‹ Les soirées de Saint-Pétersbourg (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · DES SACRIFICES EN GENERAL · texte numérisé non relu

DES SACRIFICES EN GENERAL

Je n'adopte point l'axiome impie :

La crainte dans le monde imagina les dieux (1).

Je me plais au contraire à remarquer que les hommes , en donnant à Dieu les noms qui expriment la grandeur, le pouvoir et la Lonté , en l'appelant/^ Seigneur, le Maître , le Père , etc., montraient assez que l'idée de la divinité ne pouvait être fille de la crainte. On peut obser-

(i) Primus in orbe deos fecit timor. Ce passage, dont on ignore le véritable auteur , se trouve parmi les fragmens de Pe'trone. Il est bien là.

ver encore que la musique , la poésie , la danse, en un mot tous les arts agréables étaient appelés aux cérémonies du culte ; et que l'idée d'allégresse se mêla toujours si intimement à celle de fête , que ce dernier devint partout synonyme du premier.

Loin de moi d'ailleurs de croire que l'idée de Dieu ait pu commencer pour le genre humain , c'est-à-dire qu'elle puisse être moins ancienne que l'homme.

Il faut cependant avouer , après avoir assuré l'orthodoxie , que l'histoire nous montre l'homme persuadé dans tous les temps de cette effrayante vérité : qu'il vivait sous la main d'une puissance irritée , et que cette puissance ne pouvait être apaisée que par des sacrifices.

Il n'est pas même aisé , au premier coup d'œil , d'accorder des idées en apparence aussi contradictoires ; mais si l'on y réfléchit attentivement , on comprend très-bien comment elles s'accordent, et pourquoi le sentiment de la terreur a toujours subsisté à côté de celui de la joie , sans que l'un ait jamais pu anéantir 1 autre.

« Les dieux sont bons , et nous tenons d'eux tous les biens dont nous jouissons : nous leur devons la louange et l'action de grâces. Mais

SUR LES SACRIFICES. 33q

les dieux sont justes et nous sommes coupables : il faut les apaiser , il faut expier nos crimes ; et pour y parvenir , le moyen le plus puissant est le sacrifice (i). »

Telle fut la croyance antique , et telle est encore , sous différentes formes , celle de tout l'univers. Les hommes primitifs , dont le genre humain entier reçut ses opinions fondamentales, se crurent coupables : les institutions générales furent toutes fondées sur ce dogme ; en sorte que les hommes de tous les siècles n'ont cessé d'avouer la dégradation primitive et universelle , et de dire comme nous , quoique d'une manière moins explicite : nos mères nous ont conçus dans le crime ; car il n'y a pas un dogme chrétien qui n'ait sa racine dans la nature intime de l'homme , et dans une tradition aussi ancienne que le genre humain.

Mais la racine de cette dégradation , ou la réité de l'homme , s'il est permis de fabriquer ce mot , résidait dans le principe sensible , dans

(i) Ce n'était point seulement pour apaiser les mauvais génies, ce n'e'tait point seulement à l'occasion des grandes calamités que le sacrifice e'tait offert : il fut toujours la base de toute espèce de culte , sans distinction de lieu , de temps , d'opinions ou de circonstances.

34o ÉCLAIRCISSEMENT

la vie , dans lame enfin , si soigneusement distinguée par les anciens , de V esprit ou de l'intelligence.

L'animal n'a reçu qu'une ame ; à nous furent donnés et Vame et V esprit (i).

L'antiquité ne croyait point qu'il pût y avoir, entre l'esprit et le corps , aucune sorte de lien ni de contact (2) ; de manière que Vame , ou le principe sensible , était pour eux une espèce de moyenne^propori tonnelle , ou de puissance intermédiaire en qui l esprit reposait, comme elle reposait elle-même dans le corps.

En se représentant Vame sons l'image d'un œil, suivant la comparaison ingénieuse de Lu-

(1) Immisitque ( Dcus ) in hominem spiritum et animam. ( Joseph. Antiq. jud. , lib. I , cap. 1 , §. 2. )

Principio induisit com munis conditor illis

Tantùtn animant ; nobis , animum quoque

JUVEN., Sat. Xr, 148. 49.

