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LI'S SOIUKI-S DE LA RUE SAINT-LAZAKK. LE CONSERVATEUR

C'est évident.

l'économiste.

Et s'il est vrai que c'est au maintien de l'aristocratie, que l'agriculture britannique doit ses immenses et rapides progrès; s'il est vrai que le maintien de l'aristocratie est cause qu'un ouvrier agricole produit et reçoit l^lns en Angleterre qu'en France, l'Angleterre n'a-t-elle pas eu raison de maintenir son aristocratie?

LE CONSERVATEUR

Mais, au moins, le paysan français est propriétaire du sol.

l'économiste.

Est-il préférable de gagner dix sur sa propre terre, ou de gagner vingt sur celle d'un propriétaire étranger?

II est préférable de gagner vingt, n'importe où.

LE SOCIALISTE

Fort bien I mais y a-t.il véritablement un rapport essentiel entre ces deux choses, maintien de l'aristocratie et progrès de l'agriculture britannique ? N'est-il pas vraisemblable que l'agriculture britannique aurait réalisé de plus grands progrès encore, si l'Angleterre s'était débarrassée de son aristocratie, comme nous nous sommes débarrassés de la nôtre? L'agriculture française n'a-telle pas progressé depuis 89?

l'économiste.

Je ne le pense pas. MM. Mounier et Uubichon affirment résolument qu'au lieu de progresser, elle a rétrogradé. Un champ qui rendait 10 avant (781), disent-ils, ne rend plus que 4 aujourd'hui; peut-être exagèrent-ils le

OiAiR«i->ii- soiiiKf:. 107

mal. Mais voici un fait ineontestaMc : si la quantité des subsistances produites à l'aide d'une même quantité de travail n'a pas diminué, la qualité de la masse générale des subsistances a baissé. La consommation de la viande a notoirement diminué. A Paris même, dans ce foyer où convergent les forces productives de la France, on mange moins de viande qu'en 1789. Selon Lavoisier, la moyenne de la consommation de Paris (volailles et gibier compris) était alors de 81,50 kil. par tète; en 1838, elle n'était plus que de 62,30 kil. La baisse n'a pas été moins sensible dans le reste du pays. D'après d'anciens documents cités par la statistique impériale, la consommation moyenne de chaque habitant de la France (non compris la charcuterie) était, en 1789, de 13,13 kil.; en 1830 elle n'était plus que de 12, 3G kil., et en 1810 de 11,29 kil. La consommation d'une viande inférieure, la chair de porc, a, au contraire, augmenté. On en consomme actuellement 8,05 kil. par tête.

En définitive, la consommation de la viande en France ne va qu'à 20 kil. par tête.

Aux États-Unis, la moyenne est de 122 kil. En Angleterre, 68 —

En Allemagne, 55 —

De plus, il est probable que notre consommation ira sans cesse diminuant, si notre régime agricole demeure le même, car le prix de la viande hausse progressivement.

En divisant la France en neuf régions, le prix de la viande a haussé de 1824 à 1840 :

Dans la première région, le nord-ouest de 1 1 p. "/»

Dans la deuxième, nord de 22 —

nord-est

de

ouest

de

centre

de

est

de

sud-ouest

de

sud

de

sud-est

de

i08 LES SOIREKS DE LA UUE SAINT-LAZARF.

Dans la troisième région, le nord-est de 28 p/^f

Dans la quatrième,

Dans la cinquième,

Dans la sixième,

Dans la septième.

Dans la huitième,

Dans la neuvième,

Or, vous savez que l'élévation du chiffre de la consommation de la viande est le plus sûr indice de la prospérité d'un peuple.

LE SOCIALISTE

J'en tombe d'accord avec vous, mais encore une fois

montrez-nous bien clairement la relation qui existe, selon

vous, entre la décadence de notre agriculture et notre loi

d'égalité des partages. Gomment ceci a-t-il amené cela?

J'ai oublié encore une circonstance c'est que notre sol est naturellement plus fertile que le sol britannique.... Je réponds à votre question. L'Angleterre doit la stabilité de ses exploitations agricoles au maintien de son aristocratie et aux lois qui assurent chez elle, partiellement du moins, la liberté de T héritage.

LE CONSEUVATEllR.

La liberté de l'héritage, dites-vous. Et les substitutions, et le droit d'aînesse?...

l'économiste.

Sont parfaitement libres en ce sens qu'aucune loi n'oblige le père de famille à les établir. C'est la coutume qui

* Discours piononcé par M. (iuizol ilans la dispussiou du li'ail6 de comineroe avec la Sanlaignc, — Séance du ^1 mars 1846.

UUATRIKMF. SUiRKR. i09

en décide, et cette coutume est fondée sur des nécessités économiques.

Voici en quoi consistent les substitutions :

A l'époque du mariage de son fils aîné, le plus souvent, ou à toute autre époque quil lui convient de choisir, le propriétaire d'un domaine lègue sa propriété à l'aîné de ses petits-fds, ou, à défaut d'enfants maies, à l'aînée de ses petites-fdles. Si, au moment de la substitution, le propriétaire a un fils et un petit-lils vivants, il peut la faire remonter à un degré plus haut et désigner son arrière petit-fils, ou son arrière petite-lille. Mais son droit reconnu n'atteint que la première génération à naître. En Ecosse, ce droit est sans limites. Un propriétaire peut substituer son bien à perpétuité.

L'acte de substitution accompli, le propriétaire et ses héritiers vivants perdent la libre disposition de la terre, ils n'en sont plus que les usufruitiers. Ils ne peuvent ni la grever d'hypothèques ni la vendre en tout ou en partie. Un bien substitué ne peut être ni saisi ni confisqué. On le considère comme un legs sacré qu'il n'est permis à personne de détourner de sa destination.

A l'âge de vingt-un ans, l'héritier en faveur duquel la substitution a été opérée peut la rompre; mais il ne la rompt communément que pour la renouveler, en y introduisant certaines clauses nécessitées par la situation pré sente de la famille. Les propriétés passent, de la sorte, indivises, intactes, de génération en génération.

Voici maintenant à quoi servent les substitutions.

Elles donnent aux exploitations agricoles ce qui manque aux nôtres, la stabilité. En France tout est viager, en Angleterre tout est perpétuel. Nos exploitations agricoles

sont exposées incessamment à être morcelées par un partage; les exploitations britanniques n'ont à courir aucun risque de cette nature.

LE CONSERVATEUR

Ce risque a-t-il bien toute l'importance que vous lui attribuez? Il importe assez peu que la terre soit plus ou moins morcelée, si elle est bien cultivée. l'économiste.

Consultez les agriculteurs, et tous vous diront que les cultures doivent avoir une certaine étendue pour être exploitées avec un maximum d'économie. Cela se conçoit. On ne peut employer les méthodes et les instruments perfectionnés que dans une vaste exploitation. En Angleterre, les fermes ordinaires ont trois cent cinquante ou quatre cents hectares. Ces fermes sont munies d'un capital considérable. En France, le" nombre de ces grandes exploitations est excessivement restreint.

Pourquoi?

l'économiste.

Celui qui fonde une exploitation agricole ignore si elle ne sera point morcelée, détruite à sa mort. Il ne peut rien faire pour la préserver du morcellement. La loi n'a-telle pas limité son droit de tester ? Il est donc peu excité à appliquer de grands capitaux à l'agriculture. Le fermier l'est-il davantage? En France, les baux sont de très courte durée : c'est merveille de voir un bail de vingtun ans. Je n'ai pas besoin de vous expliquer la raison de cette courte durée des baux ; vous la devinez ! Quand la possession même est à courte échéance, il n'est pas possible de stipuler un long bail. Mais lorsqu'un fermier

UÏ'ATI'.irVF. SUIRKF. I | 1

n'occupe une terre que pour trois, six ou neuf ans, il y applique le moins de capital possible; il économise les engrais, il n'élève pas de clôtures, il ne renouvelle pas son matériel; d'un autre côté, il épuise la terre autant cpie faire se peut.

En Angleterre, la stabilité que le régime des substitutions a donnée aux exploitations agricoles, a engendré la stabilité des fermages, les baux à long terme. Aussi les fermiers, bien assurés de recueillir eux-mêmes les fruits qu'ils ont semés, appliquent-ils généralement leurs économies à féconder le sol.

LE SOCIALISTE

Cependant le fermier est soumis, en Angleterre comme en France, à la tyrannie des propriétaires. l'écoxomiste.

Oui, mais cette tyrannie est fort douce. Il y a, en Angleterre, des fermiers qui tiennent la même ferme, de père en fils, depuis un temps immémorial. La plupart n'ont poiiit de bail, tant est profonde la confiance que leur inspirent les propriétaires du sol. Rarement cette confiance est trompée, rarement un propriétaire se décide à expulser un fermier que des liens séculaires attachent à sa famille. Il y a toutefois, en Angleterre comme ailleurs, différents modes de tenuie. Dans le nord, le système des baux pour la vie de trois personnes est généralement usité; le fermier se désigne lui-même, ainsi que deux de ses enfants, et le bail court jusqu'à la mort du dernier des trois. La durée moyenne de ces baux est estimée à cinquante - quatre ans. Lorsqu'un des enfants désignés Yient à mourir , le fermier obtient ordinairement l'autorisation de substituer un autre nom

LES SOlKErS DE LA llUE SAINT-LAZARE,

à celui du défont, et de prolonger ainsi la durée du bail.

