‹ Les soirées de MeudonChapitre 15 sur 19 · LA LEÇON D'UNE SOEUR · texte numérisé non relu

LA LEÇON D'UNE SOEUR

— Qui, répondit Elisabeth avec douceur; mais on DC sauve que ceux qui s'exposent à leur perte. N'oubliez jamais cet avertissement que vient de vous donner la ProvideDce. La véritable fermeté ne consiste point à briser sans hésitation ou à affronter sans prudence. Quand il s'agit de juger les autres, on peut croire au bien facilement, mais, pour le mal, il faut attendre les preuves.

UN

Une troupe de cavaliers venant de Rulhwen avait fait halte au milieu d'un des petits villages qui séparent cette ville de Bracmar. Leur uniforme les faisait connaître pour un détachement de ces terrihles dragons envoyés par Jacques II en Ecosse, dans le but d'y maintenir l'autorité royale en sévissant contre les puritains.

Depuis le jour où. pour s'opposer aux décrets reli-

gieux publiés par Charles P', les presbytériens d'Ecosse avaient nommé des délégués chargés de rédiger le covenant ou acte d'alliance par lequel tous s'engageaient à soutenir leur foi et leurs libertés, l'esprit de rébellion contre la maison des Stuarts était resté général parmi eux. Charles n avait eu à réprimer plusieurs révoltes à main armée des covenantaires les plus ardents, qui se désignaient entre eux sous le nom de saints, et son successeur Jacques H, voulant réduire définitivement des ennemis dangereux, s'était décidé à redoubler de rigueur. En conséquence une liberté à peu près entière avait été laissée aux commandant^ militaires chargés de surveiller le pays, et la plupart en avaient usé pour vivre à discrétion chez les habitants soupçonnés de puritanisme, rançonner les plus riches, et traîner les pauvres en prison.

Mais, comme il arrive toujours, l'énergie des persécutés s'était accrue en proportion de l'injustice des persécuteurs. Le vieux levain covenantaire couvait encore trop puissamment dans certaines âmes pour ne

pas ferihenter et s'aigrir. Privés de leurs temples, les puritains se réunirent dans les lieux solitaires, afin d'accomplir les actes de leur culte, et d'écouter les prédications de leurs pasteurs. Ils y furent poursuivis par les soldats du roi, et traqués comme des bétes fauves ; mais ils ne renoncèrent point pour cela à leurs conventiciries ; ils y vinrent seulement en armes et repoussèrent la violence. par la violence. Vingt fois les dragons de Rulhwen avaient eu à dissi^r de ces rsn»sMnblemenls religieux, et plus d'un de leurs camarades, frappé par la main qu'il venait de forcer à quitter la BiUe, dormait à jamais dans les bruyères des GrarïÇ)ians. Ces pertes avaient exaspéré les officiers et les soldats qui, par une convention tacite, s'étaient engagés à ne plus faire de quartier, et frappaient tout ce que leur sabre pouvait atteindre.

Henri Lochlevin, qui commandait le détachement alors arrêté dans le village, s'était particulièrement fait remarquer par la vigueur de ses repressions. C'était un de ces officiers de fortune, tels qu'en fournissaient

alors surtout Tlrlande et l'Ecosse , qui , après avoir exercé leurs épées dans les guerres du continent, revenaient expérimentés, mais endurcis et désormais étran gers à leur patrie.

Pour le moment, le lieutenant Henri Lochlevîn était attablé avec le cornette Norton dans la seule auberge du village, tandis que le reste de la troupe se rafraîchissait au dehors. Le lieutenant paraissait d'humeur noire, et, contre son habitude, vidait à petits coups son verre rempli de vin de Porto. Après un assez long silence que Norton jugea à propos de respecter, il releva enfin la tête, regarda par la petite croisée ouverte, et remarqua à demi-voix que le soleil déclinait à l'horizon.

— n nous restera toujours assez de temps pour atteindre Bracmar, répliqua le cornette, si toutefois le lieutenant n'a point à se détourner de la route pour quelque expédition particulière.

Lochlevin secoua la tête.

— Nalheureusement non, dit-il brusquement; les

UN MARIAGE DE PURITAINS. ilS

débiteurs de psaumes se tiennent tranquilles pour le moment ; ils commencent à économiser leur peau.

— Et le lieutenant qui s'ennuie regrette la chasse au covenantaire ? demanda Morton en riant.

Lochlevin hocha la tête sans répondre, et se mit à battre la charge avec ses dix doigts sur la table de Tau*

berge, tandis qu'il sifOiait l'accompagnement de fifre obligé.

— Il est certain, reprit le cornette, que le lieutenant a un goût particulier pour ce genre d'expéditions. Quand il sabre une tête ronde, on croirait qu'il le fait pour son propre compte et sa satisfaction personnelle.

— Qui vous dit que cela ne soit pas? reprit l'officier de fortune avec un regard morose.

Morton se mit à rire.

— Vive Dieu! aviez-vous donc parmi les saints quelque cousin qui vous ait frustré de sa succession ou quelque pécheur réformé, autrefois votre rival !

— Mieux que cela, Morton, mieux que cela, dit , Lochlevin en vidant son verre. Si je ne suis pas tou-

jours disposé à rire, c'est que depuis un mois que me voilà de retour en Ecosse, il me vient parfois des souvenirs... * T- Aujourd'hui, par exemple.

— Oui, aujourd'hui surtout, car c'est Tanniversaire d'un jour...

Il s'arrêta en appuyant son coude sur la table et tiraillant sa moustache.

— Je crois qu'il s'agit d'un roman de jeunesse, dit le cornette moitié sérieux, moitié riant.

— D'une histoire, Morton, d'une véritable histoire, reprit le lieutenant, qui éprouvait évidemment le besoin de confier à quelqu'un ce qui le préoccupait... Il y a de cela vingt-deux ans aujourd'hui ; j'en avais dix-neuf, et Elisabeth dix-sept I Rien ne se serait opposé à notre mariage, car les naissances étaient égales et les fortunes aussi. Elle ni moi n'avions rien I mais sa famille avait signé le cotenant, tandis que les Lochlevin étaient toujours demeurés fidèles sujets et bons catholiques 1

— Je comprends alors ; les parents de la fille refusèrent leur consentement.

— Comme vous dites, Morton ; mais à force de prières, je décidai Elisabeth à s'en passer, et un prêtre de Dornoch nous unit secrètement.

— Ainsi vous êtes marié, lieutenant, s'écria le cornette tout surpris.

— Écoutez jusqu'au bout, monsieur, dit Lochlevin sérieusement. Un mois après, la famille d'Elisabeth soupçonna, non pas notre union, mais un attachement dont elle craignait la suite. Je fus dénoncé par elle, arrêté et conduit à Londres, d'où je m'échappai pour gagner le continent.

— Et mistriss Elisabeth? demanda Morton, intéressé malgré lui.

— Mistriss Elisabeth I répéta le lieutenant d'un accent moins ferme; eh bien I j'écrivis pour savoir de ses nouvelles, et j'appris... j'appris qu'elle était au cimetière de Dornoch I

Le cornette fit un mouvement

— Voilà pourquoi, depuis mon retour ici, j*ai parfois des idées sombres, continua Lochlevin : ce sont des bouffées de souvenirs qui me viennent du nord... Vous devez comprendre cela, Morton.... et aussi pourquoi je déteste ces chanteurs de psalmodies ! Sur mon âme I quand je charge des covenaniaires, il me semble que je frappe les meurtriers d'Elisabeth.

— Que Dieu me damne si vous n'avez raison, lieutenant ! dit le cornette convaincu ; désormais j'aurai la même idée, et je frapperai double. »

Lochlevin lui fit de la main un signe de remerciement, et remplit les deux verres.

Une pause assez longue avait suivi la confidence du lieutenant ; la bouteille de Porto touchait à sa fin, et il songeait déjà à se remettre en selle quand une vieille femme couverte du plaid traditionnel entra dans l'auberge.

Ses traits semblaient encore plus ravagés par l'usage

du genièvre que par la vieillesse, et sa physionomie exprimait autant de bassesse que d'hypocrisie. Elle

s'approcha des deux oflBciers de dragons en multipliant les révérences, les souhaits de bonheur et les expressions de loyalisme. Lochlevin crut qu'elle sollicitait une aumône, et la repoussa du geste.

— Au diable un pays pavé de puritains ou de mendiants, murmûra-t-il ; place, sorcière ! Crois-tu donc

la poche des ofSciers du roi pleine de shellings ? Va solliciter la charité de tes amis les covenantaires.

— Qui a dit que c'étaient mes amis ? s'écria la vieille d'un air d'indignation. Les officiers du roi pensent-ils donc que Kitty soit devenue folle I Mes amis 1 ceux qui à tout propos me reprochent de boire selon ma soif et de reposer mon vieux corps trop faible pour le travail I Mes amisi les partisans du pasteur Lennox.... celui qui a répété autrefois en pleine chaire que j'étais une pierre de scandale , et que Satan bâtissait sur cette pierre I Ah ! je n'aurais qu'à dire un mot pour que le lieutenant reconnaisse si je suis leur amie.

— Dis-le donc alors 1 reprit Lochlevin devenu plus attentif.

— Lç lieutenant aura d*abord pitié d'une pauvre créature qui vient de Fautre rive de la Spey sans avoir môme mouillé ses lèvres, dit la vieille ; il ne refusera pas un verre de gin ou de genièvre pour réconforter son estomac affaibli. Holà! Peters, ces messieurs payeront la demi-pinte que vous allez me verser.

Le garçon d'auberge regarda Lochlevin, qui fit un signe af&rmatif, et il apporta à Kitty jce qu'elle avait demandé.

— Bois donc, dit le lieutenant, et si tu as véritablement quelque chose à nous apprendre, hâte-toi, car on nous attend à Bracmar.

La vieille secoua la tête.

— Ce n'est point de ce côté que les dragons du roi ont à travailler, dit-elle en savourant le genièvre à petites gorgées.

— Et où donc ? demanda le cornette.

Elle cligna l'œil et sourit d'un sourire diaboli(]i!0.

— Que donneraient les dragons du roi pour bavoii

OÙ les covenantaires se réunissent à cette heure? ditelle à demi-voix.

Lochlevin tressaillit.

— Que dis-tu là? s'écria-t-il ; tu aurais entendu parler d'un conventicule?

— Mieux que ça, dit Kitty ; j*ai vu les gens s'y rendre ; je les ai suivis, et dans moins d'une demi-heure le lieutenant peut y être avec ses gens.

— Par mon épée ! si tu dis vrai, je ne regretterai point ta demi-pinte de gin.

— Et le lieutenant ne me refusera pas de quoi boire à sa victoire ? ajouta la vagabonde.

— Soit, pourvu que tu me conduises au nid des têtes rondes, dit Lochlevin en se levant ; en route, vieille, et prouve-nous que tu n'es pas ivre ou folle.

— Que le lieutenant excuse une pauvre femme qui

a besoin de ses forces pour vivre, répliqua Kitty sans bouger de place ; si elle se fatigue à courir dans les montagnes pour le service du roi, qui lui tiendra compte de sa peine?

— Ah ! j'entends, dit le lieutenant qui la regarda en

face ; tu veux faire ton prix I eh bien î à la bonne heure, tu auras une livre.

— Sterling, acheva Kitty.

— Une livre d*Écosse, et rien de plus, rsprit Lochlevin ; encore ne te sera-t-elle payée qu'au moment où tu nous feras voir les covenantaires rassemblés.

* Et comme il vit que la vieille voulait discuter :

— C'est convenu! ajouta-t-il brusquement.... A moins que tu n'aimes mieux être liée au ceinturon d'un de mes soldats, et conduite à Bracmar comme suspecte.