(2) Mentent autem reperiebat Deus ulli rei adjunctam esse sine animo nef a s esse : quocirca intelligent iam- in animo ; aniraam conclusit in corpore. ( Tim. inter fra£. Ciccr. , Plat.; in Tim. opp. , 1. I\ . p. 5i2 , A. B. . p. 386 ,n.)

crèce, l'esprit était la prunelle de cet œil (i). Ailleurs il l'apelle lame de Vamc (2) ; et Platon , d'après Homère , le nomme le cœur de l'ame (3), expression que Philon renouvela depuis (4).

Lorsque Jupiter, dans Homère, se détermine à rendre un héros victorieux, le dieu a pesé la chose dans son esprit (5) ; il est un : il ne peut j avoir de combat en lui.

Lorsqu'un homme connaît son devoir et le

(1) Ut lacerato oculo circùm , si pupula niansit Incolumis , etc.

( LUCR. de N. R. m , 409 , seqq. )

(2) Atque anima est animae proporrô totius ipsa.

Ibid.

(5) In Theaet. opp. , tom. II , p. 261. C.

N. B. Quelquefois les Latins abusent du mot animus , mais toujours d'une manière à ne laisser aucun doute au lecteur. Cicéron, par exemple, l'emploie comme un synonyme a" anima et l'oppose à mens. Et Virgile a dit dans le même sens : Mentem animumque. /Eu. VI, 1 1 , etc. Juve'nal , au contraire , l'oppose , comme synonyme de mens , au mot anima , etc.

(4) Pnilo , de Opif. mundi . cite par Juste-Lipse. Phys. stoic. III, disser. XVI.

(5)*A)>X'oyi- fjLspiÂr4piÇc y.xrx ypévx.

(Uiad. II, 3.)

remplit sans balancer , dans une occasion difficile , il a vu la chose comme un dieu , dans son esprit (i).

Mais si , long-temps agité entre son devoir et sa passion , ce même homme s est vu sur le point de commettre une violence inexcusable , il a délibéré dans son ame et dans son esprit (2).

Quelquefois l'esprit gourmande l'ame , et la veut faire rougir de sa faiblesse : courage , lui dit-il , mon ame ! tu as supporté de plus grands malheurs (3).

Et un autre poète a fait de ce combat le sujet d'une conversation , en forme tout-à-fait plaisante. Je ne puis , dit-il , ô mon ame ! t'ac-

(1) AvrÀp Ô éyvs> r]aiv évi f priai.

( Uiad. I. 333. )

(2) "Eû3? Ô TXV$ ÔplXXIVS HXTX ÇpSVX KX( A.XTX 0U/XOV.

(ibid. 1, 193.)

(3) Térï-xài $y) HpxSir) , *x\ xvvrepov àWo <ffôr'£r).rj»-.

(Odyss.XX, 18.)

Platon a cité ce vers dans le Phc'don, (Opp. tora. I, p. 2i5, D. ) et il y voit une puissance gui parle à une

autre — Tir xaIy) Zax â\\iw i<pxyy.xxi SfJtXfyou/jti'v»).

( fbid.iSi , H.)

corder tout ce que tu désires : songes que lu ries pas la seule à vouloir ce que tu aimes ( i ) .

Que veut-on dire , demande Platon , lorsqu'on dit qu'un homme s'est vaincu lui-même , qu'il s'est montré plus fort que lui-même, etc. ? On affirme évidemment qu'il est, tout à la fois , plus fort et plus faible que lui-même ; car si c'est lui qui est le plus faible , c'est aussi lui qui est le plus fort ; puisqu'on affirme l'un et l'autre du même sujet. La volonté supposée une ne saurait pas plus être en contradiction avec elle-même , qu'un corps ne peut être animé à la fois par deux mouvemens actuels et opposés (2); car nul sujet ne peut réunir deux contraires simultanés (3). Si l'homme était un , a dit excellemment Hyppocrate , jamais il ne serait malade (4) ; et la raison en est simple : car,

(1) Ov oûvafxix/ aoi , ®vy.é , itxpxay^ïv xzfxevx #xvrx, TérXxài , T&iv Se x*X<-ôv ovri crû (xûyos épx';.

