‹ Les soirées de la Rue Saint-LazareChapitre 7 sur 23 · I.i: CONSERVATEUR · texte numérisé non relu

I.i: CONSERVATEUR

Sans doute !

Eh! bien, si vous examinez de près la situation des ouvriers vis-à-vis des entrepreneurs d'industrie, vous la trouverez parfaitement analogue à celle des marchandes d'oranges vis-à-vis de leurs acheteurs.

Si vous examinez de même la situation des entrepreneurs vis-à-vis des ouvriers, vous la trouverez absolument sendjlable a celle de l'ossin vis-à-vis de sa clientèle.

I.e travail, en elTet, est une denrée essentieîlen.ent périssable^ en ce sens qu(! le travailleur, dénué de ressources, est exposé à périr dans un bref délai, s'il ne trouve point à placer sa marchandise. Aussi le prix du travail peut-il tomber excessivement bas , dans les moments où l'offre du travail est considérable et où la demande est faible.

Heureusement, la bienfaisance s'interpose alors, en enlevant du marché pour les nourrir gratis une partie des travailleurs qui offrent inutilement leurs bras. Si la bienfaisance est insuffisante, le prix du travail continue à baisser jusqu'à ce qu'une partie du travail inutilement offert périsse. Alors l'équilibre commence de nouveau à se rétablir.

L'entrepreneur qui offre des salaires aux ouvriers

i('}() LES SOIlîKRS J)E LA RHK SAINT-LAZÂRK.

n'est pas obligé, communément Au moins, de se hâter si fort. Loi-sque le travail est rare sur le marché il peut tenir en réserve une partie de ses salaires, et proportionner, comme Fossin, son offre à la demande.

Cependant, il y a des exceptions à cette règle. Il arrive parfois que les entrepreneurs sont obligés de vendre leurs salaires à vil prix, de céder de gros salaires en échange de faibles quantités de travail , ou, pour me servir de l'expression commune, de recevoir la loi des ouvriers. Cela arrive lorsqu'ils ont un besoin urgent déplus de bras qu'il ne s'en offre sur le marché.

Cela est arrivé notamment aux Antilles anglaises, à l'époque de l'émancipation. Lorsque l'esclavage retenait les travailleurs sur les plantations, les colons disposaient d'une quantité de travail à peu près suffisante pour mettre leurs exploitations en valeur. Mais lorsque l'esclavage vint à être aboli, un grand nombre d'esclaves se mirent à travailler pour leur propre compte. Le nombre de ceux qui continuèrent à s'employer à la culture des cannes se trouva insuffisant. A l'instant même la loi économique de l'offre et de la demande fit sentir son influence sur les prix du travail. A la Jamaïque, où la journée d'un esclave revenait à peine à 1 fr., la même quantité de travail libre se vendit successivement 3, 5, 1 0 et même jusqu'à 1 5 et 1 G fr. *. La plus grande partie de l'indemnité accordée aux colons y passa. Mais bientôt une foule de colons ayant abandonné leurs plantations, faute de pouvoir payer ces salaires exorbitants, la demande

' Ruijpori udrcsHé à M. le duc de Broglie sur les (luestions coloniuks pur iW. Jules Leditvalier,

SIXIFMF. SOIR F. K. 167

diminua; d'un autre côté, Tappiit de ces salaires ayant attiré des travailleurs de tous les pays, même de la Chine, l'offre s'augmenta. Grâce à ce double mouvement qui rapprochait incessamment et irrésistiblement l'offre de la demande, les salaires baissèrent, et, aujourd'hui, le prix du travail aux Antilles anglaises a pris à peu près son niveau naturel.

LE SOCIALISTE

Qu'entendez-vous par le niveau naturel du salaire ? l'écoxomiste.

J'entends par là la somme nécessaire pour couvrir les frais de production du travail. Je vous expliquerai cela plus au long dans un prochain entretien.

Vous voyez, en définitive, que les entrepreneurs ne peuvent pas plus se soustraire à la loi de l'offre et de la demande que les ou> riers eux-mêmes. Lorsque l'équilibre est rompu contre eux, lorsque la balance du travail est en faveur des ouvriers, ils peuvent sans doute tenir en réserve, — le plus souvent du moins, — -une partie de leurs salaires , et empêcher ainsi le prix du travail de monter trop haut; ils peuvent imiter les joailUers qui gardent leurs bijoux et leurs pierreries plutôt que de les vendre au-dessous du prix rémunérateur ; mais, en fin de compte, un moment arrive où, sous peine de faire banqueroute ou de renoncer à leur industrie, ils sont obligés de mettre leurs salaires au marché.

Lorsque l'équilibre est rompu contre les ouvriers, lorsque la balance du travail est en faveur des entrepreneurs, les ouvriers sont communément obligés de vendre leur travail quand même, à moins que la Charité ne vienne à leur secours, ou qu'ils ne réussissent, d'une manière ou

d une autre, à retirer du marehé le travail surabondant. Leur situation est alors plus mauvaise que celle des entrepreneurs manquant de travail, car ils vendent, comme les marchandes d'oranges, une denrée peu durable, prompte à s'avarier ou à se détruire.

Mais si, connaissant bien la nature de leur denrée, ils avaient assez de prudence pour ne jamais en surcharger les marchés, pour proportionner toujours leur offre à la demande, ne pourraient-ils pas aussi, comme les marchandes d'oranges qui savent leur métier, vendre toujours leur marchandise à un prix rémunérateur ?

LE SOCIALISTE

Est-il bien possible de proportionner toujours l'offre du travail à la demande ? Les ouvriers sont-ils les maîtres d'empêcher les Crises de bouleverser l'industrie? Peuvent-ils encore transporter aisément d'un lieu à un autre un excédant de travail, comme ou transporte des ballots de marchandises? Cet équilibre, qui permettrait aux ouvriers de vendre leur travail à un prix rémunérateur, ne doit-il pas, en vertu de la nature même des choses, être incessamment rompu contre eux? Et alors le prix du travail, comme celui de toute marchandise peu durable, ne doit- il pas baisser d'une manière effrayante?

l'économiste.

Les obstacles que vous attribuez à la nature des choses sont le plus souvent artificiels. Étudiez mieux les crises industrielles, et vous verrez ([u'ellesont presque toujours leur origine dans les lois qui entravent la production ou la circulation des richesses sur les différents points du globe. Uecherchez mieux aussi pourquoi les ouvriers réus-

SIXIRMK SOIIIKK. 100

>i-is*iit si iii;il;iisément à proportionner leur ui'U-c a la dt-inande, tt vous trouverez que cela vient principalement, d'une part, des institutions de charité légale, qui les excitent à se multiplier sans mesure; d'une autre part, des obstacles apportés à la facile entente des travailleurs et a la libre circulation du travail, lois économiques sur les coalitions, sur l'apprentissage, sur les livrets, sur les passeports, lois civiles refusant aux étrangers des droits égaux à ceux des nationaux. Si faible que soit l'action de ces ohs/ar/cs artificiels sur le mouvement de l'offre et de la demande, elle devient considérable, énorme sur le prix, puisque la progression arithmétique d'un côté eng 'udrcî une progression géométi'i([ue de l'autre.

.le vous ai démontré déjà ((ue lej lois sur les coalitions font iirccssairrmcnf., inrvilaOlournl pencher la balance du côlé du maître dans le débat du salaire. Sans ces lois funestes, les ouvriers auraient, en outre, des facilités qui leur manquent aujourd'hui pour pr()porlionner toujours piomptement l'offre des bras à la demande du travail. \ oiei eonnnent.

Je reprends rexemple de la marchande d'oranges : elle vend, je suppose, journellement une centaine d'oranges. Un jour la demande baisse de moitié, on ne lui en demande plus que cinquante. Si elle persiste ce jour-là à en vouloir vendre cent, elle sera obligée d'abaisser notablement son prix, et elle éprouvera une perte sensible. Il y aura avantage pour elle à retirer du marché l'excédant de cinquante oranges, dussent ces oranges réservées pourrir dans la journée.

Eh bien ! la situation est absolument la même pour les ouvriers marchands de travail.

Je le veux bien, mais qui consentira à jouer le rôle des oranges destinées à moisir en magasin?

l'économiste.

Individuellement, personne ! mais si les ouvriers sont intelligents et si la loi ne les empêche pas de s'entendre, savez-vous ce qu'ils feront? au lieu de laisser le salaire tomber progressivement à mesure que la demande baissera, ils retireront du marché l'excédant dont la présence motive cette baisse.

LE CONSERVATEUR

Mais, encore une fois, qui consentira à se laisser retirer du marché?

l'économiste.

Personne sans doute, si la masse n'indemnise pas ceux qui se retireront ; mais il y aura concurrence pour quitter le marché, si elle alloue aux ouvriers retirés une indemnité égale au salaire qu'ils recevaient en travaillant.

LE CONSERVATEUR

Croyez -vous que les ouvriers occupés trouveraient leur compte à cette combinaison?

l'économiste.

Je le crois. Prenons un exemple. Cent ouvriers reçoivent un salaire de 4 fr. par jour. La demande vient à baisser d'un dixième. Si nos cent ouvriers persistent néanmoins à offrir leurs bras, de combien baissera le salaire? 11 baissera, non d'un dixième, mais de près d'un cinquième (ce serait exactement d'un cinquième, si la baisse du prix n'augmentait pas toujours quelque peu la demande) , il sera réduit à 3 fr. 20. La somme totale des salau'es tombera de JOO fr. à 320 fr. Mais si les ouvriers

Kuis letiieiit du marché les dix travailleurs surabondants, en leur attribuant une indemnité égale au salaire , soit 40 fr.; au lieu de ne recevoir plus que 320 Ir. (loo X 3 fr. 20), ils recevront 360 fr. (90 X 4). Au lieu de perdre 80 fr., ils ne perdront que 40 fr.

A'ous voyez que les coalitions peuvent avoir leur utilité, qu'elles sont nécessitées même, accidentellement, par la nature de la marchandise que l'ouvrier met au marché. C'est donc commettre un acte de spoliation véritable à l'égard de la masse des travailleurs que de les interdire.

Si les unions d'owwievs étaient permises, si, en même temps, les lois sur les livrets et les passeports ne gênaient point les mouvements des travailleurs, vous verriez la circulation du travail se développer rapidement sur une échelle immense. Adam Smith, examinant les causes de rabaissement excessif des salaires dans certaines localités, disait : « Apres tout ce qui s'est dit de la légèreté et de « l'inconstance de la nature humaine, il paraît évidem- « ment par l'expérience que, de toutes les espèces de ba- " gages, l'homme est le plus difficile à transporter. » Mais les moyens de communication sont bien plus perfectionnés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient du temps d'Adam Smith. Avec les chemins de fer, aidés des télégraphes électriques, on peut transporter rapidement et à bas prix une masse de travailleurs, d'un lieu où le travail surabonde dans un lieu où il manque.

