‹ Les soirées de la Rue Saint-LazareChapitre 8 sur 23 · L'ÉC0^0M1STE · texte numérisé non relu

L'ÉC0^0M1STE

Sans un excepter le transport des lettres.

LE SOCIALISTE

Allons donc !

l'économiste.

La poste n'a pas toujours été entre les mains du «ou-

fiiitikmf: soir.Ki:. -217

vernement. Avant la révolution de 89, le transport des lettres était affermé à des compagnies particulières. En 1 7 88, ce bail rapportait douze millions à l'Ktat. Mais, comme bien nous pensez, le tarif des lettres était fort élevé. Les gros fermiers savaient distribuera pro; os des' pots-de-vin aux administrateurs chargés de débattre et de régler les tarifs, lis florissaient sous ce régime. Mais le public payait largement leur embonpoint.

Qu'y avait-il à faire pour remédier aux abus criants de ce système de fermages? Il y avait tout simplement à abandonner le service des postes à la libre concurrence. J^e transport des lettres serait promptement descendu au prix le plus bas possible, sous ce nouveau régime. On aima mieux remettre les postes entre les mains de l'Etat. Le public n'y gagna rien, au contraire! Le transport (!es lettres continua de coûter fort cher, et il devint beaucoup moins sûr. Vous n'iiinorez pas que les abus de confiance elles inlidélités se sont effroyablement nudtipliésdans le service des postes.

LE CONSERVATEUR

Cela n'est que trop vrai.

l'économiste.

Pendant longtemps, le gouvernement s'arrogea, en outre, le droit de violer le secret des correspondances. Il n'y a pas bien longtemps que le cabinet noir a été supprimé, et aucuns prétendent qu'il existe encore. Le pis c'est qu'on n'est pas le maître de se soustraire à ces risques et à ces avanies. 11 est sévèrement interdit aux particuliers de transporter des lettres. Le transport interlope des correspondances est soumis à des pénalités rigoureuses.

218 LKS SUIHÉRS DE LA P.IIR SAINT-LAZARR.

LE SOCIALISTE

Quelle barbarie !

l'économiste.

Voilà les avantages du communisme.... Si le transport des lettres était libre, vous pourriez rendre les transporteurs responsables de la violation de vos correspondances et des vols commis à votre préjudice. Avec le monopole communiste du gouvernement, rien de tout cela n'est praticable. Vous êtes à la merci de l'administration.

LE SOCIALISTE

Au moins, on a fini par nous donner la réforme postale.

Oui, mais la réforme postale n'a détruit un abus que pour le remplacer par un autre. En Angleterre, elle a occasionné, pendant plusieurs années, un déficit considérable dans les recettes ; on avait tellement abaissé le tarif que la moitié des frais de transport des lettres tombait à la charge des contribuables. Il y avait deml-gratuilé. Or, n'est-il pas juste que les frais de tout correspondance soient payés par les correspondants? Pourquoi un pauvre paysan illettré qui n'écrit ni ne reçoit lettres en sa vie contribuerait-il à payer le port des lourdes missives de M. Turcaret ou des billets doux de M. Lovelace son voisin ? Est-il un communisme plus inique et plus odieux que celui-là?

Paiierai-je des privilèges de la poste aux chevaux? Autrefois les maîtres de poste institués par Louis XI jouissaient du lïionopole du transport des voyageurs. Peu a peu, ils furent obliges de partager ce monopole avec

miTlKMF. SOIRKK. 219

les messageries royales, et, enfin, de laisser une place aux entreprises libres. Mais, sur leurs réclamations pressantes, on obligea les nouveaux entrepreneurs à payer aux maîtres de relais, dont ils n'employaient pas les chevaux, une indemnité de vingt-cinq centimes par poste et par cheval attelé (loi du 15 ventôse an \iii). L'indemnité s'est élevé jusqu'au chiffre de six millions par an. Mais les chemins de fer ont diminué considérablement cette aubaine. De là les grandes clameurs des maîtres de postes. Ils ont voulu obliger les compagnies de chemins de fer à les subventionner aussi. Les compagnies ont résisté. L'affaire est pendante.

Il faut dire, à la décharge des maîtres de postes, que des règlements datant du règne de Louis XI, les obligent à tenir sur pied des relais de chevaux dans des endroits où ces relais sont parfaitement inutiles. Mais n'est-il pas absurde de pensionner une industrie, qui ne fonctioniie plus, aux dépens d'une industrie qui fonctionne? N'est-il pas absurde et grotesque à la fois, de contraindre les entrepreneurs de diligences à fournir une rente aux chevaux oisifs des maîtres de postes ?

