‹ Les soirées de la Rue Saint-LazareChapitre 6 sur 23 · LE C0\SE1U\TEI · texte numérisé non relu

LE C0\SE1U\TEI

II est certain que la surabondance des biens est quelquefois nuisible. Demandez plutôt à nos fermiers laquelle ils préfèrent d'une année d'abondance ou d'une année moyenne, d'une année où le blé est à vingt-deux francs ou d'une année où il tombe à dix francs.

\ oilà des phénomènes économiques que la loi qui vient d'être formulée peut seule expliquer. Mais il ne résulte pas du tout de cette loi que le doublement d'une récolte doive amener une baisse des trois quarts dans le prix, car la demande augmente toujours, plus ou moins, à mesure que le prix baisse. Reprenons l'exemple du propriétaire d'orangers. A deux centimes pièce, ce propriétaire couvrait les frais de production de cinq cent mille oranges. Si la récolle vient à doubler, les frais de production n'augmenteront pas dans la même pioportion. Toutefois ils augmenteront. 11 faut plus de travail pour récolter un million d'oranges que pour en récolter cinq cent mille. En outre , les propriétaires seront obligés de payer ce travail plus cher, car le salaire hausse toujours lorsque la demande du travail [augmente. J.es frais de production s élèveront donc de moitié peut-être. Ils monteront de dix mille à quinze mille francs. Pour couvrir cette dernière somme , qui représente ses frais de production, le propriétaire devra vendre sa récolte d'oranges à laison de un centime et demi pièce.

La question est de savoir si, de même qu'il réussissait à vendre cinq cent mille oranges en les offrant à deux centimes, il réussira à en vendre un million, en les offrant à un centime et demi ; la question est de savoir si un demi-

centime de baisse suffira pour faire doubler la demande.

Si cette baisse ne suffit point , notre propriétaire sera obligé de réduire encore son prix , sous peine de garder une partie de sa marchandise. Mais alors il sera en perte. S'il ne vend que neuf cent mille oranges à un centime et demi, il ne couvrira pas ses frais ; s'il en vend un miUion à un centime et un quart, il les couvrira encore moins.

L'expérience seule peut servir de guide, dans ce cas. Une certaine baisse dans le prix n'augmente pas également la consommation de toutes les denrées. Une baisse de moitié dans le prix du sucre, par exemple, pourra en doubler la consommation. Une baisse de moitié dans le prix de l'avoine ou du sarrasin pourra n'augmenter que d'une quantité assez faible la demande de ces deux denrées. Dans une année où la récolte a dépassé les prévisions habituelles, c'est donc une question difficile de savoir s'il convient d'élever l'offre en proportion de l'augmentation de la récolte ou s'il vaut mieux conserver une partie de la denrée afin d'en maintenir le prix.

LE SOCIALISTE

Et si la denrée n'est point de nature à se conserver on pourra donc trouver avantage à la laisser se perdre. l'économiste.

Oui, ou ce qui revient économiquement au même, à la distribuer gratis à des gens qui ne l'eussent achetée à aucun prix. Mais il y a fort peu de denrées que Ton ne puisse conserver sous une forme ou sous une autre.

S'il vous reste quelque doute sur Texistcnce de la loi économique que je viens de signaler, examinez ce qui s'est passé récemment dans le commerce du blé. En 1847, notre récolte de blé a été en déiicit: au lieu de

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récolter soixante, millions d'hectolitres de bic, ou n'en a récolté que cinquante millions environ. A ous savez quel a été le résultat commercial de ce déficit de la récolte. De vingt ou vingt-deux francs, son cours ordinaire, le blé a monté à quarante ou cinquante francs. L'année suivante, au contraire, la moisson a été abondante, on a récolté huit ou dix millions d'hectolitres de plus que de coutume. De quarante ou cinquante francs, le prix est tombé alors, par gradations successives, à quinze francs et, dans certaines localités, jusqu'à dix francs. Dans la première de ces deux aimées, une diminution d'un quart dans l'offre a rapidement amené le doublement du prix; dans la seconde, une augmentation d'un quart dans l'offre, a fait descendre successivement le prix à la moitié de son taux ordinaire.

La même loi gouverne les prix de toutes les denrées. Seulement, il faut toujours bien tenir compte, en l'observant, de l'augmentation de la demande qui résulte de la diminution du prix, et vice versa.