Kitty comprit qu'elle n'obtiendrait rien de plus, et elle accepta les conditions du lieutenant, qui ordonna de sonner aussitôt le boute-selle, fit hisser la vieille sur le cheval d'un dragon, et se dirigea, sous sa conduite, vers la gorge de la montagne.

Mais à peine eurent-ils dépassé les dernières mai* sons du village, que le garçon d'auberge, Peters, sans prendre le temps de chercher son bonnet ni de quitter

la serviette nouée à sa ceinture, se précipita dans la même direction en prenant un sentier de traverse qui devait le faire arriver plus rapidement au carrefour du Petit-Lacr

La position de ce carrefour, au centre des collines et loin de toutes les routes suivies, en faisait habituellement un des lieux les plus solitaires des Grampians ; mais ce jour-là, ainsi que l'avait déclaré Kitty, les puritains s'y étaient réunis pour une solennité importante. Il s'agissait du mariage d'un des leurs, le jeune Reynolds, avec la pupille du pasteur Williams Lennox.

Celui-ci, proscrit et fugitif, errait depuis trois années dans les Grampians, où ses prédications raffermissaient les plus tièdes et encourageaient les saints; mais, sans crainte pour lui-même, le digne pasteur avaCété pris d'inquiétudes pour l'orpheline qui lui était confiée. Il avait compris qu'Henriette avait besoin d'un protecteur moins compromis, qui pût l'abriter contre les chances de l'avenir, et il avait encouragé la recherche de Reynolds, déjà choisi d'intention par la jeune flUe.

gieux publiés par Charles !•', les presbytériens d'Ecosse avaient nommé des délégués chargés de rédiger le covenant ou acte d'alliance par lequel tous s'engageaient à soutenir leur foi et leurs libertés, l'esprit de rébellion contre la maison des Stuarts était resté g:énéral parmi eux. Charles n avait eu à réprimer plusieurs révoltes à main armée des covenantaires les plus ardents, qui se désignaient entre eux sous le nom de

saints f et son successeur Jacques n, vomlant réduire définitivement des ennemis dangereux, s'était décidé à redoubler de rigueur. En conséquence une liberté à peu près entière avait été laissée aux commandant^ militaires chargés de surveiller le pays, et la plupart en avaient usé pour vivre à discrétion chez les habi-* tants soupçonnés de puritanisme, rançonner les plus riches, et traîner les pauvres en prison.

Mais, comme il arrive toujours, l'énergie des persécutés s'était accrue en proportion de l'injustice des persécuteurs. Le vieux levain covenantaire couvait encore trop puissamment dans certaines âmes pour ne

pas ferihenter et s'aigrir. Privés de leurs temples, les puritains se réunirent dans les lieux solitaires, afin d'accomplir les actes de leur culte, et d'écouter les prédications de leurs pasteurs. Ils y furent poursuivis par les soldats du roi, et traqués comme des bétes fauves ; mais ils ne renoncèrent point pour cela à leurs conventicules ; ils y vinrent seulement en armes et repoussèrent la violence par la violence. Vingt fois les dragons de Rulhwen avaient eu à dissipfir de ces t2»t s^nblements religieux, et plus d'un de leurs camarades, frappé par la main qu'il venait de forcer à quitter la Bible, dormait à jamais dans les bruyères des Grarr^>ians. Ces pertes avaient exaspéré les o£Sciers et les soldats qui, par une convention tacite, s'étaient engagés à ne plus faire de quartier, et frappaient tout ce que leur sabre pouvait atteindre,

Henri Lochlevin, qui commandait le détachement alors arrêté dans le village, s'était particulièrement fait remarquer par la vigueur de ses repressions. C'était un de ces officiers de fortune, tels qu'en fournissaient

gieux publiés par Charles !•', les presbytériens d'Ecosse avaient nommé des délégués chargés de rédiger le covenant ou acte d'alliance par lequel tous s'engageaient à soutenir leur foi et leurs libertés, l'esprit de rébellion contre la maison des Stuarts était resté général parmi eux. Charles n avait eu à réprimer plusieurs révoltes à main armée des covenantaires les plus ardents, qui se désignaient entre eux sous le nom de saints, et son successeur Jacques n, voulant réduire définitivement des ennemis dangereux, s'était décidé à redoubler de rigueur. En conséquence une liberté à peu près entière avait été laissée aux commandant^ militaires chargés de surveiller le pays, et la plupart en avaient usé pour vivre à discrétion chez les habitants soupçonnés de puritanisme, rançonner les plus riches, et traîner les pauvres en prison.

Mais, comme il arrive toujours, l'énergie des persécutés s'était accrue en proportion de Tinjustice des persécuteurs. Le vieux levain covenantaire couvait encore trop puissamment dans certaines âmes pour ne

pas ferihenter et s'aigrir. Privés de leurs temples, les puritains se réunirent dans les lieux solitaires, afin d'accomplir les actes de leur culte, el d'écouter les prédications de leurs pasteurs. Ils y furent poursuivis par les soldats du roi, et traqués comme des bétes fauyes ; mais ils ne renoncèrent point pour cela à leurs conventicttles ; ils y vinrent seulement en armes et repoussèrent la violence par la violence. Vingt fois les dragons de Rulhwen avaient eu à di8si|(i;r de ces rsi»r semblements religieux, et plus d'un de leurs cama- ' rades, frappé par la main qu'il venait de forcer à quitter la Bible, dormait à jamais dans les bruyères des Grarr^>ians. Ces pertes avaient exaspéré les o£Sciers et les soldats qui, par une convention tacite, s'étaient engagés à ne plus faire de quartier, et frappaient tout ce que leur sabre pouvait atteindre.

Henri Lochlevin, qui commandait le détachement alors arrêté dans le village, s'était particulièrement fait remarquer par la vigueur de ses repressions. C'était un de ces officiers de fortune, tels qu'en fournissaient

» Se sont présentés , en déclarant qu ils voulaient être unis par un saint mariage, » Charles Reynolds et Henriette de Glencairn...

— Quel nom avez-vous dit? s*écria le lieutenant saisi.

— Voyez vous-même, répliqua Morton, qui approcha le registre et lui montra la ligne... Henriette de Glencajrn.

— Née à Domoch I continua le lieutenant qui avait un nuage sur les yeux.

— De Marie Glencairn, continue le cornette.

— Et de Henri de Lochlevin, acheva Williams Lennox en se redressant.

— Ma fille I balbutia le lieutenant... J'avais une fille.

— Qui me fut confiée par sa mère mourante, et que tu viens de tuer, dit Lennox.

Lochlevin poussa un cri et chancela sur son cheval.

— Dieu est juste! reprit le pasteur mourant; tu as

i^it couler sans pitié le sang de tés frères, et dans ta fureur, tu y as mêlé, sans le vouloir, ton propre sang I Le fer que conduit la hsane a toujours deux tranchants ; on pour l'ennemiy et l'autre pour nous-mêmes t

tES

RENCONTRES DE FRIEDLIN.

Les pèrei ont raconté à leurs fils Thistoire de Friedlin le généreux, et les fils Font transmise aux générations suivantes, si bien qu'aujourd'hui les nourrices la répètent en berçant les nouveaux nés.

C'était le temps où les Saxons descendus dans Ttle dé Bretagne, étendaient chaque jour leurs conquêtes avec l'arc, la hache et Tépée. Friedlin marchait à la

lête de toutes les expéditions périlleuses parmi les chefs les plus braves ; et, quand les ennemis le reconnaissaient de loin, son nom courait de rang en rang et bien des fronts devenaient pâles.

Aussi Friedlin allait-il devant lui sans regarder en avant ni en arrière ; le courage lui ôtait la prudence. Il avait traversé tous les périls comme le nageur traverse les vagues, soutenu et fortifié par elles, de telle sorte qu*il y trouvait sa joie.

Un jour donc il descendit seul dans la plaine sans slnquiéter de Mac-Dali ni de ses guerriers qui guettaient le passagj des Saxons, et il &e dirigea vers le château du frère de sa mère bâti aux pieds des montagnes, sur le bord d'un lac plus bleu que le lin en fleur. J[l montait son bon cheval de guerre, portait sur répaule gauche un arc de chêne ; â la ceinture, la hache et Tépée incrustées d'argent. Son bouclier pendait contre la crinière du coursier qui allait au pas relevé, en faisant retentir le fer contre le fer. Friedlin avançait, en redisant la chanson de ses ancêtres et

LES RENCONTRES DE FRIEDLIN. 14a

abattant, du fer de sa lance, les touffes de frêne qui pendaient sur sa route.

Mais tout à coup, il se tut et retint la bride du cheval, car il venait d'apercevoir devant lui, sur le bord du chemin, un vieillard qu'il avait reconnu pour l* homme de la roche perdue.

C'était un de ces saints solitaires qui vivaient sur les pics écartés, sans autre abri que des cabanes de branches et de gazons, guérissant les malades, consolant les affligés et annonçant au monde l'Évangile .

Etienne venait alors de porter au loin la parole sainte et ses forces l'avaient trahi. Couché sur la mousse du chemin, les pieds poudreux et sanglants, il sommeillait à demi, les mains jointes sur la croix de bois qui pendait à sa ceinture.

A l'approche du cavalier il releva la tête et salua Friedlin par une bénédiction. Bien que le Saxon n'eût point encore compris la bonne nouvelle^ il avait appris à faire cas des vieillards et il s'arrêta court.

Uh LES SOIREES DE MEUDON.

— Que fait ici r homme de la rocfts perdue ? demanda-t-il d'une voix presque respectueuse.

— Mon fils le voit, répliqua Etienne , je me repose sous le ciel de Dieu.

— Mon père n*a-t-il donc aucun autre abri ?

— Aucun dans le voisinage, et mes pieds refusent de me porter plus loin.

— Où vas-tu?

— Au château de Sigor.

C'était précisément celui de Tonde de Friedlin ; il pouvait donc, sans se détourner, conduire le vieillard. Cependant il hésita; mais la pitié remporta sur l'orgueil, et il dit à Etienne :

— Que mon père se lève, il y a place pour lui sur la croupe de ma monture.

L'homme de la roche perdue se redressa.

— Mon fils a-t-il parlé sérieusement? demanda-t-il, et est-ce de bon cœur qu'il fera asseoir à ses côtés un pauvre solitaire?

— Que mon père se hâte, répondit le Saxon en lui

tendant la main, le frère de ma mère nous attend. Etienne ne se fit point presser davantage; il se leva avec effort, accepta Taide de Friedlin et parvint à s'asseoir derrière lui, un bras appuyé à la poitrine du jeune chef.

— Dieu récompensera mon fils de ce qu*il fait ici pour moi, dit alors le vieillard avec confiance.

-— S'il peut ainsi payer le bien qu'on te fait, objecta Friedlin en souriant, il peut également f enrichir. D*où vient donc qu'il te laisse sans secours?

— Mon fils se trompe, reprit doucement le solitaire; mon Dieu me donne pour ressource la bienfaisance des généreux et la pitié des bons cœurs. C'est à lui

que je dois de t'avoir rencontré.

— Mais que ne te fournissait-il plutôt directement la monture dont tu avais besoin? pourquoi faut-il que tu reçoives d'un autre ce que tu pourrais posséder par toi-même?

