FIN DU ONZIÈME ET DERNIER ENTRETIEN
(Page 280... La nation française devait être le grand instrument de la plus grande des re'volutions. )
On ne lira pas sans intérêt le passage suivant d'un livre allemand intitule' : Die Siegesgeschichte der christlichen Religion in einer gemeinniitzigen Erklarung der Offenbarung Johannis. Nuremberg, 1799, in-8°. L'auteur anonyme est fort connu en Allemagne; mais nullement en France, que je sache du moins. Son ouvrage me'rite d'être lu par tous ceux qui en auront la patience. A travers les flots d'un fanatisme qui fait peur, erat quod tollere velles. Voici donc le passage, qui est très-analogue à ce que vient de dire l'interlocuteur.
11 Le second ange qui cric : Babj-lone est tombée , u est Jacob Bohme. Personne n'a prophétise plus claireu ment que lui sur ce qu'il appelle ï ère des lis ( LILIEN- « ZEIT). •» Tous les chapitres de son livre crient : u Babylone est tombée ï sa prostitution est tombée; le u temps des lis est arrivé. ■>■> (Ibid. , cb. XIV , v. VIII , pag. 421.
u Le roi Louis XVI avait mûri dans sa longue capti- « vii<:- e! il était ilevfiiii une gerbe parfaite Lorsqu'il
« fut monte sur l'échafaud, il leva les yeux au ciel et « dit comme son rédempteur : Seigneur , pardonnez à a mon peuple. Dites, mon cher lecteur, si un homme « peut parler ainsi sans être pe'ne'tre' (durchgedrungen) « de l'esprit de Je'sus-Christ ! Après lui des millions « d'innocens ont e'te' moissonne's et rassemhle's dans la u grange par l'épouvantable révolution. La moisson a « commencé par le champ français , et de là elle s'éten- « dra sur tout le champ du Seigneur dans la chrétienté. « Tenez-vous donc prêts; priez et veillez. (Pag. 429««« ) u Cette nation (la française) était en Europe la première « en tout : il n'est pas étonnant que la première aussi « elle ait été mûre dans tous les sens. Les deux anges « moissonneurs commencent par elle , et lorsque la mois- « son sera prête dans toute la chrétienté, alors le Sei- « gneur paraîtra et mettra fin à toute moisson et à tout « pressurage sur la terre. » (Jbid. pag. 45 1. )
Je ne saurais dire pourquoi les docteurs protestans ont en général un grand goût pour la fin du monde. Bengel, qui écrivait, il y a soixante ans à peu près, en comptant par les plus doctes calculs les années de la bête depuis l'an n5o, trouvait qu'elle devait être anéantie précisément en l'année 1796. (Ibid. pag. 455.)
L'anonyme que je cite nous dit d'une manière bien autrement péremptoire : « Il ne s'agit plus de bâtir des « palais et d'acheter des terres pour sa postérité; il u ne nous reste plus de temps pour cela. •>•> (Ibid. , pag. 455. )
Toutes les fois qu'on a fait, depuis la naissance de leur secte, un peu trop de bruit dans le monde, ils ont toujours cru qu'il allait finir. Déjà, dans le XVI. e siècle, un jurisconsulte allemand réformé , dédiant un livre
3l6 NOTES
de jurisprudence à l'électeur de Bavière , s'excusait sérieusement, dans la préface, d'avoir entrepris un ouvrage profane dans un temps oh Von touchait visiblement à la fin du monde. Ce morceau me'rite d'être cite' dans la langue originale ; une traduction n'aurait point de grâce.
In hoc imminente rerum humanarum occasu , circumactâque jam ferme prœcipitantis œvi perîodo, frustra tantum laboris impenditur in his politicis studiis paulô post desituris... Quum vel universa mundi machina suis jam fessa fractaque laboribus , et effeta senio , ac hominum flagitiis velut morbis confecta lethalibus ad eamdem àrfolûrpaaiv , si unquam aliàs, certe nunc imprimis quadam x<xov.o pxoov.h. feratur et anhelet. Accedit miserrima7 quœ prœ oculis est Reip. fortuna, et inenarrabiles wSfves Ecclesiœ hoc in extremo seculorum agone durissimis angoribus et sœvissimis doloribus laceratœ.
(Math. Wesembecii praef. in Paratitlas.)
