SUZANNE A SON AMIS
Dieu ! la douloureuse semaine ! rien que d'y penser je sens mon cœur qui se serre. Chère, chère amie ! Je voudrais tout vous dire, et je ne me sens point la force de recommencer ce triste récit. J'aime mieux vous envoyer cette lettre adressée à ma mère, dans laquelle je lui racontais tout... J'étais près de l'achever quand j'ai reçu celle que vous allez lire , et que je recopie ici en laissant tomber une larme sur chaque ligne.
« Chère fille, réjouis-toi I je viens te demander encore un sacrifice; mais celui-ci, tu nous l'as offert toi-même, et il te coûtera peu.
» Tu sais que ma seule affliction à cette heure est de me trouver séparée de mes deux enfants. Eh bien.
on oflre à ton frère une nouvelle résidence qui , en le rapprochant, me permettrait de Faller rejoindre. C'est le petit bourg de C... que tu connais. Là nous trouverions toute la famille de ton père , ses vieux amis et mes compagnes d'enfance, qui sont maintenant, comme moi, des mères en cheveux gris. En y allant, il me semble que je retournerai vers mes jeunes années ; j*ai là mes intérêts, mes souvenirs, mes amitiés. La pensée de pouvoir mourir où je suis née me donne une joie d'enfant.
» Cependant je n'y aurais point pensé si ton frère n'avait dû y trouver de sérieux avantages. Non-seulement la place est mieux rétribuée , mais le directeur qui le protège m'a assuré qu'il presserait ainsi son avancement, que c'était une occasion à saisir.
» Par malheur, la chose ne peut se faire sans grande dépense. Le titulaire actuel demande pour céder la place une indemnité de cent louis ; il nous faudra un peu d'argent pour tout emporter d'ici et pour nous emménager là-bas; bref, chère fille, puisque, grftce au
bon docteur, tu es passée au rang de capitaliste, nous venons te demander les trois mille francs dont tu peux disposer.
» Tu auras ainsi achevé ton ouvrage : ton jeune frère et ta vieille mère te devront jusqu'au bout leur réussite et leur contentement 1
» Que Dieu te récompense, chère créature I Moi je ne puis que te bénir.
» Écris-nous sur-le-champ à quelle époque la somme peut être mise à notre disposition ; je tremble toujours qu'un retard ne fasse évanouir toutes nos espérances. »
Vous jugez de ce que me fit éprouver la lecture de cette lettre ! Dieu m'est témoin pourtant que je ne balançai pas un seul instant. Je pris les valeurs que M. Lerman m'avait remises il y a quelques jours, je les enveloppai dans un court billet qui fut soigneusement cacheté, et que je courus porter moi-môme à la poste du village.
Tout cela fut fait spontanément, sans que je voulusse
même m'arréter à réfléchir ; mais au retour, quand je me suis retrouvée seule devant cette lettre commencée pour ma iiiëre dans les enchantements d'espérances personnelles désormais anéanties, je n'ai pu m'empécher de fondre en larmes.
Ne croyez pas que je pleure de regret ; oh I non, non ! Je remercie Dieu de m'avoir fourni l'occasion d'être utile au bonheur de ma mère, fût-ce aux dépens de mon propre bonheur I Eh I que pourrai-je faire jamais qui lui paye la vie qu'elle m'a donnée dans la souffrance, la sollicitude dont elle a entouré mes premières années, ses soins , ses angoisses » son amour ? Ah 1 ne sais-je pas bien que quoi que je fasse pouf payer ma dette de reconnaissance je mourrai toujours insolvable I Non, je ne pleure point sur le sacrifice ; j'en suis fière, j'en suis heureuse I Je pleure parce que j'ai le cœur faible ; parce que, comme l'enfant, je ne puis voir tomber mes châteaux de cartes sans crier malgré moi.
Mais je saurai surmonter cette défaillance.
M. Lerman attend ma répt^se; je ne lui dirai pas quel ctiangement s'est fait dans ma position ; sa délicatesse en serait embarrassée; il voudrait peut-être remplacer la somme dont j'ai dû disposer , prendre le sacriSce à sa charge, et il ne le pourrait sans grande gêne et sans pénibles privations. Ses cheveux blanchissent et le pain de sa vieillesse est ii peine assuré-, son désintéressement, qui l'a toujours fait riche pour donner, l'a laissé pauvre au moment où le décUn commence. Je ne dois f moi de porter tout le
Seulement, comme je vais lui écrire un n tion présente me convi changer. Dieu , j'espèi point démentir mes par par le passé .