Vous comprenez, toutefois, que ce commerce de travail ne saurait prendre le développement dont il est susceptible aussi longtemps que la loi continuera de l'entraver.

LE SOCIALISTE

Le gouvernement devrait même guider les travailleurs

dans leurs recherches, il devrait leur indiquer les endroits ou le travail abonde et ceux où il est rare. l'économiste.

Laissez faire l'industrie privée, elle servira beaucoup mieux les ti'availleurs que ne pourrait le faii-e le gouvernement. Donnez pleine liberté de mouvement et cVaccord aux ouvriers, et ils sauront bien chercher les endroits où la vente du travail s'opère avec le plus d'avantages; des intermédiaires actifs et intelligents les seconderont au plus bas prix possible (pourvu toutefois qu'on ne s'avise pas de limiter le nombre de ces intermédiaires et de réglementer leur industrie). L'offre et la demande du travail qui gravitent naturellement l'une vers l'autre, s'équilibreront alors sans obstacles.

Laissez faire les travailleurs, laissez passer le travail, voilà toute la solution du problème du salariat '.

' Frappé, il V a (luelqucs années, de la difllculté quépi-oiivonl les Iravailleuro à comuiître les endroits où ils peiiveiU obtenir un bon débouché de celle esiièce de marchandise qu'on nomme du travail, je demandai l'établissenienl de bourses du Iravail awa publicité des cours, à l'exemple de ce qui se pratique pour les capitaux et les denrées de consommation *. Plus tard, j'essayai de réaliser celte idée, et j'adressai , dans le Courrier français, dirigé alors par M. X. Durrieu, l'appel suivant aux ouvriers de Paris :

« Depuis longtemps, les capitalistes, les industriels et les négociants se servent de la publicité (jue leur offre la presse pour placer le i)lus avantageusement [lossible leurs capitaux ou leurs marchandises. Tous les journaux publient régulièrement un bulletin de la lioin-se, tous ont ouvert aussi leurs colonnes aux annonces industrielles et connnerciales.

« Si la publicité rend aux capitalistes et aux négociants des services dont on ne saurait plus aujourd'hui nier l'iuqjorlance, pour-

* Journal la Nation, du Ta juillet ISi3. — Des Moijens d'améliorer /'' sr>n des c/dAse* Inbnrieusfs. — J{i<i(.iiuie, février tSi-î.

SIXIÈMF; SOIIIRK. I7Ô

quoi ne ?crait-ellc pas mise aussi à la porlcc dos travailleurs? Poiiniuoi ne scrail-elle pas eniplovéc à éclairer les démarches des ouvriers qui cherclienl de l'ouvrage, connue elle serl déjà à éclairer celles des capitalistes qui cherchent de l'emploi pour leurs capitaux, comme elle sert encore aux négociants pour trouver le placement, de leurs marchandises? L'ouvrier qui vil du travail de ses bras et de son inleliij:encc, n'esl-il pas aussi inléressé pour le moins à savoir en quels lieux le travail obtient le salaire le plus avantageux, que peuvent l'être le cafiilalistc et le néyoicant à connaître les marchés où les capitaux et les marchandises se vendent le plus cher. Sa force piivsiquc et son intelligence sont ses capitaux à lui : c'est en exploitant ces capilaux-là, c'est en les faisant travailler, et en échangeant leur travail contre les produits du travail d'autres ouvriers connue lui qu'il parvient à subsister.

« ... C'est la presse qui publie le bulletin de la Bourse cl les annonces industrielles : ce serait la presse qui publierait le bulletin du travail.

« Nous proposons, en conséquence, à tous les corps d'étal de la ville de Paris de publier gratuitement chacpic semaine le bulh^tin des engagements d'ouvriers avec l'indication du taux des salaires et de l'étal de l'offre el de, la demande. Nous répartirons les bulletins des corps d'état entre les dilfi'M(>nls jours de la semaine, de telle sorte que chaque métier ait sa publication ù jour tixe.

« Si notre offre est agréée par les corps d'étal, nous inviterons nos confrères des départements à publier les bulletins du travail de leurs localités, comme nous fiublierons le bulletin du travail de Paris. Chaque semaine, nous rassemblerons tous ces bulletins et nous en composerons un bidletin général. Cha(|ue semaine, Ions les travailleurs de France pourront avoir de la soile sons les yeux le tableau de la situation du travail dans les différentes parties du pays.

« Nous nous adressons surloul aux ouvriers des corps d'état de la ville de Paris. Déjà ils se trouvent organisés, déjà ils possèdent des bureaux de placement réguliers, llien ne leur serait plus facile que de livrera la publicité le bulletin de leurs transactions quotidiennes ; rien ne leur serait plus facile que de doter la Fiance de la publicilè du travail. » {Courrier français ihi 26 juillet 1846.)

A la suite de cet appel , je m'abouchai avec quelques-uns des corps de métiers parisiens, entre autres avec la corporation des tailleurs de pierre. On me mit en rapport avec un compagnon surnommé Parisien la Douceur, un des ouvriers les plus intelligents que

j'aie renconlrés. Parisien la Douceur goûta fort mon plan, et il me protnilde l'exposer à la réunion des tailleurs de pierre. Malheureusement, la réunion ne partagea pas l'opinion de son délégué ; elle craignit que la publication des prix du travail à Paris n'attirât une allluence plus considérable d'ouvriers dans ce grand centre de population, et elle nie refusa son concours. Mes tentatives ne furent pas f»lus heureuses ailleurs.

Après la révolution de février, j'essayai de remettre celle idée à flot. J'écrivis à M. Flocon, alors ministre de l'agriculture el du commerce, pour l'engager, sinon à faire bâtir une Bourse du travail à Paris, du moins à mettre au service des iravailleurs la Bourse déjà bâtie. Les gens d'affaires vont à la Bourse dans l'après-midi, les ouvriers ne pourraient-ils pas y aller le matin? Telle est la question que je posais à M. Flocon; mais M. Flocon, qui avait bien d'autres affaires, ne me répondit point.

La même idée fut reprise à quelque temps de là, et un projet de Bourse du travail fut môme présenté au préfet de police, M. Ducoux, par un architecte, M. Leuiller. M. Emile do Girardin prêta son appui à celte tentative, et il offrit même de consacrer une partie de la quatrième page de la Presse à la publicité des transactions du travail.

Pour donner une idée de l'extension que pourrait prendie cette publicité si nécessaire, et les services qu'elle pourrait rendre aux ouvriers marchands de travail, avec l'auxiliaire des télégraphes électriques et des chemins de fer, je reproduis un extrait d'une brochure où j'ai développé assez longuement cette idée :

« Examinons de quelle manière la télégraphie électrique devrait être établie pour donner aux travailleurs de toutes les nations les moyens de connaître instantanément les lieux où le travail est demandé aux conditions les plus avantageuses.

« C'est le long des chemins de fer que s'établissent les lignes télégraphiques.

« Dans chacun des grands Etats de l'Europe, les principales lignes de chemins de fer se dirigent vers la capitale comme vers un centre commun. Elles lattachent à la métroi)ole toutes les villes secondaires. Celles-ci, à leur tour, deviennent les foyers d'autres voies de communication qui vont aboutir à des centres de population de troiftièuH! ordre.

« Admettons (pi'en Fiance, par exc^niple, il s'établisse, dans une vingtaine de villes secondaires, des marchés, des Doutses, servant à la fois à lu vcatr du travail et au placement des capitaux et des

SIXIÈME SOlllÉE. 175

denrées. Admeltons aussi que la matinée soit consacrée aux transactions des travailleurs et l'après-midi à celles des capitalistes et des marchands. Voyons ensuite comment se tiendra le marché de travail.

« Le jour de l'ouverture des vingt Bourses, les ouvriers qui manquent d'emploi et les directeurs industriels qui ont besoin d'ouvriers, se rendent au marché, les uns pour vendre, les autres pour acheter du travail. 11 est tenu note du nombre des transactions effectuées, des i»rix auquels elles l'ont été et de la i)roi)orlion relative des emplois olï'erts et des emplois demandés. Le bulletin du marché, rédigé à la fin de la séance , est envoyé à la Bourse centrale par voie télégraphique. Vingt bulletins arrivent en même temps à ce iioint de réunion où l'on en compose un bulletin général. Ce dernier, qui est adressé aussitôt soit par le chemin de fer, soit par le télégraphe, à chacune des vingt bourses secondaires, peut être publié partout avant l'ouverture de la Bourse du lendemain.

« Instruits par le bulletin général du travail de la situation des divers maniiés du pays, les travailleurs disponibles dans certains centres do [iruduction peuvent envoyer leurs offres dans ceux uîi il y a des enq)lois vucanls. Supitosons, i)ar exemple, que trois charpentiers soient sans ouvrage à Rouen, tandis qu'à Lyon le même nombre d'ouvriers de cet état se trouvent demandés au prix de 4 t'r. Après avoir consulté le bulletin de travail publié par le journal du malin, les charpentiers de Kouen se rendent à la Bourse, où vient aboutir la ligne télégraphique, et ils expédient à Lyon une dépêche ainsi conçue :

« Rouen — 3 charpentiers à 4 50 — Lyon. »

« La dépêche envoyée à Paris est, de là, transmise à Lyon. Si le prix demandé pai- les charpentiers de Rouen convient aux enlre- [)reneurs de Lyon, ceux-ci répondent immédiatement par un signe dacceptation convenu. Si le prix est jugé par eux trop élevé, un débat s'engage entre les deux parties. Si enfin elles tombent d'accord, les ouvriers, munis de la réponse d'acceptation timbrée par l'employé au télégraphe, se rendent aussitôt à Lyon par le chemin de fer. La transaction a été conclue aussi rapidement qu'elle aurait l»u l'être dans l'enceinte de la Bourse de Rouen.

« Adiiiellons encoie maintenant que Francfurl-sur-Mein soit le point de réunion vers lequel convergent les lignes télégraphiques aboutissant aux diverses bourses centrales de l'Europe. C'est à Francforl-sur-Mein que sont adressés les bulletins généraux de

chaque pays, c'est là aussi (|U(î l'on en compose un bulletin européen qui est envové à toutes les bourses centrales et qui est transmis de celles-ci à toutes les bourses secondaires. Grâce à ce mécanisme de publicité, le nombre des emplois et des bras disponibles avic les prix olTerts ou demandés se trouvent connus, d'une manière pres(iue instantanée, sur toute la surlace du continent.