— Le Dieu des chrétiens a voulu que les hommes vécussent en lrères« répondit Etienne, et il a créé le

Ue LES SOIRÉES DE MEUDON.

besoin pour entretenir la compassion. Si j*ayais possédé le cheval que tu me prêtes, ton cœur n'eût pas eu le bon mouvement qui fa fait me l'offrir ; nous ne serions pas, toi mon bienfaiteur, moi ton obligé; c*est mon dénûment qui a fait ta vertu et ma reconnaissance. Les liens terrestres s'établissent ainsi ; la faiblesse de chacun oblige tout le monde à un échange de services et de sentiments qui fait que nous nous aimons sans peine. Fort et puissant, tu me secoures aujourd'hui ; qui sait si quelque jour tu ne trouveras pas une protection dans ma faiblesse I

Friedlin ne répondit pas, mais un sourire contenu effleura ses lèvres. Il se demandait comment lui, le chef redouté, pourrait trouver un appui dans ce vieillard débile et dédaigné I

Cependant il laissa V homme de la roche perdue parler longuement des grandes lois que Dieu avait données aux hommes et expliquer comment la vie ^ humaine n'était que la préparation d'une autre vie plus complète. Bien que la foi n'eût point encore visité

ce cœur superbe, les discours d'Etienne y pénétraient insensiblement et semblaient ramollir. On eût dit une de ces petites sources limpides qui, en se glissant sans bruit à travers toutes les fissures, réussissent à glisser jusqu'au centre des plus durs rocbers.

Tout en parlant et en écoutant, ils arrivèrent à la lisière d'une forêt où ils rencontrèrent un archer qui essayait de renouer la corde de son arc ; mais la corde usée se brisait à chaque effort, et Farcher s'emportait en malédictions contre lui-même.

— Si je ne me trompe, dit Etienne, voici un homme qui, faute de précautions, se trouve sérieusement embarrassé.

— Qui ne le serait à ma place? s écria Tarcher. Je suis parti dès le point du jour pour chasser dans la forêt ; on attend chez moi le gibier qui doit régaler des amis, et pour avoir oublié de visiter mon arc , me voilà trompé dans toutes mes espérances, sans moyen de réparer ma sottise. Par les os de mon père I je donnerais dans ce moment huit journées de

ma vie pour une bonne corde de cuir ou de chanvre,

— J'espère que vous en aurez une à un moindre prix, fit observer Etienne.

Et se penchant à Foreille du Saxon.

— Je vois une corde de rechange roulée autour de ton arc, dit-il à demi-voix, donne-la à cet homme afin qu'il se rappelle avoir rencontré Friedlin le généreux.

Le jeune chef fit un geste d'assentiment, déroula la corde qui était de cuir de daim tressé et Toffrit au chasseur. Celuitci se confondit en remerciements,

— Le jeune seigneur n'aura pas obligé un ingrat, ajouta-t-il, quand il vit Friedlin prêt de repartir ;' en quelque lieu qu'il se trouve et quel que soit son danger, il peut appeler Nadok ; pouvu que je sois a portée d'une voix humaine, il me verra accourir comme son plus fidèle serviteur.

Le Saxon remercia de la main et continua sa route. Les offres de service du chasseur ne lui semblaient guère plus sérieuses que celles de l'homme de la roche perdue.

Cependant tous deux s'étaient engagés dans un chemin entrecoupé de ravines où le cheval enfonçait, à chaque instant, dans le sol mobile et glissait sur les pierres roulantes. Friedliç avait besoin de toute son adresse pour lui faire éviter les fondrières. La bride haute et les genoux serrés aux flancs de sa monture, il la forçait à choisir sa route parmi les rochers.

Les deux voyageurs reconnurent bientôt que la précaution n'était point inutile ; car, en atteignant un carrefour où le chemin se partageait en plusieurs embranchements, ils rencontrèrent un chariot chargé de blés que le conducteur, moins prudent, avait engagé dans une ravine dont tout Feffort de son attelage ne pouvait plus le faire sortir. A bout de courage, il s'était assis sur le bord de la route les mains plongées dans sa longue chevelure qu'il arrachait avec rage.

En entendant les pas du cheval de Friediin il se redressa effrayé. Le solitaire se hâta de le rassurer.

— Nous ne sommes pas des hommes de la forêt,

mon frère, dit-il, et vous n'avez rien à craindre de ce noble Saxon.

— Qu'il soit donc béni I dit le paysan, en saluant d'un air timide, car les pauvres gens comme nous ont autant d'ennemis que le froment qui mûrit. Quand ce n'est pas l'oiseau qui gruge l'épi , c'est le sanglier qui en fait curée ; et, pour tout achever , lorsque nous avons pu sauver quelques gerbes, on essaie en vain de les conduire au logis, les fondrières gardent ce que les brigands ou les bétes fauves ont épargné I

— Ne pouvez-vous donc faire sortir vos roues de romiëré ? demanda Friedlin qui regardait la manière dont le chariot était engagé.

— Hélas I mon cher seigneur, j'y ai mis toutes mes forces et toute mon adresse, répliqua le paysan d'un ton découragé ; mes bétes écument de sueur, comme vous pouvez voir, et j'ai eu la main plus d'à moitié écrasée par le timon. Je ne vois plus d'autre moyen que de décharger les gerbes et cela me mènera jusqu'à la nuit close; les hommes de la forêt sortiront alors

* du couvert ; ils emmèneront le blé et le chariot ; trop heureux s'ils ne me branchent pas moi-même a un chêne. A moins d'un secours du ciel, je vous le dis, blé et chariot sont perdus, et le plus sûr pour moi esi de me sauver avec l'attelage.

— Descends de cheval, mon fils, dit Etienne au Saxon, et montre à cet homme que tu es Friedlin le fort.

Le jeune chef n'hésita pas, et bien que ce fût une œuvre sans gloire pour un guerrier, il saisit la pioche accrochée près du timon, dégagea les roues, combla les ornières, indiqua au paysan comment il devait diriger l'attelage, puis, poussant lui-même à l'arrière d'un même effort, il remit le chariot en mouvement jusqu'au principal embranchement où la route devenait plus facile.

Arrivé ià, il remonta à cheval après avoir donné quelques bons avis au paysan. Mais celui-ci farrêta par son genou qu'il baisa selon l'habitude du temp.. et du pays en l'accablant de bénédictions.

— Que tout prospère chez le noble seigneur I s'é-

151 LES SOIRÉES DE MEUDOIi

cria-t-il; puissent ses bœufs avoir de Therbe jusqu'au poitrail et ses épis être longs d*un empan! mais qu'il faille battre sa moisson et faucher ses prés, il n'oubliera pas que les bras de Stomar et des siens sont pour toujours à son service.

Friedlin ne prit pas plus garde aux paroles du paysan qu'à celles du chasseur et du solitaire.

Cependant toutes ces rencontres l'avaient retardé; le soleil commençait déjà à descendre sous l'horizon. La route qui serpentait à travers les fourrés devenait plus sombre. On approchait des montagnes dont les gorges étroites se dessinaient dans les brumes du soir. Le Saxon pressa le pas de sa monture qui ne tarda /pas à entrer sur les arides pentes. Toufe trace humaine avait disparu. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on n'apercevait ni la fumée d'une cabane, ni les sillons d'un champ cultivé. Quelques bêlements s'élevaient seuls des étroites ravines où

fl

poussait une herbe moins rare, et en approchant, Friedlin apergut des brebb dispersées dans les halliers.

Tout à coup leurs bêlements devinrent plus forts et plus précipités; il les vit se réunir vers le centre du rayin, puis prendre leur course de son côté avec tous les signes de la terreur.

— Que se passe-t-il donc pour que ce bétail prenne ainsi PépouvanteT demanda-t-il, en se retournant tout surpris.

— Mon fils ne voit-il point briller là-bas dans l'ombre ces yeux flambloyants, dit Etienne.

Le Saxon se redressa sur sa selle.

— Par l'honneur de ma mère ! c'est la vérité, s'é« cria-t-il, tous les loups de la montagne semblent s'être donné rendez-vous. Ils sont aussi nombreux que les brebis, et chacun aura bientôt dévoré la sienne ; voilà déjà que les moins diligentes ont été égorgées.

— Sauve les autres, mon fils, dit vivement le solitaire, et montre au berger de ce troupeau que tu es véritablement Friedlin le courageux.

Le Saxon tira son épée et pressant du talon le flanc de son coursier, il se précipita à la rencontre des loups

15ft LES SOIRÉES DE MEUDON.

qui s'arrêtèrent d'abord effrayés ; mais ce ne fut qu'une première surprise. En reconnaissant Tennemi auquel lis avaient à faire, tous revinrent sur leurs pas et l'attaquèrent à la fois. Couché sur la crinière He son cheval, Friedlin le faisait tourner de manière à ne présenter que son poitrail aux assaillants et frappait à droite et à gauche des coups si prompts que chacun d'eux coûtait la vie à une béte fauve. U fut bientôt entouré de loups morts ou blessés dont les hurlements plaintifs épouvantèrent le reste de la troupe qui s'enfuit dans les montagnes. ^

Friedlin saignait lui-même de plusieurs morsures qu'il n'avait pu éviter. L'homme de la roche perdue s'occupait d'étancher son sang et de laver ses blessures quand le berger arriva. Attiré par le bruit, il avait vu la fin du combat et tomba aux genoux du Saxon en le remerciant.

— Je ne suis, dit-il, qu'un pauvre serf charijé de la garde de ce troupeau dont le maître me fait rendre compte le fouet à la main. Pour chaquç mouton dévoré

mon corps est meurtri de coups, et j'aurais payé la perte du troupeau par le dernier supplice. Soyez donc béni I vous qui m*avez sauvé la vie, et si vous en avez jamais besoin, venez me la redemander.

En parlant ainsi il baisait les pieds de Friedlin qui lui ordonna de se relever ; puis, pressé par le temps et la douleur de ses blessures, le jeune Saxon prit un dé- ' filé qui devait le conduire plus vite au cbâteau de Sigor.

Déjà les toits de la demeure amie se dressaient au loin et les lumières étincelaient dans la nuit, quand vingt cavaliers, cachés au détour du chemin, entourèrent le chef saxon et le renversèrent avant qu'il eût pu tirer son épée. Comme on le garottait, un homme s'approcha avec une torche, et Friedlin reconnut Mac- Dali ! Les deux ennemis échangèrent des regards enflammés Fun de triomphe, l'autre de rage, mais sans s'adresser ^? parole. Sur un signe de Mac-Da/i, le Saxon tû* tic i ^ cheval et la troupe prit au galop le chemin des forêts.

Deux heures après, Friedlin, toujours enchaîné, était couché sur Therbe d'une clairière ; autour de lui brillaient des feux à demi éteints près desquels veillaient quelques soldats. Quant au chef ennemi, il était rentré dans la hutte qui lui servait de tente et où Etienne Tavait suivi.

Tant qu'on avait pu le voir, le prisonnier avait opposé aux regards insultants une froideur dédaigneuse ; mais dès qu'il se trouva livré à lui-même et caché par la nuit, il s'abandonna sans contrainte à toute l'amertume de ses émotions.

Bien qu'il connût assez Mac-Dali pour n'espérer aucune merci, il se fût résigné à la mort cruelle qui

lui était préparée, si cette mort eût été d'avance vengée par quelque lutte héroïque ; mais périr misérablement dans une embûche sans avoir même tiré l'épée ! subir un supplice obscur infiigé par des vainqueurs de hasard 1 tomber enfin inutilement pour les siens et pour sa gloire comme un imprudent qu'on méprise ou qu'on raille 1 A cette pensée son co^ur se gonflait de dés<

espoir. Il fouillait la luiit d'un œil éperdu, comme pour y découvrir quelque voie de salut ; il prêtait l'oreille à la brise, espérant qu'elle lui apporterait un bruit de délivrance I mais la brise continuait à agiter les chênes de la forêt du même souffle monotone, et la nuit à of* f rir de toutes parts ses inextricables ténèbres !