(Page 281... Son Pollion, qui fut depuis traduit en assez beaux vers grecs , et lu dans cette langue au concile de Nicée. )
Il n'y a rien de plus curieux que ce que le célèbre Hcync a écrit sur le Pollion. Il cite do bonne foi une foule d'auteurs anciens et nouveaux qui ont vu quelque chose d'extraordinaire d*HS cette pièce, ce qui no l'empêche pas néanmoins do «lire : Je ne vois rien de plus
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vain et de plus nul que cette opinion (1). Mais quelle opinion? Il s'agit di un fait. Si quelqu'un a cru que Virgile était immédiatement inspire', voilà ce qu'on nomme une opinion dont on peut se moquer si l'on veut: mais ce n'est pas de quoi il s'agit : veut-on nier qu'à la naissance du Sauveur, l'univers ne fut dans l'attente de quelque grand e've'nement? Non, sans doute, la chose n'est pas possible, et le docte commentateur convient lui-même que jamais la fureur des prophéties ne fut plus forte qu'à cette époque (2), et que } parmi ces prophéties, il en était une qui promettait une immense félicité; il ajoute que Virgile tira bon parti de ces oracles (5). C'est en vain que Hevne, pour changer l'e'lat de la question , nous re'pète les re'flexions banales sur le mépris des Romains pour les superstitions judaïques (4) ; car sans lui demander ce qu'il entend par les superstitions judaïques , ceux qui auront lu attentivement ces entreliens auront pu se convaincre que le système religieux des Juifs ne manquait à Rome ni de connaisseurs , ni d'approbateurs, ni de partisans de'clare's, même dans
(i) Nihil tamen istâ opinlune esse polest levais et certis rentra argumentis magis destitutum. ( Hevne , sur la IV. e églogue, dans son édition de Virgile. Londres, 1790; in-8.°, tom. I. , pag. 72.)
(2) JSullo tamen tempore vaticiniorum insutiiusj'uit stiulhmi. (Ibid., pag. 73.)
(3) Unumfuit aliquod (Sibvllinum oraculum) quod magnam aliquam iuturam j'elicilatem promitleret. (Ibid., pag. 74. ) Hoc itaque oraculo et vaticinio seu commento ingenioso commode usas est VirgiHus. (Ibid. , pag. 740
(4) Ibid. , pag. 73.
3 i 8 NOTES
les plus hautes classes. Nous tenons encore de Heyne qu'Hérode était l'ami particulier et Vhôte de Pollion , et que Nicolas de Damas , très-habile homme , gui avait fait les affaires de ce même Hérode et qui était un favori d'Auguste, avait bien pu instruire ce prince des opinions judaïques. Il ne faut donc pas croire les Romains si étrangers à l'histoire et à la croyance des He'hreux; mais encore une fois ce n'est pas de quoi il s'agit. Croyait-ou à l'e'poque marque'e qu'un grand événement allait éclore ? que l'Orient l'emporterait? que des hommes partis de la Judée assujettiraient le monde ! Parlait-on de tous côte's d'une femme auguste , d'un enfant miraculeux prêt à descendre du ciel, pour ramener l'uge d'or sur la terre , etc.? Oui , il n'y a pas moyen de contester ces faits; Tacite, Sue'tone leur rendent te'moignage. Toute la terre croyait toucher au moment d'une révolution heureuse ; la prédiction d'un conquérant qui devait asservir l'univers à sa puissance , embellie par t imagination des poètes , échauffait les esprits jusqu'à l'enthousiasme ; avertis parles oracles du paganisme, tous les yeux étaient tournés vers l'Orient d'où l'on attendait ce libérateur. Jérusalem s'éveillait à des bruits si flatteurs , etc. (i).
C'est en vain que l'irre'ligion ohstine'e interroge toutes les ge'ue'alogies romaines pour leur demander en grâce de vouloir bien nommer l'enfant ce'le'bre' dans le Pollion. Quand cet enfant se trouverait , il en résulterait seulement que Virgile , pour faire sa cour à quelque grand personnage de son temps , appliquait à un nouvcau-iie
i) Srrninns fin P. Elisër.
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les prophéties de l'Orient ; mais cet enfant n'existe pas , et quelques efforts qu'aient faits les commentateurs , jamais ils n'ont pu en nommer un auquel les vers de Virgile s'adaptent sans violence. Le docteur Lowth surtout ( De sacra poesi Hebrœorum ) ne laisse rien à de'sirer sur ce point inte'ressant.
De quoi s'agit-il donc ? et sur quoi dispute-t-on ? Heyne a eu des successeurs qui ont beaucoup renche'ri sur lui. Plaignons des hommes ( je n'en nomme aucun ) furieux contre la ve'rite', qui, sans foi et sans conscience , changent l'e'tat d'une question toute claire pour chercher des difficulte's où il n'y en a point , et s'amusent à re'futer doctement ce que nous ne disons pas , pour se consoler de ne pouvoir re'futer ce que nous disons.