Quand le bail est à terme fixe, la durée en est communément déterminée par celle des assolements. Pour les assolements de six et neuf elle est de dix-neuf ans, mais il est rare que le bail ne soit point renouvelé.

Les fluctuations considérables auxquelles le prix du blé se trouve exposé depuis quelque temps ont donné naissance à une nouvelle espèce de baux ; je veux parler des baux mobiles ^Yaiiant d'année eu année selon le cours des céréales. Une ferme se louera, par exemple, pour la valeur de mille quarters de blé ; si , en 1845, le prix du blé est de 56 slitill. le quarter, le fermier payera 2,800 liv. sterl. de fermage; si, en 1846, le prix monte à 60 schell., il payera 3,000 liv. sterl. On choisit pour ces évaluations le prix moyeu du blé dans le comté.

On conçoit que les fermiers hasardent sans crainte leurs capitaux dans des entreprises si solidement assises. On conçoit aussi que les capitalistes leur en prêtent volontiers. Les gros fermiers trouvent généralement à emprunter à quatre pour cent, et même à trois. On ne court, en effet, presque aucun risque à placer ses capitaux sur la terre. Les exploitations ne sont pas exposées à perdre de leur valeur par le morcellement ou la vente pour sortir de l'indivision. Fermiers et propriétaires étant établis, pour ainsi dire, à perpétuité, offrent un maximum de garanties aux préteurs. i)e là la modicité du taux de l'intérêt agricole ; de là aussi le nombre considérable de banques qui se sont établies pour servir d'intermédiaires entre les capitalistes et les entrepreneurs d'industrie agricole, propriétaires ou fermiers.

QrATUIKME SOIUEE. 115

Le peuple anglais, qu'on vous représente sans cesse comme privé de la propriété de la terre de la Grande- Bretagne, possède, en réalité, beaucoup plus de valeurs territoriales que le peuple français lui-même. S'il n'emploie pas ses capitaux à acheter des fonds de terre, il les place sur ces fonds mêmes, dont il augmente ainsi les forces productives.

En France, au contraire, on achète de la terre, mais on ne place guère ses capitaux sur la terre. 11 n'en saurait être autrement. On ne prête pas volontiers à un petit fermier, dont l'existence n'est a demi assurée que pour quelques années ; on hésite même à prêter au petit propriétaire dont la faible parcelle de terrain peut, du jour au lendemain, être morcelée de nouveau entre plusieurs héritiers. Ajoutez à cela les formalités coûteuses, les lent(>urs et l'insécurité du prêt hypothécaire, et vous aurez Texpiication de l'élévation du taux de l'intérêt agricole.

LE CONSERVATEUR

Oui, l'usure ronge nos campagnes.

l'économiste.

L'usure soit! Mais examinez de quoi se composent les dix ou quinze pour cent que nos agriculteurs payent aux usuriers, pesez les risques de perte et les menus frais, et vous vous convaincrez que cette usure n'a rien d'illégitime, vous vous convaincrez qu'eu égard à l'étendue et à l'intensité des risques agricoles, l'intérêt des prêts faits à l'agriculture ne dépasse aucunement l'intérêt des prêts ordinaires. Or, comme les banques agricoles dont on s'est engoué ne détruiront pas ces risques, elles ne contribueront que faiblement à abaisser le taux de l'intérêt aurieole.

Qu'y a-t-il donc à faire pour restituer à nos exploitations territoriales la sécurité qu'elles ont perdue? Faut-il rétablir les substitutions ?

l'économiste.

A Dieu ne plaise ! il faut, avant tout, restituer aux propriétaires le droit de disposer librement de leurs propriétés. On ralentira ainsi le morcellement, et l'on donnera aux exploitations un peu de cette stabilité précieuse qui leur manque aujourd'hui. Les capitaux viendront alors plus aisément à l'agriculture, et ils se feront payer moins cher. Si en même temps on débarrasse le sol des lourds impôts qui le grèvent, si l'on améliore notre régime hypothécaire, si l'on affranchit les associations industrielles et agricoles des entraves auxquelles la législation impériale les a soumises, on verra s'opérer bientôt une véritable révolution dans notre agriculture. Des compagnies nombreuses se formeront pour l'exploitation du sol , comme il s'en est formé pour l'exploitation des chemins de fer, des mines, etc. Or, ces associations ayant intérêt à s'établir à long terme , les exploitations territoriales acquerront une stabilité presque immuable. Divisée en actions, la propriété de la terre s'échangera, se partagera sans que des cultures en reçoivent la moindre atteinte. L'agriculture se constituera de la manière la plus économique possible.

LE SOCIALISTE

Oui, l'Association appliquée à l'agriculture mettra iin à nos maux.

l'économiste.

rs'ous n'entendons peut-être pas rassociation de la même

OUATUIKMK SOIUKE. 115

manière. Quoi qu'il en soit, je pense que l'avenir de notre agriculture et de notre industrie appartient à la société anonyme perpétuelle. En dehors de cette forme d'exploitation, à la fois élastique et stable, je ne vois aucun moyen de proportionner toujours l'effort du travail à la résistance de la nature. Mais, en attendant ([u'elle puisse s'établir, on s'est trop pressé d'en finir avec les institutions anciennes. En détruisant hâtivement les substitutions, en entravant ensuite l'établissement des associations agricoles, on a livré l'agriculture à toutes les misères du morcellement. Exécutée dans des ateliers de plus en plus bornés, la production a rétrogradé au lieu d'avancer. Le travail de l'ouvrier agricole est devenu de moins en moins productif. Tandis que l'ouvrier anglais, aidé des machines perfectionnées de la grande industrie agricole, produit cinq, l'ouvrier français ne produit qu'un ou un et demi, et la plus grande partie de ce faible résultat va aux capitalistes qui aventurent leurs capitaux dans nos pauN res citeliers agricoles.

Voilà l'explication de la misère qui ronge les campagnes de la France. Voilà comment il se fait que nous soyons menacés d'une nouvelle Jacquerie. Cette Jacquerie, ne l'imputez pas au socialisme, imputez-la aux tristes législateurs, qui, en décrétant d'une main l'égalité des partages, entravaient de l'autre la formation des sociétés industrielles, et accablaient d'impôts les exploitations agricoles. Ceux-là sont les vrais coupables !

Peut-être réussirons-nous à éviter les catastrophes que de si lamentables fautes ont préparées, mais il faut se hâter. De jour en jour le mal s'aggrave; de jour en jour, la situation de la France se rapproche davantage de celle

110 LES SOIUÉES DE LA RUE bAIN 1-LAZARE.

de l'Irlande. Or, nos paysans n'ont pas la longanimité des paysans irlandais

LE CONSERVATEUR

Ah ! nous vivons dans de bien tristes temps. Les campagnes sont pourries.

l'économiste.

A qui la faute, si ce n'est aux législateurs qui ont porté atteinte à la stabilité de la propriété et à la sainteté de la famille ? Les prédicateurs socialistes auront beau attaquer ces deux institutions sacrées, ils ne leur feront jamais un mal comparable à celui que vous leur avez fait vousmêmes en inscrivant dans vos Codes le droit à l'héritage.

SOMMAIRE : Droit de prêter. — Législation qui régit le prêt à intérêt. — Définition du rnpilal. — Mobiles rjui itoiuaenl l'homme à former des capitaux. ~ Du crédit. — De l'intérêt. — Éléments qui le composent. — Travail. — Privation. — Risques. — Comment ces éléments peuvent être réduits. — Qu'ils ne peuvent l'être par des lois. — Uésultals désastreux de la législation limitative du taux de l'intérêt.

LE CONSERVATEUll.

Chien d'usurier! prêter à un éccrvelé qui dissipe d'avanee son héritage avec des demoiselles de l'Opéra, et à quel taux, juste ciel?

l'économiste.

A qui donc en avez- vous?

LE CONSERVATEUR

A un usurier maudit, qui s'est avisé de prêter une grosse somme à l'un de mes fils.

l'économiste.

A quel taux?

LE CONSERVATEUR

A deux pour cent par mois, vingt-quatre pour cent par an, ni plus ni moins !

l'économiste.

Ce n'est pas trop cher. Songez que vous êtes encore

dans la fleur de l'âge, robuste et bien portant. Songez ensuite que la loi interdit formellement Tusure. L'intérêt légal est de cinq pour cent en matière civile, et de six pour cent en matière commerciale.

LE CONSERVATEUR

Eh ! c'est précisément parce que l'intérêt légal est de cinq et six pour cent, qu'on ne devrait pas prêter à vingtquatre.

l'économiste.

On prête cependant. Et s'il faut tout vous dire, je tiens pour sûr que la loi est pour quelque chose dans ces vingtquatre pour cent.

LE CONSERVATEUR

Comment? iMais la loi ne m'autorise-t-elle pas à poursuivre cet infâme usurier

LE SOCIALISTE

Ce vampire du capital

l'économiste.

Qui prête au dessus du taux légal. Eh ! c'est à cause de cela même. Voici ce qui va arriver : Vous allez poursuivre l'usurier chez qui votre lils s'est permis d'escompter son droit à riiéritafje. Il sera obligé de se défendre. Le procès sera jugé, et il le gagnera faute de preuves suffisantes. Mais ce procès ne lui aura pas moins coûté quelque argent. De plus, sa réputation aura reçu un nouvel accroc. Tous risques auxquels il ne serait point exposé, si la législation qui limite le taux de l'intérêt n'existait point. Or il faut bien qu'un prêteur couvre ses risques,

Oui, mais vingt quatre pour cent?