Friedlin sentit que toute chance était perdue ; il se coucha la face contre terre dans un sombre découragement et attendit son sort.

La lune avait déjà accompli la moitié de sa course ; les feux du campement ne jetaient plus qu'une vague lueur, les sentinelles s'étaient assoupies; une voix qui semblait sortir de terre appela Friedlin.

Il se releva à demi et aperçut à quelques pas V homme de la roche perdue, couché comme lui sur la mousse.

— Que mon fils ne fasse aucun mouvement qui puisse indiquer que je lui parle 1 dit le solitaire; il j va de sa vie.

— M'apportez-vous donc le moyen de la sauver ? demanda le Saxon à voix basse.

— Étends la main et cherche près de loi, répondit Etienne.

Friedlin fit ce qui lui était ordonné et rencontra un poignard. Il eut peine à retenir une exclamation de joie.

— Prends garde I interrompit vivement le solitaire, débarrasse-toi sans bruit de tes liens, gagne en rampant le fourré que tu as à ta droite ; je prendrai ta place et les soldats à demi endormis ne s'apercevront point du changement.

Le Saxon exécuta le tout avec tant de promptitude et d'adresse qu'il n'éveilla aucun soupçon et que quelques instants après il se glissait au milieu des halliers. Il continua à se traîner sur les mains et les genoux, jusqu'à ce qu'il eût atteint la futaie dont l'ombre épaisse devait le cacher. Se redressant alors lentement, il gagna d'arbre en arbre la lisière du bois, trouva une gorge de montagnes et s'y précipita.

Le passage de la captivité à la liberté avait été si rapide que Friedlin marcha quelque temps sans avoir

une pleine conscience du changement apporté à sa situation, n courait & travers les ravins et les foulées sans autre pensée que de s'éloigner du campement de tIac-DalL Les bruyères, les rochers et les torrents passaient devant lui comme des visions, sans qu'il cher» ch&t à les reconnaître. Enfin, Fhaleine lui manqua et il fut forcé de s'arrêter.

Reportant alors les yeux en arrière, il vit que la forêt de diênes avait disparu dans la nuit et il commença à sentir la joie de sa délivrance ; mais trop de dangers le menaçaient encore pour qu'il pût s'y arrêter longtemps. On ne pouvait tarder à découvrir sa fuite, et la troupe entière de Mac-Dali allait se lancer à sa poursuite I en supposant même qu'il lui échappât, comment se défendrait-il, sans autre arme que son poignard, contre les bêtes fauves qui peuplaient la montagne? Quejs moyens de trouver sa route? Où prendrait-il la nourriture dont il commençait à sentir le besoin ? Qui remplacerait le vêtement dont les soldats ennemis l'avaient dépouillé? Ces réflexions calmèrent

bien vite son premier transport; il regarda autour de lui avec anxiété, et se remit en marche plus lentement.

A chaque minute les hurlements des loups le faisaient tressaillir ; le bruit des sources qu'il entendait sourdre dans les fissures lui semblaient un murmure de voix, Tombre des bouleaux prenait à ses yeux la forme d*un soldat en embuscade, et il s'arrêtait saisi jusqu'à ce qu'il eût reconnu son erreur.

Il arriva ainsi aux abords d'un torrent qui coulait profondément encaissé dans un lit de roches. Friedlin cherchait à découvrir un gué , en sondant les eaux noires qui grondaient à ses pieds, quand il distingua derrière lui un bruit de pas; * Cette fois ce n'était pas une illusion. On entendait rouler les cailloux sous une marche régulière et une ombre parut au haut du sentier !

Le Saxon avait devant lui le torrent, à droite et h gauche des rochers infranchissables ; toute tentative de fuite était inutile. Il saisit son poignard, se rejeta dans l'ombre, et attendit.

LES RENCONTRES DE FRIEDLIN. lei

Celui qui s'approchait portait un arc sur Tépaule et paraissait chargé d'une proie qui alourdissait sa marche. Friedlin, frappé d'un souvenir suWt, avança la tête, pour le reconnaître; le chasseur Taperçut et s*arrêta.

— Qui va là ?demanda-t-il brusquement.

— Quelqu'un dont Nadok ï. promis d'être le serviteur, répliqua le fugitif en s'av^nçant avec résolution.

Bien qu'il fût & pied et presque nu» NadokJe reconnut & la lueur de la lune. Friedlin raconta rapidement ce qui lui était arrivé, et le chasseur jeta brusquement & terre le daim qu'il portait sur ses épaules.

— Par ma vie ! j'arrive à point, dit-il, car vous couvriez au-devant de ceux qui vous cherchent ; je les ai rencontrés là-bas, prés des grands frênes, qui passaient le torrent à sa source ; vite, suivez-moi, et gagnons les grands pins ; peut-être pourrez-vous encore leur échapper. .

 ces mots, et sans s'occuper davantage de la riche proie qu'il abandonnait, il rebroussa chemin, suivi du '

saxon» et s'élanga vers les gorges de la montagne,, franchissant les brèches et escaladant les pentes les plus escarpées.

Bientôt ils entendirent au-dessous d'eux les cris d'appel des soldats qui fouillaient les sentiers^ et ils aperçurent la lueur de leurs armes dans la nuit. Nadok, son arc dans la main gauche et une flèche posée sur la corde3 continuait à s'avancer par les ravines, prêt à percer le premier qui tenterait de les arrêter au passage. A plusieurs reprises il se crurent découverts» revinrent sur leurs pas afin de dérouter l'ennemi et firent de longs détours pour l'éviter.

La pluie qui commença vers le milieu de la nuit» ralentit les poursuites et leur permit enfin de respirer.

Mais Friedlin n'échappait à un péril que pour tomber dans un autre. Échauffé par la marche çt presque sans vêtements, il se sentit bientôt saisi par cette pluie glacée , il suivait en grelottant le chasseur qui l'encourageait en vain ; son pas se ralentit, ses dents claquaient, un nuage couvrît ses yeux qui voyaient tour-

billonner les collines. Nadok inquiet regarda autour de lui, et de Is^ main indiqua un toit de chaume qui se dressait au fond d'une petite allée obscure.

— Mon maître trouverait là un abri, dit-il ; mais peut-être y trouverait-il aussi la trahison ; Mac-Dali ne refuserait rien à qui lui ramènerait un tel prisonnier; et qui oserait se confier à un paysan comme Stomar ?

— Non, répliqua vivement Friedlin ; va frapper à sa demeure, et avertis-le que celui qui a retiré son chariot de la grande ravine, lui demande aide et protection.

Nadok obéit et revint bientôt avec le paysan et un autre compagnon dans lequel Friedlin reconnut le berger Loriel.

Tous deux accouraient avec de grandes démonstration de joie. Us soulevèrent le fugitif qui s'était affaissé sur la bruyère, le prirent dans leurs bras et l'apportèrent jusqu'à la cabane presque évanoui ; puis ils s'empressèrent de raviver le feu. Stomar apporta un pain de seigle et Loriel un fromage fabriqué du lait

m LES SOIRÉES DE MEUDON.

de ses brebis. Le Saxon réchauffé mangea ce qui lui était offert. Ses forces un instant abattues se ranimerent, en apprenant qu'il se trouvait à une petite distance du château de Sigor ; il se releva en demandant & Nadok de te conduire.

Le fermier courut aussitôt chercher son meilleur cheval sur lequel il fit monter le chef; Loriel /x)uvrit ses épaules nues d'une grande peau de brebis, et tous deux, se joignant au chasseur, marchèrent en avant pour lui montrer sa route et Téclairer.

Le soleil dorait .les cieux lorsqu'ils arrivèrent ainsi au domaine de Sigor.

Us rencontrèrent à la porte du château le vieux seigneur qui, averti par Etienne du danger que courait son neveu dans la montagne, accourait à son aide avec ses vassaux armés.

Le jeune guerrier se jeta dans ses bras et lui raconta en peu de mots comment il s'était échappé. Sigor voulut récompenser ceux qui avaient assuré le salut de son neveu ; mais tous refusèrent en déclarant qu'ils

n'avaient fait que payer une dette, et comme, même après leur départ, Friedlin l98 accompagnait de ses

remercîments :

— Que mon fils ne s*étonne point de ce qulls ont fait, reprit Vhomme de la roche perdue, quiconque sème les bienfaits, récoltera les bénédictions ; Fhomme n'est point plus méchant que la bête fauve et celle-ci reconnaît la main dont elle a reçu la nourriture. Si ces trois malheureux ont quitté leur proie, leur maison et leur troupeau pour assurer ton salut, ce n'est point parce que tu es Friedlin le brave et le fort, mais c'est parce que tous trois se sont rappelé que tu étais Friedlin le bienfaisant.

LA

Au pied des montagnes qui séparent la Bavière des États de Weimar se trouve une petite ville nommée Hoff , qui domine une partie des vallées arrosées par le Mayn. Placée loin des routes fréquentées , Thumble cité a conservé ses antiques coutumes, et Ton y trouve encore cette naïveté grave en partie effacée dans le

reste de FAIlemagne. Aussi a-t-on coutume d'appeler Hoff la Yieille-Tribu.

Là vivait, il y a quelques années, un étranger nommé Loffen. On le disait né en Bohême, et il avait autrefois servi dans les armées autrichiennes avec le grade de major. Mais la paix de 1 81 5 l'avait fait réformer» et il était alors arrivé & Hoff avec une enfant appelée Dorothée, qui était devenue depuis une belle jeune fille.

Le major Loffen était un homme instruit, courageux, et capable de tous les dévouements. Par malheur, la violence de son caractère avait troublé toute sa vie et arrêté son avancement dans l'armée. La plus légère contradiction le jetait dans de^ emportements qu'il regrettait plus tard, mais que la honte et l'orgueil Tempéchaient de désavouer. Il avait ainsi perdu successivement ses meilleurs amis et ses plus sûrs proteSteurs.

Cependant , ce que n'avaient pu les conseils ni les reproches , le temps finit par le faire. Cette espèce de bouillonnement intérieur qui s'épanchait en subites

colères, malgré toutes les résolutions du major, s'apaisa peu à peu ; le sang circula plus lentement dans ses veines, Fexpérience rendit son esprit moins prompt à condamner les autres, et il put entendre sans trop d'impatience une opinion contraire à la sienne.

La paternité acheva cette conversion. Dompté par les grâces enfantines de Dorothée, le lion se fit homme ; et celui qui avait résisté trente ans à ses amis et à ses ennemis devint insensiblement Fesclave soumis d'une jeune fille.

Loffen n'était donc plus la continuation de luimôme, mais un homme tout nouveau. A peine si quelques irritations passagères rappelaient de temps en temps le passé. C'était comme un orage apaisé dont on entend seulement au loin quelques rumeurs étouffées.

Du reste, un grand changement se préparait dans la position du major : sa fille allait se marier I elle épousait un jeune inspecteur forestier, William Munster, qu'elle avait*onnu dès son arrivée à Hoff, et avec lequel elle avait grandi.

Au moment où commence notre récit » le jeune homme était renfermé avec son beau-père, achevant de tout régler pour cette prochaine union.

— Ainsi, c'est convenu, dit-il en repoussant des comptes que lui avait présentés M. Loffen, et sur lesquels il n'avait même pas jeté les yeux ; nous prendrons la maison du bord de Feau.

— Puisqu'elle plaît à Dorothée , répliqua le major.

— Puis, nous y serons plus à l'aise qu'ici.

Loffen soupira.

— Ce déplacement vous contrarie-t-il? demanda vivement William ; ah ! s'il en est ainsi, restons.

— Non, mon fils, reprit le vieux soldat, en posant sa main sur celle du forestier, je ne regrette point cette demeure.

