportait la loi ' . »

LE SOCIALISTE

Mais, encore une fois, la gratuité n'est-elle pas préférable?

l'économiste.

Vous n'êtes donc pas revenu encore de l'illusion de la gratuité. Ai-je besoin de vous démontrer que la justice gratuite coûte plus cher que l'autre, de tout le montant de l'impôt, prélevé pour entretenir les tribunaux gratuits et salarier les juges gratuits. Ai-je besoin de vous démontrer encore que la gratuité delà justice est nécessairement inique, car tout le monde ne se sert pas ('(jalc' ment de la justice, tout le monde n'a pas également l'esprit processif? Au reste, la justice est loin d'être gratuite sous le régime actuel, vous ne l'ignorez pas.

I De la Richesse (les Nations, iiv. o, diap. 1",

Les procès sont ruineux. Cependant pouvons-nous nous plaindre de l'administration actuelle de la justice? J^'organisation de nos tribunaux n'est-elle pas irréprochable?

LE SOCIALISTE

Oh ! oh ! irréprochable. Un Anglais que j'accompagnai un jour à la cour d'assises, sortit de la séance tout indigné. Il ne concevait pas qu'un peuple civilisé permît à un procureur du roi ou de la république, de faire de la rhétorique pour demander une condamnation à mort. Cette éloquence , pourvoyeuse du bourreau , lui faisait horreur. En Angleterre, on se contente d'exposer l'accusation ; on ne la passionne pas.

l'économtste.

Ajoutez à cela les lenteurs proverbiales de nos cours de justice, les souffrances des malheureux qui attendent leur jugement pendant des mois, et quelquefois pendant des années, tandis que l'instruction pourrait se faire en quelques jours; les frais et les pertes énormes que ces délais entraînent, et vous vous convaincrez que l'administration de la justice n'a guère progressé en France.

LE socialiste.

IN'exagérons rien, toutefois. Nous possédons aujourd'hui, grâce au ciel, l'institution du jury.

l'économiste.

En effet, on ne se contente pas d'obliger les contribuables à payer les frais de la justice, on les oblige aussi à remplir les fonctions de juges. C'est du communisme pur: Ab uno disce omnes. Tour moi, je ne pense pas (juc

ONZIÈMR soiur.K. 3^3

le jury vaille mieux pour juger, que la garde nationale, une autre institution communiste ! pour faire la guerre.

LE SOCIALISTE

Pourquoi donc ?

l'économiste.

Parce qu'on ne fait bien que son métier, sa spécialité, et que le métier, la spécialité d'un juré n'est pas d'être juge-

LE CONSERVATEUR

Aussi se contente-t-il de constater le délit, et d'apprécier les circonstances dans lesquelles le délit a été commis.

l'économiste.

C'est-à-dire d'exercer la fonction la plus difficile, la plus épineuse du juge. C'est cette fonction si délicate , qui exige un jugement si sain , si exercé, un esprit si calme, si froid, si impartial que l'on confie aux hasards du tirage au sort. C'est absolument comme si l'on tirait au sort les noms des citoyens qui seront chargés, chaque année, de fabriquer des bottes ou d'écrire des tragédies pour la communauté.

LE CONSERVATEUR

La comparaison est forcée.

l'économiste.

11 est plus difficile, à mon avis, de rendre un bon jugement que de faire une bonne paire de bottes ou d'aligner convenablement quelques centaines d'alexandrins. Un juge parfaitement éclairé et impartial est plus rare qu'un bottier habile ou un poëte capable d'écrire pour le Théâtre-Français.

Dans les causes criminelles, l'inhabileté du jury se

7>'1A LES SOIRÉES I)K IX RtlE SAlNT-LAZAKE.

trahit tous les jours. Mais on ne prête, hélas ! qu'une médiocre attention aux erreurs commises en cour d'assises. Que dis-je? on regarde presque comme un délit de critiquer un jugement rendu. Dans les causes politiques, le jury n'a-t-il pas coutume de prononcer selon la couleur de son opinion , blanc ou rouge , plutôt que selon la justice? Tel homme qui est condamné par un jury blanc ne serait-il pas absous par un jury rouge , et vice versa ?