CINQUIÈME soiuÉi:. 119

l'économiste.

Si ron considère combien les capitaux sont rares aujourd'hui, combien les placements sont chanceux, surtout quand Temprunteur est un habitué de Drcda-Street , combien encore le régime réglementaire a exagéré le prix des procès, on trouvera, en fin de compte; que vingtquatre pour cent, ce n'est pas trop cher.

LE CONSERVATEUR

. Vous plaisantez. S'il en était ainsi, pourquoi le législateur aurait-il limité à cinq et six pour cent le taux légal de l'intérêt ?

l'écoxgjiiste.

Parce que ce législateur-là était un pauvre économiste.

LE conservateur.

Vous voulez donc que l'usure soit désormais permise.

le socialiste.

Vous voulez que le travail soit livré sans merci à la tyrannie du capital.

l'économiste.

Je veux, au contraire, que le taux de l'intérêt soit toujours le plus bas possible; et voilà pourquoi je supplie le législateur de ne plus s'en occuper.

LE conservateur.

Mais si l'on ne met aucun frein à la cupidité des usuriers, où donc s'arrêtera l'exploitation des pères de famille?

Mais si la loi ne borne point la puissance des capitalistes, où s'arrêtera l'exploitation des travailleurs?

120 les soirées de la rue saint-lâzaue.

l'Économiste.

Ouf!

LE CONSERVATEUB.

Justifiez donc cette doctrine anarcliique et immoialedu laisser-faire.

LE SOCIALISTE

Oui, justifiez cette doctrine bancocratique et maltliusienne du laisser-faire

l'économiste.

Que cet accord me charme Dites-moi donc, ô digne

et excellent conservateur, n'avez-vous pas applaudi à la lanieuse proposition de M. Proudhon, relative à la suppression graduelle de l'intérêt ?

le conservateur.

Moi ! ! ! Mais je l'ai flétrie de toute mon indignation.

l'économiste.

Vous avez eu tort. Vous vous êtes montré souverainement illogique en la flétrissant. Que voulait M. Troudlion? Il voulait faire descendre, par l'action du gouvernement, l'intérêt à zéro.

LE conservateur.

L'abominable utopiste !

l'économiste.

Cet utopiste se contentait pourtant de suivre les traces de vos législateurs. Seulement, au lieu de s'en tenir à votre limite légale de cinq à six pour cent, il demandait que la limite fût abaissée à zéro.

le conservateur.

]N'y a-t-il donc aucune difjerence enti'C ces deux limites? Certes, on peut bien dire aux gens : Vous ne prêterez pas au dessus de cinq ou six pour cent. C'est un taux

riNnUlKMfc; SOIIIÉH. 1*21

raisonnable, honnête ! Mais les obliger à prêter pour rien, n'est-ce pas les spolier, les Ah ! les brigands de socialistes !

l'économiste.

J'en suis bien fàchê; mais c'est vous qui les avez engendrés, ces brigands-là. Le socialisme n'est autre chose qu'une exagération radicale, mais parfaitement logique de vos lois et règlements. \ ous avez décidé, dans l'intérêt de la société, que la loi disposerait de l'héritage du père de famille ; le socialisme décide , dans l'intérêt de la société , que la loi attribuera à la communauté , l'héritage du père de famille. Vous avez décidé que diverses industries seraient exercées ou salariées par l'Ktat, le socialisme décide que toutes les industries seront exercées ou salariées par l'Etat. Vous avez décidé que l'intérêt serait limité à cinq et à six pour cent, le socialisme décide que l'intérêt sera réduit à zéro.

Si vous aviez le droit de limiter le taux de l'intérêt , c'est-à-dire de mpprim(yr partlrlkment l'intérêt, le socialisme a bien le droit, ce me semble, de le supprimer totalement.

LE SOCIALISTE

C'est incontestable. IN'ous avons pour nous le droit, de l'aveu même de nos adversaires, et nous en usons jusqu'au bout. En quoi donc sommes-nous blâmables?

Que les conservateurs gardent des ménagements à l'égard du capital, cela se conçoit. Ils en vivent. Cependant ils ont senti eux-mêmes la nécessité de mettre des limites à l'exploitation capitaliste ; et ils se sont protégés contre les plus habiles ou les plus avides de leur bande. Les capitalistes ont proscrit le prêt à gros intérêt en le

d22 LES SOIRÉES DE LA RUE SAINT-LAZARE.

flétrissant du nom d'usure. Mais, à notre tour, nous sommes venus , et reconnaissant l'insuffisance de cette loi , nous avons entrepris de couper le mal à sa racine et nous avons dit : Que le taux légal de l'intérêt soit désormais abaissé de cinq et six pour cent à zéro. Vous réclamez ! Mais si les capitalistes ont pu légitimement demander la suppression de la grosse usure, pourquoi commettrionsnous un crime en demandant la suppression de la petite? En quoi l'une est-elle plus légitime que l'autre? l'économiste.

Vos prétentions sont parfaitement logiques. Seulement, vous ne réussiriez pas plus à réduire le taux de l'intérêt à zéro que les législateurs du régime impérial n'ont réussi à l'abaisser à un maximum de cinq et six pour cent. Vous n'aboutiriez comme eux qu'à le faire hausser davantage.

LE SOCIALISTE

Qu'en savez-vous?

l'économiste.

Je pourrais invoquer l'histoire de toutes les lois de maximum, et vous prouver, pièces en main, que chaque fois qu'on a voulu limiter le prix des choses, travail, capitaux ou produits, on l'a invariablement fait hausser. Mais j'aime vous faire voir le pourquoi de cette hausse. J'aime mieux vous expliquer comment il se fait que l'intérêt soit naturellement, tantôt à dix, quinze, vingt et trente pour cent, tantôt à cinq, quatre, trois, deux pour cent et même au-dessous \ comment il se fait encore qu'aucune loi ad hoc ne puisse le faire baisser.

Savez-vous de quoi se compose le prix des choses?

LE socialiste.

Vous autres économistes, vous dites communément

CINOIIK.ME SOIHKE. i23

que le prix des choses se compose de leurs frais de production.

LE CONSERVATEIR.

Et de quoi se composent les frais de production?

LE SOCIALISTE

Selon les économistes encore, les frais de production se composent de la quantité de travail qu'il faut dépenser pour produire une marchandise et la mettre au marché.

LE CONSERVATEUR

Oui, mais le prix auquel les choses se vendent représente-t-il toujours exactement la quantité de travail qu'elles ont coûté, ou \ems frais de production?

LE SOCIALISTE

Non ! pas toujours. Les frais de production constituent ce qu'Adam Smith a nommé, assez judicieusement à mon avis, le prix naturel des choses. Or, le même Adam Smith constate que le prix auquel les choses se vendent, le prix courant ne coïncide pas toujours avec le prix naturel,

l'économiste.

Oui, mais Adam Smith constate aussi que le prix naturel est comme le point central autour duquel le prix courant gravite sans cesse, et auquel il est irrésistiblement ramené.

LE CONSERVATEUR

D'où cela vient-il ?

Quand le prix d'une marchandise dépasse ses frais de production, ceux qui la produisent ou qui la vendent réalisent un bénéfice exceptionnel. L'appât de ce bénéfice

extraordinaire attire la concurrence, et à mesure que la concurrence augmente, le prix s'abaisse.

LE CONSERVATEUR

A quelle limite s'arrête-t-il?

l'économiste.

A la limite des frais de production. Quelquefois aussi il tombe au dessous. Mais dans ce dernier cas, la production cessant de donner un bénéfice suffisant se ralentit d'elle-même, le marché se dégarnit et les prix remontent. Grâce à cette gravitation économique, les prix tendent toujours, irrésistiblement, à prendre leur niveau naturel ; c'est-à-dire à représenter exactement la quantité de travail que la marchandise a coûté. J'aurai occasion de revenir encore sur cette loi, qui est véritablement la clef de voûte de l'édifice économique.

Je reprends. L'intérêt se compose de frais de production. Autour de ces frais de production gravite incessamment le prix courant de l'intérêt.

LE SOCIALISTE

Et de quoi, je vous prie, se composent les frais de production de l'intérêt?

l'économiste.

Ils se composent de travail et de risques de pertes ou dédommages, dont il faut déduire...

LE conservateur.

Quoi donc?

Du travail et des risques de pertes ou de dommages.

LE COL^SERVATEUR.

Voilà qui n'est pas clair.

riNoUlÉME SOIUKI-.. 125

l'économiste.

Cela sï'claircira tout à l'heure. Et d'abord que prètet-on ?

LE CONSEKVAÏEl 11.

Eli ! mais on prête des choses qui ont une valeur.

L'ÉCO^OMISTE.

Avoir une valeur, c'est, vous le savez , être propre à satisfaire Tun ou l'autre des besoins de l'homme. Cette propriété, comment les choses l'acquièrent-elles? Tantôt elles la possèdent naturellement, tantôt on la leur donne par le travail.