( Page 285. Jamais l'homme n'aurait recouru aux oracles , jamais il n'aurait pu les imaginer , s'il n'e'tait parti d'une ide'e primitive, etc..)
Il n'y a rien de si connu que le traite' de Plutarque De la cessation des oracles. Il y a des vers de Lucain qui ne paraissent pas aussi connus , et qui méritent cependant de l'être. Ce sont de ces choses qu'il faut abandonner aux re'flexions du lecteur accoutume' à faire le départ des ve'rile's.
Non ullo secula dono
Nostra carent majore Deùm , quàra De-lphica sedes Quôd siluit, postquàra reges timuére futurs Et Superos vetuêre loqui
Tandem conterrita virgo
Confugit ad tripodas
Mentcmquc priorem
Expulit, alque homincm toto sibi cederc jussit Poctore
Puis il ajoute sur l'esprit prophétique eu ge'ne'ral :
Nec tautùm prodere vati
Quantum scire licet : venit setas oinnis in imam Congeriem , miserumque premunt tôt secula pectus, Tanta patet rerum séries, atque omue futurum
Nititur in lucem
{Luc. Phars. V, 92, 180.)
( Page 286. Machiavel est le premier homme de ma connaissance qui ait avance' cette proposition. )
Le morceau de Machiavel sur les prophe'ties mérite en effet grande attention : « Donde ei si nasca io non « so , etc. , c'est-à-dire :
U Je ne saurais en donner la raison ; mais c'est un fait a atteste' par toute l'histoire ancienne et moderne , que (t jamais il n'est arrive' de grand malheur dans une ville u ou dans une province qui n'ait e'te' pre'dit par quelques a devins ou annonce' par des re've'lations , des prodiges « ou autres signes cc'lestes. Il serait fort à désirer que « la cause en fût discute'e par des hommes instruits dans « les choses naturelles et surnaturelles , avantage que je « n'ai point. Il peut se faire que notre atmosphère étant, « comme l'ont cru, certains philosophes (1). habitée par
(1) C'était un dogme pythagoricien, êivxi -savrjc rov Jt.ya l'/-.iv i'ixirXiwv. (Laert. in Pvtli.) // y ,1 en l'air, dil Plu-
« une foule d'esprits qui prévoient les choses futures par u les lois mêmes de leur nature , ces intelligences , qui a ont pitié' des hommes , les avertissent par ces sortes de u signes , afin qu'ils puissent se tenir sur leurs gardes. « Quoi qu'il en soit , le fait est certain , et toujours après a ces annonces on voit arriver des choses nouvelles et « extraordinaires, jj (Mach. Disc, sur Tite-Live , I, 56.)
Entre mille preuves de cette vente', l'histoire de l'Ame'rique en présente une remarquahle : u Si l'on en croit les u premiers historiens espagnols et les plus estime's , il « y avait parmi les Américains une opinion presque uni- « verselle que quelque grande calamité' les menaçait et leur « serait apporte'e par une race de c.onque'rans redoutables, « venant des régions de l'Est pour de'vaster leur contre'e, u etc. •>•> ( Robertscn , Hist. de l'Amérique , tome III , in- 12 ; liv. V , pag. 5ç). )
Ailleurs le même historien rapporte le discours de Montezuma aux grands de son empire : « Il leur rappelle a les traditions et les prophe'ties qui annonçaient dê- « puis long- temps l'arrivée d'un peuple de la même race a queux , et qui devait prendre possession du poua voir suprême. •>•> ( lbid. p. 128 , sur l'anne'e i520. )
On peut voir à la page io5, A. , l'opinion de Montezuma sur les espagnols. La lecture du ce'lèbre Solis ne laisse aucun doute sur ce fait.
Les traditions chinoises tiennent absolument le même langage. On lit dans le Chouking ces paroles remarqua-
tarque , des natures grandes et puissantes , au demeurant , ma lignes et mal accointahles. ( Plut, de Iside et Osiiïdc, cap. XXI V. trad. d'Aniyot. ) Saint Paul , avant Plutarque , avait consacré cette antique crovance. (Ephes, II, 1.)
blés : Quand une famille s'approche du trône par ses vertus et quune autre est prête à en descendre en punition de ses crimes , l'homme parfait en est instruit par des signes avant-coureurs. ( Mémoires sur les Chinois , in-4.0, tome I, p. 482. )
Les missionnaires ont place' sous ce texte la note suivante.