LE SOCIALISTE

Hélas 1

l'économiste.

Déjà les minorités sont bien lasses d'être jugées par des jurys appartenant aux majorités. Attendez la fin...

S'agit-il de l'industrie qui pourvoit à la défense intérieure et extérieure ? Croyez-vous qu'elle vaille beaucoup mieux que celle de la justice? Notre police et surtout notre armée ne nous coûtent-elles pas bien cher pour les services réels qu'elles nous rendent?

N'y a-t-il enfin aucun inconvénient à ce que cette industrie de la défense publique soit aux mains d'une majorité ?

Examinons.

Dans un système où la majorité établit l'assiette de l'impôt et dirige l'emploi des deniers publics, l'impôt ne doit-il pas peser plus ou moins sur certaines portions de la société , selon les influences prédominantes ? Sous la monarchie, lorsque la majorité était purement fictive, lorsque la classe supérieure s'arrogeait le droit de gouverner le pays à Texclusioii du reste de la nation , l'impôt ne pesait-il pas principaieinent sur les consommations des

ONZiKME SOIRKK. O'i:.

classes inférieures, sur le sel, sur le vin, sur la viande, etc. ? Sans doute , la bourgeoisie payait sa part de ces impôts, mais le cercle de ses consommations étant infiniment plus large que celui des consommations de la classe inférieure, son revenu s'en trouvait, en définitive, beaucoup plus légèrement atteint. A mesure que la classe inférieure, en s'éclairant, acquerra plus d'influence dans l'État, vous verrez se produire une tendance opposée. Vous verrez l'impôt progressif, qui est tourné aujourd'hui contre la classe inférieure , être retourné contre la classe supérieure. Celle-ci résistera sans doute de toutes ses forces à cette tendance nouvelle ; elle criera , avec raison , à la spoliation , au vol; mais si l'institution communautaire du suffrage universel est maintenue, si une surprise de la force ne remet pas, de nouveau, le gouvernement de la société aux mains des classes riches à l'exclusion des classes pauvres, la volonté de la majorité prévaudra , et l'impôt progressif sera établi. Une partie de la propriété des riches sera alors légalement confisquée pour alléger le fardeau des pauvres, comme une partie de la propriété des pauvres a été trop longtemps confisquée pour alléger le fardeau des riches.

Mais il y a pis encore.

Non seulement la majorité d'un gouvernement communautaire peut établir, comme bon lui semble, l'assiette de l'impôt , mais encore elle peut faire de cet impôt l'usage qu'elle juge convenable, sans tenir compte de la volonté de la minorité.

Dans certains pays , le gouvernement de la majorité emploie une partie des deniers publics à protéger des propriétés essentiellement illégitimes et immorales. Aux

ô^iG LES SOIRÉES DE LA RUE SAINT-LAZARE.

États-Unis, par exemple , le gouvernement garantit aux planteurs du sud la propriété de leurs esclaves. Cependant il y a, aux États-Unis, des abolitionnistes qui considèrent, avec raison, l'esclavage comme un vol. N'importe ! le mécanisme communautaire les oblige à contribuer de leurs deniers au maintien de cette espèce de vol. Si les esclaves tentaient un jour de s'affrancbir d'un joug inique et odieux , les abolitionnistes seraient contraints d'aller défendre , les armes à la main , la propriété des planteurs. C'est la loi des majorités !

Ailleurs, il arrive que la majorité, poussée par des intrigues politiques ou par le fanatisme religieux, déclare la guerre à un peuple étranger. La minorité a beau avoir horreur de cette guerre et la maudire, elle est obligée d'y contribuer de sou sang et de son argent. C'est encore la loi des majorités !

Ainsi qu'arrive-t-il ? C'est que la majorité et la Tninorité sont pei'pétuellement en lutte , et que la guerre descend parfois de l'arène parlementaire dans la rue.