( Theogn. inter vers. gnom. ex edit. Bruaekii, v. jz, 73.)

(2) Plat. , de Rep. opp. tom. V , p. 549. E. A.; et p. 56o , C.

(3) OuSi(r<Sv ôvtgôy) ovàëv x\ux zx evxvrix êittiéy^rxi.

( Arist. catheg. de quaotitate. Opp. tom. I. )

(4) 'Ey<s3 Si çepi si Sfijv ô xvSpairtoç mot' xv rfï.yssv. (Hypp. de JVat. hum. Rom. I , cit. edit. , rap. 1 , p. a65. )

ajoute-t-il , on ne peut concevoir une cause de maladie dans ce qui est un (i).

Cicéron écrivant donc que , lorsqu'on nous ordonne de nous commander à nous - mêmes , cela signifie que la raison doit commander à la passion (2) , on il entendait que la passion est une personne , ou il ne s'entendait pas luimême.

Pascal avait en vue sans doute les idées de Platon , lorsqu'il disait : Cette duplicité de l'homme est si visible , qu'il y en a qui ont pensé que nous avons deux âmes ; un sujet simple leur paraissant incapable de telles et si soudaines variétés (3).

(1) O'joûs yàp Jtv vjv vtfà rS xXysiiiîv 'EM BON.

Cette maxime lumineuse n'a pas moins de valeur dans le monde moral.

(2) Quiim igitur prœcipitur ut nobismetipsis imperemus , hoc prœcipitur , ut ratio coerceat temeritatem. ( Tusc. quacst. II , 21. ) Partout où il faut re'sisler, il y a action ; partout où il y a action , il y a substance ; et jamais on ne comprendra comment une tenaille peut se saisir elle-même.

(3) Pense'es , III, i5. — On peut voir â l'endroit de Platon qu'on vient de citer, la singulière histoire d'un certain Leontius , qui voulait absolument voir des ca-

Mais avec tous les égards dus à un tel écrivain , on peut cependant convenir qu'il ne semble pas avoir vu la chose tout-à-fait à fond ; car il ne s'agit pas seulement àe savoir comment un sujet simple est capable de telles et si soudaines variétés, mais bien d'expliquer comment un sujet simple peut réunir des oppositions simultanées ; comment il peut aimer à la fois le bien et le mal , aimer et haïr le même objet ; vouloir et ne vouloir pas , etc. ; comment un corps peut se mouvoir actuellement vers deux points opposés ; en un mot , pour tout dire , comment un sujet simple peut n'être pas simple.

L'idée de deux puissances distinctes est bien ancienne, même dans l'Eglise. « Ceux qui l'ont « adoptée , disait Origène , ne pensent pas que « ces mots de l'apôtre : La chair a des désirs « contraires à ceux de l esprit ( Galat. V , i 7 • )5 « doivent s'entendre de la chair proprement « dite ; mais de cette ame , qui est réellement « Vame de la chair : car , disent-ils , nous en « avons deux , l'une bonne et céleste ., l'autre

davres qu absolument il ne voulait pas voir ; ce qui se passa dans cette occasion entre son ame et lui , et les injures qu'il crut devoir adresser à ses yeux. ( Loc. cit., p. 56o , A. )

« inférieure et terrestre : c'est de celle-ci qu'il « a été dit que ses œuvres sont évidentes ( Ibid. , * 19. ) , et nous croyons que cette ame de la « chair réside dans le sang (1). »

Au reste , Origène , qui était à la fois le plus hardi et le plus modeste des hommes dans ses opinions, ne s'obstine point sur cette question. Le lecteur , dit-il, en pensera ce qu il voudra. On voit cependant assez qu'il ne savait pas expliquer autrement ces deux mouvemens diamétralement opposés dans un sujet simple.

Qu'est-ce en effet que cette puissance qui contrarie l'homme , ou , pour mieux dire , sa conscience ? Qu'est-ce que cette puissance qui n'est pas lui , ou tout lui? Est-elle matérielle comme la pierre ou le bois ? dans ce cas , elle ne pense ni ne sent , et , par conséquent , elle ne peut avoir la puissance de troubler l'esprit dans ses opérations. J'écoute avec respect et terreur toutes les menaces faites à la chair ; mais je demande ce que c'est.

