LE CONSERVATEUR ET LE SOCIALISTE
Ayez donc l'obligeance de nous faire ce résumé.
l'économiste.
Volontiers.
Nous avons pris l'homme pour point de départ. Sous l'empire de ses besoins physiques , moraux et intellectuels, l'homme est excité à produire. Il utilise dans ce but ses facultés physiques, morales et intellectuelles. L'effort qu'il impose à ses facultés pour produire se nomme travail. Chaque effort exige une réparation correspondante, sinon les forces se perdent, les facultés s'altèrent, l'être humain dépérit au lieu de se maintenir ou de progresser.
Chaque effort impliquant une souffrance, chaque réparation ou consommation une jouissance; l'homme s'attache naturellement, sous l'impulsion de son intérêt, à
DOUZIÈME ET DERNIÈRE SOIRÉE. r>49
dépenser moins d'efforts et à recevoir plus de choses propres a sa consommation.
Ce résultat est atteint au moyen de la division du travail.
Division du travail implique échanges, relations, société.
Ici se présente un grave problème.
Dans l'état d'isolement (à supposer que cet état ait jamais existé) les efforts de l'homme ont un minimum de puissance, mais l'individu qui les accomplit s'en attribue tout le résultat. 11 consomme tout ce qu'il produit.
Dans l'état de société , les efforts de l'iiomme acquièrent un maximum de puissance, grâce à la division du travail, mais le résultatde ses efforts peut-il être toujours conservé intact à chaque producteur ? L'état de société comportc-t-il, à ce point de vue, la mcmc justice que l'état disolement? Comment, par exemple, un homme qui passe sa vie à fabriquer la dixième partie d'une épingle peut-il obtenir une rémunération aussi justement proportionnée à ses efforts que le sauvage isolé qui, après avoir abattu un daim, consomme seul ce produit de son travail ?
Comment? Au moyen de la propriété.
Qu'est-ce que la propriété ? C'est le droit naturel de disposer librement de ses facultés et du produit de son travail.
Gomment s'opèrent la production et la distribution de la ricliesse sous le régime de la propriété ?
L'homme produit toutes les choses dont il a besoin, au moyen de son travail, agissant sur les matières pre-
mières fournies par la nature. Son travail est de deux sortes :
Lorsque Tbomme accomplit un effort en vue de la production, cet effort se nomme simplement travail. Lorsque l'effort est accompli, lorsqu'un produit en a été le résultat, ce produit prend le nom de capital. Tout capital se compose de travail accumulé.
Or toute production exige le concours de ces deux agents ; travail actuel et travail accumulé.
C'est entre ces deux agents de la production que se partage le produit.
Comment se partage-t-il? En raison des frais de production de chacun, c'est-à-dire en raison des sacrifices que s'imposent, ou des efforts auxquels se livrent le propriétaire du travail actuel ou ouvrier, et le propriétaire du travail accumulé ou capitaliste.
De quoi se composent les frais de production à la charge du capitaliste ?
lis se composent du travail accompli par le capitaliste, en appliquant son capital à une entreprise de production , de la privation qu'il s'impose, et des risques qu'il court en engageant son capital dans la production.
Ce travail, cette privation et ces risques constituent les éléments de V intérêt.
De quoi se composent les frais de production à la charge du travailleur?
De la somme d'efforts que le travailleur dépense en mettant ses facultés en œuvre. Ces efforts sont de diverses sortes, physiques, moraux ou intellectuels, selon la nature du travail. Ils exigent pour être accomplis, sans altérer les facultés productives du travailleur , une certaine
DOIZIKME lil DLllMtlŒ SOIRÉE. 351
somme de réparations, variable encore selon la nature du travail.
Ces réparations nécessaires à l'accomplissement du travail constituent les éléments du scalaire.
La réunion de l'intérêt et du salaire compose les frais de production de toute espèce de produits.
Exemple :
En quoi consistent les frais de production d'une pièce de calicot?
Ils consistent, en premier lieu :
Dans le salaire des ouvriers, des contre-maîtres et des entrepreneurs du tissage.
Dans l'intérêt du capital mis en œuvre par l'entrepreneur de tissage. — Ce capital se compose de bâtiments, de machines, de matières prejiiières,de numéraire destiné au payement des ouvriers, etc. Le capitaliste qui s'en est dessaisi reçoit un intérêt destiné à couvrir son travail de prêteur ou d'actionnaire, sa privation et ses risques de détérioration ou de perte.
Premier intérêt et premier salaire.
Avant d'être tissé, le coton a été filé. — Pour le filer, il a fallu, de même, mettre en œuvre du capital et du travail. —Travail des entrepreneurs, des contre-maîtres, des ouvriers de la filature; capital sous forme de bâtiments, de machines, de combustibles, de matières premières, de numéraire.
Second intérêt et second salaire.