a L'opinion que les prodiges et les phe'nomènes anu noncent les grandes catastrophes , le changement des u dynasties , les re'volutions dans le gouvernement, est u ge'ne'rale parmi nos lettre's. Le Tien , disent-ils , d'api es « le Chouking et autres anciens livres , ne frappe jamais « de grands coups sur une nation entière sans l'inviter a à la pe'nitence par des signes sensibles de sa colère. « ( Ihid. )
Nous avons vu que le plus grand e'vénement du monde était universellement attendu. De nos jours la révolution française a fourni un exemple des plus frappans de cet esprit prophétique qui annonce constamment les grandes catastrophes. Depuis l'épîtrc dédicatoire de Nostradamus au roi de France ( qui appartient au XVI.e siècle ) jusqu'au fameux sermon du père Beauregard, depuis les vers d'un anonyme destinés au fronton de Sainte-Geneviève jusqu'à la chanson de M. Delisle , je ne crois pas qu'il y ait eu de grand événement annoncé aussi clairement et de tant de côtés. Je pourrais accumuler une foule de citations ; je les supprime , parce qu'elles sont assez connues et parce qu'elles allongeraient trop celte note.
Cicéron , examinant la question de savoir pourquoi nous sommes instruits dans nos songes de plusieurs événemens futurs ( jamais l'antiquité n'a douté de ce faél ) .
en rapporte trois raisons d'après le philosophe grec Posidonius : i.° L'esprit humain prévoit plusieurs choses sans aucun secours exte'rieur , en vertu de sa parente' avec la nature divine ; 2.0 l'air est plein d'esprits immortels qui connaissent ces choses et les font connaître ; 5.° les dieux enfin les révèlent immédiatement (1). En faisant abstraction de la troisième explication , qui rentre pour nous dans la seconde , on retrouve ici la pure doctrine de Pythagore et de saint Paul.
(Page 286... Et par-delà l'e'ternite'.
In ceternum et ullrà.
(Exode, XV, 1S. Michée, IV, 5.)
Au-delà des temps et des âges, Au-delà de l'éternité.
(Racine, Esther, dern. vers.)
Un habile critique français n'aime pas trop cette expression : « On ne conçoit pas , dit -il , qu'il y ait quelque a chose au-delà de l'e'ternite'. Cette expression ne serait « point à l'abri de la critique, si elle n'e'tait pas autorise'e « par l'Ecriture : Dominas regnabit in ceternum et a ultra, v ( Geoffroi, sur le texte de Racine, qu'on vient de lire. )
Mais Bourdaloue est d'un autre avis : « Par-delà l'e'a ternite', dit-il , expression divine et mystérieuse. •>•> ( Troisième sermon sur la Purification de la Vierge ,
(1) Cic, de Div. I.
troisième partie. ) Et la bonne madame Guyon a dit aussi : Dans les siècles des siècles ET AU-DELA. (Disc, chrét. XLVI, n.° i. )
(Page 289. S'il y a quelque chose d'évident pour l'esprit humain non pre'occupe' , c'est que les mouvcmens de l'univers ne peuvent s'expliquer par des lois me'caniques. )
A ces ide'cs , je me permettrai d'en ajouter ici quelques-unes que je donne seulement comme de simples doutes '7 car il n'est permis de se montrer dogmatique que lorsqu'on a le droit de ne pas douter : or ce droit ne nous appartient que dans les choses qui ont fait l'objet principal de nos e'tudes. N'étant donc point mathématicien , j'exprimerai avec re'serve et sans présentions des doutes qui ne sont pas toujours à me'priser, puisqu'il n'y a pas de science qui ne doive rendre compte à la me'taphysique et répondre à ses questions.