Descartes , qui ne doutait de rien , n'est nullement embarrassé de cette duplicité de

(1) Orig. de Princ. III. i\. Opp., edit. Riiaei. Paris, 1755, in-fol. , tom. I, p. 145. seqq.

l'homme. Il n'y a point , selon lui , dans nous , de partie supérieure et inférieure , de puissance raisonnable et sensitive , comme on le croit vulgairement. L'ame de l'homme est une , et la même substance est tout à la fois raisonnable et sensitive. Ce qui trompe à cet égard , dit-il , c'est que les vo lit ions produites par l'ame et par les esprits vitaux envoyés par le corps , excitent des mouvemens contraires dans la glande pinéale (i).

Antoine Arnaud est bien moins amusant : il nous propose comme un mystère inconcevable , et cependant incontestable : « que ce corps , « qui , n'étant qu'une matière, n'est point un « sujet capable de péché , peut cependant com- « muniquer à l'ame ce qu'il n'a pas et ne peut « avoir ; et que , de l'union de ces deux choses

(i) Cartesii opp. Amst. , Blaen , 1785, in-4.0 ; De passionibus , art. XLVII, p. 22. Je ne dis rien de cette explication : les hommes tels que Descartes méritent autant d'e'gards qu'on en doit peu aux funestes usurpateurs de la reuomme'e. Je prie seulement qu'on fasse attention au fond de la pense'e , qui se re'duit très-clairement à ceci : Ce qui fait croire communément qu'il y a une contradiction dans V homme, c'est qu'il y a une contradiction dans l'homme.

« exemptes de péché, il en résulte un tout « qui en est capable, et qui est très-justement « l'objet de la colère de Dieu ( i ). »

Il paraît que ce dur sectaire n'avait guère philosophé sur l'idée du corps , puisqu'il s'embarrasse ainsi volontairement , et qu'en nous donnant une bêtise pour un mystère, il expose l'inattention ou la malveillance à prendre un mystère pour une bêtise.

Un physiologiste moderne se croit en droit de déclarer expressément que le principe vital est un être. « Qu'on l'appelle , dit-il , puissance « ou faculté , cause immédiate de tous nos « mouvemens et de tous nos sentimens , ce « principe est un : il est absolument indépen- « dant de l'ame pensante , et même du corps , « suivant toutes les vraisemblances (2) : aucune « cause ou loi mécanique n'est recevable dans « les phénomènes du corps vivant (3). »

(1) Perpétuité de la foi, in-4.0, tom. III, liv. XI, c VI.

(2) Il semble que ces mots , suivant toutes les vraisemblances , sont encore, comme je l'ai dit ailleurs , une pure complaisance pour le siècle : car comment ce qui est UN , et qui peut s'appeler principe, ne serait-il pas distingue' de la matière ?

(3) Nouveaux élémens de la science de I homme , |>ar M. Bailliez, 2 vol. in-8." Paris, 180b'.

Au fond , il paraît que l'Ecriture sainte est sur ce point tout-à-fait d'accord avec la philosophie antique et moderne , puisqu'elle nous apprend : « que l'homme est double dans ses voies ( i ) , « et que la parole de Dieu est une épée vivante « qui pénètre jusqu'à la division de l'ame et « de l'esprit 9 et discerne la pensée du senti- « ment (2). »

Et Saint Augustin , confessant à Dieu l'empire qu'avaient encore sur son ame d'anciens fantômes ramenés par les songes , s'écrie avec la plus aimable naïveté : Alors , Seigneur ! suis-je moi (3) ?

Non , sans doute , il n'était pas lui , et personne ne le savait mieux que lui , qui nous dit dans ce même endroit : Tant il y a de différence entre moi-même et moi-même (4) ; lui

(x) Homo duplex in viis suis. Jac. I, 8.

(2) Pertingens usque ad divisionem animœ ac spiritûs ( Il ne dit pas de ï esprit et du corps ) , et discretor cogitationum et intentionum cordis. ( Hebr.

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