EXTRAIT DU TROISIÈME ENTRETIEN
[Nul n'est innocent.]
Le comte. — Je vous avoue que, pour mon compte, je vois quelque chose encore de bien plus déraisonnable que ce qui vous parait à vous l'excès de la déraison : c'est l'inconcevable folie qui ose fonder des arguments contre la Providence, sur les malheurs de l'innocence qui n'existe pas. Où est le juste? est-il ici, autour de cette table? Grand Dieu, eh ! qui pourrait donc croire un tel excès de délire, si nous n'en étions pas les témoins à tous les moments? Souvent je songe à cet endroit de la Bible où il dit : « Je visiterai Jérusalem avec des lampes ». Ayons nous-mêmes le courage de visiter nos cœurs avec des lampes, et nous n'oserons plus prononcer qu'en rougissant les mots de vertu, de justice et d'innocence. Commençons par examiner le mal qui est en nous, et pâlissons en plongeant un regard courageux au fond de cet abîme ; car il est impossible de connaître le nombre de nos transgressions, et il ne l'est pas moins de savoir jusqu'à quel point tel ou tel acte coupable a blessé l'ordre général et contrarié les plans du Législateur éternel. Songeons ensuite à cette épouvantable communication de crimes qui existe entre les hommes, complicité, conseil, exemple, approbation, mots terribles qu'il faudrait méditer sans cesse ? Quel homme sensé pourra songer sans frémir à l'action désordonnée qu'il a exercée sur ses semblables, et aux suites possibles de cette funeste influence ? Rarement l'homme se rend coupable seul ; rarement un crime n'en produit pas un autre. Où sont les bornes de la responsabilité ? De là ce trait lumineux qui étincelle entre mille autres dans le livre des Psaumes : Quel homme peut connaître toute l'étendue de ses prévarications ? O Dieu! purifiez-moi de celles que j'ignore, et pardonnez-moi même celles d' autrui.
Après avoir ainsi médité sur nos crimes, il se présente à
J. DE MAISTRE
nous un autre examen encore plus triste, peut-être, c'est celui de nos vertus : quelle effrayante recherche que celle qui aurait pour objet le petit nombre, la fausseté et l'inconstance de ces vertus ! il faudrait avant tout en sonder les bases : hélas ! elles sont bien plutôt déterminées par le préjugé que par les considérations de l'ordre général fondé sur la volonté divine. Une action nous révolte bien moins parce qu'elle est mauvaise, que parce qu'elle est honteuse. Que deux hommes du peuple se battent, armés chacun de son couteau, ce sont deux coquins : allongez seulement les armes et attachez au crime une idée de noblesse et d'indépendance, ce sera l'action d'un gentilhomme ; et le souverain, vaincu par le préjugé, ne pourra s'empêcher d'honorer lui-même le crime commis contre lui-même : c'est-à-dire la rébellion ajoutée au meurtre. L'épouse criminelle parle tranquillement de l'infamie d'une infortunée que la misère conduisit à une faiblesse visible ; et du haut d'un balcon doré, l'adroit dilapidateur du trésor public voit marcher au gibet le malheureux serviteur qui a volé un écu à son maître. Il y a un mot bien profond dans un livre de pur agrément : je l'ai lu, il y a quarante ans précis, et l'impression qu'il me fit alors ne s'est point effacée. C'est dans un conte moral de Marmontel. Un paysan dont la fille a été déshonorée par un grand seigneur, dit à ce brillant corrupteur : Vous êtes bien heureux, monsieur, de ne pas aimer Vor autant que les femmes : vous auriez été un Cartouche. Que faisons-nous communément pendant toute notre vie? ce qui nous plaît. Si nous daignons nous abstenir de voler et de tuer, c'est que nous n'en avons nulle envie ; car cela ne se fait pas :
Sed si
Candida vicini subrisit molle puella,
Cor tibi rite salit (i) ?