Le mot d'attraction est e'videmment faux pour exprimer le système du monde. Il eût fallu en trouver un qui exprimât la combinaison des deux forces : car j'ai autant et même plus de droit d'appeler un Newtonien tangentiaire qu" attr actionnaire . Si l'attraction seule existait , toute la matière de l'univers ne serait qu'une masse inerte et immobile. La force tangentielle qu'on emploie pour expliquer les mouvcmens cosmiques , n'est qu'un mot mis à la place d'une chose. Cette question n'ctanl point une de celles qu'il est impossible de pénétrer , la réserve à cet c'gard serait un tort. Ce n'est pas que dans une foule de livres on ne nous dise : au il est superflu
de se livrer à ces sortes de recherches ; que les premières causes sont inabordables ; qu'il suffit à notre faible intelligence d'interroger l'expérience et de connaître les faits , etc. Mais il ne faut pas être la dupe de cette pre'teudue modestie. Toutes les fois qu'un savant du dernier siècle prend le ton humble et semble craindre de décider , on peut être sûr qu'il voit une ve'rite' qu'il veut cacher. Il ne s'agit nullement ici d'un mystère qui nous impose le silence ; nous avons au contraire toutes les connaissances qu'exige la solution du problème. Nous savons que tout mouvement est un effet ; et nous savons de plus que l'origine du mouvement ne saurait se trouver que dans l'esprit ; ou , comme disaient les anciens si souvent cite's dans cet ouvrage : que le principe de tout mobile ne doit être cherché que dans V immobile. Ceux qui ont dit que le mouvement est essentiel à la matière , ont d'abord commis un grand crime , celui de parler contre leur conscience ; car je ne crois pas qu'il y ait d'homme sensé' qui ne soit persuade' du contraire , ce qui les rend absolument inexcusables 5 et de plus on peut les soupçonner légitimement de ne pas savoir ce qu'ils affirment. En effet , celui qui affirme d'une manière abstraite que le mouvement est essentiel à la matière , n'affirme rien du tout ; car il n'y a point de mouvement abstrait et re'el : tout mouvement est un mouvement particulier qui produit son effet. Il ne s'agit donc point de savoir si le mouvement est essentiel à la matière ; mais si le mouvement , ou la suite et l'ensemble des mouvemens qui doivent produire , par exemple un minerai , une plante , un animal , etc. , sont essentiels à la matière 5 si l'ide'e de la matière emporte nécessairement celle d'une e'meraude T d'un ros-
signol , d'an rosier , et même de cette «meraude , de ce rosier , de ce rossignol individuel , etc. : ce qui devient l'excès du ridicule. Il n'y a point dans la nature de mouvement aveugle ou de turbulence ; tout mouvement a un but et un re'sultat de destruction ou d'organisation , en sorte qu'on ne peut soutenir le mouvement essentiel , sans affirmer en même temps les résultats essentiels; or , le mouvement se trouvant ainsi e'videmment et nécessairement joint à l'intention , il s'ensuit qu'en supposant le mouvement essentiel de la matière, on admet V intention essentielle nécessaire ; c'est-à-dire qu'on ramène X esprit par l'argument même qui voudrait s'en de'barrasser.
Lorsque le système newtonien parut dans l'univers , il plut au siècle bien moins par sa vérité , qui e'tait encore discute'e , que par l'appui qu'il semblait donner aux opinions qui allaient distinguer à jamais ce siècle fatal. Cotes , dans la fameuse préface qu'il mit à la tête du livre des Principes , se hâta d'avancer que V attraction était essentielle à la matière ; mais l'auteur du système fut le premier à désavouer son illustre élève. Il déclara publiquement qu'il n'avait jamais entendu soutenir cette proposition , et même il ajouta quil n avait jamais vu la préface de Cotes (r).
(1) La chose paraît incroyable, et cependant rien n'est plus vrai, à moins qu'on ue suppose, ce qui n'est pas permis, que Newton en a impose; car dans ses lettres théologiques au docteur Bentley, «' dit expressément, en parlant de la préface de Cotes, «qu'il ne l'a jamais lue ni même vue. ( beuwtonus non vidit. ) v C'esJ de M CaiM , emporte a la llcui de son âge, que
Dans la préface même de son fameux livre , Newton de'clare solennellement et à diverses reprises que son sjstème ne touche point à la physique ; qu'il n'entend attribuer aucune force aux centres , en un mot , qu'il n'entend point sortir du cercle des mathématiques ( quoiqu'il semble assez difficile de comprendre celte sorte d'abstraction ).
Les Newtoniens , ne cessant de parler de physique céleste , semblent se mettre ainsi en opposition directe avec leur maître , qui a toujours exclu de son système toute ide'e pbysique , ce qui m'a paru toujours très -remarquable.
De là encore cette autre contradiction frappante parmi les Newtoniens , car ils ne cessent de dire que l'attraction n'est pas un système , mais un fait ; et cependant quand ils en viennent à la pratique , c'est bien un système qu'ils défendent. Ils parlent des deux forces comme de quelque ebose de réel , et véritablement , si l'attraction n'était pas un système , elle ne serait rien , puisque tout se réduirait au fait ou à l'observation.
Dernièrement encore ( 1819) l'Académie royale de Paris a demandé: si l'on pouvait fournir, par la théorie seule, des tables de la lune aussi parfaites que celles qui ont été construites par l'observation.
Il y a donc encore un doute sur ce point , et le simple bon sens étranger aux profonds calculs serait tenté de croire que l'attraction n'est que l'observation
Newton iit cette superbe oraison funèbre : — Si Cotes avait vécu , nous aurions su quelque chose !
représentée par des formules ; ce que je n'affirme point cependant , car je n'entends point sortir de ce ton de re'serve auquel j'ai proteste' de m'astreindre rigoureusement.