>> Supposons donc qu'un marin, sans occupation à Marseille, apiirenne, en consultant le bulletin du travail européen, (pie les matelots manquent à Riga et qu'il leur est offert, dans ce port, un salaire avantageux. Il se rend à la Bourse et envoie à Riga ses olîres de services par dépêche télégraphique. De Marseille, la dé[»êche arrive à Paris, en deux ou trois étapes, selon la force de l'agent de locomotion ; de Paris, elle est envoyée à Francfort, de Francfort elle va à Moscou, bourse centrale de la Russie, et de Moscou à Riga. Ce tiMJct, d'environ 4,000 kilomètres, [teut être parcouru en deux ou trois minutes. La réponse est transmise de la même manière. Si la correspondance télégra|)hi(pie est tarifée à raison de cinq centimes par 100 kilomètres, notre marin payera 4 fr. environ pour la dépêche envoyée et la dépèche reçue. Si sa demande est agréée, il prend le chemin de fer et arrive à Riga en cinq jours. En supposant que le prix de la locouuilion se trouve lixé au plus tias possible, soit à 1/2 centime par Kilomètre, ses frais de déplacement, poste télégraphique comprise, s'élèveront à 24 fr.

« L'Europe devient ainsi un \asle marché où les transactions des travailleurs s'elfecluent aussi rapidement, aussi aisément que dans le marché de la Cité. Par Conslantinople, les bourses de l'Europe correspondent avec celles de l'Alriciue et de l'Asie.

« Ainsi la locomotion à la viqu'ur et la télégraphie éleclricpu" sont, en quelque sorte , les instruments matériels de la liberté ilu travail. En procurant aux individus le moyen de disposer librement d'eux-mêmes, de se porter toujours dans les contrées où l'existence est la plus facile et la plus heureuse, ces véhicules providentiels poussent irrésistiblement les sociétés dans les voies du l.rogrès '.

' Eluda écunomiijues, |t, 'M.

SErTlKMH SOIUÉK

SOMMAIHE ; Droil d'vclianijcr, suile. — Echan'ies inlernalionauj. — Sijfilfme prolecleur. — Son but. — Aiihorismes de M. de Jiounicnne,

— OfUjinc du sj/slhnc firotecleur. — Sj/sthne mercantile. — Arguments en faveur de la protection. — Épuisement du numéraire. — Indépendance de l'étranger. — Augmentation de la production intérieure.— Que le système protecteur a diminué la production générale.

— Qu'il a rendu la productioii précaire et la distribution inique.

L ECOiNOMISTE.

Le libre échange des produits est plus entravé encore que le libre écliange du travail. Le commerce des biens inmiobiliers est soumis à des formalités vexatoires et coûteuses, le commerce des objets mobiliers est grevé ou totalement empêché par divers impôts indirects, notamment par les octrois et les douanes.

Permettez-moi de laisser de côté, pour le moment, les lois restrictives qui ont l'impôt pour objet, et de m'occupcr de celles qui ont été établies principalement pour cniravrr.

Je veux parler des douanes.

Li: CONSERVATEUR.

Les douanes n'ont-clles pas été établies en vue de l'impôt?

l'écokomiste.

Quelquefois, mais rarement. Le plus souvent, les douanes ont été instituées uniquement pour faire obstacle aux échanges.

LE SOCIALISTE

C'est le système protecteur.

l'économiste.

Or le système protecteur prédomine dans tous les pays civilisés, sauf peut-être en Angleterre et aux États-Unis, ou la douane tend à devenir purement fiscale.

Partout les ôouinwsjiscales, celles qui n'ont d'autre but que de remplir les coffres du Trésor public sont violemment combattues par les partisans du système protecteur. Ceux-ci veulent qu'on écarte l'intérêt du Trésor dans la question des douanes pour s'occuper exclusivement de ce qu'ils appellent les intérêts de l'industrie.

LE CONSERVATEUR

Ces deux intérêts sont-ils donc contradictoires?

l'ÉCOiXOMISTE.

Quand on se place au point de vue du système protecteur, oui. En 1822, M. de Bourrienne, rapporteur de la loi relative à l'importation des fers étrangers, signalait clairement et acceptait pleinement cette opposition.

«< Un pays, disait-il, où les droits de douane ne seraient qu'un objet de fiscalité, marcherait à grands pas vers sa décadence ; si l'intérêt du fisc l'emportait sur l'intérêt général, il n'en résulterait qu'un avantage momentané que l'on payerait cher un jour.

" Un pays peut jouir d'une grande prospérité et avoir peu de produits de douane; il pourrait avoir de grandes recettes de douanes et être dans un état de gêne et de

SF.PTir.MF. Sdir.KK. 1 70

dépérissement; peut-être poiirrait-on prouver que l'un est la conséquence de l'autre.

« Les droits de douane ne sont pas un impôt c'est une prime d'encouragement pour l'agriculture, le commerce et l'industrie ■ et les lois qui les établissent doivent être des lois quelquefois de politique, toujours de protection, jamais d'intérêt fiscal.

« Les douanes ne devant pas être dans l'intérêt du fisc, l'impôt qui résulte du droit n'est qu'accessoire.

« Une preuve que l'impôt en fait de douane n'est qu'accessoire, c'est que le droit à l'exportation est presque nul, et que le législateur, en frappant d'un droit à l'importation, certains objets, a pour but qu'il n'en entre point ou le moins possible. L'augmentation ou la diminution du produit ne doit jamais l'arrêter.

« ... Si la loi qui vous est soumise amène une diminution dans le produit des douanes, vous devez vous en féliciter. Ce sera la preuve que vous aurez atteint le but que vous vous proposez, de ralentir des importations dangereuses et de favoriser des exportations utiles. »

Le but dont parle M. de Rourrienne a été parfaitement atteint en France. Notre tarif est essentiellement protecteur. Nos lois de douanes ont été établies de manière à empêcber, autant que possible, les marchandises étrangères d'entrer en France. Or, des marchandises qui n'entrent pas ne payent pas de droit, comme l'a spirituellement prouvé l'auteur des Sophisnies économiques ^ M. Bastiat. Un tarif protecteur doit être le moins productif possible, pour atteindre le but qu'il se propose.

Un tarif fiscal doit être, au contraire, le plus productif possible.

180 LES S(»IRÉKS I*i: LA lUIF. SAÎNT-LAZARK .

LE CONSERVATEUR

Mais si un tarif protecteur nuit d'un côté aux intérêts ■ du Trésor, d'un autre côté il les sert bien davaninge en protégeant l'industrie nationale contre la concurrence étrangère. La protection comble la différence qui existe naturellement entre les prix de revient de certaines denrées à l'intérieur et les prix de leurs similaires à l'étranger.

l'économiste.

C'est la doctrine de M. de Bourrienne. Nous verrons bien tout à l'heure si elle remplit son objet. Mais d'abord je remarquerai que les douanes n'ont été établies, dans les trois derniers siècles, ni pour remplir les coffres du Trésor ni pour égaliser les prix de revient des produits nationaux avec ceux des produits étrangers.

Pendant longtemps , ça été une opinion généralement répandue que la ricliesse résidait seulement dans l'or et l'argent. Chaque pays s'est donc ingénié à rechercher les moyens d'attirer l'or étranger, et, après l'avoir attiré, de l'empêcher de sortir. On a imaginé pour cela d'encourager l'exportation des denrées nationales, et d'entraver l'importation des denrées étrangères. Aux yeux des théoriciens du système, la différence devait inévitablement se payer en or ou en arg(;nt. Plus cette différence était forte, plus la nation s'enrichissait.

Lorsque les exportations dépassaient les importations (ou du moins lorsqu'on croyait qu'elles les dépassaient) on disait qu'on avait la haluncc du commerce en sa faveur.

Lesvstème se nommait st/sfhne mercantile.

Vous prenez les choses de bien haut. Saches donc ([ue les partisans éclairés du système protecteur répudient aujourd'hui, comme vous, les iUusions de la balance du commerce. Vous ne verrez jamais, en Angleterre, les défenseurs de la protection s'appuyer sur la balance du commerce. Si nous confondions le système protecteur avec le système mercantile, ferions-nous donc une distinction entre les produits similaires et les produits non similaires? Si nous nous proposions pour but d'attirer les métaux précieux dans le pays et de les empêcher d'en sortir, ne prohiberions-nous pas indistinctement toutes les denrées étrangères, afin de recevoir seulement de l'or et de l'argent en échange ? — Nous nous contentons, vous le savez, de faire la guerre aux similaires, et encore pas à tous! Nous admettons volontiers les produits inférieurs aux nôtres.

l'économiste.

La générosité n'est pas grande, avouez-le. Je ne vous ai pas dit que le système mercantile se confondît avec le système protecteur, je vous ai dit qu'il en était le point de départ. On commença par entraver l'importation des marchandises étrangères, afin d'importer plus d'or et d'argent. Plus tard on pensa que ce but serait plus promptement atteint encore, si l'on excitait le développement des industries d'exportation. On favorisa, en conséquence, par des prohibitions et des primes, cette catégorie d'industries. On employa les mêmes procédés pour implanter de nouvelles industries dans le pays.

LE CONSERVATEUR

C'est cela.

182 les soirées dk la rue saint-lazare.

Ou voulait délivrer la nation du tribut qu'elle payait à l'étranger pour les produits de ces industries. Ce fut Colbert qui développa et perfectionna de la sorte le système mercantile.

LE CONSERVATEUR

Le grand Colbert ! le restaurateur de l'industrie française !

l'économiste.

Je dirais plus volontiers le destructeur de l'industrie française.

Vous voyez donc que le système mercantile a engendré la protection. Le plus souvent, à la vérité, la théorie de la balance du commerce n'a été invoquée que comme un prétexte. Si la protection appauvrissait les masses, elle enrichissait certains industriels...

LE socialiste.

Cela se conçoit. Si le prix des choses augmente eu progression géométrique lorsque l'approvisionnement diminue en progression arithmétique, les industriels qui obtenaient l'exclusion des produits de leurs concurrents étrangers , devaient réaliser des bénélices considérables.

l'économiste.

Ils les réalisaient en effet. Aussi, la plupart de nos grandes fortunes industrielles datent-elles de l'établissement des principaux droits protecteurs.

LE conservateur.

Selon vous , nos industriels seraient donc redevables de leur fortune à la seule protection de la loi. Leur ti'avail ne méritait apparemment aucune rémunération.