LE SOCIALISTE

Si une faible diminution dans l'offre peut amener une augmentation si considérable dans le prix, je m'explique un fait qui était demeuré jusqu'à présent fort obscur pour moi. A la fin du siècle dernier, la disette régnait à Marseille. Le prix du blé était monté fort haut... pas assez cependant au gré de certains marchands qui entreprirent de le faire hausser encore. Ils imaginèrent, en conséciueuce, de jeter a la mer une partie de leur approvisionnement. Cette idée heureuse leur valut de gros bénéfices. Mais un enfant avait été témoin de leur action impie et criminelle. Sa jeune àme en conçut une indigna-

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tion proibiule. Il se demanda quelle était donc cette société, où il était ntile aux uns d'affamer les autres, et i! déclara une immortelle guerre à une civilisation qui enfantait de si abominables excès. Il consacra sa vie à combiner une Organisation nouvelle... Cet enfant, ce réformateur, vous le connaissez, c'est Fourier. l'économisti:.

L'anecdote peut être vraie, car le fait s'est produit fréquemment dans les années de disette, comme aussi dans les années d'abondance; mais, à mes yeu.x, elle ne prouve qu'une seule ciiose : c'est que Fourier était un fort mauvais observateur.

LE SOCIALISTE

Par exemple !

l'économiste.

Fourier voyait l'effet, mais il ne voyait pas la cause. A cette époque, les achats de blé à l'extérieur étaient entravés, à la fois, par la difficulté des conununications et par les lois de douanes. Aussi les détenteurs de blé à l'intérieur jouissaient-ils d'un véritable monopole. Pour rendre ce monopole plus fructueux encore, ils ne mettaient au marché , ils n'oJJ'raient qu'une partie de leur approvisionnement. Si la loi ne s'était pas mêlée de leurs affaires, ils auraient gardé le reste en magasin, car le blé est une des denrées qui se conservent le plus longtemps. Malheureusement il y avait, en ce temps-là, des lois contre les accapareui's. Os lois interdisaient aux négociants de garder en magasin au delà d'une certaine quantité de substances alimentaires. Placés dans l'alternativti de mettre tout leur blé au marché ou d'en détruire une partie , ceux-ci trouvaient souvent plus d'avantage à

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adopter ce dernier parti. C'était barl)are, c'était odieux, si vous voulez; mais à qui la faute?

Sous un régime de pleine lii)erté économique, rien de ptireil ne pourrait avoir lieu. Sous ce régime, le prix de toutes choses tend naturellement à tomber au taux le plus bas possible. Par cela même, en effet, qu'une faible différence entre les deux niveaux de l'offre et de la demande amène un écart considérable dans les prix , l'équilibre doit nécessairement s'établir. Aussitôt que l'approvisionnement d'une denrée ne suffit pas à la demande, le prix monte avec une rapidité telle, qu'on trouve bientôt grand profit à apporter au marché un supplément de cette demée. Or, les hommes étant naturellement à l'affût de toutes les affaires qui leur présentent (pielque avantage, les concurrents affluent pour combler le déficit.

Aussitôt que le déficit est comblé et l'équilibre rétabli, les expéditions s'arrêtent d'elles-mêmes; car les prix tendant à baisser progressivement à mesure que les approvisionnements augmentent , les expéditeurs ne tarderaient pas à être en perte.

Si donc on hiisse aux producteurs ou aux marchands pleine liberté de porter toujours leur denrée où le besoin s'en tait sentir, les approvisionnements seront toujours aussi justement proportionnés que possible aux exigences de la consommation ; si, au contraire, on porte atteinte, d'une manière ou d'une autre, à la liberté des communications , si on entrave les négociants dans le libre exercice de leur industrie, l'équilibre sera longtemps à s'établir, et^ dans l'intervalle, les producteurs maîtres du marché pourront réaliser d'énormes bénéfices , aux dépens des malheureux consommateurs.

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Remarquons encore que ces bénéfices croissent d'autant plus qu'on peut moins se passer de la denrée. Supposons qu'une compagnie obtienne le monopole de la vente des oranges dans un pays. Si cette compagnie profite de son monopole pour diminuer de moitié la quantité des oranges précédemment offertes , dans l'espoir d'en quadrupler le prix , elle pourra fort bien éprouver un mécompte. Les oranges n'étant pas, en effet, une denrée de première nécessité, à mesure que la diminution de l'offre fera croître le prix, la demande décroîtra de même. L'écart entre l'offre et la demande demeurant en conséquence, . toujours très faible, le prix courant des oranges ne pourra s'élever beaucoup au-dessus du prix naturel.