La valeur que la nature donne aux choses est gratuite. La nature travaille pour rien. L'homme seul fait payer son travail, ou pour mieux dire il échange son travail contre le travail d'autrui. Les choses s'échangent en raison de leurs frais de production, c'est-à-dire en raison des quantités de travail qu'elles contiennent. Ces quantités de travail sont le fondement de leur valeur échangeable. Plus on a de choses contenant du travail et plus on est riche : mieux, en effet, on peut satisfaire à ses besoins, soit en consommant ces choses, soit en les échangeant contre d'autres choses consonunables. Si l'on ne veut pas les consommer immédiatement on peut encore les garder ou les prêter.

Ces choses qui contiennent du travail utile s'appellent des capitaux.

Les capitaux s'accumulent par l'épargne.

Deux mobiles excitent l'homme à épargner.

Le premier dérive de la nature même de l'homme. La période du travail ne s'étend guère au delà des deux tiers de la vie humaine. Dans son enfance et dans sa vieillesse,

i26 LES SOIRÉES DE LA RUE SAINT-LAZARE.

l'homme consomme sans produire. II est donc obligé de mettre en réserve une partie de son travaifde chaque jour afin d'élever sa famille et de pourvoir à sa propre subsistance dans sa vieillesse. Tel est le premier mobile qui pousse l'homme à ne pas consommer immédiatement tout le fruit de son travail, à accumuler des capitaux.

Il y en a un autre encore.

A la rigueur, l'homme peut produire sans capitaux...

LE CONSERVATEUR

OÙ cela s'est-il vu ?

l'économiste.

Croyez-vous que les premiers hommes soient nés avec un arc et des flèches, une hache et un rabot à leurs côtés ? A la rigueur, on peut donc produire sans capitaux, mais on ne peut pas produire grand'chose. Pour créer beaucoup de choses utiles moyennant peu d'efforts, il faut des instruments nombreux et perfectionnés; certaines choses exigent, en outre, beaucoup de temps pour être produites. Or, le producteur ne peut vivre pendant ce temps, s'il ne possède une avance suffisante de subsistances, s'il n'a devei's lui un certain capital. On est donc intéressé à épargner du travail, à accumuler des capitaux, afin de pouvoir augmenter sa production tout en diminuant ses efforts, afin de rendre son travail plus fructueux.

C'est cela.

l'économiste.

Mais ce deuxième mobile qui porte à accumuler des capitaux est bien moins général que le premier. Il n'agit

que sur les entrepreueurs d'industrie et sui' ceux qui aspirent à le devenir?

LE CONSEBVATELR.

C'est-à-dire sur tout le monde.

l'écokomiste.

Non ! il y a beaucoup d'ouvriers de manufactures qui ne songent pas à devenir manufacturiers , beaucoup d'ouvriers laboureurs qui n'ont pas l'ambition de diriger une ferme , beaucoup de commis-banquiers qui n'aspirent pas à fonder une banque. Et à mesure que l'industrie se développera sur une écbelle plus vaste , il y en aura de moins en moins.

Dans l'état actuel des choses, les entrepreneurs de production sont déjà en minorité. Si ces entrepreneurs étaient réduits à leurs seules épargnes de travail, aux capitaux qu'ils peuvent accumuler eux-mêmes , cela serait tout à fait insuffisant.

LE CO-\SERVATEUIl.

Sans aucun doute. Si chaque entrepreneur de production, manufacturier, agriculteur ou négociant se trouvait réduit à ses seules ressources; s'il n'avait à sa disposition que ses propres capitaux, la production se trouverait incessamment entravée faute d'avances suffisante?.

LE SOCIALISTE

Tandis qu'il y aurait entre les mains des non-entrepreneurs une quantité considérable de capitaux inactifs. On a surmonté cette difficulté au moyen du crédit.

LE socialiste.

Dites qu'on aurait dû la surmonter. Malheureusement, la société n'a pas su encore organiser le crédit.

l'Économiste.

Le crédit s'est organisé de lui-même, dès le commencement du monde. Le jour où, pour la première fois, un homme a prcfp à un autre homme un produit de son travail, le crédit a été inventé. Depuis ce jour , il n'a cessé de se développer. Des intermédiaires se sont placés entre les capitalistes et les entrepreneurs. Ces marchands de capitaux, hanquiers ou agents d'affaires se sont multipliés à l'infini. On a établi des bourses, où l'on vend des capitaux en gros et en détail.

LE SOCIALISTE

Ah! les bourses... ces vils repaires, où les proxénètes du capital viennent négocier leurs marchés impurs. Quand donc fermera-t-on ces temples de l'usure? l'économiste.

Fermez donc, en même temps, le marché des Innocents, car on y vole aussi... Le prêt des capitaux s'est donc organisé sur une échelle immense, et il est destiné à se développer bien plus encore lorsqu'il aura cessé d'être directement et indirectement entravé.

On accumule des capitaux sous toutes les formes. Mais sous quelle forme les accumule-t-on le plus volontiers? Sous la forme d'objets durables, peu encombrants et facilement échangeables. Certains objets réunissent ces qualités à un plus haut degré que tous les autres, je veux parler des métaux précieux. Le loyer des métaux précieux est devenu, en conséquence, le régulateur de tous les loyers. Lorsqu'on prête son capital sous une forme moins durable et plus aisément dépréciable , (m fait payer à l'emprunteur celte différence de durabilité et de dépreciabilité. On loue un mobilier ou une maison

CINUl'IKME S01Hi:K. 429

plus clier (ju'une somim' d'artient de niônie valeur. Lorsqu'on prête un capital sous l'orme de n»etau\ précieux, le prix du prêt prend le nom d'inlérct , lorsque le prêt s'effectue sous une autre forme, lorsqu'on prête des terres, des maisons, des meubles, etc., le prix se nomme loyer.

L'intérêt, c'est donc la somme que l'on paye pour avoir l'usage d'une certaine quantité de travail accunuilé sous la forme la plus durable , la moins encombrante et la plus aisément écbangeable.

Tantôt cet usage se paye plus ou moins cher, tantôt il est gratuit, tantôt aussi les capitalistes payent une prime à ceux à qui ils confient leurs capitaux.

LE CONSEUVATEUK.

Plaisantez-vous? Où a-t-on vu des prêteurs payei' un intérêt à leurs emprunteurs? Ce serait le monde renversé 1

l'économiste,

Savez-vous à quelles conditions les premières banques de dépôt qui furent établies à Amsterdam, à Hambourg et à Clênes recevaient des capitaux ? A Amsterdam, les capitalistes payaient d'abord une prime de 10 florins quand on leur ouvrait un compte ; ils payaient ensuite un droit de garde annuel de un pour cent. En outre, les monnaies subissant en ce temps-la des dépréciations considérables , la banque prélevait un agio plus ou moins élevé sur la somme déposée. A Amsterdam, l'agio était communément de cinq pour cent. Eh ! bien, malgré la dureté de ces conditions, les capitalistes aimaient mieux confier leurs capitaux à la ban(jue ({ue de les garder ou de les prêter directement jiux gens qui en avaient besoin.

l-'O LES SOinÉRS DR LA HUE SAINT-LAZARE.

L'intérêt était alors en moins.

l'économiste.

Vous l'avez dit. Or comme, en tout temps, l'homme qui a accumulé un capital est obligé de se livrer à une certaine surveillance et de courir certains risques en le conservant lui-même; comme il peut arriver qu'il se donne moins de peine et courre moins de risques en lé prêtant, l'intérêt peut donc, en tout temps, tomber à zéro ou même au dessous de zéro.

Mais vous concevez aussi que si cette partie négative des frais de production de l'intérêt venait à s'élever très haut; si la conservation des capitaux était soumise à de très gros risques, par le manque de sécurité ou l'exagération de l'impôt; si le prêt n'offrait de même qu'une sécurité insuffisante, l'accumulation s'arrêterait. On cesserait d'épargner des capitaux, si l'on cessait d'avoir la certitude de les consommer soi-même, du moins eu grande partie. L'homme se mettrait à vivre au jour le jour sans souci de sa vieillesse ou de l'avenir de sa famille, sans se préoccuper non plus de perfectionner ou de développer son industrie. La civilisation rétrograderait rapidement sous un tel régime.

Plus la partie négative de l'intérêt est faible, et plus est énergique le stimulant qui pousse l'homme à épargner.

Examinons maintenant la partie positive de l'intérêt.

Celle-ci représente du travail , des dommages et des risques.

Si vous prenez une certaine peine, si vous subissez certains dommages, et si vous courez certains risques en

CINQUIÈME SOIRÉE. -fSi

gardant vos capitaux, vous êtes communément obligé de prendre plus de peine encore, de supporter plus de dommages, et de courir plus de risques en les prêtant.

Dans quelles circonstances, vous, capitaliste, êtesvous disposé à prêter un capital?

C'est lorsque vous n'en avez pas vous-même l'emploi actuellement. Vous le prêtez volontiers jusqu'à l'époque où vous en aurez besoin. Deux emprunteurs, deux hommes qui ont actuellement besoin d'un capital, se présentent à vous : avec lequel des deux ferez-vous affaire y Vous choisirez, n'cst-il pas vrai, celui qui vous présentera les meilleures garanties matérielles et morales, le plus riche et le plus probe, c'est-à-dire celui qui vous remboursera le plus sûrement. A moins toutefois que son concurrent ne vous offre une somme plus forte, auquel cas vous apprécierez la différence des risques et celle des offres, et vous prononcerez. Si vous vous décidez pour le second, c'est que le surplus de l'offre vous aura paru balancer, et un peu au delà, la différence des garanties matérielles et morales.