Ce n'est pas le crime que nous craignons, c'est le déshonneur ; et pourvu que l'opinion écarte la honte, ou même y substitue la gloire, comme elle en est bien la maîtresse, nous commettons le crime hardiment, et l'homme ainsi disposé s'appelle sans façon juste, ou tout au moins honnête homme : et qui sait s'il ne remercie pas Dieu de n'être pas comme un de ceux-là ? C'est un délire dont la moindre réflexion doit nous faire rougir. Ce fut sans doute avec une profonde sagesse
(i) Mais si la blanche fille du voisin t'adresse un sourire voluptueux, ton cœur continue-t-il à battre sagement ? (Pers., sat. III, iio-iii.)
que les Romains appelèrent du même nom la force et la vertu. Il n'y a, en effet, point de vertu proprement dite, sans victoire sur nous-mêmes, et tout ce qui ne nous coûte rien, ne vaut rien. Otons de nos misérables vertus ce que nous devons au tempérament, à l'honneur, à l'opinion, à l'orgueil, à l'impuissance et aux circonstances ; que nous restera-t-il ? Hélas ! bien peu de chose. Je ne crains pas de vous le confesser ; jamais je ne médite cet épouvantable sujet sans être tenté de me jeter à terre comme un coupable qui demande grâce ; sans accepter d'avance tous les maux qui pourraient tomber sur ma tête, comme une légère compensation de la dette immense que j'ai contractée envers l'éternelle justice. Cependant vous ne sauriez croire combien de gens, dans ma vie, m'ont dit que j'étais un fort honnête homme.
Le chevalier. — Je pense, je vous l'assure, tout comme ces personnes-là, et me voici tout prêt à vous prêter de l'argent sans témoins et sans billet, sans examiner même si vous n'aurez point envie de ne pas me le rendre. Mais, dites-moi, je vous prie, n'auriez- vous point blessé votre cause sans y songer, en nous montrant ce voleur public, qui voit, du haut d'un balcon doré, les apprêts d'un supplice bien plus fait pour lui que pour la malheureuse victime qui va périr ? Ne nous ramèneriez- vous point, sans vous en apercevoir, au triomphe du vice et aux malheurs de l'innocence ? * Le comte. — Non en vérité, mon cher chevalier, je ne suis point en contradiction avec moi-même : c'est vous, avec votre permission, qui êtes distrait en nous parlant des malheurs de l'innocence. Il ne fallait parler que du triomphe du vice : car le domestique qui est pendu pour avoir volé un écu à un maître n'est pas du tout innocent. Si la loi du pays prescrit la peine de mort pour tout vol domestique, tout domestique sait que s'il vole son maître, il s'expose à la mort. Que si d'autres crimes beaucoup plus considérables ne sont ni connus ni punis, c'est une autre question : mais, quant à lui, il n'a nul droit de se plaindre. Il est coupable suivant la loi ; il est jugé suivant la loi ; îl est envoyé à la mort suivant la loi : on ne lui fait aucun tort. Et quant au voleur public, dont nous parlions tout à l'heure, vous n'avez pas bien saisi ma pensée. Je n'ai point dit qu'il fût heureux ; je n'ai point dit que ses malversations ne seront jamais ni connues ni châtiées ; j'ai dit seulement que le coupable a eu l'art, jusqu'à ce moment, de cacher ses crimes, et passe pour ce qu'on appelle un hon-
/. DE MAISTRE
nête homme. Il ne l'est pas cependant à beaucoup près pour l'œil qui voit tout. Si donc la goutte, ou la pierre, ou quelque autre supplément terrible de la justice humaine, viennent lui faire payer le balcon doré, voyez-vous là quelque injustice ? Or, la supposition que je fais dans ce moment se réalise à chaque instant sur tous les points du globe. S'il y a des vérités certaines pour nous, c'est que l'homme n'a aucun moyen de juger les cœurs ; que la conscience, dont nous sommes portés à juger le plus favorablement, peut être horriblement souillée aux yeux de Dieu ; qu'il n'y a point d'homme innocent dans ce monde ; que tout mal est une peine, et que le juge qui nous y condamne est infiniment juste et bon : c'est assez, ce me semble, pour que nous apprenions au moins à nous taire.