Il n'en sera pas de même, si une compagnie réussit à accaparer le monopole de la production ou de la vente des céréales. Le blé étant une denrée de première nécessité, une diminution de moitié dans l'offre et, par suite, une hausse progressionnelle dans le prix n'entraînerait qu'une assez faible réduction dans la demande. Telle diminution de l'offre, qui ferait hausser à peine le prix des oranges, aurait pour résultat de doubler ou de tripler le prix du blé.

Quand une denrée est de toute première nécessité, comme le blé, la demande ne diminue qu'avec l'extinction d'une partie de la population ou l'épuisement de ses moyens.

Enfin, dans certaines circonstances, telle denrée, dont le prix ne pouvait monter bien haut dans un milieu ordinaire, acquiert tout à coup une valeur inusitée. Transportez, par exemple, une marcliande d'oranges au milieu d'une caravane qui traverse le désert. Dans les

premiers jours, elle est obligée de débiter sa iiiarchaudise à un taux modéré, sous peine de n'en pas vendre. Mais l'eau vient à manquer : aussitôt la demande des oranges se double, se triple, se quadruple. Le prix monte progressivement à mesure que la demande s'élève. Il ne tarde guère à dépasser les ressources des voyageurs les moins fortunés, et à atteindre celles des voyageurs les plus riches : en quelques heures, la valeur d'une orange peut s'élever de la sorte à un million. Si la marchande, souffrant elle-même de la soif, diminue sou offre à mesure que son propre besoin devient plus intense, un moment arrive ou le prix des oranges dépasse toutes les ressources disponibles de ses compagnons de la caravane, fussent-ils des nababs.

En observant bien cette loi économique, vous vous rendrez compte d'une multitude de phénomènes qui ont dû jusqu'à présent vous échapper. Vous saurez au juste pourquoi les producteurs ont toujours visé à obtenir le privilège exclusif ou monopole de la vente de leurs produits dans certaines circonscriptions; pourquoi ils se montrent par-dessus tout friands des monopoles qui affectent les denrées de première nécessité; pourquoi enfin ces monopoles ont été de tout temps la terreur des populations.

Je reviens maintenant à ma marchande d'oranges et à Fossiu.

LE COXSERVATEUR.

Enfin !

l'économiste.

Grâce à la nature particulière de sa marchandise, qui est (hiruble^ Fossin peut sans trop d'inconvénient, élever

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son approvisionnement de pierres précieuses au delà des besoins du moment. Rien ne l'oblige à offrir immédiatement le surplus. La marcbande d'oi*anges se trouve dans une situation bien différente. Si elle a acheté plus d'oranges qu'elle n'en peut vendre à un prix rémunérateur, elle n'a point la ressource de tenir indéfiniment le surplus en réserve, car les oranges sont sujettes à se gâter. Mais en offrant toute sa provision, elle s'expose à faire baisser le prix des oranges au point de perdre au delà même de la valeur de l'excédant. Que fera-t-elle donc? Détruira-t-elle cet excédant dont elle s'est maladroitement chargée? Non! elle le vendra en dehors de son marché ordinaire, ou bien elle attendra qu'une partie de ses oranges soient légèrement gâtées pour les vendre à une catégorie particulière d'acheteurs, de manière à ne point faire concurrence au reste de sa provision. Voilà ce qui vous explique la présence de ces petits tas d'oranges à moitié gâtées , au coin de l'éventaire des marchandes.

LE CONSERVATEUR

Que nous importe?

l'économiste.

Vous allez voir. Ces tas sont d'autant plus considérables que les marchandes entendent plus mal leur métier, ou que la consommation des oranges subit des fluctualions plus fortes. Mais on ne les verrait point encombrer les éventaires, si les marchandes savaient exactement proportionner leurs achats à leurs ventes, si encore la consommation n'éprouvait jamais de variations subites. Si les clioses se passaient ainsi les marchandes d'oranges pourraient connue Fossin proportionner toujours

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leur oiïir ;i la demande, sans éprouver aucun dommage; elles eessi'i aient de vendre à perle une partie de leur mareliandise dans la crainte que Texcédant ne vienne à se gâter, ou d'attendre que cet excédant se gâte afin de s'en débarrasser à vil prix.

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