L'intérêt sert donc à couvrir des risques.

Vous prêtez votre capital pour une période déterminée ; mais étes-vous bien sûr de n'en avoir pas besoin dans cette période? ne vous peut-il survenir quelque accident qui vous oblige à recourir à votre épargne? n'arrive-t-il pas, aussi fréquemment, que l'on prête un capital dont on a besoin soi-même ? Dans le premier cas, le dommage n'est qu'éventuel 5 dans le second, il est réel ; mais éventuel ou réel , ne doit-il pas être compensé?

L'intérêt sert donc à compenser des dommages.

Vous eouservez votre capital dans un coffre, dans une grange ou ailleurs. Si vous le prêtez, vous serez obligé de prendre une certaine peine, d'exécuter un certain travail, en le déplaçant, en faisant constater le prêt, comme aussi en surveillant l'emploi du capital prêté. Ce travail doit être rémunéré.

L'intérêt sert donc à salarier un travail.

Une prime servant à couvrir un risque, une compensation servant à couvrir un dommage, un salaire servant à rémunérer un travail, tels sont les éléments positifs des frais de production de l'intérêt.

Ces trois éléments se retrouvent, à des degrés différents, dans tous les prêts à intérêt.

LE SOCIALISTE

On les supprimerait en organisant le crédit. l'économiste.

Voyons! S'agit-il des risques? Vous aurez beau faire, vous prêteur, que vous soyez un banquier, un intermédiaire, ou un producteur de capitaux, un épargneur, vous courrez toujours des risques en prêtant.

A moins que :

1" Vous n'ayez affaire à des gejis d'une probité absolue et d'une intelligence parfaite;

2" A des gens dont l'industrie ne soit exposée, soit directement, soit indireciement, à aucune catastrophe fortuite.

.lusque-là vous courrez des risques, et on sera obligé de vous payer une prime pour les couvrir.

LE SOCIALISTE

.l'en conviens; mais si l'industrie était moins chan-

cpiise, cette prime pourrait être considérablenient réduite.

l'économiste.

Oui, considérablement. Étudiez donc les causes réelles qui rendent l'industrie chanceuse au lieu de fonder des banques d'échange. Étudiez encore les causes qui altèrent la moralité des populations ou dépriment leur intelligence.

LE CONSERVATEUR

Voici un point de vue qui me parait assez neuf. L'intérêt peut donc être plus bas dans un pays où il y a beaucoup de moralité et d'intelligence pratique des affaires (|ue dans un pays ou il \ en a peu.

l'économiste.

Dites qu'il doit élre plus bas. Ne prètez-vous pas plus volontiers a un honnête homme (ju'a un demifripon ?

LE CONSERVATEUR

Cela va san>'. dire.

l'économiste.

Kh bien! ce que vous faites, tout le monde le l'ait connue vous. Le taux de l'intérêt monte à mesure que la moralité baisse ; il monte encore à mesure que l'intelligence se déprime ou se fausse. Retenez bien ces maximes économiques , et sachez en faire l'application à propos.

Les risques qui forment indubitablement la partie la plus considérable des frais de production de l'intérêt, pauvent baisser dans une proportion très forte; mais je doute qu'ils puissent complètement disparaître.

i^A LF.S SOIRÉES DE LA RUE SAINT-LAZARE. LE SOCTALTSTE.

Si j'ai bonne mémoire, l'un des chefs de l'école saintsimonienne, M. Bazard, pensait tout le contraire. l'économiste.

Vous faites confusion. Voici ce que M. Bazard écrivait dans sa préface de la traduction française de la Défense de l'usure de Jérémie Bentham :

«« .... Il est permis de conclure que l'intérêt, en tant que représentant le loyer des instruments de travail, tend à disparaître complètement, et que des parties qui le composent aujourd'hui , la prime d'assurance est la seule qui doive rester en se réduisant elle-même , par suite des progrès de Torganisation industrielle , sur la proportion des seuls risques qui peuvent être considérés comme au-dessus de la prévoyance et de la sagesse humaines '. »

Avec M. Bazard, je doute que les risques du prêt disparaissent jamais complètement; car je ne pense pas qu'on réussisse jamais à supprimer tous les accidents, naturels ou autres , qui menacent les capitaux prêtés. Les employeurs de capitaux, ceux qui les exposent à être détruits , auront donc toujours uae prime d'assurance à payer pour couvrir ce risque.

LE SOCIALISTE

Cependant la mutualité

l'économiste.

Aucune mutualité ne saurait empêcher un risque qui existe de tomber sur quelqu'un. Vous prêtez un capital à un fermier dont les bâtiments d'exploitation peuvent

' Pn-faoe do la Défense de Vmure, de J. Hentham. — Mélumjes d'Écunornie po/iiique, t. Il, p. 618. Kdiliun Guillaumiii.

r.INQLlÈME SOIRÉE. J 55

être détruits par un incendie, dont les récoltes peuvent être ravagées par la grêle , les charançons, et que sais-je encore? >ous courez en conséquence différents risques. Ces risques doivent être couverts , sinon vous ne prêterez pas.

LE SOCIALISTE

Mais si le fermier est assuré contre rincendie , la grêle et les charançons ?

l'ecoînomiste.

Il n'en payera pas moins une prime annuelle sur le capital que vous lui aurez prêté pour augmenter son matériel d'exploitation ou pour développer ses cultures; seulement, au lieu de vous la payera vous, il la payera à des assureurs. 11 la leur payera moins cher, car c'est leur spécialité d'assurer, et ce n'est pas la vôtre; mais il la leur payera. Les parties de l'intérêt qu'il déboursera annuellement pour avoir l'usage de votre capital seront séparées , mais elles n'en subsisteront pas moins.

LE CONSERVATEUR

Et le lo} er, pensez-vous avec M. Bazard qu'il puisse disparaître?

l'économiste.

Le loyer, tel que le définit M. Bazard, c'est la partie des frais de production de l'intérêt, représentant la compeusation du dommage et le salaire du travail.

Peut-on se dessaisir d'un capital, sans éprouver aucun dommage par suite de son absence? Oui, si l'on est sûr de n'en avoir pas besoin jusqu'à l'époque où il sera remboursé, ou bien encore de pouvoir le récupérer ou le réaliser sans perte. Ces deux circonstances se présenteront-elles un jour d'une manière régulière, normale, per-

i36 LES SOIRÉES DE LA RUE SAINT-LAZARE.

manente? Arrivcra-t-il que tout le capital utilisé dans la production soit remboursable ou réalisable sans perte, à la volonté des prêteurs ?

LE CONSERVATEUB.

Chimère 1

l'économiste.

Je ne serai point si affirmatif. 11 faut bien remarquer que tous les capitaux employés ou même employables dans la production ne constituent pas tout le capital disponible de la société. On ne prête généralement que les capitaux dont on n'a pas besoin actuellement. Eh bien, il pourra arriver qu'on n'en prête plus d'autres. On ne subira plus alors aucun dommage effectif en prêtant. Sera-t-il possible de supprimer, de même, le dommage éventuel? Le roulement des capitaux fmira-t-il par s'opérer d'une manière assez parfaite pour que les sorties des capitaux de la production soient régulièrement compensées par les entrées? Voilà ce que je ne saurais dire, mais ce qui est possible. Si la production et la circulation des capitaux n'étaient pas ralenties et troublées par mille entraves, on serait bientôt pleinement édifié à cet égard.

Reste le salaire rémunérant le travail du prêt, la peine que se donne le prêteur en prêtant. Ce travail est réel, et comme tout travail réel, il mérite salaire.

Depuis l'invention et la multiplication des banques, ce travail s'est déplacé ou divisé. Le capitaliste qui envoie son argent à une banque ne se donne qu'une très faible peine. En revanche, la banque qui prête cet argent à un entrepreneur d'industrie accomplit un véritable travail et supporte des frais assez considérables. Ce travail doit être rémunéré, ces frais doivent êtr(; couverts. Qui doit

CINOUIÈME SOIUÉE. 157

les payer? Évidemment celui qui emploie le capital, à chariic de les rejeter sur le consommateur de la denrée produite à l'aide de ce capital.

Peut-on supposer que ces frais disparaissent jamais? iNon ! s'ils peuvent se réduire, par la multiplication du nombre des intermédiaires exerçant spécialement le métier de préteurs de capitaux, ils ne sauraient s'annuler tout à fait. Une banque doit et devra toujours payer son local, ses employés, etc. Voilà, au moins, une partie des frais de production de l'intérêt qui est indestructible.

LE CO.XSERVATELll.

Ah ! c'est fort heureux.

Pourquoi donc? La société qui consomme les produits du travail n'est-elle pas intéressée à ce qu'ils se vendent au prix le plus bas possible? Or, l'intérêt du capital figure pour une part plus ou moins forte dans lepri\ de toutes choses. S'il n'existait pas ou s'il était plus fiiible, on se procurerait ces choses en échange d'une moindre quantité de travail, puisqu'elles en contiendraient moins.

L'aisance générale des populations croît à mesure que l'intérêt s'abaisse ; elle serait à son maximum si l'intérêt venait à tomber naturellement à zéro.

LE SOCIALISTE

Je saisis parfaitement cette analyse des frais de production de l'intérêt ; je vois que l'intérêt se compose de parties réelles qu'il faut couvrir, sans quoi.... sans

quoi

l'économiste.