Mais permettez qu'avant de finir je vous fasse part d'une réflexion qui m'a toujours extrêmement frappé : peut-être qu'elle ne fera pas moins d'impression sur vos esprits.
// n'y apoint de juste sur la terre (1). Celui qui a prononcé ce mot devint lui-même une grande et triste preuve des étonnantes contradictions de l'homme : mais ce juste imaginaire, je veux bien le réaliser un moment par la pensée, et je l'accable de tous les maux possibles. Je vous le demande, qui a droit de se plaindre dans cette supposition ? C'est le juste apparemment ; c'est le juste souffrant. Mais c'est précisément ce qui n'arrivera jamais. Je ne puis m'empêcher dans ce moment de songer à cette jeune fille devenue célèbre, dans cette grande ville, parmi les personnes bienfaisantes qui se font un devoir sacré de chercher le malheur pour le secourir. Elle a dix-huit ans ; il y en a cinq qu'elle est tourmentée par un horrible cancer qui lui ronge la tête. Déjà les yeux et le nez ont disparu, et le mal s'avance sur ses chairs virginales, comme un incendie qui dévore un palais. En proie aux souffrances les plus aiguës, une piété tendre et presque céleste la détache entièrement de la terre, et semble la rendre inaccessible ou indifférente à la douleur. Elle ne dit pas comme le fastueux stoïcien : O douleur! tu as beau faire, tu ne me feras jamais convenir que tu sois un mal. Elle fait bien mieux : elle n'en parle pas. Jamais il n'est sorti de sa bouche que des paroles d'amour, de soumission et de reconnaissance.
(i) Non est homo justus in terra, qui faciat bonum et non peccet. (Eccl. VII, 21.)
L'inaltérable résignation de cette fille est devenue une espèce de spectacle ; et comme dans les premiers siècles du christianisme, on se rendait au cirque par simple curiosité pour y voir Blandine, Agathe, Perpétue, livrées aux lions ou aux taureaux sauvages, et que plus d'un spectateur s'en retourna tout surpris d'être chrétien ; des curieux viennent aussi dans votre bruyante cité contempler la jeune martyre livrée au cancer. Comme elle a perdu la vue, ils peuvent s'approcher d'elle sans la troubler, et plusieurs en ont rapporté les meilleures pensées. Un jour qu'on lui témoignait une compassion particulière sur ses longues et cruelles insomnies : Je ne suis pas, dit-elle, aussi malheureuse que vous le croyez ; Dieu me fait la grâce de ne penser qu'à lui. Et lorsqu'un homme de bien, que vous connaissez, Monsieur le sénateur, lui dit un jour : Quelle est la première grâce que vous demanderez à Dieu, ma chère enfant, lorsque vous serez devant lui ? Elle répondit avec une naïveté évangélique : Je lui demanderai pour mes bienfaiteurs la grâce de l'aimer autant que je l'aime.
Certainement, messieurs, si l'innocence existe quelque part dans le monde, elle se trouve sur ce lit de douleur auprès duquel le mouvement de la conversation vient de nous amener un instant ; et si l'on pouvait adresser à la Providence des plaintes raisonnables, elles partiraient justement de la bouche de cette victime pure qui ne sait cependant que bénir et aimer. Or, ce que nous voyons ici on l'a toujours vu, et on le verra jusqu'à la fin des siècles. Plus l'homme s'approchera de cet état de justice dont la perfection n'appartient pas à notre faible nature, et plus vous le trouverez aimant et résigné jusque dans les situations les plus cruelles de la vie. Chose étrange ! c'est le crime qui se plaint des souffrances de la vertu ! c'est toujours le coupable, heureux comme il veut l'être, plongé dans les délices et regorgeant des seuls biens qu'il estime, qui ose quereller la Providence lorsqu'elle juge à propos de refuser ces mêmes biens à la vertu ! Qui donc a donné à ces téméraires le droit de prendre la parole au nom de la vertu qui les désavoue avec horreur, et d'interrompre par d'insolents blasphèmes les prières, les offrandes et les sacrifices volontaires de l'amour?....