Leur travail méritait la rénmnération qu'il obtenait fintiirelletnent avant rétablissement des droits protecteurs. On n'attaque point ce bénéfice légitime; on attaque le gain réalisé abusivement, frauduleusement, giàce aux droits protecteurs.

LE CONSERVATEUR

Frauduleusement !

l'économiste.

Le mot est trop vif •. Sans doute les industriels qui invoquaient la tbéorie de la balance du commerce se préoccupaient, en réalité, fort peu des résultats généraux de cette tbéorie. Ils n'avaient guère en vue que les avantages particuliers qu'ils pouvaient en tirer...

LE conservateur.

Qu'en savez-vous?

' Quelquefois cependant la protection était due à des manœuvres que l'on ne saurait qualilier trop sévèrement. Voici, par exemple, un renseignement curieux que j'emprunte à VEnquêle sur les houilles (1832), au sujet de la protection accordée aux mines d'Ânzin.

« La prime dont jouit la compagnie d'Anzin, sur le prix de l'hectolitre de charl)on extiait au couchant d(! Mons (Belgique), est de 76 centimes, ou 7 fr. /)0 c. par tonneau. Elle a obtenu cette prime, après l'achèvement du canal de Condé, par les droits et péages qu'on a établis et par la position topographique de ses établissements.

Elle l'avait antérieurement, en 1813, par un maximum qu'elle était parvenue à faire imposer sur le prix du fret de la Haine, par un arrêté des consuls du 13 prairial an xi. A celle époque, Cam~ bacérès, second consul, Talleyrund- Périyord , Lecouiculx-Canleleu el plusieurs autres personnages marquants et très influents, étaient actionnaires de la compagnie des mines d'Anzin *. »

* Enquête, p. 410.

184 LRS SOIUKES 1)K LA Ul.'E SAINT-LAZAHE.

l'Économiste.

Je vous en fais juge. Vous aviseriez-vous jamais de solliciter une loi qui ne favoriserait point votre intérêt particulier.

LE CONSERVATEUR

Non, sans doute. Mais je ne solliciterais pas non plus une loi qui favoriserait mon intérêt particulier aux dépens de l'intérêt général.

l'économiste.

J'en suis convaincu. Voilà pourquoi je repousse ce mot frauduleusement. Les industriels d'autrefois demandaient des droits protecteurs en vue d'augmenter leurs profits; mais le système mercantile, eu recommandant la protection, ne les mettait-il pas en règle avec leurs consciences ?

LE socialiste.

Si le système mercantile était faux, la masse de la nation s'en trouvait-elle moins spoliée?

l'économiste.

Mon Dieu ! combien de gens seraient spoliés si les théories du socialisme venaient à être appliquées. Cependant il y a de fort honnêtes gens parmi les socialistes.

LE socialiste.

Je n'admets pas cette assimilation. Les industriels qui invoquaient les sophismes du système mercantile se préoccupaient uniquement de leur intérêt privé ; à leurs yeux l'intérêt général n'était qu'un prétexte ou une formule vide de sens. Nous autres, au contraire, nous n'avons en vue que l'intérêt général.

l'économiste.

S'il en est ainsi, si l'intérêt de l'humanité seul vous

SEPTIÈME SOIKÉE. 185

pousse à réclamer des mesures, dont l'application serait funeste à l'humanité, vous êtes, en effet, plus excusables que les industriels en question. Mais oseriez-YOUs bien affirmer que VOUS n'obéissez à aucune impulsion de la vanité, de l'orgueil, de l'ambition ou de la haine? Vos apôtres, sont-ils tous également doux et humbles de cœur?...

Les industriels qui réclamaient l'établissement des droits protecteurs s'appuyaient sur le système mercantile. Si l'on m'abandonne ce système, on convient donc qu'ils étaient dans le faux ?

LE CONSERVATEUR

Entendons-nous. Je condamne, en effet, le système mercantile. Je ne crois pas a la bahuKîe du commerce. C'est une vieille erreur économique. Mais résulte-t-ii de là que les industriels eussent tort de demander des droits protecteurs ?

l'économiste.

La conséquence me parait assez logique. Si ces industriels quémandeurs de protection avaient eu de bonnes raisons à mettre en avant, pourquoi se seraient-ils servis d'une mauvaise?

LE SOCIALISTE

C'est juste !

LE CONSERVATEUR

Doucement. Je n'admets pas le système mercantile dans toutes ses exagérations, mais ce système ne contient-il pas aussi quelques vérités? Le numéraire ne constitue pas toute la richesse, sans doute, mais n'est-ce pas une partie importante de la richesse ? Une nation ne s'exposet-elle point à des catastrophes épouvantables, lorsqu'elle se laisse épuiser de numéraire i' Le système protecteur

i86 LES SOIRÉES DE LA RUE SAINT-LAZARE.

la préserve de ces sinistres désastreux, en empêchant des importations exagérées de produits étrangers.

Selon vous, la protection a pour résultat unique de permettre aux industriels nationaux de vendre à gros bénéfice des marchandises qu'ils vendaient auparavant à petit bénéfice. Mais vous avez ouhlié de dire que la protection, en implantant de nouvelles industries dnns le paj^s, affermit l'indépendiince nationale, et donne un emploi fructueux à des capitaux et à des bras auparavant inactifs ; vous avez oublié de dire que la protection accroît la puissance et la richesse d'un pays. l'économiste.

Vous venez d'exposer les trois principaux arguments du système protecteur. Permettez-moi de laisser le premier de côté ; je le reprendrai lorsque nous nous occuperons de la monnaie. Quant à l'argument de la dépendance de l'étranger, il a été cent fois percé à jour. Et vous-même, si vous repoussez la théorie de la balance du commerce, si vous admettez que les produits s'achètent avec des produits , ne devez-vous pas admettre aussi qu'entre deux nations , trafiquant ensemble, la dépendance est mutuelle ?

LE CONSERVATEUR

Il faut tenir compte de la nature des denrées échangées. Est-il prudent, par exemple, de dépendre de l'étranger pour une denrée de première nécessité?

l'kcoxomiste.

L'Angleterre est, vous en conviendrez, une nation essentiellement prudente. Cei)endant l'Angleterre s'est volontairement exposée à déj)endre de la Russie et de l'Union américaine, ses deux grandes rivales, pour ses

SEPTIEME SOmEE. 187

approvisionnements de blé. C'est apparemment qu'elle n'a pas considéré l'argument de la dépendance de l'étranger comme bien valable. Je crois inutile d'insister sur ce point '.

Je passe à votre troisième argument qui a beaucoup plus de valeur, et dont la réfutation est bien plus difficile. Vous dites que le système protecteur, en déterminant l'importation de certaines industries, a augmenté l'emploi des capitaux et des bras, et développé ainsi la richesse nationale.

LE CONSERVATEIR.

Cela me paraît incontestable, et puisque vous aimez les exemples je vais vous en citer un. L'Angleterre tirait autrefois ses cotonnades de l'Inde. Un jour, elle imagina de prohiber les indiennes. Qu'arriva-t-il ? Le marché se ti'ouvant dégarni de la plus grande partie de ses approvisionnements ordinaires, la fabrication et la vente des

Un des mcmlircs éminenls de lu Lii;iie contre les lois-céréales, M. W.-J. Fox, a admirablement réfuté cet argument de la dépendance de l'étranger. Quoique le morceau ait été souvent cité, je cède II la tentation de le reproduire encore. C'est un petit chefd'œuvre :

« FArc indépendant de l'étranger, c'est le thème favori de l'aristocratie. Mais qu'est-il donc ce grand seigneur, cet avocat de l'indépendance nationale, cet ennemi de toute dépendance étrangère ? Kxaminnnssa vie. Voilà u^n cuiHnier/c«»(a/.vqui pi'épare le dîner pour le maître, et un valet .v?fj.ïw qui apprête lemaîlre pourledîner. — Mylady qui accepte sa main est toute resplendissante de perles, qu'on ne trouve jamais d;in5 les huîlres hrilannifiues, et la plume qui flolle sur sa lète ne fil jamais partie de la queue d'un dindon aiiulais. Les viandes de sa table vieiment de la Belijiqne, ses vins du Hhin ou du Rhône. Il repose sa vue sur des Heurs venues de V Amérique du Sud, et il gratifie son odorat de la fumée d'une feuille venue de VAmérique du Nord. Son cheval favori est d'oiigine arabe, el son chien

188 LES soiiu:i:s de la uuk saint-lazaiœ.

cotonnades indigènes donnèrent aussitôt de gros bénélices. Les capitaux et les bras s'y portèrent en niasse. L'Angleterre, qui produisait naguère à peine quelques milliers de yards de cotonnades, en fabriqua desmilliards. Au lieu de quelques centaines de fileurs et de tisserands en chambre, elle en eut des milliers qui peuplèrent d'immenses manufactures. Sa richesse et sa puissance s'accrurent soudainement dans des proportions énormes. Oserez-vous prétendre, après cela, que la prohibition des lils et des cotonnades de l'Inde ne lui a pas été avantageuse?

LE SOCIALISTE

Mais, d'un autre côté, les Indiens, qui perdirent le débouché de l'Angleterre, furent ruinés. Des millions d'hommes se trouvèrent privés d'ouvrage sur les rives de rindus et du Gange. Tandis que les manufacturiers de Manchester jetaient les assises de leurs fortunes colossales, tandis que les ouvriers attirés par des salaires inusités , affluaient vers cette métropole nouvelle de la manufacture de coton , les ateliers de l'Inde tombaient en

de la race de Saint-Bernard. Sa galerie est ricVie de tableaux )I«ma)ids et de statues grecques. — Veut-il se distraire ? il va entendre des chanteurs italiens, vociférant de la musique allemande, le tout suivi d'un ballet /raHfai*. S'élève-t-il aux honneurs judiciaires? l'hermine qui décore ses épaules n'avait jamais figuré jusque-là sur le dos d'une bêle britannique. — Son esprit même est une bigarrure de contributions exotiques. Sa philosophie et sa poésie viennent de la Grèce et de Rome ; sa géométrie d'Alexandrie ; son arithmétique d'Arabie; et sa religion de Palestine. Dès son berceau, il pressa ses dents naissantes sur du corail de VOcéan indien; et lorsqu'il mourra, le marbre de Carare surmontera sa tombe... Et voilà l'homme qui dit : Soyons indépendajits de l'èlramjer ! » — Meeting du 2fi janvier 184 i. — Cobdcn et la Ligue, de M. F. lîasliat, p. IS'2.

sKi'iiKMi: soihkf.. ISO

ruine , et les ouvriers indous étaient moissonnés par la misère et la famine.

l'ecoxomistk.