— Que regrettez-vous donc, alors? Depuis quelques jours je vous vois triste... Ah I ne me cachez rien, mon père I Aurais-je fait quelque chose dont vous êtes mécontent? •

•* Nullement, nullement, cher enfant ; mais ce ma-

ridge» vois-tu, me rappelle tant de souvenirs I... Puis» je suis jaloux de toi.

— Que dites-vous! s'écria le forestier.

—^Jaloux» reprit le major en souriant, car tu vas

devenir le principal attachement de Dorothée. Oh ! ne t*en défends pas 1 cela doit être, et je suis loin de m'en plaindre. Mais l'habitude m'a rendu égoïste, vois-tu. Jusqu'à présent j'avais été le seul objet des soins de ma fille, elle n'avait que moi à aimer et à distraire ; maintenant son temps et son affection vont se trouver partagés , je ne pourrai l'avoir toujours à mes côtés , et les heures de solitude m'épouvantent.

— Vos craintes ont été devinées par Dorothée , dit le forestier ; l'autre jour elle me les communiquait avec des larmes dans les yeux.

— Que dis-tu ? interrompit Loffen ; ah I je cacherai ma tristesse alors ; je ne veux point troubler le bonheur de Dorothée. Ne lui parle jamais de ce que je t'ai dit, William ; c'est une faiblesse de vieillard, une folie. Ne vivrai-je pas près de vous ? ne vous verrai-je pa*

tous les jours ? Ce ne sont que de nouvelles habitudes à prendi» ; je les prendrai.

William ne répondit rien, et il y eut un silence. Enfin, jetant au major un* regard dérobé :

—Il y aurait un moyen de prévenir l'isolement que vous craignez, dit-il en hésitant.

— Lequel !

— Une personne qui vous a été chère habite Egra...

— Assez I assez, William ! interrompit le major en se levant brusquement ; Dorothée a dû vous dire ce que je lui avais répondu à cet égard. Il ne faut pas remuer la cendre des affections détruites... Ne me reparlez jamais de ce sujet, William ; je vous en prie comme ami, et comme père je Texige. *

Munster s'inclina d'un air affligé, et Loffen sortit.

Or la personne qui habitait Egra , et à laquelle le forestier avait fait allusion , n'était autre que la mère de Dorothée. Mariée fort jeune au major qu'elle aimait» elle avait d'abord trouvé mille joies dans cette union ; mais peu à peu le caractère de Loffen avait altéré ce

bonheur. Charlotte, fiëre et susceptible , n'avait pu souffrir des emportements qui lui semblaient injurieux . Loin de ménager son mari, elle l'avait irrité par la résistance, les reproches et le mécontentement; Taigreur était allée toujours croissant, jusqu'à ce que \a froideur eût pris la place de Faffection. Alors chacun d'eux avait gardé le silence , entassant les souffrances dans son cœur et les laissant s'aigrir l'une par l'autre. Enfin l'excès de la douleur avait amené une rupture violente. Charlotte était partie pour Egra où elle avait des parents, et Loffen était venu habiter Hoff avec sa fille.

Mais la séparation ne semblait point avoir adouci son irritation : soit que le souvenir de Charlotte lui rappelât des torts dont il rougissait , soit plutôt qu'il conservât contre elle son ressentiment , il évitait tout ce qui pouvait lui rappeler la mère de Dorothée. Son portrait, qui lui était resté, avait été recouvert d'une toile et relégué dans un cabinet obscur ; son piano, fermé avec soin, était à demi caché au fond d'une chambre inhabitée ; il avait même exigé que Dorothée

étudiât lâ harpe, comme s'il eût craint une réminiscence du passé. Aussi toutes les tentatives de la jeune fiUe^pour combattre cette espèce de haine avaient-elles été jusqu'alors inutiles ; mais c'était un de ces cœurs auxquels la bonté donne du courage, et qui ne se lassent jamais d'essayer le bien.

Cependant le jour fixé pour le mariage de Dorothée et de William était arrivé. La bénédiction nuptiale ne devait avoir lieu qu'après minuit au temple protestant ; mais les amis et les voisins du major avaient été invités à se réunir plus tôt pour le repas de noces.

Ils arrivèrent avant la thaee du jour, et furent reçus par les deux fiancés. Lorsqu'ils se trouvèrent rassemblés, Loffen voulut les quitter pour s'assurer si tous les ordres avaient été donnés ; Dorothée s'y opposa.

— Mille pardons, mon père, dit-elle en se suspen-

dant à son cou ; mais je vous défends de nous quitter.

— Et pourquoi cela? demanda le major en souriant.

— Parce que vous n'avez point aujourd'hui le droit de commander ici.

— Comment?

— Je suis seule maîtresse.

— Elle araison I s'écria en riant le conseiller Hotman .

— Mais je ne comprends pas...

— C'est aujourd'hui la Saint-Léonard !

— Par le ciel t je l'avais ouWié 1 s'écria Loffen.

— C'est la Saint-Léonard ! répétèrent toutes les voix ; vous n'êtes point le maître chez vous, major.

La Saint-Léonard, qui est dans toute la Bavière une époque de réjouissance, se célèbre en effet à Hoff d'une façon toute particulière. Un antique usage veut que l'ordre établi dans les familles soit renversé ce jour-là, et que l'autonté exercée par les parents passe tout entière aux mains des enfants. C'est une sorte de transformation chrétienne de ces saturnales de Rome , où les esclaves recouvraient pour quelques heures la

176 LES SOIRÉES DE MEUDOfl.

liberté, et se faisaient servir à leur tour par les maîtres.

Le major, qui s'était toujours scrupuleusement conformé à la vieille coutume, répondit en souriant à sa fille qu'il lui laissait, ainsi qu'à William , la direction de toutes choses.

— Ainsi, dit Dorothée, il est bien entendu que. vous vous soumettez aux lois de la Saint-Léonard f

— Sans doute, répondit Loffen-

— Et vous vous engagez sur l'honneur à accepter tout le jour vos enfants pour seigneurs ?

— J'y engage mon honneur ; mais nous verrons comment vous userez du pouvoir.

— Nos amis en seront juges, dit Dorothée en se tournant vers les invités. J'aurai, du reste, une conseillère.

— Qui donc?

— Une dame dont j'ai fait connaissance à mon dernier voyage chez le président.

— Vous ne m'aviez point parlé...

— Non ; mais elle est arrivée ce matin à Hoff, le

LA 8ÂINT-LË0NARD. 177

hasard m'a tait la rencontrer comme je revenais du temple, et je Fai invitée.

— Sans me prévenir! dit le major étonné.

— Cest la Saint-Léonard, mon père, observa Dorothée.

Loffen ne put retenir un geste de mécontentement.

— Et pourrai-je savoir , au moins , le nom de cette inconnue ? dit-il.

— La voici, interromi^t William.

Dorothée et lui sortirent en courant pour aller à sa rencontre. Le major, qui était assis près d'une fenêtre, se leva vivement, se pencha au balcon... et reconnut Charlotte.

n serait difiScile d'exprimer ce qui se passa dans l'âme de Loffen à cette vue. Ce fut d'abord un mélange de surprise y de trouble et de colère ; mais ee dernier sentiment finit par prendre le dessus. Il était évident que tout avait été préparé entre Dorothée et sa mère : c'était uno réconciliation que l'on voulait, sans doute; et pour la lui imposer on avait compté sur son étonne-

menti sur son embarras, sur sa faiblesse peut-être... Cette dernière idée le révolta. L'âge n'avait point tellement calmé cette âme que le dépit ne pût s'y transformer facilement en indignation. Son premier mouvement fut de repousser la mère et la fille, et de se renfermer dans son appartement ; mais la présence des invités le retint.

U était debout à la même place, balançant encore sur ce qu'il devait faire, lorsque Charlotte parut conduite par William et par Dorothée. Son regard rencontra en entrant celui du major, et elle recula.

— Je vous présente madame de Nugel, mon père, dit Dorothée sans oser lever les yeux.

Loffen fit un mouvement.

— Pardon d'avoirosé... venir... balbutia Charlotte... J'aurais dû... vous prévenir.

— M. le major n'a pas besoin d'être averti pour bien recevoir ses hôtes, observa William avec intention.

— C'est moi, d'ailleurs, qui l'ai voulu, reprit Dorothée, et j'en avais le droit...

LA SAINT-LÉÔNARD. 179

Son père lui jeta un regard sévère.

— Cest aujourd'hui la Saint-Léonard , continua la jeune fille.

Les invités s'étaient approchés; le major comprit qu'il devait cacher son dépit. S'inclinant donc légèrement :

— Ha fille a raison, madame, dit-il avec roideur ; elle est ici souveraine maîtresse aujourd'hui, et c'esl elle seule qui vous reçoit.

— Alors, à table ! dit William.

Chaque invité prit le bras d'une dame, et le major, qui demeura seul avec madame de Nugel, fut forcé de lui offrir la main.

Hais en passant par le salon de musique pour se rendre à la salle à manger, il aperçut tout le monde arrêté devant une grande toile nouvellement suspendue au mur : c'était le portrait relégué jusqu'alors dans le cabinet noir, et qui représentait Charlotte dans tout léclat de sa jeunesse.

Qui a mis là ce tableau? s'écria le major, dont les yeux étincelërent.

180 LES SOIRÉES DE MEUDOl?.

— Moi, répondit doucement Dorothée.

— Et qui vous avait permis?...

— Personne, mon père. . . Mais c'est la Saint-Léonard.

— C'est juste, s'écrièrent tous les convives en riant ; c'est la Saint-Léonard !

Loffen se mordit les lèvres.

— ^Ne craignez rien, monsieur, dit madame de Nugel tout bas ; ce portrait me représente jeune, belle, heureuse... vous voyez que nul ne m'a reconnue.

Le major ne répondit rien. On passa à la salle à manger, et tout le monde prit place à table.

Loffen se trouva assis près de madame de Nugel , à qui Dorothée avait cédé ses fonctions, et qui devait faire les honneurs du dîner. Le major s'était décidé à éviter un scandale , mais non à cacher son mécontentement ; il le montra même avec d'autant plus d'affectation, qu'il se sentait, au fond du cœur, moins irrité qu'il ne l'eût voulu. Il avait beau se répéter qu'il était le jouet d'un complot arrangé entre Charlotte et sa fille, intéresser son honneur à le rendre inutile, et s'ex-

citer tout bas à Findignation , une sorte d'indulgence attendrie le gagnait malgré lui ; c'était la première fois qu'il se trouvait trop patient et trop doux 1

n se décida à garder au moins un silence qui pût témoigner de son déplaisir. Madame de Nugel n'essaya point de Finterrompre ; mais le major ne put échapper à ses soins muets. Quoi qu'il fit» tous ses besoins étaient prévenus, tous ses désirs satisfaits ; les met^ et les vins qu'il préférait lui étaient seuls offerts , car Charlotte n'avait oublié aucun de ses goûts. Pour la première fois enfin, depuis quinze années, il retrouva autour de lui cette surveillance expérimentée et sans distractions de la femme qui a partagé notre vie, et que ne peut remplacer la fille la plus tendre.

Le repas achevé, toute la compagnie passa au salon

de musique, et Loffen s'aperçut alors que le piano avait

été descendu comme le portrait ; il était ouvert, et l'on

avait dressé à côté le pupitre du major. Dorothée vint

elle-même lui apporter son violon, en lui rappelant

qu'il avait promis de se faire entendre. Loffen jeta un

regard vers madame de Nugel qui s'était approchée A\ piano, et voulut refuser ; mais le conseiller Hotman le somma d'obéir en lui criant que c'était la Saint-Léonard : il fallut donc céder.

