‹ Les soirées de MeudonChapitre 3 sur 19 · SUZANNE A SON AMIE · texte numérisé non relu

SUZANNE A SON AMIE

Je suis restée longtemps sans vous écrire ; c'est que je ne trouvais véritablement rien de nouveau à vous apprendre et que ma vie s'écoule sani^ aucun incident qui sollicite la pensée.

N'en concluez pas qu'elle soit devenue plus fasti-

dieuse. Loin de là 1 jamais mes devoirs n'ont été plus faciles, mes heures mieux remplies. Je n'ai autour de moi que des motifs de satisfaction. M. le comte en est arrivé à me témoigner presque de la déférence ; les gens du château sont plus bienveillants; Louise se montre aussi affectueuse que le lui permet son caractère, dont le fond est une rigide équité. Tout est droit chez cette chère enfant; mais c'est la droiture de l'acier; l'émotion ne fait jamais rien pencher, en elle, à droite ou à gauche. M. Lerman prétend qu'elle doit avoir un pendule à la place du cœur.

A propos de M. Lerman, savez-vous qu'il veut faire ma fortune? J'avais quelques centaines de francs d'économies (car depuis que mon frère est placé , ma mère a f qfusé de rien recevoir) ; le docteur les a risqués dans je ne sais quelle entreprise dont les actions ont triplé, et voilà que les pièces d'argent sont devenues des pièces d'or! M. Lerman continue à administrer mon capital; il prétend me conquérir une dot. Je ris et je le laisse faire.

Ma grande préoccupation est ailleuirs pour le moment : j'apprends la botanique.

C'est le neveu du docteur, M. Georges Burel, qui veut bien me diriger dans cette étude. Jusqu'à présent je l'avais crue aride ; j'étais effrayée des mois latins, des nomenclatures ; je ne me sentai&aucun goût pour cette nature étiquetée et mise en cartons; mais M. Burel m'a fait revenir de mes préventions.

Maintenant je trouve dans ces recherches un charme qu'aucune autre étude n'a jamais eu pour moi ; je ne rêve que classification et herbier. M. Burel trouve que je suis née pour la botanique, et comme il l'enseigne à Louise, nos promenades sont devenues des herborisations.

Vous ne sauriez croire, chère amie, ce qu'il y a de plaisir à entrer ainsi dans les intimités de la création. H me promenais autrefois parmi les plantes comme ^ au milieu d'une foule inconnue, maintenant elles deviennent pour moi des connaissances, presque des amies l Je sais le nom et l'histoire de chacune d'elles,

je puis dire sa famille, parler de ses défauts ou de ses vertus 1 Cest un monde nouveau qui surgit autour de moi et qui anime par un nouvel intérêt les scènes de la création.

J*ai été heureuse d'apprendre par vous le mariage d'Amélie, et je suis loin de partager vos craintes. Celui dont elle porte maintenant le nom n'a, dites-vous, ni rang, ni fortune. Qu'importe, s'il est digne de notre amie, s'il l'a choisie dans la sincérité de son cœur et s'il est résolu à accomplir tous ses nouveaux devoirs. Amélie pouvait sans doute, avec le nom qu'elle porte et les relations de sa famille, espérer une riche alliance; mais à quoi bon? Est-il donc rien de plus doux qu'une union dégagée de tout calcul, dans laquelle on s'est choisi l'un pour l'autre, dont tout le luxe est fourni par le cœur? En ménage, la tendresse est le seul capital qui porte des intérêts assurés.

Certes, je ne voudrais point m'engager dans une alliance qui m'exposerait à la misère ; je craindrais que répreuve ne fût au-dessus de mes forces ; mais la

médiocrité laborieuse me plairait plus que la richesse elle-même : je m'y sentirais plus à l'aise, je serais plus sûre d'y faire mon devoir. Les humbles destinées sont comme les petits royaumes, on les gouverne plus facilement et l'on craint moins les révolutions.

Oh ! bien souvent j'ai fait mon rêve d'avenir, et, pourquoi le cacher? c'était un rêve à deuxl Mais je ne nous voyais jamais ni riches, ni puissants, ni mêlés aux turbulences des villes. Mes chimères se faisaient toujours un nid de verdure, au fond de quelque joyeux village de nos montagnes. Je me bâtissais en idée une de ces petites maisons semblables à celles qu'occupent nos pasteurs, avec un parterre sous les fenêtres, un verger derrière le pignon et une vigne courant le long du mur. Je me supposais là doucement occupée de devoirs journaliers, veillant à restreindre le superflu pour en faire largesse à ceux que Dieu privait du nécessaire, partageant mes heures de loisir entre les promenades, les causeries ou les lectures. Oh I la douce existence et le joli

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réve!... Mais il faut s*éveiller et retourner à la réalité.