Aujourd'hui c'est la minorité rouge qui s'insurge. Si cette minorité devenait majorité, et si, usant de ses droits de majorité, elle remaniait la constitution à sa guise, si elle déciétait des impôts progressifs, des emprunts forcés et des papiers-monnaie, qui vous assure que la minorité blanche ne s'insurgerait pas demain ?

11 n'y a point de sécurité durable dans ce système. Et savez-vous pourquoi? Parce qu'il menace incessamment la propriété ; parce qu'il met à la merci d'une majorité aveugle ou éclairée, morale ou immorale, les personnes et les biens de tous.

Si le régime communautaire , au lieu d'être appliqué

ONZIFMK SOIRKf- . 527

comme en France à une multitude d'objets, se trouvait étroitement limité comme aux Etats-Unis, les causes de dissentiment entre la majorité et la minorité étant moins nombreuses, les inconvénients de ce régime seraient moindres. Toutefois ils ne disparaîtraient point entièrement. Le droit reconnu au plus grand nombre de tyranniser la volonté du plus petit pourrait encore , en certaines circonstances, engendrer la guerre civile.

LE CONSERVATEUR

Mais, encore une fois, on ne conçoit pas comment l'industrie qui pourvoit à la sécurité des personnes et des propriétés pourrait être pratiquée si elle était rendue libre. Votre logique vous conduit à des rêves dignes de Charenton.

l'économiste.

Voyons I ne nous fâchons pas. Je suppose qu'après avoir bien reconnu que le communisme partiel de l'État et de la commune est décidément mauvais, on laisse libres toutes les branches de la production, à l'exception de la justice et de la défense publique. Jusque-là point d'objection. Mais wwrconumislc radical^ un rêveur vient et dit : Pourquoi donc, après avoir affranchi les différents emplois de la propriété, n'affranchissez-vous pas aussi ceux qui assurent le maintien de la propriété? Comme les autres, ces industries-là ne seront-elles pas exercées d'une manière plus équitable et plus utile si elles sont rendues libres? Vous affirmez que c'est impraticable. Pourquoi. D'un côté, n'y a-t-il pas, au sein de la société, des hommes spécialement propres, les uns à juger les différends qui surviennent entre les propriétaires et à apprécier les délits commis contre la propriété, les autres

à défendre la propriété des personnes et des choses contre les agressions de la violence et de la ruse ? N'y at-il pas des hommes que leurs aptitudes naturelles rendent, spécialement propres à être juges, gendarmes et soldats. D'un autre côté, tous les propriétaires indistinctement n'ont-ils pas besoin de sécurité et de justice? Tous ne sont-ils pas disposés, en conséquence , à s'imposer des sacrifices pour satisfaire à ce besoin urgent, surtout s'ils sont impuissants à y satisfaire eux-mêmes ou s'ils ne le peuvent à moins de dépenser beaucoup de temps et d'argent?

Or s'il y a d'un côté des hommes propres à pourvoir à un besoin de la société, d'un autre côté, des hommes disposés à s'imposer des sacrifices pour obtenir la satisfaction de ce besoin , ne suffit-il pas de lahiicr faire les uns et les autres pour que la denrée demandée, matérielle ou immatérielle, se produise, et que le besoin soit satisfait?

Ce phénomène économique ne se produit-il pas irrésistiblement, fatalement, comme le phénomique physique de la chute des corps ?

Ne suis-je donc pas fondé à dire que si une société renonçait à pourvoira la sécurité publique, cette industrie particulière n'en serait pas moins exercée? Ne suis-je pas fondé à ajouter qu'elle le serait mieux sous le régime de la liberté qu'elle ne pouvait l'être sous le régime de la communauté ?

LE CONSERVATEUR

De quelle manière?

l'économiste.

Cela ne regarde pas les économiste^. T/économic poli-

MNzii£Mi-: soHŒiî. 5:20

tique peut dire : si tel besoin existe, il sera satisfait, et il le sera mieux sous un régime d'entière liberté que sous tout autre. A cette règle, aucune exception! mais comment s'organisera cette industrie, quels seront ses procédés techniques, voila ce que l'économie politique ne saurait dire.