Le morceau choisi par Dorothée était un des duos que son père avait joués le plus souvent autrefois avec Charlotte. Celle-ci se rappelait encore les nuances et le mouvement que le major donnait à ce morceau ; aussi

fut-il exécuté avec un élan merveilleux. Ceux qui connaissaient le talent de Loffen ne lui avaient jamais trouvé cette précision, ce charme et cette puissance. On eût dit que les deux instruments s'entendaient et et se répondaient. Lorsqu'ils se turent , tous les auditeurs applaudirent avec transport, et le conseiller Hotman courut aux exécutants.

— Il faut que vous soyez une seule âme dans deux corps, dit-il, pour mettre cette harmonie dans l'expression d'un même sentiment 1

Loffen et madame de Nugel saluèrent avec embarras.

— Ah I vous êtes faits pour vous entendre, ajouta

Tenthousiaste mélomane en leur serrant la main. La musique est comme une émanation des cœurs ; et jouer d'accord à ce point, c'est presque s'aimer 1

Madame de Nugel sourit en rougissant, et voulut quitter le piano ; mais Dorothée la supplia de faire entendre un des vieux airs allemands qu'elle chantait si bien. Après un peu de résistance, elle se rassit, et commença la vieille ballade de la Rose bleue.

A mesure que madame de Nugel chantait, tous les ressentiments du major semblaient s'apaiser, et une indicible émotion s'emparait de lui. Ce chant, il l'avait entendu la première fois qu'il avait vu Charlotte ; et plus tard, aux jours de leur^nion, elle le lui avait répété mille fois. La voix de madame de Ncgel agissait sur lui comm^celle d'une fée, et rebâtissait tout l'édifice écroulé de son bonheur. En l'écoutant il woyaîfïp voir encore cette petite maison entourée de vignes qu'ils avaient habitée ensemble à Prague, ce jardin avec son berceau de clématites et ses bordures de violettes. Il se croyait redevenu jeune, confiant, joyeux. C'était

comme une évocation de tout ce qu'il y avait eu de tendre et d'heureux dans son passé.

Madame de Nugel avait déjà quitté le piano depuis longtemps qu'il était encore à la même place, les bras croisés et la îête baissée. Il fut arraché à sa rêverie par la voix de William qui Itii annonçai que minuit venait de sonner. Q prit le bras de madame de Nugel, sans observation cette foisi et se dirigea vers le temple avec tous les invités.

Il y a dans l'acte solennel qui lie à jamais deux êtres sur la terre et qui les destine à vivre l'un pour l'autre, un caractère religieux qui remue tous les cœurs ; mais c'est surtout pour un père que la bénédiction nuptiale a quelque chose de grave et de touchant. C'est comme une abdication de tous ses droits sur l'enfsmt qu'il a

LA SÂIMT-LËONARD. 189

élevé, et dont il confie désormais le bonheur à un autre. Les émotions que le major venait d'éprouver Tavaient disposé plus qu'aucun autre à l'attendrissement ; aussi ne put-il retenir ses larmes lorsqu'il entendit le ministre prononcer la formule consacrée qui donnait sa fille à Williaifi . Par un mouvement involontaire ses regards allèrent chercher ceux de madame de Nugel : elle avait caché sa tête dans ses mains et san- * glotait tout bas.

Cette communauté démotions acheva de dissiper tout ce qu'il pouvait y avoir encore de ressentiment dans l'âme du major.

Après tout, pensa-t-il, c'est sa mère.

Cette idée l'attendrit. Sa mèrel... et elle était là, comme une étrangère, sous un faux nom K.. Sa mère I et sa présence n'était pas même une joie pure et complète pour Dorothée ; car elle lui rappelait que les nœuds les plus saints pouvaient se briser, que tout le bpnheur rêvé psâr elle et par William pouvait aboutir à l'isolement et à la haine 1 Le major se sentit le cœur

oppressé comme d'un remords, et "quand gà fille se leva tenant la main du forestier, il baissa les yeux ïK)ur éviter son Vegard.

Cependant on sortit du temple ; les invités prirent congé, et, après avoir embrassé les deux nouveaux époux, chacun regagna son logis.

Dorothée avait posé son bras sur celui de son père, William prit celui de madame de Nugel, et tous quatre arrivèrent chez le major.

Ils trouvèrent encore le salon illuminé, le piano ouvert, le violon suspendu au pupitre , et le portrait qui semblait sourire à ces signes de fête.

Madame de Nugel s'avança alors vers le major : elle était pâle, et sa voix tremblait.

— Voici l'heure de nous séparer, dit-elle ; adieu et merci, monsieur, de m'avoir laissée franchir votre seuil. Ne croyez point, surtout, que j'aie voulu vous affliger par ma présence. Si je suis venue, c'est que \t a'bî pu résister aux prières de cette enfant. J'ai voi:îu qu'elle ne se présentât point à l'autel en orpheline, et que dans

LA SAINT-LSONARD. 187

le moment le plus solennel de la vie elle nous trouvftt au moins tous deux près d'elle pour la bénir. Pardonnez-moi donc de m'étre présentée sans que vous Ta^cz permis, et d'avoir mis à profit Fautorité d'un jour accordée à cette enfant. La Saint-Léonard est achevée, monsieur; vous allez redevenir le maître, et rentrer en possession de l'isolement qui vous platt.

A ces mots elle se tourna vers Dorothée et William» et les serrant dans ses bras avec des sanglots :

— Adieu, dit-elle, ô vous qui m'aimez encore et que je ne verrai plus ! J'emporte le souvenir de cette journée comme une consolation pour tout mon avenir... mais vous, tâchez de l'oublier. Refermez ce piano qui n'avait point été ouvert depuis si longtemps, recouvrez ce portrait et tout le passé avec lui ; car le jour de la Saint-Léonard est achevé.

A ces mots, elle s'arracha des bras des jeunes mariés, et s'avança en chancelant vers la porte ; mais le major, qui venait de la refermer, se tenait debout sur le seuil, pâle et tremblant. Leurs yeux se rencontrèrent, et tout

un passé de querelles et de douleur fut pardonné dans ce regard.

•^Charlotte... murmura Loffen en ouvrant ses bras.

— Lucien... répondit madame de Nugel.

Et elle se laissa aller sur son cœur.

Enfin, après un long embrassement le major se dégagea doucement, et» posant ses deux mains sur les fronts de Dorothée et de William, qui étaient tombés à genoux près de lui :

— Bénis soient les enitnts, dit-il avec reconnaissance, car ils ont été plus sages que les parents ! Reste ici la maîtresse, Dorothée ; tu nous as rendu le bonheur, et je veux que désormais ce soit toujours la Saint-Léonard.

Ceux qui ont côtoyé la Wye ont remarqué sans doute la haute colline sur laquelle s'élève le yillage de Sellack. Le sentier qui y conduit» du côté des prairies, est si escarpé qu'il semble monter aux nu%es, et que le magister de Tendroit Ta surnommé C Echelle de Jacob. Au sommet du coteau se montre Tégliâ^, qui de loin iert de guide aux voyageurs fourvoyés^

autour se groupent les maisons des habitants, étagées

sur les dflFérents plateaux de la verte colline comme des nids sur les rameaux d'un cèdre gigantesque.

du pied, non loin de V Echelle de Jacob^ apparaissent deux petites fermes séparées par des haies de sureaux, et dont les champs s'étendent jusqu'à la Wye ; à voir leurs toits de chaume semblables, leurs croisées pareilles et leurs murailles d'une blancheur égale, on dirait deux sœurs nées le même jour, et dont les habits ont été coupés dans la iBéme étoffe.

Toutes deux, en effet, furent bâties à la même époque par Jones et par Tom Basham. Aucune haie ne les séparait même d'abord; le chemin était libre entre les maisons comme entre les cœurs des deux frères; mais le voisinage ne tarda pas à engendrer des cfuerelles, et, au moment où commence notre récit, les Basham avaient depuis longtemps cessé de se voir.

Peut-être même avaient-ils cessé de s'aimer; car les cœurs qui se sont séparés mécontents s'aigrissent en silence ; nous remphssons avec des reproches et des récriminations le vide qu'une affection retiré» a laissé

dans notre âme, et à force de nous plaindre à nousmême de ceux que nous avons aimés, nous arrivons à trouver juste de les haïr.

Aucun des deux frères pourtant n'eût pu dire la cause première de leur brouillerie. C'était quelque contrariété de peu d'importance , envenimée par la bouderie, puis par des reproches mal adressés et mal reçus. Plus tard, les tiers étaient venus tenter une réconciliation, et alors la brouillerie avait abouti à une rupture ouverte. Pour comble de malheur, un partage de terrain, sur lequel les deux frères n'avaient pu s'entendre, les amena devant le juge de paix : celui-ci régla les droits de chacun d'après le texte des lois, et les renvoya en leur préchant la concorde; mais tous deux étaient revenus du tribunal plus irrités; car ce n'est pas la justice, c'est l'amour qui guérit les cœurs aigris.

Aussi l'impossibilité d'un rapprochement entre les Basham était-elle devenue pour ainsi dire de notoriété publique. Tous ceux qui y avaient échoué, *en l'es*

sayant, déclaraient qu'il fallait y renoncer. Le magister ne leur avait-il point parlé latin inutilement? Le fermier Loker ne s'était-il pas enivré trois fois en essayant de les faire trinquer ensemble. Enfin miss Bosing elle-même n'avait-elle pas attiré chez elle les deux femmes, sous prétexte de leur apprendre à faire le vin de groseilles, sans pouvoir les décider à s'embrasser? A la vérité, aucun d'eux ne s'était souvenu que les réconciliations demandent du mystère, comme tout ce qui relève du cœur, et qu'on y arrive par l'attendrissement et non par des raisons ; pour que des âmes separées se rapprochent, il ne faut pas les pousser Fun vers l'autre, mais leur préparer secrètement une émotion commune qui soit pour elles comme un lieu de rendez-vous.

Les choses en étaient là, lorsque le curé arriva un jour chez Jones Basham.

C'était un bon jeune homme, qui avait pour famille toute sa paroisse, et que Ton aimait à voir entrer cliez soi comme on aime en hiver un rayon de soleil. Sa pa-

role était grave et douce ; quand il s'en allait, on se sentait le cœur réchauffé, Tesprit plus libre, et Fâme plus patiente. Ses reproches n'avaient jamais Tair que de bons conseils, sa morale pénétrait doucement ceux qui l'approchaient sans qu'ils pussent s'en apercevoir ; c'était comme l'action d'un air pur. En le quittant, plein de dévouement et de charité, on pouvait dire, comme l'argile des fables persanes : « Je n'étais qu'un » vil morceau de terre, mais maintenant je parfume » parce que j'ai habité avec la rose. »

Jones Basham reçut le jeune curé comme il était reçu partout, le bonnet à la main et le sourire sur les lèvres. On lui amena les enfants, qui levaient vers lui leurs tètes blondes avec des regards à la fois craintifs et caressants; il les interrogea en souriant, leur fit quelques tendres recommandations, comme Jésus pou< vait en faire aux enfants qu'il disait de laisser venir vers lui; puis, les ayant baisés au front, il prit lainô par la main :

— Je viens te demander un service, Georges, dit-il.

%n LES SOIRËES DE MEDDON.

Le petit le regarda étonné.

— Cest demain le dimanche des Rameaux ; je t'ai choisi pour faire la distribution du gâteau.

— Moi ! s*écria Fenfant , qui devint rouge de plaisir.