Oh I écrivez-moi, am approbation, de votre gnez pas, la pitié am
Tair de me croire trop malheureuse. Félicitez-moi plutôt d'avoir pu faire ce que je devais. Les âmes sont comme les corps; elles se fortifient par la douleur vaincue.
Mais pardon... Ma main tremble ; j*ai le frisson; un peu de fièvre sans doute. Je suis forcée de fermer ma lettre. Aimez-moi et écrivez-moi.
A LA BfftMB.
Ne me grondez pas de mon silence , chère amie ; j*ai été souffrante ; le retour du printemps m'a éprouvée.
Je ne sais pourquoi toute cette gaieté de la création renaissante a sur moi une influence mélancolique. Je compare, malgré moi, notre existence entrecoupée d'infirmités, inquiète et bornée, à ces perpétuels renouvellements ; je cherche autour de moi des encou- /agements et je ne trouve que de tristes comparaisons.
Ne croyez pas cependant que je m'en afflige outie
mesure I Non, tout se borne à une sorte de langueur attendrie ; je me sens plutôt abattue que malheureuse ; mes journées suivent le cercle ordinaire de *iies occupations, sans secousses , sans désirs ; je me laisse vivre comme on se laisse emporter dans un char qu'on ne conduit pas.
Au reste, rien ne justifierait une plainte. M. le comte redouble d*égards, Louise se laisse guider sans réclamations ; tous les gens du château me témoignent de Festime ou de Famitié. J'aurais tort de demander davantage : aussi dois-je remercier Dieu, et je le fais avec autant de ferveur que je le puis.
Mon frère est dans sa nouvelle résidence et ma mère se prépare à le rejoindre. Tout deux m'ont écrit avec une tendresse qui m'a fait pleurer. Ah I leur bonheur dédommage de tout
Ëxcusez-moi près d'Amélie si je ne lui réponds pas sur-le-champ. Elle m'a écrit une lettre qui rayonne de joie. Je n'en suis point surprise ; vous savez ce que je vous ai dit de ce mariage que l'on semblait blâmer;
mais aujourd'hui, je ne suis point en goût de correspondance ; j'éprouve ces paresses à parler qui suivent les grandes crises ou les longues fatigues. Cest nerveux, sans doute; cela vient du printemps. ^
N'en continuez pas moins à m'écrire, à m*entretenir de vous. Je suis dans un de ces moments où Ton aime à sortir de soi-même pour vivre dans les autres.
A propos, je ne vous ai rien dit de mon billet au docteur. Je ne sais quelle interprétation il lui a donnée ; mais il ne m'en a point parlé, et depuis il m'observe avec une sorte de curiosité. Je le vois , au reste , rarement, bien qu'il soit seul pour le moment, soo neveu ayant dû rejoindre sa nouvelle cure.
A LA MÊME
Savez-vous la nouvelle que je viens de recevoir T Mon frère va se fiancer I La jeune fille appartient à une famille que ma mère connaissait depuis longtemps et
avec laquelle son changement d'habitation Fa fait renouveler amitié. Le mariage ne doit avoir lieu que quand la position du futur mari sera mieux faite ; dans un an, à ce que Ton suppose. Mais , en attendant, les paroles sont données, et mon frère prétend avoir retrouvé la porte du paradis terrestre.
On m'a écrit, à vrai dire, que la jeune fille était charmante, et ma mère paraît au comble de ses désirs. Mon frère m'écrit que c'est à moi qa'il devra son heureux mariage. Non, il le doit à ses qualités aimables, à l'honorable nom que lui a transmis mon père ; mais j'aime à croire que j'y aurai été pour quelque chose.
Il me demande d'aller les voir pour faire la connaissance de Julie (c'est le nom de sa fiancée) ; j'ai répondu que c'était impossible. Lors même que je le pourrais, je ne le voudrais pas. Qu'irais-je faire dans ce plein soleil de bonheur? Y projeter mo^l ombre? Ne vaut-il pas mieux les en laisser jouir sans distraction ?
Oh I je m'attendris en pensant à cette douce destinée de mon frère. Grâce à Dieu 1 tout lui aura réussi, car-
COKKESPONDANCE D'UNE INSTITUTRICE, «à
rière, affection, fortune... Car j'oubliais de vous dire que Julie est nche. — Ah 1 qu'ils jouissent en paix de leur prospérité !