Avant d'être filé, le coton a été transporté. Pour le transporter, il a fallu le concours des négociants, des courtiers, des portefaix, des armateurs, des entrepreneurs de roulage, — Travail des négociants, des courtiers, des
portefaix, des armateurs, des matelots, des voituriers; capital sous forme de magasins, de bureaux, de chariots, de navires, de provisions pour l'équipage, de voitures ou de wagons, de numéraire.
Troisième intérêt et troisième salaire.
Avant d'être transporté, le coton a été cultivé. Pour le cultiver , il a fallu encore du capital et du travail. — Travail des directeurs d'exploitation, des contre-maîtres, des ouvriers ; capital sous forme de ten-es rendues cultivables, de bâtiments, de semences, de macliines, de numéraire (Si les travailleurs sont libres, on les paye communément en numéraire ; s'ils sont esclaves , on les paye, sans libre débat, en aliments, en vêtements et en logements ; dans les deux cas, le prix du coton doit couvrir leur salaire avec celui de l'entrepreneur et des contremaîtres, comme aussi l'intérêt du capital avancé aux travailleurs avant la réalisation du produit de la récolte).
Quatrième intérêt et quatrième salaire.
Ajoutez a cela le salaire des marchands , qui mettent les pièces de calicot à la portée du consommateur et les lui débitent en détail selon ses besoins, et l'intérêt du capital mis en œuvre par ces intermédiaires indispensables, et vous aurez l'ensemble des frais de production du calicot.
Supposez qu'une plantation ait fourni mille balles de coton, et qu'on ait fabriqué avec ces mille balles de coton vingt-cinq mille pièces de calicot de cinquante aunes chacune. Supposez encore que ces vingt-cinq mille pièces de calicot se soient débitées en écru, à raison de 30 centimes l'aune, vous aurez un total de. . . 375,000 fr.
DOUZIEME ET DEHNIÈRE SOlllÉE. 553
Cette somme de 3 75,000 IV. aura été distribuée à tous ceux qui auront concouru à la production du calicot, depuis l'esclave et le planteur , jusqu'au débitant et à son garçon de boutique.
Mais, en vertu de quelle loi s'est opérée la distribution de cette valeur de 375,000 fr. entre tous ceux qui ont contribué à la former? Quelle loi a déterminé le juste intérêt des capitalistes et le juste salaire des travailleurs, comme aussi le juste prix du produit qui a fourni cet intérêt et le salaire ?
Cette loi qui est le véritable régulateur du monde économique, je l'ai exprimée ainsi :
Lorsque l'ojfre dépasse ta demande en progression arithmétique, le prix baisse en progression géométrique, et, de même, lorsque la demande dépasse l'offre en progression arithmétique, le prix hausse en progression géométriqiœ.
Sous l'empire de cette loi, agissant dans un milieu libre, chacun ne peut vendre un intérêt, un salaire ou un produit au-dessus ni au-dessous de la somme nécessaire pour mettre au marché cet intérêt, ce salaire ou ce produit, c'est-à-dire au-dessus ni au-dessous de la somme des efforts et des sacrifices qu'ils ont réellement coûtés.
Car, en vertu de cette loi, le prix courant de toutes choses, intérêts, salaires et produits, est incessamment et irrésistiblement ramené au niveau de leurs frais de production.
Comment?
A la fois producteur et consommateur, l'homme est incessamment obligé, dans une société où la division du travail a séparé la plupart des actes de la production,
d'offrir ce qu'il produit pour demander, en échange, les choses dont il a besoin.
Quand on demande une chose, on ne consulte que l'étendue et l'intensité du besoin qu'on en a; on ne s'occupe pas de ce qu'elle a pu coûter à produire. Il peut donc arriver qu'on s'impose, pour se la procurer, des sacrifices et des efforts, bien supérieurs à ceux qu'elle a coûtés. Au témoignage de l'expérience, cela arrive lorsqu'un grand nombre d'individus ont besoin d'une denrée, et que peu d'individus la produisent, lorsqu'une denrée est beaucoup demandée et peu offerte. Dans ce cas, l'expérience atteste encore qu'une faible disproportion entre la demande et l'offre enuendre un mouvement rapide dans le prix. A mesure que la disproportion s'agrandit en progression arithmétique, le mouvement du prix croît et s'accélère en progression géométrique.
Mais, à mesure que le prix s'élève davantage, il agit plus fortement aussi pour ramener l'équilibre entre l'offre et la demande.
Lorsque le prix auquel une chose se vend dépasse de beaucoup la somme des efforts et des sacrifices qu'elle a coûtés pour être produite, aussitôt la foule des hommes qui s'adonnent à des productions moins avantageuses, ou dont les capitaux, les intelligences et les bras se trouvent momentanément inactifs, sont excités à produire cette chose. L'excitation est d'autant plus vive que le prix est plus élevé, que l'écart entre la demande et l'offre est plus considérable. Sous l'empire de cette excitation, des concurrents plus ou moins nombreux se présentent donc pour augmenter la production et satisfait e d'une manière plus complète à la demande.