... les capitalistes ne prêteraient point leurs capitaux, ou si on les forçait à les prêter, ils cesseraient d'en for-

mer , ils cesseraient d'épargner. Or comme les capitaux , sauf peut-être les métaux précieux et quelques autres denrées , sont essentiellement destructibles , les capitaux actuels de la société, champs de blé, pâturages, vignes, maisons , meubles , outils, approvisionnements disparaîtraient d'ici à un petit nombre d'années , si l'on ne prenait soin de les entretenir et de les renouveler par le travail et l'épargne.

LE SOCIALISTE

Vous avez rendu ma pensée. Je vois aussi que ces différentes parties des frais de production tendent naturellement à se réduire. Mais le prix courant de l'intérêt est-il donc toujours la représentation exacte des éléments ou frais de production de l'intérêt? l'écoïnomiste.

Il en est du capital comme de toute chose. Lorsqu'on offre plus de capitaux qu'on n'en demande, le prix courant de l'intérêt baisse. Néanmoins il ne saurait jamais tomber beaucoup au-dessous des frais de production , car on aime mieux garder un capital que de le prêter à perte. 11 peut monter au-dessus , lorsque la demande des capitaux est plus active que l'offre. Mais si la disproportion devient trop forte , les capitaux attirés par la prime de plus en plus considérable qui leur est offerte, affluent bientôt au marché et Téquilibre se rétablit. Le prix courant se confond alors, de nouveau, avec le prix naturcL

Cet équilibre s'établit de lui-même , à moins que des obstacles factices ne l'empêchent de s'établir. Je vous parlerai de ces obstacles lorsque nous nous occuperons des banques. Mais c'est principalement sur les frais de production qu'jl faut agir pour abaisser d'uue manière

CINÛUÏ^ME SOIUÉE. 139

régulière et permanente le taux de l'intérêt. Or ces frais ne sauraient être supprimés, en tout ou en partie, au mo) en d'une loi.

LE CONSERVATEUR

Enfin, nous voici revenus au taux légal ! l'économiste.

On ne peut pas plus dire à un capitaliste : « Tu ne céderas point ton capital, au-dessusd'un intérêt maximum de cinq et six pour cent », qu'on ne peut dire à un marchand : « Tu ne vendras point ton sucre au-dessus d'un prix maximum de huit sous la livre. » Si avec huit sous le marchand ne peut rembourser les frais de fabrication du sucre, et rémunérer son propre travail, il cessera de vendre du sucre. De même, si avec un intérêt maximum de cinq ou six pour cent le capitaUste ne couvre pas les risques du prêt, le dommage résultant de la privation de sou capital et la peine qu'il se donne en prêtant, il cessera de prêter.

LE COXSERVATELR.

On ne cesse pas cependant. Mon usurier... l'économiste.

Ou s'il continue à prêter, ne sera-t-il pas obligé d'ajouter à l'intérêt la prime des risques supplémentaires qu'il court en violant la loi ? C'est ce que n'a pas manqué de faire \otre usurier. Sans la loi limitative du taux de l'intérêt, il n'aurait exigé peut-être que vingt pour cent, ou moins encore.

LE conservateur.

Quoi ! vous pensez que les frais de production de l'intérêt du capital prêté à mon fils s'élèvent bien à vingt pour cent?

l'Économiste.

Je le pense. On court de gros risques en prêtant aux jeunes habitués de Breda-Street. Ces aimables escompteurs du droit à l'héritage n'offrent pas, avouez-le, des garanties morales bien solides ?

LE SOCIALISTE

Cependant, à tout prendre, la loi prohibitive de l'usure n'a pu avoir des résultats bien funestes. On s'y dérobe si aisément.

l'économiste.

Détrompez-vous ! Beaucoup d'hommes se trouvent dans une situation telle qu'ils ne peuvent emprunter, à nK)ins de payer un gros intérêt. Or la loi ayant interdit le prêt dit usuraire, les gens qui respectent religieusement la loi existante, qu'elle soit bonne ou mauvaise, s'abstiennent de prêter à ces hommes besoigneux. Ceux-ci sont réduits à s'adresser à certains individus qui n'ont point de ces scrupules, et qui profitent de leur petit nombre et de Vintensité des besoins de leurs clients pour surélever encore le taux de l'intérêt.

La loi limitative du taux de l'intérêt établit, vous le voyez , un véritable monopole au bénéfice des prêteui-s les moins scrupuleux , et au détriment des emprunteurs les plus misérables. C'est grâce à cette loi absurde, que les prêteurs interlopes ou usuriers c{/or(/e?if les ouvriers et les petits marchands qui empruntent à la petite semaine, les négociants qui viennent d'éprouver un sinistre, et tant d'autres.

Comprenez-vous maintenant que l'économie politi([ue s'élève, au nom de l'intérêt des masses, contre cette limi-

tatioii du droit de prêter, et qu'elle entreprenne la défense de l'usure?

LE SOCIALISTE

Oui, je le comprends. Je vois que la loi n'cmpèrhc pas l'usure; je vois, au coutrairc, qu'elle la rend plus npre. Je vois que si cette loi restrieti\e venait à être abolie, les emprunteurs les plus besoigneux payeraient una prime de moins aux prêteurs.

l'économiste.

Ce serait un bienfait immense pour les classes les plus misérables de la société. Uéelamoiis donc rabolilion de l'intérêt légal, ce sera le meilleur moyen d'avoir raison des usuriers et d'en linir avec l'usure.

SOMMAIRE : Droit d'échanger. — De l'échmige du travail. — Lois sur les coalitinns. — Articles Ai4 et 4)5 du Code pénal. — Coalition des charpentiers parisiens en ISiS. — Démonstration de la loi qui fait graviter le prix des choses vers la somme de leurs frais de production. — Son application au travail. — Que l'ouvrier peut quelquefois faire la loi au maître. — Exemple des Antilles anglaises. — Organisation naturelle de la vente du travail.

L ECONOMISTE.

L'échange est plus entravé eneore que le prêt. L'échange du travail est atteint par la législation des passeports et des livrets, par les lois sur les coalitions; l'échange de propriétés immobilières est soumis à des formantes coûteuses et abusives; l'échange des produits est grevé, à l'intérieur, par divexs impôts indirects, notamment par les droits d'octrois, à l'extérieur par les douanes. Ces différentes atteintes portées à la propriété des échangistes ont uniformément pour résultats de diminuer la Production et de troubler la Distribution équitable de la richesse.

Occupons-nous d'abord des obstacles apportés au libre échange du travail.

LE SOCIALISTE

Ne devrions-nous pas, auparavant, achever d'examiner ce qui concerne la propriété extérieure?

sixiKME soiiiitf:. iij

l'économtstr.

On peut considérer le travail comme une propriété extérieure. L'entrepreneur qui achète du travail n'achète pas les facultés, les forces de l'ouvrier; il achète la portion de ces forces que l'ouvrier sépare de lui-même en travaillant. L'échange n'est véritablement conclu ou terminé qu'après que l'ouvrier, qui a séparé de lui-même une partie de ses forces physiques, morales et intellectuelles, a reçu en échange des produits (le plus souvent des métaux précieux) contenant de môme une certaine quantité de travail. C'est donc bien un échange de deux propriétés extérieures.

Tout échange ne peut être équitable qu'à la condition d'être parfaitement libre. Deux hommes qui font un échange ne sont-ils pas les meilleurs juges de leur intérêt? un tiers peut-il légitimement intervenir pour obliger Tun des deux contractants à donner plus ou à recevoir moins qu'il n'aurait donné ou reçu si l'échange eût été libre? Si l'un ou l'autre juge que la chose qu'on lui offre est trop chère, il ne l'achète point.

LE SOCIALISTE

Et s'il est forcé de l'acheter afin de pouvoir vivre? Si un ouvrier, pressé par la faim, est obligé d'aliéner une quantité considérable de son travail en échange d'un faible salaire ?

l'économiste.

Yoi!à une objection qui va nous obliger à décrire un bien long circuit.

LE SOCIALISTE

Mais avouez aussi qu'elle est bien forte... elle contient véritablement tout le socialisme. Les so2ialistes ont re-

connu, constaté qu'il n'y a point et qu'il ne peut y avoir égalité dans le mode actuel d'échange du travail ; que le maître est naturellement plus fort que l'ouvrier; qu'il peut, en conséquence, toujours lui faire la loi, et qu'il la lui fait. Après avoir bien constaté cette inégalité manifeste, ils ont recherché les moyens de la faire disparaître. Jls en ont trouvé deux : l'intervention de l'État entre le vendeur et l'acheteur de travail, et l'Association qui supprime la vente du travail.

l'économiste.

Etes-vous bien sur que l'inégalité dont vous parlez existe?

LE SOCIALISTE

Si j'en suis sûr? Mais les maîtres de l'économie politique eux-mêmes l'ont reconnue cette inégalité. Si j'avais les œuvresd'Adam Smith sous la main

Les voici dans ma bibliotlièque.

L'ÉCONOMrSTE.

Voici la page.

LE SOCIALISTE

Prétez-moi attention, je vous prie :

" Ce qui décide partout du salaire ordinaire du travail, dit Adam Smith, c'est le contrat passé entre le maître et l'ouvrier, dont les intérêts ne sont pas du tout les mêmes. Les ouvriers veulent gagner le plus, les maîtres donner le moins qu'il se peut. Ils sont disposés à se liguer les uns pour hausser, les autres pour abaisser le prix du travail.