Ainsi, je puis affirmer que si le besoin de se nourrir se manifeste au sein de la société, (;e besoin sera satisfait, et qu'il le sera d'autant mieux que chacun demeurera plus libre de produire des aliments ou d'en acheter à qui bon lui semblera.

Je puis assurer encore que les choses se passeront absolument de la même manière si, au lieu de l'alimentation, il s'agit de la sécurité.

Je prétends donc que si une communauté déclarait renoncer, au bout d'un certain délai, un an par exemple, à salarier des juges, des soldats et des gendarmes, au bout de l'année cette communauté n'en posséderait pas moins des tribunaux et des gouvernements prêts à fonctionner ; et j'ajoute que si, sous ce nouveau régime, chacun conservait le droit d'exercer librement ces deux industries et d'en acheter librement les services, la sécurité serait produite le plus économiquement et le mieux possible.

LE CONSERVATEUK.

Je vous répondrai toujours que cela ne se peut concevoir.

l'économiste.

A l'époque où le régime réglementaire retenait l'industrie prisonnière dans l'enceinte des con>munes, et où chaque corporation était exclusivement maîtresse du

550 LES SOIUÉES DE LA RIE SAIM-LAZAUE.

marché communal, on disait que la société était menacée chaque fois qu'un novateur audacieux s'efforçait de porter atteinte à ce monopole. Si quelqu'un était venu dire alors qu'à la place des malingres et chétives industries des corporations, la liberté mettrait un jour d'immenses manufactures fournissant des produits moins chers et plus parfaits , on eût traité ce rêveur de la belle manière. Les conservateurs du temps auraient juré leurs grands dieux que cela ne se pouvait concevoir.

LE SOCIALISTE

Mais voyons! Comment peut -on imaginer que chaque individu ait le droit de se faire gouvernement ou de choisir son gouvernement, ou même de n'en pas choisir... Comment les choses se passeraient-elles en France, si, après avoir rendu libres toutes les autres industiies, les citoyens français annonçaient de commun accord, qu'ils cesseront, au bout d'une année, de soutenir le gouvernement de la communauté?

Je ne puis faire que des conjectures à cet égard. Voici cependant à peu près de quelle manière les choses se passeraient. Gomme le besoin de sécurité est encore très grand dans notre société, il y aurait profit à fonder des entreprises de gouvernement. On serait assuré de couvrir ses frais. Comment se fonderaient ces entreprises? Des individualités isolées n'y suffiraient pas plus qu'elles ne suffisent pour construire des chemins de fer, des docks, etc. De vastes compagnies se constitueraient donc \iOwv produire de la srcvrité; elles se procureraient le matériel et les travailleurs dont elles auraient besoin. Aussitôt qu'elles se trouveraient piètes à fonctionner,

O.NZlt.Mt; SOlllÉE. 551

ces compagnies cV assurances sur la yj/o^j/vV/^» appelleraient la clientèle. Chacun s'abonnerait à la compagnie qui lui inspirerait le plus de confiance et dont les conditions lui sembleraient le plus favorables.

LE CONSERVATEUR

Nous ferions queue pour aller nous abonner. Assurément, nous ferions queue !

l'économiste.

Cette industrie étant libre on verrait se constituer autant de compagnies qu'il pourrait s'en former utilement. S'il y en avait trop peu, si, par conséquent, le prix de la sécurité était surélevé, on trouverait profit à en former de nouvelles ; s'il y en avait trop, les compagnies surabondantes ne tarderaient pas à se dissoudre. Le prix de la sécurité serait, de la sorte, toujours ramené au niveau des frais de production.

LE COASERVATEUR.

Comment ces compagnies libres s'entendraient-elles pour pourvoir à la sécurité générale?

Elles s'entendraient comme s'entendent aujourd'hui les gouvernements monopoleurs et communistes, parce qu'elles auraient intérêt à s'entendre. Plus, en effet, elles se donneraient de facilités mutuelles pour saisir les voleurs et les assassins , et plus elles diminueraient leurs frais.

