LA LEÇON D*DNE SOEUR
regarder la rupture comme définitive et de Faccepter par fierté, sinon par inclination. Clara ^ qui craignait les objections de sa sœur aînée et qui nt> se sentait point la force de soutenir une nouvelle discussion sur ce sujet, ne lui parla point de la lettre ; elle la remit à Fun des domestiques en lui ordonnant de la porter à la poste. Tant qu'elle avait écrit, Tanimation de la pensée et Feffort de la volonté avaient soutenu la jeune fille ; mais une fois Tacte accompli, elle tomba dans un profond abattement. Depuis près d*une année que cette union avec son cousin était convenue, elle y avait habitué son esprit ; ses projets de bonheur s'y étaient rattachés, elle avait arrangé dans cet avenir tous ses devoirs et toutes ses joies, et maintenant il fallait l'abandonner comme un édifice écroulé, chercher ailleurs une famille, déménager son cœur de l'espérance dans laquelle il s'était logé I Clara sentit cruellement cette épreuve. Sous sa fermeté orgueilleuse, la jeune fille cachait une sensibilité sincère ; fiancée à ïohn Bowring, elle s'était attachée à lui comme au
lie LES SOIRÉES DE MEUDON.
futur compagnon de ses bonheurs et de ses misères, et cette affection qui avait été longtemps un devoir, avait pris plus de place dans sa vie qu'elle ne le soupçonnait elle-même.
Aussi sa tristesse sembla-t-«lle croître de jour en jour, après le départ de la lettre de rupture. Elle ne regrettait point pourtant ce qu'elle avait fait et elle n'eût point balancé à le faire de nouveau, car la douleur ne pouvait décourager cette âme de ce qu'elle croyait le devoir ; mais son accomplissement lui avait laissé au cœur une blessure d'autant plus douloureuse qu'elle devait la cacher.
Quinze jours s'étaient écoulés sans qu'on eût reçu aucune nouvelle de Bowring. Un soir Clara était seule dans le salon et regardait par la fenêtre le soleil couchant. Une larme silencieuse coulait le long de ses
joues pâles sans qu'elle s'en aperçût elle-même. Le bruit que fit la porte en s'ouvrant l'arracha à sa rêverie; ella essuya vivement ses yeux et se retourna; sa 8œur venait d'entrer.
LA LEÇON D'UNE SOEUR. m
Celle-ci avait unA^isage gai et pourtant ému ; elle tenait à la main une lettre; elle s'approcha de Clara •qu'elle eml)râssa avec tendresse.
— Je vous cherchais, ma sœur, dit-elle, il fajit que je vous parle.
— Qu'y d^^Mî?* de Aanda i^Glàra qui craignait des questions sur sa tristesse ou quelque plaidoyer en faveur du cousin.
— J'ai une longue confession à vous faire, dil miss Elisabeth d'un ton enjoué, et je vous prie de m'écouter avec patience.
• — Je vous écoute, ma sœur, répliqua la jeune fille toujours défiante.
Elisabeth s'assit, miss Clara resta debout.
Le billet que John vous a écrit avant de partir pour Londres vous a blessée, reprit la première, et, n'écoutant que votre mécontentement, vous lui avez répondu.
Clara voulut interrompre.
— Laissez-moi achever, continua vivement Élisabeth; vous lui avez répondu sur-le-champ, et une par-
tie de la nuit a été employée à écrire cette réponse, car votre lampe ne s*est éteinte que vers une heure du
atin! Comment pouvez-vous croire que je l'ignore?
Bnsez-vous qu'un chagrin puisse vous atteindre sans que je m'en aperçoive et sans que j'essaye d'en prévenir les suites ?
— Je connais votre tendresse, ma sœur, répondit Clara avec effort ; mais, de grâce, ne revenons point sur ce sujet.
— Il le faut, dit Elisabeth d'un ton de douce fermeté ; cette lettre que vous aviez écrite, Clara, était l'expression d'un ressentiment amer et elle brisait l'alliance projetée.
— D'où savez-vous?... s'écria la jeune fille.
— Avant qu'elle partît j'ai voulu la lire, répondit Jllisabeth.
Clara se redressa, l'œil sévère et les sourcils froncés.
— Vous 1 répéta-t-elle ; et qui vous en avait donné le droit ?
-- Mon amitié, dit doucement la sœur aînée ; je
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sais par expérience combien vous êtes inflexible dans vos résolutions, Clara ; j*ai eu peur de ce que vous aviez décidé sous l'inspiration de votre mécontentement ! hélas ! mes craintes étaient dépassées 1 Mon premier mouvement a été de venir à vous et de combattre une résolution fatale ; j*ai craint de ne point vous trouver assez de calme pour m*entendre. Depuis j'ai hésité, attendu...
r- Que voulez-vous alors me dire aujourd'hui ? demanda Clara avec une sorte d'impétuosité ; maintenant que tout est accompli, à quoi servent les représentations ? Sachez-le bien, du reste, ma sœur, je ne regrette rien de ce qui a été fait. Je souffre sans doute de la ruine de mes espérances, j'en souffrirai longtemps peut-être ; mais cette souffrance n'est point un repentir : mieux vaut rompre une chaîne funeste avant qu'elle vous ait lié, dût cet effort déchirer et meurtrir, que de se condamner à en porter éternellement le poids. A tort ou, à raison, je ne vei^x ni'unir qu'à un homme pour lequel je serai le premier intérêt
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et la plus douce préoccupation. Décidé à lui reporter toutes mes affections, je désire être payée d'un égal retour. D'autres femmes peuvent consentir h être seulement un détail de la vie de leur mari, à venir après les distractions ou les affaires ; je ne les approuve ni ne les blâme, chacun arrange sa destinée selon sa nature : mais moi je ne puis, je ne dois point accepter une condition qui ferait mon malheur et celui des autres. Si aujourd'hui John Bowring ne trouve point le temps de m'écrïre, dans quelques mois il ne trouvetait plus le temps de me parler ; si le succès d'une spéculation à Londres lui importe plus que l'opinion ^ que l'on peut avoir de son attachement à Lanark, nous ne sommes point faits pour vivre l'un près de l'autre, car nous ne pourrions nous entendre.
— Et qui vous a dit que vous ne vous trompiez point en jugeant des actes de John Bowring ? répliqua miss Elisabeth, qui avait écouté sa sœur avec une tristesse ffrave. Êtes-vous donc si sûre de vous-même pcHir^condamner ainsi du premier coup et sans appel?