‹ Les soirées de la Rue Saint-LazareChapitre 12 sur 23 · DOUZIÈME ET DERNIÈRE SOIRÉE · texte numérisé non relu

DOUZIÈME ET DERNIÈRE SOIRÉE

SOMMAIRE ; La rente. — Sa nature et son origine. — Résumé et conclusion.

L ECONOMISIE.

Nos entretiens vont finir. Voulez-vous que je vous présente un résumé de nos travaux , comme on dit à l'Assemblée.

LE SOCIALISTE

J'ai un éclaircissement à vous demander auparavant.

Vous nous avez dit que les frais de production de toutes choses se composent du salaire du travail, et de l'intérêt du capital ; vous avez ajouté que le prix courant des choses tend naturellement et d'une manière irrésistible à s'équilibrer avec leurs frais de production. Mais vous ne nous avez pas dit un mot de la rente. l'économiste.

La rente ne fait point partie des frais de production des choses.

le socialiste.

Que dites-vous là ? nierez-vous que des milliers d'individus vivent non d'un intérêt ou d'un salaire, mais d'une re7ite ?

l'économiste.

Je ne le nierai pas.

imil'zikml; ei uei'.mi:iœ SiUHÉE. 539

LE SOCIALISTE

Eh ! bien , où donc gît cette rente sinon dans le prix des clioses ? Si le cultivateur ne payait point de rente à son propriétaire, ne pourrait-il pas vendre son blé moins cher? n'est-il pas obligé de compter la rente dans les frais de production du blé?

l'économiste.

Il ne vend pas son blé plus cher parce qu'il paye une rente; il paye une rente parce qu'il vend son blé plus cher. La rente n'agit pas comme cause dans la formation des prix ; elle n'est qu'un résultat. le socialiste.

Cause ou résultat, en existe-t-elle moins, et en estelle moins inique? Quoi? voilà un homme qui possède, en vertu d'un héritage, une immense étendue de terre où ni lui ni les siens n'ont déposé aucun travail. Celte terre lui appartient parce qu'elle est tombée jadis entre les mains d'un de ses ancêtres, chef d'une des hordes barbares qui ont envahi et dévasté le pays. Depuis cette époque, le seigneur de la terre a obligé le paysan à lui remettre le tiers ou la moitié du fruit de son rude labeur, à titre de renie. Des milliers d'hommes ont vécu et vivent encore en prélevant ce tribut sur le travail de leurs semblables. Est-ce juste?

Les gouvernements ne devraient-ils pas mettre fin à un si monstrueux abus, soit en s'emparant de la terre pour la restituer aux travailleurs, soit en imposant aux propriétaires des obligations qui absorbent la valeur de la rente? Tous les revenus ont leur origine dans le travail, celui-là seul excepté. JN'est-il pas temps que l'exception cesse? J.-B. Say, lui-même, ne convenait-il pas que le

revenu provenant de la rente était le moins respectable de tous? Abandonnez-moi la rente et je vous accorde la propriété.

l'économiste.

Accordez-moi la propriété et je vous garantis que la rente s'en ira d'elle-même.

LE SOCIALISTE

La rente s'en aller d'elle-même ? ce serait curieuv ! l'économiste.

La rente n'est pas, comme vous avez l'air de le croire, un fruit de la propriété. La rente est, au contraire, le produit des atteintes diverses portées à la propriété, depuis l'origine des sociétés.

En recherchant les origines de la rente, Ricardo a reconnu qu'elle ne fait point partie des frais de production. Ce qui signifie que si les produits ne se vendaient jamais au dessuâ de leurs frais de production, au dessus de la quantité de travail qu'ils ont coûté, il n'y aurait pas de rente.

Si la rente ne fait point partie des frais de production, qu' est-elle donc?

C'est la dijféretice qui existe entre te prix courant des choses (le prix auquel elles se vendent) et teurs frais de production.

le socialiste.

Qu'importe, encore une fois, que la rente ne soit pas comprise dans les frais de production, si elle est comprise dans le prix courant, si , par conséquent, elle est payée,

Cela importe énormément. Les frais de production se

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composant de la quantité de travail nécessaire à la formation d'un produit, ne peuvent pas ne pas être. Tout ce qui les dépasse peut, au contraire, ne pas être.

LE SOCIALISTE

.le commence à comprendre.

LE CONSERVATEUK.

Et moi je crains d'avoir trop compris.

l'économiste.

Ne craignez rien. Si la rente n'est pas comprise dans les frais de production, il en résulte :

1" Qu'elle ne représente aucun travail accompli ni aucune compensation de pertes subies ou à subir.

20 Qu'elle est le résultat de circonstances artificielles, lesquelles doivent disparaître avec les causes qui les ont suscitées.

Quelles sont ces causes? Quelles causes élèvent et maintiennent le prix courant des choses au-dessus de leurs frais de production, ou le font tomber en dessous, en opposition avec la loi naturelle qui agit incessamment pour rapprocher le prix courant des frais de production?

Voilà comment la question se pose.