Par la nature même de leur industrie, les compagnies d'assurances sur la propriété ne pourraient dépasser certaines circonscriptions : elles perdraient à entretenir une police dans les endroits où elles n'auraient qu'une faible clientèle. Dans leurs circonscriptions elles ne pourraient

néanmoins opprimer ni exploiter leurs clients, sous peine de voir surgir instantanément des concurrences.

LE SOCIALISTE

Et si la compagnie existante voulait empêcher les concurrences de s'établir ?

l'économiste.

En un mot, si elle portait atteinte à la projv'iété de ses concurrents et à la souveraineté de tous... Oh! alors, tous ceux dont les monopoleurs menaceraient la propriété et l'indépendance se lèveraient pour les châtier.

LE SOCIALISTE

Et si toutes les compagnies s'entendaient pour se constituer en monopoles. Si elles formaient une saintealliance pour s'imposer aux nations, et si fortifiées par cette coalition, elles exploitaient sans merci les malheureux consommateurs de sécurité, si elles attiraient à elles par de lourds impôts la meilleure part des fruits du travail des peuples?

l'éconoxmiste.

Si, pour tout dire, elles recommençaient à faire ce que les vieilles aristocraties ont fait jusqu'à nos jours... Eh ! bien, alors, les peuples suivraient le conseil de Héranger :

Peuples, formez une Sainte-Alliance El donnez-vous la main.

Ils s'uniraient, à leur tour, et comme ils possèdent des moyens de communication que n'avaient pas leurs ancêtres, comme ils sont cent fois plus nombreux que leurs vieux dominateurs, la sainte-alliance des aristocraties serait bientôt anéantie. Nul ne serait plus tenté alors, je vous jure, de constituer un monopole.

ONZlt.Mt bOllŒE. 333

LE CONSERVATEUR

Comment ferait-on sous ce régime pour repousser une invasion étrangère ?

LE SOCIALISTE

Quel serait l'intérêt des compagnies? Ce serait de repousser les envahisseurs, car elles seraient les premières victimes de l'invasion. Elles s'entendraient donc pour les repousser et elles demanderaient à leurs assurés un supplément de prime pour les préserver de ce danger nouveau. Si les assurés préféraient courir les risques de l'invasion , ils refuseraient ce supplément de prime ; sinon , ils le payeraient , et ils mettraient ainsi les compagnies en mesure de parer au danger de l'invasion.

Mais de même que la guerre est inévitable sous un régime de monopole, la paix est inévitable sous un régime de libre gouvernement.

Sous ce régime, les gouvernements ne peuvent rien gagner par la guerre; ils peuvent, au contraire, tout perdre. Quel intérêt aui'aient-ils à entreprendre une guerre? serait-ce pour augmenter leur clientèle ? Mais, les consommateurs de sécurité étant libres de se faire gouverner à leur guise, échapperaient aux conquérants. Si ceux-ci voulaient leur imposer leur domination, après avoir détruit le gouvernement existant, les opprimés réclameraient aussitôt le secours de tous les peuples....

Les guerres de compagnie à compagnie ne se feraient d'ailleurs qu'autant que les actionnaires voudraient en avancer les frais. Or, la guerre ne pouvant plus rapporter à personne une augmentation de clientèle, puisque les consommateurs ne se laisseraient plus conquérir, les

frais de guerre ne seraient évidemment plus couverts. Qui donc voudrait encore les avancer ?

Je conclus de là que la guerre serait matériellement impossible sous ce régime, car aucune guerre ne se peut faire sans une avance de fonds.

LE CONSERVATEUR

Quelles conditions une compagnie d'assurances sur la propriété ferait-elle à ses clients?

l'économiste.

Ces conditions seraient de plusieurs sortes.

Pour être mises en état de garantie aux assurés, pleine sécurité pour leurs personnes et leurs propriétés, il faudrait :

1"J Que les compagnies d'assurances établissent certaines peines contre les offenseurs des personnes et des propriétés, et que les assurés consentissent à se soumettre à ces peines , dans le cas où ils commettraient euxmêmes des sévices contre les personnes et les propriétés.