Le fait est vrai. Le débouché des fileurs et des tisserands de l'Inde venant à se fermer, ces ouvriers furent obligés de se rabattre sur les autres branches d'industrie. Malheureusement, celles-ci se trouvaient déjà suffisamment pourvues de bras. Létaux des salaires dans l'Inde baissa donc au-dessous des frais de production du travail, c'est-à-dire au-dessous de la somme nécessaire à l'ouvrier pour se maintenir et se perpétuer. 11 baissa... jusqu'à ce que la misère, la famine et les épidémies, qui sont leurs inséparables compagnes, ayant fait leur oflice, l'équilibre entre l'offre et la demande des bras commença à se rétablir et le salaire à remonter.

LK SOCIALISTE

Ainsi la prospérité des manufacturiers anglais eut pour marche-pied les cadavres des travailleurs de l'Inde.

LE CONSERVATEUR

Que voulez-vous ? Leprovfict de Vunfait le dotni/Ktf/e de l'autre, disait Montaigne.

LE SOCIALISTE

Si le système protecteur ne peut s'établir sans ce funèbre cortège de ruines et de misères, c'est un système immoral, odieux. Je le repousse.

LE CONSERVATEUR

Mon Dieu ! si la Providence n'avait fait de l'humanité tout entière qu'une seule nation , un système qui abaisserait certains membres de cette nation immense pour en élever d'autres, qui ruinerait les Tndous pour enrichir les Anglais, ce système pourrait être , en effet , qualifié d'im-

moral et d'odieux. Mais la Providence n'a pas placé qu'un seul peuple dans le monde ; elle a semé les nations comme des grains de ])lé, en leur disant : Croissez et prospérez ! — Maintenant que les intérêts de ces nations diverses soient divers ou opposés, c'est un malheur, mais qu'y faire? Chaque peuple doit naturellement s'attacher à augmenter sa puissance et sa richesse. Le système protecteur est un des moyens les plus énergiques et les plus surs qu'on puisse employer pour obtenir ce double résultat. On se sert donc du système protecteur! Sans doute, il est fâcheux de dépouiller les ouvriers étrangers de leurs moyens d'existence. Mais l'intérêt du Travail National ne doit-il pas passer avant tout le reste? S'il suflit d'une simple mesure législative pour donner du travail et du pain aux travailleurs nationaux , le législateur n'est-il pas tenu d'adopter cette mesure sans rechercher si les habitants des bords du Gange ou de l'Indus en souffriront? Chacun ne doit-il pas s'occuper de ses pauvres avant de songer à ceux d'autrui ? Et si cet exemple est universellement suivi, si chaque nation adopte la législation qui convient le mieux à ses intérêts particuliers, toutes choses n'iront-elles pas, en délinitive, le mieux possible? Tous les peuples ne jouiront-ils pas de toute la somme de prospérité dont ils peuvent jouir?... Vous voyez donc que le système protecteur n'est immoral et odieux que lorsqu'on l'examine à la superficie. Vous voyez que les hommes d'État auraient grandement tort de prêter les mains à votre faux cosmopolitisme.

l'ecoaomiste.

M. Huskisson prononça un jour, au sein du Parlement anglais, ces paroles remarquables : " Le système pro-

SEI'TIÈMK SOIIlKli. 191

'< tei'leiir est une invention dont le i)revet commence à « expirer ; il a déjà perdu une grande partie de sa valeur, " depuis que toutes les nations s'en sont emparées. » Il me suffira de commenter ces paroles de l'un des plus illustres promoteurs de la liberté commerciale en Angleterre pour détruire vos ol)jections.

Qu'arriva-t-il, en effet, lorsque l'Angleterre eut ravi, au profit des fabricants de Mancbester etde leurs ouvriers, l'industrie des tisserands de Surate, de Madras et de Bombay? 11 arriva que toutes les autres nations, séduites par cet avantage apparent, voulurent h lem* tour, ravir des industries à l'cfranf/er. La France, qui ne produisait qu'une partie du coton, de la laine, du fer, de la poterie, etc., nécessaires à sa consommation, voulut produire tout le coton, toute la laine, tout le fer, toute la poterie qu'elle pouvait consommer. L'xVIlemagne et la Russie de même. Jl n'y eut pas jusqu'aux plus petits pays, la Belgique, la Hollande et le Danemark, qui ne cherchassent à ravir des industries à l'étranger, lîref , l'entrainement vers le système protecteur fut général.

Ce qui en résulta, vous le savez! H en résulta que les ravisseurs d'industries se virent, à leur tour, ravir leur propre travail. L'Angleterre, qui avait enlevé à l'Inde l'industrie des cotonnades, perdit, avec une partie de cette industrie même, plusieurs de ses autres branches de production. La France, qui avait ravi, à l'exemple de l'Angleterre, plusieurs industries étrangères, se vit ravir aussi une partie des siennes. L'Allemagne notamment se 2)ro(e(/ea, en guise de représailles, contre ses soieries, ses

ai'ticles de modes et ses vins Vous enleviez à votre

voisin une partie de ses débouchés, il vous enlevait

192 Li:S SOIHEES 1)K LA KLE SAINT-LAZAUI- .

une partie des vôtres. C'était un pillage universel. A l'époque où ee pillage d'industries s'opérait avec le plus d'activité, une brochure fort spirituelle fut publiée en Angleterre. On voyait, au frontispice, une vignette représentant une barraque de singes. Une demi-douzaine de singes, logés dans des compartiments séparés, avaient devant eux leur pitance du jour. Mais, au lieu de manger en paix la portion que le maître de la ménagerie leur avait libéralement servie, chacun de ces malfaisants animaux s'efforçaitdedévaliserlapartdesesvoisins, sans s'apercevoir que ceux-ci lui rendaient la pareille. Chacun se donnait beaucoup de peine pour ravir à ses voisins une subsistance qu'il pouvait prendre aisément devant lui , et une grande quantité d'aliments se perdaient dans la bagarre,

LE CONSERVATEUR

Mais les pins forts ne devaient-ils pas avoir l'avantage dans la lutte? Ne pouvaient-ils pas s'emparer de la part d 'autrui, tout en préservant la leur ?

Entre singes, la chose est possible; elle ne l'est pas entre nations. Aucune nation n'est assez puissante pour dire aux autres : Je me protégerai contre vos industries, mais je vous défends de vous protéger contre les miennes; je vous ravirai une partie de vos débouchés, mais je vous défends de toucher aux miens. Si une nation s'avisait de tenir un semblable langage , toutes les autres s'uniraient pour la mettre en interdit, et la coalition demeurerait certainement la plus forte.

LE SOCIALISTE

De sorte qu'en fin de compte personne ne gagne à ces déprédations mutuelles, et que les pillards y ga-

SEl'TlEMt: SOIUliE. 105

gnent d'autant moins que le pillage devient plus géntral. l'économiste.

Précisément.

LE CONSERVATEUR

Mais lorsque le système protecteur a été adopté par une nation, toutes les autres ne sont-elles pas tenues de l'adopter aussi? Doivent-elles laisser piller leurs industries sans user de représailles?

l'économiste.

Ceci est un point à débattre.

Mais je tiens, avant tout, à complètement vous démontrer que le système protecteLU- a été nuisible au déNcloppement général de la production.

Examinons donc conuuent les choses se passaient à l'époque OU lut établi le système protecteur. Chaque nation se procurait chez ses voisins une partie des choses nécessaires à sa consommation et leur fournissait d'autres produits en retour.

Quels produits fournissait-elle, et quels produits recevait-elle ?

Elle fournissait les choses que la nature du sol et le génie particulier de ses producteurs lui permettaient de produire avec le moins d'efforts ; elle recevait les choses qu'elles n'aurait pu produire sans y consacrer plus d'efforts.

Voilà, n'est-il pas vrai, quel devait être l'état des échanges internationaux avant la naissance du système producteur?

le socialiste.

C'est la marche naturelle des choses.

19 i LES SOIRÉES DE LA RUE SAINT-LAZARE.

l'Économiste.

Que fit le système protecteur? Augmenta- t-il la somme totale de la production ? Pas plus que les singes pillards de la brochure anglaise n'augmentaient la somme de leurs provisions, en se dérobant mutuellement leurs pitances. Jugez-en.

L'Angleterre dérobait à l'Inde l'industrie du coton ; si TAngleterre produisait d'autant plus, l'Inde produisait d'autant moins. La France dérobait à l'Angleterre une partie de l'industrie du lin ; si la France produisait d'au tant plus, l'Angleterre produisait d'autant moins. L'Allemagne dérobait à la France une partie de l'industrie des soies ; si l'Allemagne produisait d'autant plus, la France produisait d'autant moins... Le système protecteur n'avait donc et ne pouvait avoir pour résultat d'augmenter la masse générale de la production.

Je dis, maintenant, que ce système a eu et a dû avoir pour résultat d'abaisser la masse générale de la production.

Voici comment :

Pourquoi l'Angleterre se protégeait-elle contre les cotonnades de l'Inde , les soieries de la France et les draps de la Belgique? Parce que ces denrées étrangères envahissaient une partie de son marché. Pourquoi l'envahissaient-elles ? Parce qu'elles étaient, toutes différences de qualité compensées, à meilleur marché que leurs similaires anglais. Si elles n'avaient point été à meilleur marché, elles ne seraient pas entrées en Angleterre.

Cela posé, quel fut le premier résultat de la loi qui interdit à ces denrées l'accès du marché anglais ? Ce fut de creuser un déficit factice dans l'approvisionnement inté-

rieur. Plus large était ce déficit, plus haut devait naturellement s'élever le prix des iTiarchaiidises indigènes.

Avant rétablissenient du système producteur, la consommation annuelle du drap en Angleterre était, je suppose, de vingt millions d'aunes, dont l'étranger fournissait la moitié.

LE SOCIALISTE

Comment l'Anuieterre pouvait-elle fournir le reste, si les draps étrangers étaient à plus bas prix que les siens ? l'économiste.

Il y a une muIMlude de variétés de la même denrée. Il y a, par exemple, un grand nombre de (/ifal/fes de draps. J. 'Angleterre fabrique certaines de ces qualités à plus bas prix que la JJelgique ; la JJelgique en fabrique d'autres à plus bas prix que l'Angleterre.

.le reprends. Les draps étrangers viennent à être pro- Jiibés en Angleterre. L'approvisionnement étant réduit de moitié, de combien le prix va-t-il hausser? Il haussera en piogression géométrique. S'il était de 15 fr. l'aune, il pourra monter jusqu'à 60 fr.