— Toi ; viens de bonne heure, afin que je te donne mes instructions. ^

Georges, tout ému et la tête baissée, voulut remercier ; mais il ne put que tourner son bonnet en grattant la terre du pied. Ce fut Jones qui se chargea de témoigner au prêtre sa reconnaissance. Celui-ci demanda à voir la ferme, qu'il examina en détail, faisant des questions k Basham sur ses projets, et lui montrant plusieurs améliorations désirables. Jones en tomba d'accord, mais se rejeta sur le manque d'argent. '

— Il me suflSrait d*une avance de cent guinées, ditil) pour augmenter de moitié le revenu de ma terre ; malheureusement les récoltes ont été ms^uvaises , les ventes se font dilTicilement, et loin de vouloir émprun-

ter, j'aurai peine à faire honneur aux engagements que j*ai déjà.

— Du moins, Dieu vous donne la santé, dit le curé ; vous êtes en cela plus heureux que votre frère Tom, qui languit depuis pcës d'un mois.

— Est-il plus souffrant? demanda Jones embarrassé.

— Je ne sais ; il m'a fait demander aujourd'hui. Je crains qu'il ne veille pas assez à son mal ; il travaille comme par le passé. L'expérience pourtanf aurait dû le rendre sage; car, si je ne me trompa, c'est une imprudence de ce genre qui a tué votre père,

— Cela est vrai, dit Jones un peu ému ; pourquoi Basham ne consulte-t-il pas un médecin ?

— Je l'y ai engagé ; mais nous n'en avons pas au village, et il trouve que sa maladie est trop peu de chose pour aller en chercher jusqu'à la ville voisine, il faudrait qu'un médecin passât ici par hasard, ou y fût appelé por quelque autre. Malheureusement il se peut qu'une pareille occasion se fasse attendre longtemps, et que le mal de Tom s'aggrave. J'espère toute-

fois que sa jeunesse et sa bonne constitution le tireront de là.

En parlant ainsi, le curé était arrivé à la porte du jardin. Il prit congé de Jones Basham, et se rendit chez son frère.

Il rencontra en entrant 4a petite Fanny, à laquelle il annonça que le lendemain elle distribuerait le gâteau à réglise. Fanny ne fut ni moins fiëre ni moins heureuse que Georges, et elle courut avertir son père de l'honneur que le curé lui faisait. Tom vint remercier le jeune prêtre, qui s'informa de sa santé avec intérêt. Le fermier était toujours un peu souffrant, mais beaucoup moins occupé de son mal que d'un petit héritage que sa femme venait de faire. Il voulait consulter le curé sur le degré de confiance que Ton devait accorder à différentes banques qui proposaient de prendre la somme qu'il avait touchée.

Le curé l'engagea à dégrever d'abordsa ferme de toute redevance, et à y apporter plusieurs changements avantageux qu'il lui indiqua*

— J*en ai dit autant à votre frère Jones, ajouta le prêtre, et il eût suivi sur^^le-champ meâ avis, si l'argent ne lui eût manqué.

— En effet, observa Tom, il a fait des pertes depuis deux ans.

— Je crains même qu*il ne soit gêné, ajouta le curé, et, à en juger par les apparences, l'héritage que vous venez de faire lui eût été plus utile qu'à vous. Mais Dieu agit d'après sop étemelle sagesse, tandis que ' nous jugeons avec notre ignorance ; ce qui est arrivé était le plus juste et le meilleur, puisqu'il l'a voulu.

Lorsque le curé fut parti, Tom demeura pensif. Son frère manquait d'argent, tandis que lui avait là une somme dont il était embarrassé I Si pareille chose était arrivée autrefois, il eût pris bien vite le sac de cuir où il ramassait ses guinées, et fût allé le porter à Jones en lui disant :

— € Prends ce dont tu as besoin, frère, et écris sur ta Bible ce que tu auras pris. »

Hais maintenant sa proposition eût été repoussée

comme une injure, ce qu*il ne voulait point ; ou regardée comme une avance, ce qu'il redoutait encore davantage.

Cependant, laisser Jones sans secours, s'il était vraiment dans la gêne, était bien dur ! tout souvenir d'amitié eût-il été effacé dans le cœur des deux frères, Fhonneur des Basham ne permettait pas que Tun d'eux laissât voir sa misère et fût forcé peut-être de manquer à ses obligations. Le cœur n'est pas moins ingénieux à se fournir des prétextes dans ses générosités que dans ses colères, et tout en gardant sa rancune contre Jones, Tom passa la nuit à rêver au moyen de lui être utile*

Jones n'était pas moins préoccupé de son côté. Les quelques mots que lui avait dits le curé relativement à la santé de son frère divinrent pour lui un sujet de réflexions. A force de penser à la maladie de Tom, il finit par craindre qu'elle ne fût dangereuse, et par s'inquiéter au peu de soin qu'on y donnait. Tom, du reste, avait toujours été imprudent et insoucieux, laissant le

mal venir, puis Facceptant comme un hôte trop difScile à chasser. Autrefois c'était Jones qui le forçait à prendre des précautions. Jones avsut toujours été un peu médecin. A Sellack, on le consultait pour les cors, les engelures, et les coqueluches d'enfant ; il fabriquait des tisanes renommées dans tout le village.

Cette instruction médicale, du reste, il la tenait d'un frère de sa femme qui était docteur, et passait tous les ans quelques jours à la ferme. Jones pensa qu'il ne serait pas difficile, en lui écrivant, de le faire venir à« Sellack, où il pourrait voir Tom et juger de son état. Hais comment sa visite serait-elle reçue par ce demierT N'y verrait-il pas un essai de raccommodement, une avance détouméeT Cette pensée lui était insupportable.

La nuit se passa ainsi, pour les deux frères, en incertitudes et en combats.

Cependant Georges et Fanny s'étaient réveillés dès le point du jour, uniquement occupés de la cérémonie dont ils allaient être les héros. Ils prirent leurs plus beaux habits, et se rendirent à l'église avec leurs fa-

milles) qui devaient occuper, ce jour-là, des stalles d'honneur, près de Tautel.

Jones etTom avaient Thabitude de s'éviter avec soin à l'église, aussi furent-ils singulièrement émus lors* qu'ik se rencontrèrent sur le même banc dans le chœur. Chacun d'eux rougit, et fit un pas en arrière pour se retirer * un sentiment du même genre les retint.

— Il est malade, se dit Jones.

^ — Il est dans la gène, pensa Tom.

Et tous deux s'assirent l'un près de l'autre.

Cependant Georges et Fanny, qui s'étaient à peine entrevus depuis la brouillerie des deux familles, s'étaient agenouillés côte à côte ,. échangeant tout bas quelques mots et quelques sourires. Les Basham faisaient tous leurs efforts pour ne se point regarder, mab leurs yeux se rencontraient à chaque instant sur les deux enfants ; c'était comme un terrain neutre placé entre eux, une sorte d'anneau vivant par lequel ils se rapprochaient insensiblement. Tous deux étaient d'ail-

leurs déjà préparés à Fémotion ; à chaque mouvement et h chaque sourire de Georges ou de Panny, un peu de haine s*en allait de leurs cœurs ; ils avaient beau la retenir par une mauvaise honte et par orgueil, la nature était plus forte.

bientôt chacun d'eux jeta à la dérobée up regard sur son frère.

— Comme il a Fair soucieux I se dit Tom.

— Comme il semble souffrant I pensa Jones.

Et à ces deux réflexions, faites en même temps, ils se regardèrent de nouveau.

Dans ce moment, le curé montait en chaire et commençait son sermon. Il ini court comme d'habitude ; car le jeune prêtre pensait que les longs discours sont comme les longues existences, dont on voudrait toujours retrancher la plus grande moitié. Mais avant de quitter la chaire, il montra aux paroissiens Georges et feiîny, qui tenaient à la main leurs corbeilles pleines de gâteaux bénits.

— « Vqus savez que ce fut un de mes prédécesseurs

à Sellack, dit-il, qui, en mourant, établit, par un legs, Tusage de cette distribution annuelle, n voulut, sans doute, vous donner ainsi une sorte de symbole de ces repas dans lesquels les premiers chrétiens s'encourageaient à vivre d'une vie commune et à s'aimer comme des frères. Quand ces deux enfants vont parcourir l'église en vous présentant leurs corbeilles et en répétant, d'après le vœu du testateur : « Paix et bonvoisinagcy » que chacun de vous fasse un retour sur luimême ; et quand sa main s'avancera pour prendre une part du gâteau commun, que ce soit pour ses ennemis comme un geste d'oubli. »

Aces mots le curé quitta la chaire, tandis que (îeorges et Fanny commençaient leur distribution.

Après avoir fait l'offrande aux membres de la fabrique et du chapitre, ils s'arrêtèrent devant le banc occupé par les deux familles.

— Paix et bon voisinage ! répétèrent-ils en présentant leurs corbeilles.

Les deux frères parurent troublés : mais leurs yeui

se levèrent ; Tom vit les rides de Jones, Jones la pâleur de Tom ; tous deux furent attendris.

— Paix et bon voisinage ! répétèrent-ils à demivoix. Et leurs mains se plongèrent dans la cor* baille.

Cependant, l'office fini, les deux familles sortirent. Les deux frères paraissaient confus et embarrassés ; enfin, pourtant, arrivés dans le cimetière :

— Nous venons de faire une promesse devant Dieu, dit Tom les yeux baissés, et pour ma part je désire la tenir.

— Je le désire comme vous, répondit Jones ; et la preuve, c'est que je vous demande de laisser ces enfants diner ensemble à la ferme dimanche prochain.

— Je le veux bien, Jones.

— Vous ferrez même sagement de les accompagner, Basham ; car j'aurai chez moi mon beau-frère le docteur, qui pourrait vous donner quelques bons conseils.

— J'y consens, Jones, mais à condition que vous vous chargerez vous-même du placement de ces cent guinées que je viens de recevoir d'héritage, et dont je ne sais que faire.

Aces mots, Jones leva la tôte vivement; ses regards rencontrèrent ceux de son frère.

— Ah I le curé t'a dit que j'étais dans l'embarras I s'écria-t-il.

•— Et à toi que j'avais besoin d'un médecin 1 répondit Tom.

Tous deux jetèrent une exclamation de douce surprise, et ouvrirent leurs bras en même temps.

— Paix et bon voisinage ! murmura une voix à leurs côtés.

Jones et Tom se découvrirent; c'était le curé qui passait en souriant et rentrait au presbytère.

Lfi

CHIEM ENRAGÉ,

Le soleil brillait au ciel, les troupeaux cacbaient leurs têtes sous Fombre des arbres, et Tétang bordé de vieux hêtres était presque à sec. De temps en temps les hennissements d'un cheval tourmenté par les mouches, le beuglement t¥un bœuf dérangé de son paisible sommeil, se mêlaient au bourdonnement des insectes ou au bruit des fléaux que les batteurs faisaient retentir

sur toutes les aires du village. C'était un des plus chauds étés que Ton eût ressentis depuis longtemps.

Les femmes assises sur leurs seuils jouaient avec leurs enfants ou travaillaient à l'aigunie, tandis que quelques hommes, attablés dans le cabaret de la mère Catherine, buvaient en fumant. Mais bien que Ton remarquât parmi eux le chantre Grégoire et le mattre d'école, Jean Millot, celui-<;i le plus causeur, celui-là le plus bavard de la paroisse, tous gardaient le silence depuis quelque temps-, comme i» la chaleur du jour leur eût ôté jusqu'à la force de penser et jusqu'au désir de parler. A la vérité, les sujets de conversation manquaient depuis quelque temps à Saint-Adrien. Rien de mémorable ne s'y était passé depuis deux mois ; pas une mort, pas un mariage, pas un baptême, pas même un mari qui eût battu sa femme à la connaissance des voisins. Il y ^vait disette absolue d'événements, et il fallait se résigner h vivre sur des faits usés que la curiosité avait déjà retournés dans tous 1^ sens.