« 11 n'est pas difficile de prévoir de quel coté doit rester ordinairement l'avantage, et quelle est celle des deux parties qui forcera l'autre à se soumettre aux conditions

SIXIÈME SOIRF.R. 1 i,%

quVlle impose. Les maîtres étunt eu pins petit nombre, il leur est bien plus facile de s'entendre. D'ailleurs la loi les autorise, ou du moins ne leur détend pas de se liguer, au lieu qu'elle le défend aux ouvriers. Nous n'avons point d'acte du parlement contre la conspiration de baisser la main-d'œuvre, et nous en avons plusieurs contre celle de la bausser. Ajoutons que dans ces sortes de disputes les niaîtres peuvent tenir bien plus longtemps, lu propriétaire, un fermier, un maître manufacturier, un marcband peuvent généralement vivre une année ou deux des fcmds qu'ils ont par devers eux, sans employer un seul ouvrier. l>a plupart des ouvriers ne pourraient pas subsister une semaine, fort peu l'espace d'un mois et presque aucun l'espace d'un an sans travailler.-A la longue, le maître ne peut pas plus se passer de l'ouvrier que l'ouvrier du maître; mais le besoin qu'il en a n'est pas si urgent. »

Écoutez, je vous prie, encore ceci :

« Il est rare, dit-on, (ju'on entende parler d'une ligue de la part des maîtres, et on parle souvent de celles que font les ouvriers. Mais quiconque imagine là-dessus ((ue les maîtres ne s'entendent pas, connaît aussi peu le iTionde que le sujet dont il s'agit; il y a partout une conspiration tacite, mais constante, parmi les maîtres, pour que le prix actuel du travail ne monte point. S'écarter de cette loi ou convention tacite est partout l'action d'un faux frère et une sorte de tache pour un maître parmi ses voisins et ses égaux. Il est vrai qu'on entend rarement parler de cette ligue, parce qu'elle est d'usage et qu'elle n'est pour ainsi dire que l'état naturel des choses, qui ne fait point sensation. Les maîtres se concertent aussi quelque-

fois pour faire baisser le salaire du travail au-dessous de son prix actuel. Ce projet est conduit dans le plus grand silence et le plus grand secret jusqu'au moment de l'exécution ; et si les ouvriers cèdent sans résistance, comme il arrive quelquefois, quoiqu'ils sentent toute la rigueur du coup, le public n'en parle point. Cependant ils opposent souvent une ligue défensive, et dans certaines occasions ils n'attendent pas qu'on les provoque ; ils forment d'eux-mêmes une conspiration pour que les maîtres augmentent leur salaire. Les prétextes ordinaires dont ils se servent sont tantôt la cherté des denrées, tantôt la grandeur des profits que les maîtres font sur leur ouvrage. Mais soit que leurs ligues soient offensives ou défensives, elles forft toujours grand bruit. Pour faire décider promptement la question, ils ne manquent jamais de remplir le monde de leurs clameurs, et ils poussent quelquefois la mutinerie jusqu'à la \iolence et aux outrages les moins pardonnables ; ils sont forcenés et agissent avec toute la folie et l'extravagance de gens désespérés, qui se voient dans l'alternative de mourir de faim ou d'obtenir sur-lechamp par la terreur ce qu'ils demandent à leurs maîtres. Ceux-ci, de leur côté, crient tout aussi haut, et ne cessent d'invoquer le magistrat civil et l'exécution rigoureuse des lois portées avec tant de sévérité contre les complots des domestiques, des ouvriers et des journaliers. En conséquence, les ouvriers ne retirent presque jamais aucun avantage de la violence et de ces associations tumultueuses qui , généralement , n'aboutissent à rien qu'à la punition et à la ruine des chefs, tant parce que le magistrat civil interpose son autorité, que parce que la plupart des ouvriers sont dans

SFXIKMR soip.F.r;. 117

la nécessité de se soumettre pour avoir du pain. .» Voilà, n'est-il pas vrai, une con;lamnation éloquente de votre système de libre concurrence, tracée de la main même du maître delà science économique? Dans les débats du salaire, le maître est plus fort que l'ouvrier, c'est Adam Smith lui-même qui le constate! Après cet aveu du maître, qu'auraient dû faire les disciples? S'ils avaient été véritablement possédés de l'amour de la justice et de l'humanité, n'auraient-ils pas dû rechercher les moyens d'établir l'égalité dans les relations des maîtres avec les ouvriers? Ont-ils rempli ce devoir?... Qu'ont-ils proposé à la place du salariat, cette dernière transformation de la servitude, comme l'a si bien nommé M. de Chateaubriand ? Qu'ont-ils proposé à la place de ce laisser-faire ini(|ue et sauvage qui asseoit la prospérité du maître sur la ruine de l'ouvrier? qu'ont-ils proposé, je vous le demande ?

l'économiste.

Hien.

LE SOCIALISTE

En effet, ils ont dit qu'ils ne pouvaient rien contre les lois naturelles qui gouvernent la société; ils ont avoué honteusement leur impuissance à venir en aide aux travailleurs. Mais ce devoir de justice et d'humanité qu'ils ont méconnu, nous autres socialistes nous l'avons rempli. En substituant l'Association au salariat, nous avons mis fin à l'exploitation de l'homme par l'homme et à la tyrannie du capital.

l'économiste.

Je...,

I i8 LRS SOIP.RKS in; la RUK SAINr-LAZAP.K.

LE CO^SER^ATF,^i|{.

Permettt'z-moi (ral)or(l de faire une simple ol)servation. Dans le passage d'Adam Smith qui vient d'être cité, il est question de lois qui répriment inégalement les coalitions des maîtres et celles des ouvriers. ÎVous n'avons, Dieu merci, rien de pareil en France. Nos lois sont égales pour tous. 11 n'y a plus d'inégalités sur la terre française !

l'économiste.

Vous vous trompez. La loi française a établi, au contraire, une inégalité flagrante entre le maître et l'ouvrier.

II me suffira de lire les articles 4 14 et 4 1 5 du Code pénal, pour vous le prouver.

« Art. 414. Toute coalition entre ceux qui font travailler des ouvriers, tendant à forcer injuste) tient et abusivement l'abaissement des salaires , suivie d'une tentative ou d'un commencement d'exécution, sera punie d'un emprisonnement de six jours à un mois, et d'une amende de deux cents à trois mille francs.

« Art. 415. Toute coalition de la part des ouvriers pour faire cesser, en même temps, de travailler, interdire le travail dans un atelier, empêcher de s'y rendre et d'y rester avant ou après certaines heures, et, en général, pour suspendre, empêcher, enchérir les travaux, s'il y a eu tentative ou commencement d'exécution, sera punie d'un emprisonnement d'un mois au moins et de trois mois au plus. — Les chefs ou moteurs seront punis d'un emprisonnement de deux à cinq ans. »

Vous le voyez, les maîtres ne peuvent être poursuivis que lorsqu'il y a tentative injuste et abusive de leur part, pour faire l)aisser le salaire; les ouvriers sont pour-

SIXIEME SOIUEE. 140

suivis pour la tentative pure et simple de coalition; en outre, les pénalités sont monstiueusement inégales.

LE C0>Sli:i\VATi:i R.

L'Assemblée nationale n'a-t-elle pas réformé ces deux articles?

LE SOCIALISTE

Elle les aurait léformés peut-être sans l'opposition d'un économiste. En attendant ils subsistent , et Dieu sait quelle désastreuse influence ils exercent sur le prix du travail. Souvenez-vous de la coalition des charpentiers parisiens en 1845. Les compagnons se coalisèrent pour obtenir une augmentation de 1 fr. sur le salaire qui était de 4 fr. Les patrons se coalisèrent pour résister.

LE CONSERVATEUR

Le fait ne fut [as établi.

LE SOCIALISTE

Le fait fut au contraire pai-faitement établi. A cette époque, où les associations étaient soigneusement interdites, les maîtres charpentiers avaient obtenu l'autorisation de constituer une chambre syndicale pour le perfectionnement de leur industrie; mais, dans cette chambre de perfectionnement, on s'occupait des salaires plus que de toute autre chose.

LE co:nservateur.

Qu'en savez-vous?

LE SOCIALISTE

Les débats du procès l'ont clairement établi. Les délégués des ouvriers s'adressèrent au président de la chambre syndicale pour obtenir l'augmentation du salaire. Le président la leur refusa, après une longue délibération de l'assemblée. Cependant les maîtres ne furent point

poursuivis, et, en effet, ils ne pouvaient pas l'être. Ils s'étaient coalisés à la vérité, mais non pour abaisser « injustement et abusivement » le salaire; ils s'étaient coalisés pour empêcher le salaire de hausser. l'économiste.

Ce qui revenait absolument au même.

LE SOCIALISTE

Mais les législateurs du régime impérial ne l'avaient pas entendu ainsi. Les maîtres furent donc renvoyés absous. Les chefs de la coalition ouvrière furent condamnés, les uns à cinq ans, les autres à trois ans dï-mprisonnement.

l'économiste.

Oui, ce fut une des condamnations les plus déplorables dont les annales judiciaires fassent mention.

LE CONSERVATEUR

Si je ne me trompe, la coalition occasionna des sévices particuliers. Certains ouvrieis coalisés maltraitèrent des compagnons qui n'avaient point voulu prendre part à la coalition. Mais votre système de laisser faire autorise peut-être ces procédés-là.

l'économiste.