2° Qu'elles imposassent aux assurés certaines gênes ayant pour objet de faciliter la découverte des auteurs de délits.

T Qu'elles perçussent régulièrement pour couvrir leurs frais une certaine prime, variable selon la situation des assurés , leurs occupations particulières , l'étendue, la nature et la vaLur des propriétés à protéger.

Si les conditions stipulées convenaient aux consommateurs de sécurité , le marché se conclurait, sinon les consommateurs s'adresseraient à d'autres compagnies ou pourvoiraient eux-mêmes à leur sécurité.

i^oursuivez cette hypothèse dans tous ses détails, et vous vous convaincrez, je pense, de la possibilité de

ONZIEME bOIUEE. 355

transformer les gouvernements monopoleurs ou communistes en gouvernements libres.

LE CONSERVATEUR

J'y vois bien des difficultés encore. Et la dette, qui la payerait ?

l'économiste.

Pensez-vous qu'en vendant toutes les propriétés aujourd'hui communes, routes, canaux, rivières, forêts, bâtiments servant à toutes les administrations communes, matériel de tous les services communs, on ne réussirait pas aisément à rembourser le capital de la dette ? Ce capital ne dépasse pas six milliards. La valeur des propriétés communes en France s'élève, à coup sur, bien au delà.

LE S0CL4LISTE

Ce système ne serait-il pas la destruction de toute nationalité? Si plusieurs compagnies d'assurances sur la propriété s'établissaient dans un pays, l'Unité nationale ne serait-elle pas détruite?

l'économiste.

D'abord, il faudrait que l'Unité nationale existât pour qu'on pût la détruire. Or, je ne puis voir une unité nationale dans ces informes agglomérations de peuples que la violence a formées , que la violence seule maintient le plus souvent.

Ensuite, on a tort de confondre ces deux choses, qui sont naturellement fort distinctes : la nation et le gouvernement. Une nation est une lorsque les individus qui la composent ont les mêmes mœurs, la même langue, la même civilisation; lorsqu'ils forment une variété distincte , originale de l'espèce humaine. Que cette nation

336 LES SUIUÉES DE LA IILE SAlNT-LAZAtŒ.

ait deux gouvernements ou qu'elle n'en ait qu'un , cela importe fort peu. A moins toutefois que chaque gouvernement n'entoure d'une barrière factice les régions soumises à sa domination, et n'entretienne d'incessantes hostilités avec ses voisins. Dans cette dernière éventualité, l'instinct de la nationalité réagira contre ce morcellement barbare et cet antagonisme factice imposés à un même peuple , et les fractions désunies de ce peuple tendront incessamment à se rapprocher.

Or, les gouvernements ont jusqu'à nos jours divisé les peuples afin de les retenir plus aisément dans l'obéissance; diviser iiour régner, telle a été, de tous temps, la maxime fondamentale de leur politique. Les hommes de même race, à qui la communauté de langage offrait un moyen de communication facile , ont énergiquement réagi contre la pratique de cette maxime ; de tous temps ils se sont efforcés de détruire les barrières factices qui les séparaient. Lorsqu'ils y sont enfin parvenus , ils ont voulu n'avoir qu'un seul gouvernement afin de n'être plus désunis de nouveau. Mais, remarquez bien qu'ils n'ont jamais demandé à ce gouvernement de les séparer des autres peuples... L'instinct des nationalités n'est donc pas égoïste , comme on l'a si souvent affirmé ; il est, au contraire, essentiellement sympathique. Que la diversité des gouvernements cesse d'entraîner la séparation, le morcellement des peuples , et vous verrez la même nationalité en accepter volontiers plusieurs. Un seul gouvernemeut n'est pas plus nécessaire pour constituer Tunité d'un peuple, qu'une seule banque, un seul établissement d'éducation, un seul culte, un seul magasin d'épiceries , etc.

MNZltME SOintE. 537

LE SOCIALISTE

Voilà , en vérité , une solution bien singulière du problème du gouvernement !

L'ÉCONOailSTE.

C'est la seule solution conforme à la nature des choses.

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