On se taisait donc depuis quelque temps, lorsque Richard le perruquier entra. Richard était la gazette vivante de l'endroit. Grâce à lui, les nouvelles se transmettaient en un instant d'un bout de la paroisse h l'autre , et Dieu sait quelles transformations elles subissaient pendant ce voyage I L'arrivée de Richard fut une bonne fortune pour les buveurs.

— Eh bien, lui demanda le chantre, quoi de neuf aujourd'hui 7

Mais la chaleur avait ôté au perruquier lui-môme sa loquacité. Il répondit qu'il ne savait rien, et se ât servir un pot de cidre près de la porte.

Jacques le charron, petit bossu malin et taquin, haussa les épaules et secoua la tête.

— Je ne m'étonne plus, dit-il, que la canicule ait desséché mon puits ; elle a fait bien plus si elle a tari la parole dans le gosier de Richard.

— Veux-tu que je raconte l'histoire d'un bossu que fia femme a fait coucher sans souper le mardi-gras ? répliqua celui-ci.

— Raconte plutôt celle d'un perruquier que Tadjoint du maire a mis à la porte en lui laissant la mesure de sa semelle quelque part.

-* Allons, allons, s'écria le mattre d'école en s'en- Iremettant, allez-vous vous dire des injures à propos de la canicule?... N'avons-nous pas tous nos défauts et nos infirmités?...

— C'est vrai, reprit le pçmiquier ; mais nous les portons entre les deux épaules... comme certain ornement d'une de mes connaissances... ce qui fait que nous ne les remarquons jamais.

— Ce que vous exprimez là, Richard, est très-philosophique. Esope a écrit quelque chose de semblable, n a dit, je crois, que tout le mal de la terre était renfermé dans les deux poches d'une besace; la poche de devant qui frappe nos yeux renferme les vices des autres; celle de derrière nos propres vices.

— D'où il faut conclure, ajouta le malin perruquier, que plus la poche de derrière est grosse, plus nous

sommes vicieux. Que pensez-vous de cela, maître Jacques ?

Jacques, qui feignait de causer avec un autre buveur, ne répondit rien, mais il lança à Richard et au maître d'école un regard haineux; il était surtout irrité contre ce dernier, qui, en voulant arrêter la querelle, avait fourni à son adversaire un thème de plaisanterie facile sur sa difformité.

Après un instant de silence, il se leva et alla se placer à la porte du cabaret ; Richard venait de demander un second pot de cidre.

— Vous n*étes pas enragé au moins, dit le maître d'école en riant, car vous buvez de bon cœur I

— Ça pourrait bien lui arriver un de ces jours, observa aigrement le bossu ; car M. le maire et ceux qui le conseillent ne s'inquiètent guère d'empêcher ur malheur : les chiens courent partout dans la commune comme si nous étions au mois de décembre.

— Au fait, reprit le perruquier, quijsaisissait toujours avec empressement l'occasion d'appuyer une

critique, ça n'est pas prudent; et vous, monsieur Millot qui êtes secrétaire de la mairie, vous auriez dû en parler h ces messieurs.

— Nous y avons bien pensé ; mais que faire ?

— Ordonner que les chiens ne sortent que muselés.

— Empoisonner ceux gue Ton rencontre par les chemins.

— Recommander au garde-champétre de tuer ceux qui ne sont point à rattache.

Tous ces moyens avaient été proposés en même temps par le forgeron, le chantre et le perruquier.

— Eh I messieurs , reprit le maître d'école , vous oubliez que les chiens de la paroisse sont utiles ; si on les musële, si on les empêche de se montrer dans les chemins, et si on les tient à l'attache, qui aidera & reconduire les troupeaux?

— Parbleu, que les bergers se passent de chiens !

— Vous êtes forgeron, Jacques, répondit M. Millol en souriant.

— Et bien, à la bonne heure ; il vaut mieux que

nous soyons exposés à être mordus et à enrager 1... Merci !... C'est bien la peine de nommer au maire des adjoints et un conseil municipal pour protéger les chiens de berger...

— Eh tenez, ajouta Jacques en montrant à une assez grande distance un chien qui descendait vers le village en courant ; une supposition que ce roquet fût enragé, sait-on tout ce qu'il pourrait arriver de malheurs à Saint*Adrien7

Un enfant qui s'était approché de la porte de Tauberge pour écouter la discussion, entendit ces dernières paroles, et courut, quelques maisons plus loin, vers sa mère qui causait avec d'autres femmes.

— Voyez-vous, s'écria-t-il, le chien qui vient là-bas au bout du village, le forgeron a dit que peut-être il était enragé.

— Seigneur Dieu I est-il possible?

Toutes les femmes se séparèrent, et regagnèrent en courant leurs maisons.

— Qu'y a-t-ilî demandèrent les voisins.

âl2 LES SOIRÉES DE MEUDON.

' -- Un "hien enragé I

Ce cri, un chien enragé! répété de prodie en proche» arriva en un instant au bout du viQage; les mères firent rentrer leurs enfants, toutes les portes se fermèrent, quelques hommes qui travaillaient à une carrière voisine furent appelés, et arrivèrent armés de pioches, de leviers et de pierres. Ils rencontrèrent le chien qui avait déjà traversé le village et était sur le point d*en ressortir ; mais effrayé en les voyant, il rebroussa chemin. Il allait passer devant Fauberge de Catherine, lorsqu'avertis par les clameurs, le chantre, le perruquier et le forgeron sortirent :

— Au chien enragé I... Tuez, tuez I hurlèrent ceux qui le poursuivaient.

— Ou'avais-je dit? s'écria Jacques en saisissant un caillou; Tadministration veut notre mort à tous.. Frappez, frappez I s'il en réchappe nous sommes perdus f

Dans ce moment le diien arrivait à la porte du cabaret; une grêle de pierres lui barra le passage; il

voulut se retourner, mais les carriers le reçurent sous leurs pioches et l'achevèrent.

Tout cela s'était fait en quelques secondes, si bien que lorsque le maître d'école arriva au milieu de la mê^ lée, le pauvre animal venait de rendre le dernier soupir.

— Mon Dieu I dit-il en l'apercevant, c'est Finot^ le chien de la veuve Cormon ; étes-vous bien sûrs, mes amis, qu'il fût enragé 7...

— En voilà de l'incrédulité à la saint Thomas, dit le bossu ; es^ce que vous n'avez pas entendu tout le village crier après lui tout à l'heure?

— Avec ça qu'il fait une chaleur à enrager tout le monde, fit obsanrer un carrier. Holà ! hé ! la mère Catherine, donnez ici un pot de cidre.

— Et puis voyez comme l'écume lui sort de la gueule.

— Et la langue donc !... Bien sûr que si on ne Feût pas tué, il eût ravagé le pays.

— Heureusement qu'on veille un peu plus au grain que l'administration, dit* Jacques en avalant un verre

m LES SOIRÉES DE UEUDON.

de cidre ; pour ma part je puis me vanter d'avoir donné son compte au roquet.

— Laissez donc, dit le chantre ; j'ai vu ma pierre rattraper à la tête ; c'est alors qu'il a tourné sur luimême comme un sabot.

— Sont-ils encore bons enfants ceux-là avec leurs pierres I s'écria un carrier en riant; ça Taurait peutêtre empêché de filer son nœud, si nous n'avions pas été làf Regardez ma pioche plutôt ; elle est pleine de sang.

La discussion allait sanimer sur la question de savoir qui avait pris le plus de part à cette triste exécution, lorsqu'une vieille femme arriva en écartant tout le monde :

— Finot I dit-elle ; qu'avez-vous fait de FinotT... Et apercevant le chien immobile et sanglant, elle

jeta un cri :

— ^Vous Tavez tué... est-ce possible?... Vous l'avez tué... Mais depuis quand a-t-on le droit de tuer la chien de quelqu'un ?... Qui a fait cela?

Tout le monde gardait le silence.

— Hé bien... vous ne voulez pas répondre, s'écria la vieille femme, qui flottait entre la douleur et la colère... C'est bien brave d'avoir massacré le chien d'une pauvre veuve I... Vous n'auriez pas fait cela qiiand j'avais mon iSils, l&ches que vous êtes... il vous aurait tous mangés jusqu'au dernier... Ahl les méchants, de tuer un pauvre chien aui ne leur faisait aucun mail

La vieille femme se mit a pleurer.

— Pardon, mère Cormouj lui dit le maître d'école doucement, mais on a dit que Finot était enragé.

— Enragé 1... Il y a un quart d'heure àpdne qu^il dormait tranquille à ma porte. De méchants enfants sont venus le tourmenter; je n'ai pu les empédher... Je SUIS seule, moi, et on peut me faire ce que l'on veut... Finot s'est enfin échappé; je venais pour le chercher, et ce n'est. qu'en voyant de loin beaucoup de monde rassemblé ici que j'ai deviné quelque malheur..;

n y eut, après cette explication, un moment àù

silence, pendant lequel tous les spectateurs se regardèrent avec embarras.

— Aussi, c*est la faute des carriers, dit le bossu ; ils sont arrivés en poursuivant finot et criant au chien enragé!

— C'est bien à toi de parler ; tu lui as porté le premier coup.

— Ce n'est pas vrai ; c'est le chantre.

— Du tout ; c'est celui-là avec sa pioche.

La même querelle qui avait eu lieu quelques instants auparavant allait recommencer, mais cette fois pour savoir qui n'avait pas tué le chien de la veuve; ceUe-ci Tinterrompit brusquement :

—Vous avez tous fait le coup, dit-elle, et je vous déteste tous; je ne puis me venger, car je suis une pauvre femme sans parents et sans amis ; mais je prierai Dieu qu'il vous punisse.

Quand la veuve fut partie, il y eut quelques instants de confusion; tout. le monde parlait ensemble^ et chacun cherchait à se justifier de la part qu'il avait

eue dans la mort de Finot. On remonta à la cause de l'accident, et Ton finit par savoir comment la supposition exprimée par le forgeron avait été transformée en passant de bouche en bouche, et était devenue une réalité. Quand tout eut été éclàirci, le maître d*école secoua la tête :

— Ceci est une grande leçon, mes amis, dit-il ; vous n*avez tué qu'un chien aujourd'hui; mais êtes-vous sûrs de n'avoir jamais tué un de vos semblables de la même manière? Cette pauvre femme qui était là tout à l'heure avait autrefois un fils qui la rendait heureuse, et qui s'était mis en service pour pouvoir la mieux secourir. Un vol fut commis chez son maître, et quelqu'un eut l'imprudence de dire : ~ Si l'on allait soupçonner Pierre ! Un autre, qui avait mal entendu, répéta qu'on soupçonnait Pierre ; puis un troisième, que c'était Pierre le voleur; si bien qu'il fut chassé honteusement de chez son maître. Chacun alors s'éloigna de lui ; on refusa de l'employer, et le pauvre garçon, dégoûté d'uno probité qui ne lui avait

servi h rien, et ne pouvant plus vivre, n*eut d'autre ressource que de faire réellement ce dont on Tavait d*abord acctlsé dans ttisoh. Il y a (|uelques tnols qu'il est mort en prison. Ces exemples devraient ttotis ren* dre prudents et moins ph)mpts dans nos jugements. La vérité, en passant par plusieurs bouches, finit par devenir mensonge. Ne crt)yons pas le mal satis preuve, dé petit* de ttôtis aàsôélei* & Une injustice. Il ne suffit r)dspùUf tuist vAi thien» rf*^pi> entendu crier qu'il

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