Il y a cependant des choses certaines indépendamment de tout calcul ; il est certain , par exemple , que les Newtoniens ne doivent point être e'coute's lorsqu'ils disent : quils ne sont point obligés de nommer la force qui agite les astres , et que cette force est un fait. Je le répète , gardons-nous de la philosophie moderne toutes les fois qu'elle s'incline respectueusement et qu'elle dit : Je n'ose pas avancer ; c'est une marque certaine qu'elle voit devant elle une vérité qu'elle craint. Le mouvement des astres n'est pas plus mystérieux qu'un autre : tout mouvement naissant d'un mouvement antécédent jusqu'à ce qu'on arrive à une volonté, l'astre ne peut être mû que par une impulsion mécanique , s'il est au rang des mouvemens secondaires , ou par une volonté , s'il est considéré comme mouvement primitif. Les Newtoniens sont donc ohligés de nous dire quel est le moteur matériel qu'ils ont chargé de conduire les astres dans le vide ; et en effet ils ont appelé ù. Jeur secours je ne sais quel éther ou fluide merveilleux , pour maintenir l'honneur du mécanisme , et l'on peut voir dans ce genre l'excès de la déraison humaine dans les ouvrages de Lesagc de Genève. De pareils systèmes ne sont pas même dignes d'une réfutation. Cependant ils sont précieux sous un certain rapport , en ce qu'ils montrent le désespoir de ces sortes de philosophes qui sauraient bien appuyer leurs opinions de quelque supposition m» peu lolcY.ilile. .si elle existait.
Nous voici donc nécessairement portes à la cauoe
immatérielle , et il ne s'agit plus que de savoir si nous devons admettre une cause seconde ou remonter immédiatement à la première 5 mais dans l'un et l'autre cas , que deviennent les forces et leur combinaison , et tout le système mécanique? les astres tournent parce qu'une intelligence les fait tourner. Si l'on veut représenter ces mouvemens par des nombres , ony parviendra parfaitement, je le suppose; mais rien n'est plus indifférent à l'existence du principe nécessaire.
Si je tourne en rond , dans une plaine , et que des observateurs lointains disent que je suis agité par deux forces , etc. , ils sont bien les maîtres , et leurs calculs seront incontestables. Le fait est cependant que je tourne parce que je veux tourner.
Il faut encore se rappeler ici ce qu'a dit Newton (1) sur l'indispensable distinction des possibilités pbysiques ou simplement théoriques et métaphysiques.
Peut-on , disait -il, imaginer dix mille aiguilles debout sur une glace polie ! Sans doute , s'il ne s'agit que de la simple théorie. Il suffit de les supposer toutes parfaitement d'aplomb*, pourquoi tomberaient-elles d'un côté plus que d'un autre ? Mais si nous entrons dans le cercle physique , on ne sait plus imaginer rien d'aussi impossible.
Il en est absolument de même du système du monde : cette machine immense peut- elle être réglée par des forces aveugles ? Sans doute encore , sur le papier , avec des formules algébriques et des figures j mais dans la réalité , nullement. Nous sommes ramenés aux aiguilles. Sans
(1) Voyez encore ses Lettres théologiques au docteur Bentlev.
33o NOTES
une intelligence ope'rante ou coope'rante , l'ordre n'est plus possible. En un mot, le système physique est physiquement impossible.
Il ne nous reste donc qu'à choisir, comme je l'ai dit, entre l'intelligence première et l'intelligence cre'ée.
Mais entre ces deux suppositions , il n'y a pas moyen de délibe'rer long-temps ; la raison et les traditions antiques, qu'on néglige infiniment trop dans notre siècle, nous auront bientôt de'cide's.
En suivant ces ide'es , on comprendra comment le sabe'ïsme fut la plus ancienne des idolâtries ;
Pourquoi on attribua une divinité' à chaque planète, qui la pre'sidait et semblait s'amalgamer avec elle , en lui donnant son nom ;
Pourquoi la planète , satellite de la terre ( chose parfaitement ignore'e des hommes qui ve'curent depuis les temps primitifs ), pourquoi, dis-je , cette planète, à la différence des autres, e'tait présidée, suivant eux, par une divinité qui appartenait encore à la terre et aux enfers (1)3
Pourquoi ils croyaient qu'il y avait autant de métaux que de planètes , chacune d'elles donnant son nom et son signe à l'un des métaux (2) ;
(1) Tcrgeininamquc Hecaten, tria virginis ora Diana?.