LE SOCIALISTE

C'est absurde et grotesque, en effet. Mais si le gouvernement, les départements et les communes cessaient complètement d'intervenir dans l'industrie des transports, dans la construction des routes, des canaux, des ponts, des rues, s'ils cessaient d'établir des communications entre les diverses parties du pays et de veiller à ce que les communications établies fussent maintenues, les particuliers se chargeraient-ils de cette tâche indispensable?

2^0 LRS SOini-ES I>F. LA HIK SAINT-i.AZAHE.

l'Économiste.

Croyez- vous que la pierre lancée clans les airs finira par tomber ?

LE SOCIALISTE

C'est une loi physique !

l'ecoivomiste.

Kh ! bien, c'est en vertu de la même loi physique que toutes les choses utiles, routes, ponts, canaux, pain, \iande, etc., se produisent aussitôt que la société en a ])esoin. Lorsqu'une chose utile est demandée^ la production de cette chose tend naturellement a s'opérer avec une intensité de mouvement éf/ale à celle de la pierre qui tombe.

Lorsqu'une chose utile est demandée sans être produite encore, le prix idéal, le prix qu'on y mettrait si elle était produite croît en progression géométrique à mesure que la demande croît en progression arithmétique '. Un moment arrive où ce prix s'élève assez haut pour surmonter toutes les résistances ambiantes et ou la production s'opère.

Cela étant, le gouvernement ne saurait se mêler d'aucune affaire de production sans causer un dommage à la société.

S'il produit une chose utile après que les particuliers l'eussent produite, il nuit à la société, eu la privant de cette chose, dans l'intervalle.

S'il la produit au moment même où les particuliers l'eussent produite, son intervention est encore nuisible, car il produit à plus haut prix que les particuliers.

' Voir le sixii'inc oniniicii.

HUITIEME SUIKKK. ^2^1\

Si, enlin, il la produit plus tôt, la société n'est pas moins lésée... vous vous récriez. Je vais vous le prouver.

Avec quoi produit-on ? Avec du travail actuel et du travail ancien ou capital. Comment un particulier qui entreprend une industrie nouvelle se procure-t-il du travail et du capital? En allant chercher des travailleurs et des capitaux dans les endroits où les services de ces agents de la production sont le moins utiles, ou, en conséquence, on les pa\ e le moins cher.

J.orsqu'un produit nouveau est plus faiblement demandé que les produits anciens, lorsqu'on ne couvrirait pas encore ses frais en le créant, les particuliers s'abstiennent soi<;neusement de le créer. Ils n'en commencent la production qu'au moment ou ils sont assurés de couvrir leurs frais.

Où le gouvernement qui les devance, va-t-il puiser le travail et le capital dont il a besoin ? Il les puise où les particuliers les auraient puisés eux-mêmes, dans la société. Mais en commençant une production avant que les frais n'en puissent encore être couverts, ou bien avant que les prolits naturels de cette entreprise nouvelle ne soient au niveau de ceux des industries existantes, le gouvernement ne détourne-t-il pas les capitaux et les bras d'un emploi plus utile que celui qu'il leur donne? JN'appauvrit-il pas la société au lieu de l'enrichir?

Le gouvernement a entrepris trop tôt, par exemple , certaines lignes de canaux qui traversent des déserts. Le travail et le capital qu'il a consacrés à la construction de ces canaux , encore inachevés après un quart de siècle, étaient certainement mieux employés ou il les a pris. En revanche, il a conmiencé tiop tard et trop peu multiplié

"'ri"! LES SOIUEES bE LA UUE SAINT-LAZAUE.

les télégraphes, dont il s'est réservé le monopole ou la concession. Nous ne possédons que deux ou trois lignes de télégraphes électriques ; encore sont-elles à l'usage exclusif du gouvernement et des compagnies de chemins de fer. Aux États-Unis, où cette industrie est libre, les télégraphes électriques se sont multipliés à l'inlini et ils servent à tout le monde.

LE SOCIALISTE

J'admets ces observations pour les industries purement matérielles; mais vous serez bien forcé d'accorder, je pense, que le gouvernement doit se préoccuper un peu du développement intell tictuel et moral de la société. N'a-t-il pas le droit, que dis-je? le devoir d'imprimer une direction salutaire aux arts et aux lettres, à l'enseignement et d'intervenir dans le service des cultes? peut- il abandonner ces nobles branches de la production à tous les vents de la spéculation privée?

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