Mais lorsque le prix d'une denrée vient tout à coup à hausser, qu'arrive-t-il? A moins que cette denrée ne soit de toute première nécessité , auquel cas la demande ne saurait sensiblement baisser, la hausse du prix amène dans la consommation une réduction plus ou moins considérable, selon la nature de la denrée. Si la demande de draps était de vingt millions d'aunes à quinze francs, elle ne sera guère que de quatre ou cinq millions d'aunes à soixantefrancs.Leprix baissant alors, la demande haussera de nouveau. Ces fluctuations se prolongeront presque indéliniment. Toutefois, après avoir parcouru les degrés

extrêmes de l'échelle, elles se rapprocheront successivement d'un point central, qui est la somme des frais de production du drap en Angleterre.

Vous savez déjà pourquoi les prix ne sauraient demeurer longtemps en dessus, ni en dessous des frais de production d'une denrée.

Mais les frais de production des draps anglais sont plus élevés que ceux des draps étrangers. Ils le sont et doivent l'être, sinon la protection serait parfaitement inutile. Quand on peut vendre à plus has prix que ses concurrents on n'a pas besoin de protection pour les écarter du marché; ils se retirent d'eux-mêmes. Les frais de production des draps étrangers étant de 15 fr. , ceux des draps anglais seront, je suppose, dp 18 fr. C'est donc vers ce niveau que le prix du drap gravitera désormais en Angleterre. Mais , au prix de 1 8 fr. on consomme moins de draps qu'au prix de 1 5 fr. Si l'on en consommait vingt millions d'aunes à l'époque delà libre introduction, on n'en consommera plus que seize ou dixsept millions après la prohibition.

LE CONSERVATEUR

Soit ! mais l'augmentation de la production nationale qui aura monté de dix millions d'aunes à dix-sept millions ne compensera-t-elle pas, et au delà, la légère diminution de la consommation?

l'économiste.

La question n'est pas là pour hi mofïient. Le système producteur a-t-il pour résultat de diminuer ou d'augmenter la production générale, voilà la question. Or, si la production des draps anglais s'est augmentée de sept millions, en revanche celle des draps étrangers a baissé

ski'HI'ME soir.Ki:. 197

de dix, ce qui fait bien, je pense, une diminution de trois millions dans la produetion liénérale.

LE C0>SF,R\ \Ti:riî.

Oui, mais cette diminution n'est que temporaire. L'augmentation d'une industrie dans un pays amène toujours un perfectionnement dans les procédés de fabrication. Où le prix de revient était de 18 fr., il tombe promptement à 17, 16, 15 fr., et même au-dessous, j.a consommation se relève alors au niveau où elle était avant la prohibition; elle finit même par le dépasser. l'économiste.

En attendant, je constate qu'il y a eu hausse dans le prix, diminution corrélative de la consommation, partant baisse de la production générale. Je constate que le système protecteur a eu et dû avoir pour premier résultat de diminuer la production tiénérale. C'est un fait désormais accjuis à la discussion.

Je prétends , en outre, que la baisse ^zénérale de la production n'est pas accidentelle, temporaire, je prétends qu'elle est perpétuelle... entendons-nous, qu'elle dure autant que la protection même.

Pourquoi les industriels anglais ne produisaient-ils pas les vingt millions d'aunes de draps consommés dans leur pays? Parce que l'étranger produisait à meilleur marché, à moins de frais, la moitié de ces vingt millions d'aunes.

Où est la raison de cette différence des frais de production d'une même denrée d'un pays à un autre? Elle est dans les difjérences naturelles du climat, du sol, du génie des peuples. Or, ces différences naturelles une loi de douanes les supprime-t-elle? Parce qu'on aura dé-

crété que les draps belges ou français n'entreront plus en Angleterre, aura-t-on donné aux producteurs anglais les moyens de fabriquer à aussi bas prix et aussi bien ces qualités particulières de draps? La loi aura-t-elle doté le climat, les eaux, le sol, les travailleurs eux-mêmes, des qualités ou des aptitudes nécessaires à ce genre particulier de production?... Mais si la loi de douanes n'a pas opéré cette transformation merveilleuse, les variétés de draps que l'Angleterre retirait de la France et de la Belgique ne seront-elles pas produites plus chèrement et plus mal par les Anglais ?

LE CONSERVATEUR

Souvent, ces différences sont peu sensibles. Le progrès résultant du développement instantané d'une industrie sur le sol national suffit alors pour les compenser, et au delà.

l'économiste.

Voyons comment les choses se passent dans la pratique.

On interdit brusquement le marché national à une certaine catégorie de produits étrangers. L'Allemagne, par exemple, établit un droit prohibitif sur les bronzes et la quincaillerie de Paris. Les fabricants de bronze et les quincailliers de l'Allemagne se mettent, en conséquence, a fabriquer des articles dont ils ne s'étaient point occupés jusque-là. Avant d'avoir achevé leur apprentissage de cette fabrication nouvelle, ils font une foule iV écoles et ils livrent aux consonunateurs des produits imparfaits et chers. Des années se passent avant qu'ils n'atteignent le niveau de l'industrie étrangère, quand ils l'atteignent.

Je suppose, maintenant, que la prohibition n'eût pas

SEPTIFJ1E SOIRÉE. 199

été établie; la quincaillerie et l'industrie des bronzes seraient-elles demeurées stationnaires à Paris?

Quelle a été l'influence de la loi de douane allemande sur ces deux industries parisiennes? En les privant d'une partie de leur débouché, cette loi les a fait rétrograder ou du moins elle a ralenti leurs progrès. Vous savez, en effet, comment procède le progrès industriel. Il procède par la division du travail. Plus le 1ra\ail se divise, plus les produits se perfectionnent et se multiplient.

Or, dans quelle circonstance la division du travail peut-elle être portée à son maximum? iN'est-ce pas lorsque le marché est le plus étendu possible ?

Lorsqu'un débouché \ient à se fermer, lorsque l'étendue du marché vient a se réduire, peu de fabiicants cessent tout à fait de travailler, mais la plupart réduisent leur fabrication. Réduisant leur fabrication ils ne peuvent plus autant diviser le travail ; ils sont obligés d'employer des procédés moins économiques.

J.e progrès de la quincaillerie et de l'industrie des bronzes s'est donc ralenti en France. S'est-il activé en Allemagne, de manière à compenser cette perte dans la prod\iction générale? Voyons. Plusieurs années se sont écoulées avant que les quincailliers et les bronziers allemands aient atteint le niveau où se trouvaient leurs rivaux français, à l'époque de l'établissement de la prohibition. Pendant ce temps, l'industrie française aurait continué de progresser. Naturellement plus favorisée que sa rivale, n'aurait-elle pas progressé davantage, au grand profit de la consommation générale?

Voulez-vous une dernière preuve.

Le système protecteur est universellement en vigueur

200 LES SOIHÉES m-, LA RUE SAINT-LAZARE.

depuis un demi-siècle. A coup sûr, les industries augmentées à coup de tarif ont eu le temps d'égaler et de dépasser leurs anciennes rivales. Les ont-elles dépassées? Les ontelles même égalées? Sont-elles en état de braver la concurrence étrangère? Consultez-les, et vous vei-rez quelle sera leur réponse?

LE SOCFALÎSTE.

Oh! elles vous répondront unanimement, comme elles l'ont fait en 1834, qu'elles ont plus que jamais besoin de protection.

l'écoïnomiste.

Ce qui signifie qu'elles ne peuvent produire encore à aussi bas prix et aussi bien que leurs rivales, malgré une protection d'un demi-siècle.

En déplaçant une foule d'industries à contre-sens de la nature, le système protecteur a donc eu et dû avoir pour résultat d'augmenter les frais de production de toutes choses, ou, ce qui revient au même, de retarder l'abaissement naturel de ces frais.

Or, c'est une loi de la nature que le prix courant des choses tende toujours k s'équilibrer avec les frais de production, et c'est une autre loi de la nature que la consommation diminue à mesure que le prix s'élève.

Que le système protecteur ait augmenté les frais de production des choses, je vous l'ai, je crois, mathématiquement prouvé. Que l'augmentation des frais de production entraîne celle des prix, et celle-ci la diminution de la consommation, pn riant de la production, cela n'est pas moins exactement élabli. Je suis donc fondé à conclure que le système protecteur a diminué la richesse générale du monde.

SKPTIFME SOIRKK. 201

LE COiNSERVATKlH.

Cette démonstration me paraît, je l'avoue, diflieile à réfuter. Mais enfin, la richesse générale a pu être diminuée et la richesse particulière de certains pays être augmentée. Cette éventualité admise, les pays favorisés n'ont-ils pas eu raison d'adopter le système protecteur ? l'économiste.

Mais l'éventualité dont vous parlez n'est guère admissible, convenez-en. Si l'adoption du système protecteur a nécessairement occasionné une diminution, une perte dans la richesse de l'ensemble des nations, cette perte générale a dû, nécessairement aussi, se résoudre en des pertes particulirrrs. Si tout le monde a perdu, il est difficile que quelques-uns aient gagné.

L'Angleterre, que vous avez en vue, a ravi sans doute beauiîoup d'industries à l'étranger, mais l'étranger lui en a ravi beaucoup aussi. Si l'Angleterre n'avait pas adopté le système protecteur, elle aurait produit peut-être moins de blé, de cotonnades et de soieries, mais elle aurait produit plus de fer, d'acier, d'étain, de machines, etc. Sa part dans le dividende général serait peut-être relativement plus faible, mais le dividende étant plus élevé cette part serait effectivement plus forte.

Mais le système protecteur n'a pas seulement diminué l'abondance de la richesse, il a rendu encore la production nécessairement instable et la répartition nécessairement inique.

Si ce système était appliqué partout d'une manière complète et stable, si une barrière infranchissable séparait à jamais chaque nation de ses voisines, on réussirait peut-être à éviter les perturbations dans ces marchés

toujours les mêmes. Mais le système protecteur n'est nulle part appliqué d'une manière stable et complète, et il ne saurait l'être. Toutes les nations ont des relations au dehors, et elles ne peuvent se passer d'en avoir.

Or, ces relations indispensables sont journellement troublées par les modifications apportées aux douanes des quarante ou cinquante nations qui ont des douanes. Tantôt c'est un droit que l'on élève, tantôt c'est un droit que l'on abaisse ; tantôt c'est une prime que l'on établit, tantôt c'est une prime que l'on retire. Quel est le résultat de ces modifications incessantes des tarifs ? Une diminution de travail d'un côté, une augmentation de travail d'un autre. Toute loi qui ferme ou rétrécit un débouché ravit leurs moyens d'existence à des centaines ou à des milliers de travailleurs, en édifiant, ailleurs, des fortunes colossales... Et ces lois, on les compte par milliers depuis rétablissement du système protecteur.