U'irg.AEn. IV. )
(2) Il y avait jadis sept planètes et sept métaux; il est singulier que, de nos jours, le nombre des uns et des autres ait augmenté en même proportion, car nous connaissons 28 planètes
ni satellites, et 28 métaux. (Journ. de phys. Travaux et progrès dans les sciences naturelles pendant l'année itii><), cités
Pourquoi Job attestait le Seigneur qu'il n'avait jamais approche' la main de sa bouche en regardant les astres (i) j
Pourquoi les prophètes emploient si souvent l'expression d'armée des deux (2) 5
Pourquoi Origène disait que le soleil , la lune et les étoiles offrent des prières au Dieu suprême , par son fils unique.... ; qu'ils aiment mieux nous voir adresser directement nos prières à Dieu, que si nous les adressions à eux , en divisant ainsi la puissance de la prière humaine (5) 5
dans le Journal de Paris, du 4 avril 1810, pag. 672 , 673,
Ce qui n'est pas moins singulier, c'est qu'il y a des demiplanètes comme il y a des demi-métaux , car les astéroïdes sont des demi-planètes.
11 reste aussi toujours sept planètes à l'usage de l'homme comme sept métaux.
(1) Job. XXXI, 26, 27, 28.
(2) Exercitus cœli te adorât. ( Esdras , IX , 6. — Omnis militia cœlorum. ( Isaïe , XXXIV , 4* ) — Militiam cœli. ( Jérém. VIII , 2. ) — Adoraverunt omnem mililiam cœli. ( Reg. lib. IV, XVII, 16.)
(3) "HpKÔV njv ^ir/rr/trçv Suvi//rv. (Orig. adv. Cels. lib. V. ) — « Celse suppose que nous comptons pour rien le soleil , la lune et les étoiles, tandis que nous avouons: qu'ils attendent aussi la manifestation des enf'ans de Dieu , qui sont maintenant assujettis à la vanité des choses matérielles , à cause de celui qui les y a assujettis. (Rom. VIII, 19, seqq. ) Si parmi les innombrables choses que nous disons sur ces astres , Celse avait seulement entendu : Louez-le , 6 vous , étoiles et lumicre ! ou bien, louez- le , deux des deux ! (Ps. CXLVIII, 3) il ne nous
Pourquoi Bossuet se plaignait de l'aveuglement et de la grossièreté' de ces hommes qui ne veulent jamais comprendre ces ge'nies patrons des nations et moteurs de toutes les parties de l'univers?
A cette masse imposante de traditions antiques , il faut ajouter toute la tlie'orie de l'astrologie judiciaire , qui a de'shonore' sans doute l'esprit humain comme l'idolâtrie 5 mais qui sans doute aussi tient comme l'idolâtrie à des ve'rile's du premier ordre , qui nous ont e'te' depuis soustraites comme inutiles ou dangereuses , ou que nous ne savons plus reconnaître sous des formes nouvelles.
Tout nous ramène donc à l'incontestable ve'rite' que le système du monde est inexplicable et impossible par des moyens me'caniques. De savoir ensuite comment cette ve'rite' peut s'accorder avec les the'ories mathématiques , c'est ce que je ne de'cide point , craignant par - dessus tout de sortir du cercle des connaissances qui m'appartiennent : mais la ve'rite' que j'ai expose'e e'tant incontestable , et nulle ve'rite' ne pouvant être en contradiction avec une autre , c'est aux the'oriciens en titre à se tirer de cette difficulté'. — Jpsi vidèrent.
La première fois que l'esprit religieux s'emparera d'un grand mathe'maticien , il arrivera très-sûrement une re'volution dans les théories astronomiques.
Je ne sais si je me trompe , mais cet espèce de despotisme , qui est le caractère distinctif des savans 1110-
.K ;i um'i .lit |>;^ do compter pour lieu de .si grands pantfgj I «tes de- Dieu. ». (Orig.; ibid. \
dernes , n'est propre qu'à retarder la science. Elle repose aujourd'hui toute entière sur de profonds calculs à la porte'e d'un très-petit nombre d'hommes. Ils n'ont qu'à s'entendre pour imposer silence à la foule. Leurs the'ories sont devenues une espèce de religion ; le moindre doute est un sacrile'ge.
Le traducteur anglais de toutes les œuvres de Bacon , le docteur Schaw, a dit, dans une de ces notes dont il n'est plus en mon pouvoir d'assigner la place , mais dont j'assure l'authenticité' : que le système de Copernic a bien encore ses difficultés.
Certes, il faut être bien intrépide pour énoncer un tel doute. La personne du traducteur m'est absolument inconnue, j'ignore même s'il existe 5 il est impossible d'apprécier ses raisons qu'il n'a pas jugé à propos de nous faire connaître , mais sous- le rapport du courage c'est un héros.