LE SOCIALISTE

Si la loi économique qui rapproche le prix courant des frais de production est identique à la loi physique qui préside à la chute des corps et maintient l'équihbre des surfaces liquides, je ne conçois pas que son action puisse être troublée par des causes artificielles.

Vous ne songez pas aux barrages et aux accidents de terrain qui troublent le cours naturel de l'eau.

542 LKS SOIUÉES DE LA RUE SAINT-LAZAIIE.

LE SOCIAL[STE

Oui, mais le niveau se rétablit toujours. l'économiste.

Vous vous trompez. Il s'établit des niveaux factices. Le niveau naturel ne reparaît qu'après la rupture du barrage. Or, chacun ayant voulu faire affluer les eaux de son côté sans se préoccuper de son voisin, le champ de production a été traversé par une multitude de barrages. Quelques-uns ont eu plus d'eau qu'il ne leur en fallait, mais d'autres ont été mis à sec.

Ces barrages économiques se nomment des monopoles et des privilèges.

Voici maintenant de quelle façon agissent les monopoles et les privilèges pour produire la rente.

Si une industrie est soumise à la loi de la libre concurrence, elle ne pourra longtemps vendre ses produits audessus ni au-dessous de ses frais de production; elle ne donnera donc lieu à aucune rente. Ceux qui l'entreprendront ne recevront que la rémunération légitime de leur travail et les compensations nécessaires pour l'emploi de leur capital.

Si , au contraire , certains industriels sont investis du privilège exclusif de vendre leur marchandise dans une circonscription déterminée, ces industriels pourront s'entendre pour offrir toujours de cette denrée une quantité inférieure à la quantité demandée. Ils réussiront par ce moyen à en élever le prix courant au-dessus des frais de production. La différence constituera leur renie.

D'un autre côté , lorsqu'une denrée a été produite en quantité trop considérable, eu égard au nombre de con-

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sommateurs qui peuvent en rembourser les frais de production, le prix courant tombe au-dessous de ces frais, et la différence constitue encore une rente. Seulement cette rente, au lieu d'être payée par le consommateur, est payée par le producteur. On conçoit quelle ne saurait être qu'accidentelle.

La production des objets de première nécessité seule peut donner lieu à une rente considérable.

Si Ion réduit d'une manière factice l'offre des objets de luxe, le prix haussant, la demande diminuera. Le prix baissera alors rapidement, et la rente avec lui.

Mais il n'en est pas de même pour les objets de première nécessité.

Supposons qu'il s'agisse du blé. Si l'oflVeest inférieure à la demande, le prix courant du blé pourra s'élever d'une manière presque illimitée. Examinons comment les cboses se passent à cet égard , et comment naît la rente de la terre.

Une peuplade vit au milieu d'une vaste étendue de terres. Peu nombreuse , elle se contente de mettre en culture les meilleurs terrains, ceux qui donnent un produit considérable, en échange d'une faible quantité de travail. La population de cette peuplade vient à s'augmenter. Si elle ne peut s'étendre davantage, soit à cause du manque de sécurité à l'extérieur , soit à cause des obstacles intérieurement apportés à son expansion naturelle, qu'arrivera-t-il?

S'il ne lui est pas permis de tirer du dehors, c'est-àdire des contrées où les bonnes terres suffisent et au delà pour nourrir la population , la portion de subsistances qui lui manque, le déficit intérieur l'obligera a payer le

prix du blé au-dessus de ses frais de production. La rente de la terre naîtra alors.

Mais aussitôt , Télévation du prix du blé engagera à cultiver en céréales les terres de seconde qualité, ou pour mieux dire, les terres moins propres à cette culture spéciale. La production du blé revenant plus cber sur ces terres, que sur celles de première qualité, leurs propriétaires obtiendront une rente moindre. 11 pourra arriver même que l'apport au marché d'une nouvelle quantité de blé, en fasse tomber le prix courant au niveau des frais de production des terres récemment mises en culture, ou bien encore au-dessous. Dans le premier cas, les propriétaires de ces terres couvriront juste le montant de leurs frais de production, et ne recevront aucune rente; dans le second cas, les frais de production ne seront pas même couverts, et la rente tombera en — ; ce qui déterminera l'abandon des terres cultivées au delà du nécessaire.

Si, au contraire, les'terres récemment mises en culture ne suffisent pas encore pour combler le déficit de la demande, le prix courant du blé continuant à donner une rente, de nouvelles terres, inférieures aux précédentes, seront consacrées à la culture du blé. Ce mouvement se continuera jusqu'à ce que le prix courant cesse de dépasser les frais de production des céréales sur les terres le plus récemment mises en culture.

C'est ainsi qu'on voit dans certains pays où la population s'est démesurément accrue sans pouvoir s'étendre, ou, en même temps, les denrées alimentaires du dehors ne peuvent pénétrer, des terres à peu près stériles porter de chétives moissons de blé et les bonnes terres donner lieu a une rente énorme.