Beaucoup moins que le vôtre. Quand on dit liberté illimitée, on entend liberté égale pour tout le monde, respect égal aux droits de tous et de chacun. Or, lorsqu'un ouvrier empêche par intimidation ou violence un autre ouvrier de travailler, il porte atteinte à un droit, il viole une propriété, il est un tyran, un spolinteur, et il doit être rigoureusement puni comme tel. Les ouvriers qui avaient commis ce genre de délit dans l'affaire des charpentiers n'étaient nullement excusables et l'on lit bien

de les condamner. Mais tous ne l'avaient pas commis. Les chefs de la coalition n'avaient ni cxcercé ni ordonné aucune violence. Cependant ils furent punis plus sévèrement que les autres.

LE CONSERVATEUB.

La loi sera réformée.

l'économiste.

Tant qu'elle subsistera, ce sera une loi inique.

LE CONSEIlVATEl R.

Quoi? alors même qu'elle n'établirait plus aucune différence entre les maîtres et les ouvriers? l'économiste.

Oui. Que dit Adam Smith? que les maîtres peuvent s'entendre avec beaucoup plus de facilité que les ouvriers, et que la loi peut beaucoup plus difficilement les atteindre. Or, si la loi atteint quatre coalitions d'ouvriers sur une coalition de maîtres, est-ce une loi juste?

Dans la pratique, l'influence de cette loi est désastreuse pour les ouvriers. Les maîtres, sachant que la loi les atteint difficilement, tandis qu'elle atteint /«cZ/ewcnl les ouvriers, sont excités à élever et à soutenir des prétentions abusives dans le règlement du prix du travail. Toute loi sur les coalitions, si égale qu'on la fasse, constitue donc une intervention de la société, en faveur du maître. On a fini par s'en convaincre en Angleterre, et l'on a aboli cette loi sur les coalitions, qui excitait les justes réclamations d'Adam Smith.

LE CONSERVATEUR

Mais voyons ! Les coalitions sont-elles légitimes ou ne le sont-elles pas? Constituent-elles un accord frauduleux ou un accord licite? Voila la question! Or, sur cette ques-

Jb-2 LES SOIRÉES DE LA UUE SAlNT-LAZAUE.

tion, l'opinion de nos grandes assemblées n'a jamais été douteuse. Les membres de notre première Assemblée constituante et de laConvention elle-même, se montraient unanimes pour empêcher toute union , toute entente entre les entrepreneurs ou les ouvriers. Le conventionnel Chapelier écrivait, dans un de ses rapports, cette phrase qui est demeurée célèbre : « 11 faut absolu- "■ ment empêcher les entrepreneurs et les ouvriers de se " réunir pour se concerter sur leurs prétendus intérêts " communs. » Qu'en pensez- vous?

l'économiste.

Je pense que le plus subtil criminalisto ne saurait voir aucun délit dans l'action de deux ou de plusieurs hommes qui s'entendent pour obtenir une augmentation sur le prix de leur marchandise; je pense qu'en édictant des lois pour réprimer ce prétendu délit on porte une atteinte injuste et nuisible à la propriété des industriels et des ouvriers.

Je dis plus. En interdisant les coalitions, on empêche un accord souvent indispensable.

LE SOCIALISTE

Les économistes n'ont-ils pas toujours considéré les coalitions comme nuisibles ou tout au moins connue inutiles?

l'économiste.

Cela dépend des circonstances et de la manière dont les coalitions sont conduites. Mais pour vous faire bien voir dans quelles circonstances une coalition peut être utile, et comment elle doit être conduite pour donner de bons résultats, je suis obligé de rentrer dans le fond du débat. Vous avez alïirmé qu'il n'\ a poini de justice^ possibh- sous

SIXIKMK somEiî. 155

le réiiime du salariat; que le maître étant naturellement plus fort que l'ouNrier doit naturellement aussi l'opprimer.

LE CONSERVATFAR.

La eonséqueuce n'est pas rigoureuse. Il y a des sentiments philanthropiques qui tempèrent ce que l'intérêt privé peut avoir de trop âpre.

l'économiste.

Nullement. J'accepte la conséquence comme rigoureuse et je la crois telle. On ne l'ait pas de philanthropie dans le domaine des affaires, et l'on a raison, car la philanthropie n'y serait pas à sa place. Nous reviendrons la-dessus plus tard....

Donc vous êtes d'avis que le maître peut toujours faire la loi à l'ouvrier, partant que le salariat exclut la justice.

LE SOCIALISTE

Je suis de l'opinion d'Adam Smith.

l'économiste.

Adam Smith a dit que le maître peut opprimer l'ouvrier plus aisément que l'ouvrier ne peut opprimer le maître; il n'a pas dit que le maître se trouve toujours néecssdiraincnl en position de faire la loi à l'ouvrier.

LE SOCIALISTE

Il a constaté une inégalité naturelle, qui existe en faveur du maître.

l'économiste.

Oui, mais cette inégalité peut ne pas exister. 11 peut se rencontrer telle situation où l'ouvrier soit plus fort que le maître.

le socialiste.

S'il y a coalition entre les ouvriers ?

io4 LES SOIUEES DE LA RUE SAINT-LAZAUE.

Non, sans coalition. Je vous en citerai un exemple tout à l'iieure. Or, si l'inégalité ne se produit pas toujours, ne peut-il pas se faire qu'elle ne se produise jamais?

LE SOCIALISTE

Bon i vous allez arriver à l'organisation du travail. l'économiste.

Dieu m'en préserve !

En venant ici, j'ai passé devant la boutique de Fossin. Il y avait, à Tétalage, de fort belles parures de diamants. Sur le trottoir en face, une marchande d'oranges déi)itait sa marchandise. Elle avait des oranges de deux ou trois qualités, et, dans un coin de son éventaire, un paquet d oranges moisies qu'elle offrait a vil prix.

LE CONSERVATEUR

Quel est ce logogriphe?

l'économiste.

Remarquez bien, je vous prie, la différence des deux industries. Fossin vend des diamants , c'est-à-dire une marchandise essentiellement durable. Que l'acheteur Nienue ou non, le marchand de diamants peut attendre, sans craindre que sa marchandise subisse le moindre déchet. Mais que la marchande d'oranges ne réussisse pas à se défaire de sa provision, et bientôt il ne lui restera plus une seule orange saine. Elle sera obligée de jeter sa marchandise sur le fumier.

\ oila, certes, une différence notable entre les deux industries. Fossin peut attendre longtem])s des acheteurs, sans craindre que sa marchandise se gâte, la marchande d'oranges ne le peut pas. E^l-ce à dire que la marchande

d'oranges soit exposée plus que Fossio à recevoir la loi de ses acheteurs ?

C'est selon ! si la marchande d'oranp;es n'a pas soin de proportionner exactement la quantité de sa marchandise au nombre de ses acheteurs, elle sera obligée de réduire ses prix ou de perdre une partie de ses oranges.

LE CONSERVATEUR

Elle fera, ma foi ! un fort mauvais commerce. l'économiste.

Aussi toute marchande d'oranges qui entend son métier évitc-t-elle soigneusement de se charger de plus de marchandise qu'elle n'en peut vendre au prix rémunérateur?

LE CONSERVATEUR

Qu'cntcndez-vous par prix rémunérateur?

l'économiste.

J'entends le prix qui couvre les frais de production de la denrée , y compris le bénéfice naturel de la marchande.

le socialiste.

Vous ne résolvez pas la difficulté. Dans une année où la récolte des oranges est surabondante, que fera-t-on du surplus, si les marchandes n'en demandent pas plus que de coutume? Faudra-t-il laisser pourrir les oranges surabondantes ?

l'économiste.

Si l'on récolte plus d'oranges, on en offrira davantage, et le prix baissera. Le prix venant à baisser, la demande augmentera, et le surplus de la récolte trouvera ainsi à se placer.

156 LES SOllŒES DE LA RUE SAINT-LAZAI'.E.

Dans quelle proportion la baisse aura-t-clie lieu ?

l'économiste.

D'après toutes les observations qui ont été jusqu'à présent recueillies, on peut affirmer que :

Lorsque l'offre dépasse la demande en progression arithmétique, le prix baisse en progression géométrique, et, de même, lorsque la demande dépasse l'offre en progression arithmétique, le prix hausse en progression géojnétrique.

Vous ne tarderez pas à apercevoir les résultats bienfaisants de cette loi économique.

le socialiste.

Si une telle loi existe, ne doit-elle pas avoir, au contraire, des résultats essentiellement funestes ? Supposez, par exemple , qu'un propriétaire d'orangers lecueille communément cinq cent mille oranges par année et (ju'il trouve à les vendre à raison de deux centimes pièce. Cela lui fait une somme de dix mille francs avec laquelle il paye ses ouvriers, rémunère son travail de directeur d'exploitation , couvre, en un mot, ses frais de production. Survient une année abondante. Au lieu de cinq cent mille oranges , il en récolte un million. Jl offre, en conséquence, deux fois plus d'oranges au marché. En vertu de votre loi économique, le prix tombe de deux centimes à un (leini-ccntime, et le malheureux propriétaire, victime de l'abondance, ne reçoit (jue cin(| mille francs poui un million d'oranges, tandis (pie Tannée précédente, il avait recn dix mille fi.mcs pour une (juanlité de moitié moindre.

SIXIF.ME SOIKEE. 157

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