Soumise à ces perturbations incessantes , l'industrie devient essentiellement précaire. On a consacré un capital considérable à fonder une manufacture de draps ou de soieries. Des centaines d'ouvriers y trouvent des moyens d'existence. Soudain, l'exhaussement d'un tarif étranger ferme le débouché. On est obligé de renvoyer les ou- \riers et de laisser rouiller le matériel, ou de le vendre au prix du vieux fer. Mais le mal ne s'arrête pas là. Lorsqu'une manufacture vient à se fermer, toutes les industries qui ralimentaient sont atteinte à leur tour. Celles-ci étant frappées réi)an(l('nt autour d'elles la contagion du mal. La perturbation venue d'un point isolé, se prolonge successivement sur toute la surface du monde

SF.PTIKMK SOIHKE. -205

industriel. On est frappé et, le plus souvent, on ignore niêine d'où est parti le coup.

Si un tarif est abaissé, la production générale étant augmentée, il y a bénéfice définitif; mais si un tarif est relevé, il y a, de même, perte définitive. Cette perte se résout en une diminution des profits et des salaires. Le capitaliste perd son capital, le travailleur perd son travail; l'un est inévitablement voué à la ruine, l'autre à la mort.

LE SOCIALISTE

C'est affreux.

l'économiste.

Tout en produisant de ces résultats d'un côté, la loi enrichit de l'autre, rapidement, connue d'un coup de dé, les industriels devenus maîtres du marché. A la vérité, leur prospérité ne dure guère. Les capitaux et les bras se portent en foule vers les industries protégées. Souvent même, ils s'y portent avec excès. Autres perturbations, autres ruines !

Sous ce régime, l'industrie n'est plus qu'un jeu de hasard où les uns s'enrichissent , où les autres se l'uinent selon les caprices de la fortune ; où le laborieux entrepreneur, naguère ouvrier, voit se dissiper soudainement le fruit de toute une vie de travail et d'épargne, tandis qu'ailleurs de riches capitalistes voient se doubler ou se tripler leurs capitaux.

Mais on ne meurtrit jamais impunément l'humanité. Un long cri d'amertume, de colère retentit, un jour, aux oreilles des rares privilégiés de ce système. Malheureusement ceux qui le poussèrent et ceux qui s'en firent les échos n'aperçurent point la cause du mal. M.deSismondi

-20-4 LF.S SOII'.ÉKS 1>K L\ RUE SAINT-LAZARE.

(lui, le pirmier, exprima éloquemment la plainte universelle, ne sut point remonter à la source de tant de perturbations désastreuses. Ses successeurs socialistes firent pis encore : ils attribuèrent le mal à des causes apparentes qui étaient précisément l'oppose des causes réelles ; ils imputèrent à la propriété des maux qui provenaient précisément d'atteintes portées au libre exercice ou à la libre disposition de la propriété.

LE SOCIALISTE

Oui, ce système a dû causer de grands maux, et nous n'en avons, peut-être, pas assez tenu compte.

LE CONSERVATEUR

On aurait mieux fait de s'en passer, j'en conviens. Mais puisqu'on l'a adopté ne faut-il pas bien le conserver? La plupart de nos industries ont grandi sous l'aile delà protection, ne Toublions pas? Ne serait-il pas imprudent de la leur ravir?

l'économiste.

Si le système protecteur est mauvais, il faut évidemment y renoncer. Déjà l'Angleterre nous a donné l'exemple du retour à la liberté commerciale. Imitons-la! • Par quoi remplaceriez-vous les tarifs protecteurs ?

' On sait que c'est principalement aux eflbiis de la Ligue contre' les lois-céréales, dirigée par M. Cobden, que l'An-leterre doit la conquête de la liberté commerciale. Voir, pour riiisloire de celte admirable association, le livre de M. Bastiat, CobiUn ou la Liqiie ei CAssuciution any luise ; les Éludes sur l'Angleterre, de M. Léon Fauchei-j Richard Cobden ou les Liyueurs, par M. Josejtli Garnier, et surtout les esquisses pittoresques et colorées de noire excellent et regiellable ami A. Fonteyraud , dans la Revue britannique cl dans V Annuaire de l' Économie iioliiiiiue.

SEPTIÈMK SOIRÉE. 205

LE CONSEHVATF.liR.

Par des tarifs fiscaux, sans doute ?

LE SOCIALISTE

Au point de vue de la stabilité de la production, les tarifs fiscaux ne sont guère préférables aux autres. On les modifie tout aussi fréquemment. En outre, un tarif fiscal est toujours plus ou moins protecteur.

L'ÉCOi\OMlSTE.

Je ne l'ignore pas. Aussi n'accepterais-je un tarif fiscal que comme un pis-aller. C'est moins mauvais qu'un tarif protecteur, mais c'est encore mauvais. F! faut arriver à la suppression de toute espèce de tarifs, à la pleine lii)erté des éciiangcs, au respect absolu du droit d'échanger, si l'on veut donner à la production toute la fécondité et toute la stabilité possibles.

Remarquez bien, du reste, que ce résultat ne pourra être complètement atteint avant la suppression entière de toutes les douanes. Aussi longtemps qu'une douane restera debout, elle occasionnera des perturbations et des ruines dans toute l'étendue de l'arène de la production.

Cependant, que les principales nations industrielles renoncent à ces vieux instruments de guerre, etl'améliorati(m sera dcjà sensible.

LE SOCIALISTE

Que de réformes à faire !

l'économiste.

Oui, que de réfoiines véritables!

SOMMAIRE : Atteintes portées à la propriété intérieure. — Industries monopolisées ou subventionnées par l'Etat. — Fabrication de la monnaie. — Nature et usage de la monnaie. — Pourquoi un pays ne saurait être épuisé de numéraire. — Voies de communication.— Exploitées chèrement et mal par l'État, — Transport des lettres.— Maîtres de postes. — Que l'intervention du gouvernement dans la production est toujours nécessairement nuisible. — Subventions et privilèges des théâtres. — Bibliothèques publiques. — Subvention des cultes. — Monopole de l'enseignement. — Ses résultats funestes.

l'Économiste.

On n'atteint pas seulement la propriété extérieure, on atteint encore la propriété de l'iiomme sur sa personne, sur ses facultés, sur ses forces, la propriété intérieure.

On \iole la propriété intérieure, lorsqu'on défend à l'homme d'utiliser ses facultés comme bon lui semble, lorsqu'on lui dit : Tu n'exerceras point telle industrie, ou, si tu l'exerces, tu seras assujetti à certaines gênes, tu seras tenu d'observer certains règlements. Le droit naturel que tu possèdes d'employer tes facultés de la manière la plus utile à toi et aux tiens, ce droit sera diminué ou réglementé. — En vertu de quel droit ? — En vertu du droit supérieur de la société. -- Mais si je ne fais de mes

facultés aucun usage nuisible ? — La société est convaincue que tu ne saurais exercer librement certaines industries sans lui nuire. — Mais si la société se trompe ? Si en appliquant librement mes facultés à n'importe quelle branche de la production je ne lui porte point dommage? — Eh bien, tant pis pour toi ! la société ne saurait avoir tort.

Cependant, en se trompant ainsi, la société ne s'infliget-elle pas, à elle-même, un dommage? Des règlements qui entravent l'activité du producteur n'ont-ils pas pour résultat inévitable, certain, de diminuer la production en auiimentant le prix des produits? Si une industrie est réglementée, vexée, en présence d'autres industries demeurées libres, ne se portera-t-on pas de préférence dans celles-ci i* ou, si l'on se résigne à exercer l'industrie réglementée, ne rejettera-t-on pas sur les consommateurs une partie du fardeau des vexations et des règlements?

Laissons de côté les régimes où toutes les industries sont réglementées, ceux encore où aucun travailleur ne peut disposer librement de ses facultés, où le travail est encore esclave. Grâce à Dieu, ces monstruosités commencent à devenir rares. Occupons-nous seulement de ces régimes bâtai'ds où certaines industries sont libres, où d'autres sont réglementées, où d'autres encore sont accaparées par l'État. 4

Tel est le régime déplorable qui prévaut actuellement en France.

LE COiNSERVATEUR.

Vous prétendez ((ue le gouvernement nuit à la société en réglementant certaines branches de la production, et en exerçant, lui-même, certaines industries ?

208 les soirées de la hue saînt-lazahe.

Je le prétends.

Toute réglementation, aussi bien que tout monopole, se traduisent en une augmentation directe ou indirecte du prix des produits, partant en une diminution de la production.

Le gouvernement produit plus chèrement et plus mal que les particuliers ; en premier lieu, parce qu'en exerçant plusieurs industries, il méconnaît, sinon dans les détails, du moins dans la direction supérieure, le principe économique de la division du travail ; en second lieu, parce qu'en s'attribuant, directement ou indirectement, le monopole d'une industrie, il méconnaît le principe économique de la libre concurrence.

LE CONSERVATEUR

Ainsi donc, le gouvernement fabrique la monnaie, construit les routes et les chemins de fer, distribue l'enseignement plus chèrement et plus mal que ne feraient les particuliers.

l'économiste.

Sans aucun doute.

LE conservateur.

Même la monnaie !

l'économiste.

La monnaie comme toute autr^ denrée.

LE CONSERVATEUR

N'est-ce pas un attributde la souveraineté que de battre monnaie?

l'économiste.

Pas plus que de fai)ri(|ucr des clous ou des boutons de guêtres. Pourquoi la labricaticmde la monnaie serait-elle

HUiTlÈMK SOiUÉt:. 200

un attribut de la souveraineté? Qu'est-ce que la monnaie? un instrument à l'aide duquel rechange des valeurs s'opère

LE SOCIALISTE

Il y a des échanges directs. Une multitude d'échanges s'opèrent aussi avec du papier.

l'économiste.

Il y a fort peu d'échanges directs, et il y en aura de moins en moins, à mesure que la division du travail s'étendra davantage. Un homme qui passe sa vie à fabriquer la dixième partie d'une épingle ne saurait échanger directement ce produit contre les choses dont il a besoin. Il est obligé de le troquer d'abord contre une marchandise intermédiaire, laquelle puisse toujours aisément s'échanger contre toutes choses. Cette marchandise intermédiaire doit être durable, facile à diviser et à transporter. Divers métaux, l'or, l'argent, le cuivre, réunissent, à différents degrés, ces qualités. Voilà pourquoi on en a fait des instruments d'échanges, de la monnaie.