DOUZIÈME RT DERNIÈRE SOIRÉE. 7)Ai\

LE SOCIALISTE

(Croyez-vous que si aucun obstacle factice n'avait été opposé à l'expansion naturelle des populations, si, aucune institution ou aucun préjugé n'avait surexcité le développement de la population, si, enfin, la circulation des aliments avait toujours été libre, la rente de la terre n'eût jamais été créée?

l'économiste.

J'en suis convaincu. Dans ce cas, voici ce qui serait arrivé. Les différents peuples de la terre auraient appliqué à chaque qualité de terre la culture qu'elle était le plus propre à recevoir, et ils auraient subsisté en échangeant le superflu de leurs productions naturelles contre les denrées produites dans les mêmes conditions, par les autres peuples. Aussi longtemps que la demande de ces denrées diverses, cultivées sur leurs terrains spéciaux, n'aurait pas dépassé l'offre, il n'y aurait pas eu de rente. Or, avec ce mode naturel d'exploitation, la terre donnant un maximum de production, la population aurait pu aisément se proportionner toujours aux moyens de subsistance disponibles.

LE SOCIALISTE

Cela serait vrai si les différentes sortes de matériaux dont la terre est le réceptacle et que le travail transforme en produits consommables se trouvaient proportionnés, dans leurs quantités, aux divers besoins de l'homme ; si les terres à blé étaient proportionnées en étendue, à la consommation générale du blé; les terres à oliviers et à colzas à la consoinmation générale de l'huile ; les gîtes métallifères et houillers à la consommation générale des métaux et de la houille: mais cette harmonie entre nos

divers besoins et la quantité des matériaux propres à les satisfaire existe-t-elle naturellement? Certaines choses ne se rencontrent-elles pas en quantité trop faible, eu égard au besoin qu'on en a, et n'est-on pas obligé, en conséquence, de les payer toujours au-dessus de leurs frais de production? Les terres qui recèlent ces choses à Tétat de matière première ou les personnes qui sont pou vues des facultés à l'aide desquelles elles se produisent, ne jouissent-elles pas d'un véritable monopole naturel, en ce sens qu'elles doivent inévitablement donner ou obtenir une rente?

Il n'y a pas de monopoles naturels. La Providence a exactement proportionné à nos besoins divers, les richesses diverses qu'elle a mises à notre disposition. Mais si nous avons employé notre libre-arbitre et nos forces à détruire ou à gaspiller une partie de ces richesses au lieu de les utiliser toutes, si nous avons passé des siècles à nous disputer des lambeaux de territoire au lieu de nous épandre hbrement sur les immenses espaces, ouverts devant nous; si en nous cantonnant dans des limites étroites, nous avons surexcité directement ou indirectement la multiplication de notre espèce, si nous avons refusé les denrées provenant des lieux où elles étaient produites avec le plus d'avantage, pour les produire nous-mêmes à contre-sens de la nature, si, nous avons ainsi ftmssé, dans notre ignorance, Tordre essentiel que le créateur avait établi dans sa sagesse, est-ce la faute de la Providence?

Si, pour ne parler que de la France, nos institutions de charité légale ont encouragé le développement anormal

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de la population; si, en même temps, nos lois de douanes ont entravé l'entrée des céréales étrangères, de telle sorte qu'il soit devenu avantageux de couper de magnifiques bois d'oliviers pour les remplacer par de maigres champs de blé, est-ce la faute de la Providence?

Si notre législation sur les mines en arrêtant le développement de notre production minérale, tandis que nos lois de douanes empêchaient l'introduction des produits minéraux de l'étranger, a créé un vide factice dans notre approvisionnement de fer, de plomb, de cuivre, d'étain, etc., est-ce la faute delà Providence?

Si un monopole détestable, en détournant l'éducation de ses voies naturelles, a rendu un grand nombre d'hommes inhabiles a remplir divers emplois utiles, tout en les portant avec excès dans d'autres, est-ce la faute de la Providence ?

Si enfin, à la suite de la perversion occasionnée par les monopoles et les privilèges, dans l'ordre essentiel de la société, certains individus devenant les maîtres de satisfaire leurs désirs les plus effrénés, tandis que la masse pouvait à peine subvenir à ses premiers besoins, l'ordre naturel de la consommation a été troublé, si quelques denrées ont été relativement trop demandées et si d'autres l'ont été trop peu, est-ce la faute de la Providence?

LE SOCIALISTE

Non! vous avez raison, c'est la faute de l'homme !

L^ÉCOINOMISïE.

Mais que ces causes de perturbation disparaissent, et vous verrez bientôt se rétablir l'ordre naturel des sociétés comme on voit se rétablir le cours naturel de l'eau après la destruction d'un barrage j vous verrez la production

se concentrer dans les lieux où elle peut s'opérer avec le plus d'avantage et la consommation reprendre ses proportions normales ; vous verrez, en conséquence, les oscillations du prix courant et du prix naturel s'atténuer de plus en plus, devenir presque insensibles et finir par disparaître en emportant la rente avec elles. Vous verrez alors la production s'opérer avec un maximum d'abondance et la distribution se faire conformément aux lois de la justice.

Ceci vous apparaîtra plus visiblement encore lorsque j'aurai résumé la doctrine que je vous ai exposée dans ces causeries.

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