Malheureusement ce courage n'est pas commun , et je ne puis douter qu'il n'y ait dans plusieurs têtes ( allemandes surtout ) des pensées de ce genre qui n'osent se montrer.
Pour moi , je me borne à demander qu'en partant de cette vérité incontestable : que tout mouvement suppose un moteur , et que le poussant est de nécessité absolue antérieur au poussé (1) , il soit fait une revue philosophique du système astronomique.
(1) jM-ov àpx'] tts x*ls é^txi y.ivr}Ci£€os àrfxaris âXXvj ■sffX^v Vj rrj? xvty)S duT>jV x/v^tfjcsïjs (ji£t<xÇo'kYi ; c'est-à-dire ; Le mouvement peut-il avoir un autre principe que cette force qui se meut elle-même ? — Cette puissance est l'intelligence, et cette intel-
La demande me semble modeste , et je ne vois pas que personne ait droit de se fâcher.
On se fâchera encore moins, je l'espère , si je donne un exemple des doutes excites dans mon esprit par les théories me'caniques ; je le choisirai dans les notions élémentaires sur la figure de la terre.
On nous a dit à tous , en commençant nos instructions sur ce point , que notre planète est aplatie sur les pôles, et s'élève au contraire sous l'équateur; en sorte que les deux axes sont inégaux dans une proportion qu'il s'agit d'assigner.
Pour s'en assurer , nous a - 1 - on dit , il y a deux moyens , l'expérience ou les mesures géodésiques, et la théorie.
Celle-ci repose sur cette vérité physique, que si une sphère tourne sur son axe , elle s'élèvera sur son équateur en vertu de la force centrifuge , et prendra la forme d'un sphéroïde aplati.
Et l'on nous montrait dans le cabinet de physique une sphère de cuir bouilli , tournant sur un axe au moyen d'une manivelle, et prenant en effet, en vertu de la rotation , la figure indiquée.
Et nous disions tous : Voila qui est clair!
Mais voyez combien , pour l'âge de raison , s'élèvent
ligence est Dieu ; et il faut nécessairement qu'elle soit antérieure à la nature physique, qui reçoit d'elle, le mouvement: car comment le vtfV<-ov ne serait-il pas avant le >«voûpi£yov? {Plat. deLig. X,86,87.)
Voyez encore Aristotc ( Physicorttm , lib. III, I , a3. ) (Juà<i rcelt/m moveatur r.r alloua inteiieetuali substantiel'
d'argumens décisifs contre cette démonstration décisive.
En premier lieu , la terre n'est point du tout de cuir bouilli : l'intérieur est lettre close ; mais quant à l'exte'rieur et à cette enveloppe de me'diocre profondeur que Dieu nous a livrée , nous voyous de l'eau et de la terre, et d'immenses montagnes qui s'enfoncent jusqu'à une profondeur inconnue , et que nous pouvons regarder comme les ossemens de la terre. Si cette masse suppose'e immobile venait tout à coup à recevoir le mouvement diurne , l'habitation de l'homme et des animaux serait de'truite par les eaux qui accourraient sous l'e'quateur : ainsi la terre ne pouvait être ce quelle est, lorsqu'elle commença à tourner , etc.
En second lieu, les physiciens que j'ai en vue n'admettent point de création proprement dite. Ce mot seul les met en colère, et plusieurs ont fait leur profession de foi à cet e'gard. Or , à partir de cette hypothèse , comment pouvaient-ils dire : que la terre a été soulevée sous V équateur par un mouvement qui ri a jamais commencé l Cette supposition sera trouve'e impossible, si l'on y pense.
Ce n'est pas tout: supposons en troisième lieu, et laissant même de côte' la question de l'e'ternite' de la matière, que le monde au moins ait commence'; il faut que ces me'caniciens nous disent dans quelle re've'lation ils ont appris que , lorsque la terre commença de tourner , elle e'tait molle et ronde; deux petites suppositions qui valent la peine d'être examine'es. Si la terre devait être ronde ( supposons-le un instant ) alors elle eût e'te' elliptique avant de tourner , et allonge'e sur l'axe autant pre'cise'ment qu'il le fallait pour devenir parfaitement ronde par le mouvement de rotation.
Ainsi tout se réduit aux mesures ge'ode'siques , et la pre'tendue théorie n'est rien.
Observons , en finissant , que plusieurs parties de la science, notamment celle dont il s'agit dans ce moment, reposent sur des observations infiniment délicates, et que toute observation délicate exige une conscience délicate. La probité la plus rigoureuse est la première qualité de tout observateur