Quant au papier, il peut aussi faire office de monnaie, mais à la condition de représenter une valeur positive, une valeur déjà créée, une valeur concrétée dans un objet existant, disponible, et pouvant servir de monnaie.

LE CONSERVATEUR

Voilà ce que ne comprennent pas malheureusement les partisans du papier-monnaie.

l'économiste.

Mais vous-même, vous me faites l'effet de n'avoir pas

une idée bien juste de la monnaie, lorsque vous dites que

la fabrication de ce véhicule des échanges est un attribut

de la souveraineté. Ce n'est point parce qu'un souverain

a marqué une pièce d'or ou (raigent à son effigie , que cette pièce a une valeur, c'est parce qu'elle contient une certaine quantité de travail. Qu'elle soit fabriquée et marquée par un gouvernement ou par un particulier, cela importe peu. Je me trompe! des particuliers la fabriqueraient mieux , à meilleur marché ; ils auraient soin aussi de mieux pourvoir le marché de l'assortiment de monnaies que réclament les besoins de la circulation. En outre, si, dès l'origine, la monnaie avait été fabriquée par des particuliers, les falsifications eussent été plus rares.

LE SOCIALISTE

Qu'en pouvez-vous savoir ?

l'économiste.

Les falsifications étant commises autrefois par ceux-là mômes qui avaient le droit exclusif de réprimer toute espèce de rapines et de fraudes, demeuraient nécessairement impunies. A quoi il faut ajouter que le public n'avait aucun moyen de s'y soustraire , puisque les souverains s'attribuaient aussi le droit exclusif de battre monnaie.

Si la fabrication des monnaies était demeurée libre, des particuliers l'auraient entreprise comme on entreprend toute industrie qui peut donner un bénéfice. le conservateur.

La fabrication des monnaies peut-elle donner un bénéfice?

L'ÉCONOiMlSTE.

Comme toute autre fabrication. En France, le gouvernement fait payer trois francs le monnayage d'un kilogramme d'argent , et neuf francs le nionna} âge d'un kilogramme d'or. 11 couvre a peu pr^s les frais de pro-

HUITIEME SOIP.EE. 214

duc'tion de la monnaie. En Angleterre, le monnayage est gratuit.

LE CONSERVATEUR

Ah! trouvez-moi donc un particulier qui consente à travailler gratis ?

l'économiste.

Défiez-vous, de grâce, de ces mots (jratis , (jratvit , (jraiuUr. Rien de ce qui coûte du travail n'est gratuit ; seulement , il y a différentes manières de réinuncrer ce travail. En France, les consommateurs de monnaie en payent directement la fabrication ; en Angleterre , les contribuables payent ces frais de fabrication, indirectement, sous forme d'impôts.

Laquelle de ces deux manières de rémunérer un travail est la plus économique et la plus équitable? C'est évidemment la première. En France , la fabrication de la monnaie coûte annuellement une certaine somme, un million par exemple. Les particuliers qui font transformer des lingots en monnaie remboursent directement ce million. Si le monnayage était gratuit comme en Angleterre, les frais de production en seraient payés par les contribuables. Mais la perception des impôts ne s'opère j)as pour rien; en France, elle ne s'élève pas à moins de treize pour cent du principal. Si donc notre monnayage était (jratuit, il coûterait non pas un million, mais onze cent trente mille francs.

Voilà pour l'économie de la gratuité.

Voici maintenant pour l'équité de la production gratuite. Qui doit payer une denrée ? Celui qui la consomme, n'est-il \}ô.s vrai?— Qui doit, en conséquence, supporter

212 LKS SOIKÉES DE LA KUE SÂINT-LAZAKE.

les frais de fabrication de la monnaie? Ceux qui se servent de la monnaie.

LE CONSERVATEUR

Mais tout le monde s'en sert.

l'économiste.

Avec cette différence que certains individus, les plus riches, s'en servent beaucoup ; et que d'autres, les plus pauvres, s'en servent peu. Quand le monnayage se paye dii'ectement, il est remboursé par les consommateurs de numéraire en proportion de leui* consommation; quand il se paye indirectement, quand il est gratuit, il est remboursé par tout le monde , par les petits consommateurs comme par les gros, souvent par les uns plus que par les autres. Cela dépend de l'assiette de l'impôt. Estce de la justice?

Si le gouvernement monnaye gratis, les frais de production de la monnaie se trouvent portés à leur maximum ; s'il se fait rembourser directement le monnayage, il fabrique tout de même plus cher que l'industrie privée, parce que ce n'est pas sa spécialité de fabriquer de la monnaie.

Si le monnayage était demeuré libre , il aurait vraisemblablement été exécuté par de grandes maisons d'orfèvrerie. Sous ce régime, les consommateurs pouvant refuser la monnaie des falsificateurs, et, de plus, leur faire infliger une punition exemplaire, les falsifications eussent été excessivement rares.

LE SOCIALISTE

Mais, en se coalisant pour rendre l'approvisionnement do monnaie inférieur à la dcmniulc, vos fabricants li'

HuniEMK soinÉE. 213

bres n auraient-ils point réalisé des bem-ticos t'noi'mcs aux dépens du public ?

Non. D'abord parce qu'on peut, à la rigueur, se servir de lingots à défaut de monnaie; ensuite, parce que la concurrence libre ne tarde guère à briser les coalitions les plus fortes. Lorsque l'équilibre entre l'approvisionnement et la demande vient à être rompu , les prix donnent bientôt un bénéfice tel que la concurrence s'en mêle. On se n»et alors à produire en debors de la coalition, jusqu'à ce que le prix courant retombe au niveau des frais de production.

LE SOCIALISTE

Ah ! c'est toujours la niême loi.

l'économiste.

Toujours. Et cette loi explique aussi pourquoi un pa\ s ne saurait jamais être épuisé de numéraire. Quand les besoins de la circulation viennent à dépasser l'approvisionnement du numéraire, le prix des métaux croit pragressivemcnl. On cesse alors d'exporter des lingots; en trouve, au contraire, avantage à en importer, jusqu'à ce que l'équilibre soit rétabli.

le socialiste.

Voilà qui détruit un des gros arguments des protectionnistes.

Une objection encore. Si la fabrication des monnaies était libre, serait-il possible d'arriver à l'unité monétaire? Chaque fabricant ne fournirait-il pas une monnaie particulière ? On ne s'y reconnaîtrait plus.

l'écojnomiste.

Jl y a des milliers de fabricants de calicots, et cepen-

dant il n'y a qu'un petit nombre de variétés de calicots. A Manchester, vingt ou trente manufacturiers tissent des pièces de qualité et de dimensions pareilles. Il en serait de même pour la monncie; on ne frapperait que les pièces dont le public trouverait commode et avantageux de se servir. Si tous les peuples voulaient se servir de la même monnaie , on arriverait naturellement à l'unité monétaire. S'ils préféraient des monnaies et des mesures différentes, appropriées à leurs habitudes et à leurs besoins particuliers, pourquoi, je vous prie, s'aviserait- on de leur imposer une unité monétaire ?

LE SOCTALTSTE.

Vous pourriez bien avoir raison. Je conçois, jusqu'à un certain point, qu'on abandonne la fabrication des monnaies à l'industrie privée. Les fabricants peuvent, en effet, se faire concurrence de manière à rendre impossible la constitution d'un monopole. Mais en est-il de même pour toutes les industries dont le gouvernement s'est emparé ? les voies de communication , par exemple , ne constituent-elles pas des monopoles naturels? l'économiste.

Il n'y a pas de monopoles naturels. Comment les constructeurs et les exploitateurs des voies de communication pourraient-ils réaliser des bénéfices de monopole ? En élevant le prix des 'transports au-dessus des frais de production. Mais aussitôt que le prix courant dépasse les frais de production , la concurrence est irrésistiblement attirée...

LE SOCIALISTE

On construirait donc deux ou tiois routes parallèles d'un point àuu autre?

l'Économiste.

Cela ne serait pas nécessaire. La eoneunence des voies de communication , notamment des voies peilectionnées, chemins de fer, canaux, etc., s'exerce dans un rayon considérable. Que le chemin de fer du Havre à Strasbourg surélève, par exemple, ses prix ('e transport, et aussitôt le transit des voyageurs et des marchandises vers le centre de l'Europe se déplacera en faveur d'Anvers ou d'Amsterdam. Pour les points intermédiaires, il y a la concurrence des canaux, des rivières, des tronçons à peu près parallèles ou des routes ordinaires, concurrence qui devient plus active, en présence d'une tentative de monopole... à la condition bien entendu que la concurrence demeure libre.

A cette condition , le prix courant des transports ne saurait jamais en dépasser longtemps les frais de production.

Or, vous m'accorderez bien, je pense, que les particuliers construisent et exploitent les routes à meilleur marché et mieux que les gouvernements. Comparez les routes de l'Angleterre avec celles de la France ?

LE SOCIALISTE

Le fait ne saurait être contesté. Mais n'est-il pas essentiel que la circulation demeure libre et gratuite ? l'économiste.

N'avons-nous pas approfondi déjà le mystère de la gratuité ? Avez-vous oublié qu'une denrée quelconque , monnaie, enseignement, transport, nesauraitêtre fournie f/rufis par le gouvernement à moins d'être payée par les contribuables ? Avez-vous oublié qu'en ce cas la denrée coûte, en sus des frais de production ordinaires, les frais

210 LKS S()ll{Ki;S DR LA HDK SAINT-LAZARK.

de perception de l'impôt ? Si donc nos routes n'étaient point gratuites, elles seraient payées par ceux qui s'en servent, en proportion de ce qu'ils s'en servent, et elles seraient moins chères.

Ce qui est vrai des grandes voies de communication ne l'est pas moins des petites. Ces gouvernements au petit pied qu'on nomme des départements et des communes construisent des routes à leurs frais, sauf toutefois l'approbation du gouvernement central. Votées par les majorités des conseils communaux ou départementaux, ces routes sont construites et exploitées aux frais de tous les contribuables. Sous le régime monarchique, lorsque les contribuables riches avaient seuls voix dans les conseils de la commune, des départements et de l'État, les pauvres paysans étaient tenus de contribuer pour une large part à des travaux décrétés... au profit de qui ? je vous le laisse à penser. Les corvées de l'ancien régime avaient reparu déguisées sous le titre bénin de prestations en nature.

Le seul moyen de mettre fin à ces scandaleuses iniquités c'est d'abandonner à l'industrie privée les voies de communication grandes ou petites, aussi bien que toute espèce de transports.

LE CONSERVATEUll.

Sans en excepter le transport des lettres?

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