Voici le docteur qui m'y fait rentrer par la porte d*oT : il crie sous ma fenêtre je ne sais quelle nouvelle

de bourse Tout ce que je comprends, c'est que me

voilà riche de quatre mille francs. Vous figurez-vous votre amie à la tête d'un pareil capital? quatre mille francs! C'est Fameublement de la maisonnette que je révais tout à l'heure ; ce sont des rosiers dans toutes les plates-bandes, des reines-marguerites bordant tous

les massifs.

Allons, je suis folle! pardonnez-moi; je ferme ma , lettre. — Aussi bien, voici l'heure de la leçon de botanique, et rélève ne doit pas faire attendre le maître.

SiTZANNE A SA MERE.

Oh ! si vous saviez ce que j'ai à vous dire !... Je suis encore si troublée que je ne sais par où coniiiiencer ' , . .

Ne VOUS effrayez pas cependant, bonne mère : il ne s'agit point d'un malheur, mais simplement d'une con-' versation avec M. Lerman.

Ce matin il est arrivé suivi de son neveu ; j*ai voulq descendre avec Louise dans la serre pour la leçon de botanique ; il a envoyé Fenfant et il m'a retenue.

Je lui ai vainement objecté que cette interruption m'empêcherait de comprendre la suite; il in'a fait asseoir près de lui sur la terrasse , en me disant que ï^ir l'heure il songeait moins à l'élève qu'au prof es-

s€ui:.

— Et c'est pour lui rendre la tâche plus facile que vous me retenez?

— C'est pour qu'aujourd'hui, par extraordinaire, il puisse savoir ce qu'il dit.

Je me suis récriée :

— Et en quoi ma préstjifce ferait-elle obstacle?

— Parce qu'il pense plus à l'écblière qu'à la le-

çon'

Vous devinez mon embarras. J'ai baissé les yeux en

balbutiant je ne sais quelle protestation ; mais il m'a Interrompue.

-^ Voyons » ne jouons pas une scène de Marivaux, m'a-t-il dit avec sa brusque bonhomie, il n'y a qu'un mot qui serve. Mon neveu vous aime et voudrait vous offrir de partager la cure qu'il vient d'obtenir. Si la proposition vous agrée, dites-le, sinon refusez ; nous n'en resterons pas moins amis.

J'étais si surprise, si troublée, que je n'ai pu répondre. M. Lerman a vu mon embarras.

— Je ne vous demande pas une décision subite, a-t-il ajouté : il faut que vous vous consultiez sérieusement, que vous écriviez à votre mère ; dans quelques jours je reviendrai.

Et il s'est levé.

Mais, comme s'il se ravisait tout à coup :

— Seulement, a-t-il ajouté ; sachez bien toute la vérité et dites-la. Mon neveu ne possède que son salaire de pasteur ; vos quatre mille franc§ vous permettront d'entrer en ménage; s'il manque quelque chose, j'y

pourrai suppléer. Voilà le bilan ; pesez tout, consultez ceux (\m vous dirigent, et puis vous m*avertire2î.

A ces mots il m*a serré la main et il est parti.

Je me suis enfuie dans ma chambre, j'ai refermé ma porte, et je ne sais pourquoi je me suis mise d'abord à pleurer.

Ce ne pouvait être de tristesse, car mon cœur battait joyeusement J'aurais voulu vous avoir là, pouvoir me jeter dans vos bras et appuyer mon front sur votre épaule. — ma mère ! ma mère I qui l'eût jamais cru qu'il penserait à moi, qu'il m'offrirait de partager sa vie? Et cependant, quand je m'interroge en toute sincérité, je crois... oui... il me semble que je le désirais tout bas, que je l'avais espéré quelquefois. Oh ! si vous le connaissiez, ma mèrel si vous saviez quelle noble intelligence, quelle âme délicate! Comme tout ce qui est généreux trouve naturellement en lui de l'écho ! Tl vous aimerait tanti il serait pour mon frère un guide si précieux ! j'aurais en lui un soutien si sûr ! Cependant je ne veux point influencer votre décision,

m LES SOIREES DE MEUDON.

chère mère; quelle qu'elle soit, je m*y soumettrai sans murmure. Appelez-en à votre sagesse, informez-vous, et puis axez vous-même le sort de votre fille.

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