IV
(3) Numquid tune non EGO sum , domine Deus meus ? ( D. August. Confess. X , XXX , 1 . )
(4) Tantùm interest inter ME IPSUM et ME IPSUM. ( Ibid. )
35o ÉCLAIRCISSEMENT
qui a si bien distingué les deux puissances de l'homme lorsqu'il s'écrie encore , en s'adressant à Dieu : 0 toi ! pain mystique de mon ame , épouse de mon intelligence ! quoi ! je pouvais ne pas t aimer (i) !
Milton a mis de beaux vers dans la bouche de Satan , qui rugit de son épouvantable dégradation (2). L'homme aussi pourrait les prononcer avec proportion et intelligence.
D'où nous est venue l'idée de représenter les anges autour des objets de notre culte par des groupes de têtes ailées (3) ?
Je n'ignore pas que la doctrine des deux âmes fut condamnée dans les temps anciens ;
(1) Deus.... panis oris intus animœ meœ , et virtus maritans mentern meam.... non te amabam ! ( Ibid. I. XIII, 2. )
(2) O foui descent! That I who erst contcnd'd
With Gods tho sit the high'st , am now constrain'd Into a beast and mix'd with bestial slirae This essence to incarnate and imbrute That to the hight of deity aspir'd.
( P. L. ix. i63, 599. )
(5) Trop de gens savent malheureusement dans quoi endroit de ses œuvres Voltaire a nommé ces figures des Saints joufflus. Il n'y a pas , dans les jardins de l'intelligence , une seule fleur que cette chenille n'ait souille'e.
mais je ne sais si elle le fut par un tribunal compétent : d'ailleurs il suffit de s'entendre. Que l'homme soit un être résultant de l'union de deux âmes ? c'est-à-dire de deux principes intelligens de même nature , dont l'un est bon et l'autre mauvais , c'est , je crois , l'opinion qui aurait été condamnée , et que je condamne aussi de tout mon cœur. Mais que l'intelligence soit la même chose que le principe sensible , ou que ce principe , qu'on appelle aussi le principe vital, et qui est la vie , puisse être quelque chose de matériel , absolument dénué de connaissance et de conscience , c'est ce que je ne croirai jamais , à moins qu'il ne m'arrivât d'être averti que je me trompe par la seule puissance qui ait une autorité légitime sur là croyance humaine. Dans ce cas je ne balancerais pas un instant ; et au lieu que , dans ce moment , je n'ai que la certitude d'avoir raison , j'aurais alors lâjbi d'avoir tort. Si je professais d'autres sentimens , je contredirais de front les principes qui ont dicté l'ouvrage que je publie , et qui ne sont pas moins sacrés pour moi.
Quelque parti qu'on prenne sur la duplicité de l'homme , c'est sur la puissance animale , sur la vie , sur Yame ( car tous ces mots signifient la même chose dans le langage anti-
que ) , que tombe la malédiction avouée par tout l'univers.
Les Egyptiens , que l'antiquité savante proclama les seuls dépositaires des secrets divins (i) , étaient bien persuadés de cette vérité, et tous les jours ils en renouvelaient la profession publique ; car lorsqu'ils embaumaient les corps , après qu'ils avaient lavé dans le vin de palmier les intestins , les parties molles, en un mot tous les organes des fonctions animales , ils les plaçaient dans une espèce de coffre qu'ils élevaient vers le ciel , et l'un des opérateurs prononçait cette prière au nom du mort.
« Soleil , souverain maître de qui je tiens la « vie, daignez me recevoir auprès de vous. J'ai « pratiqué fidèlement le culte de mes pères ; « j'ai toujours honoré ceux de qui je tiens ce « corps; jamais je n'ai nié un dépôt; jamais je « n ai tué. Si j'ai commis d'autres fautes , je « n ai point agi par moi-même , mais par ces « choses (2). » Et tout de suite on jetait ces
(1) sŒgyptios solos divinarum rerum conscios. ( Macrob. Sat. I , 12.) On peut dire que cet e'crivain parle ici au nom de toute l'antiquité.
(2) 'A'/./.i Six rxûr*. Porphir. ( De abstin. et usu anim. IV , 10. )
choses dans le fleuve , comme la cause de toutes les fautes que V homme avait commises (i) ; après quoi on procédait à l'embaumement.
Or il est certain que, dans cette cérémonie , les Egyptiens peuvent être regardés comme de véritables précurseurs de la révélation qui a dit anathème à la chair , qui l'a déclarée ennemie de l'intelligence , c'est-à-dire de Dieu , et nous a dit expressément que tous ceux qui sont nés du sang ou de la volonté de la chair ne deviendront jamais enfans de Dieu (2.).
(1) 'fl? XttîXV XrtXVîGlV <ÔV Ô XVÔp&tfO£-i!)[Jl.XpTeV. A.IX TXVtX,
(Plut. , De usu carn. , Orat. II, ) cités par M. Larcher dans sa précieuse traduction d'Hérodote, liv. II, §. 85, Je ne sais au reste pourquoi ce grand helléniste a traduit Six xxvrx par, c'est pour ces choses ; au lieu de, c'est par ces choses.
Il y a un rapport singulier entre cette prière des prêtres égyptiens et celle que l'Eglise prononce à côté des agonisans. « Quoiqu'il ait péché , il a cependant toujours u cru; il a porté dans son sein le zèle de Dieu; il n'a « cessé d'adorer le Dieu qui a tout créé, etc. ?>
Licèt enim peccaverit* tamen.... credidit, et zelum Dei in se habuit , et eum qui fecit omnia fideliter adora vit , etc.
(2) Joh. I, 12, i5. Lorsque David disait: Spiritum rectum innova in visceribus meis , ce n'était point une TOM. II. 23
L'homme étant donc coupable par son principe sensible , par sa chair , par sa vie , l'anathème tombait sur le sang ; car le sang était le principe de la vie, ou plutôt le sang était la vie (i). Et c'est une chose bien singulière que ces vieilles traditions orientales , auxquelles on ne faisait plus d'attention , aient été ressuscitées de nos jours , et soutenues par les plus grands physiologistes.
Le chevalier Rosa avait dit, il y a long-temps, en Italie , que le principe vital réside dans le sang (2). Il a fait sur ce sujet de fort belles
expression vague ou uue manière de parler : il e'nonçait un dogme pre'cis et fondamental.
(1) Vous ne mangerez point du sang des animaux, qui est leur vie. ( Gen. IX, 4 1 5. ) La vie de la chair est dans le sang; c'est pourquoi je vous l'ai donne', afin qu'il soit re'pandu sur l'autel pour l'expiation de vos péche's •, car c'est par le sang que l'AME sera purifie'e. ( Lev. XIII, 11.) Gardez-vous de manger leur sang ( des animaux ) , car leur sang est leur vie ; ainsi vous ne devez pas manger avec leur chair ce qui est leur vie ; mais vous re'pandrez ce sang sur la terre, comme l'eau. (Dent. XII , 25 , 24, etc. . etc. , etc. )
(2) On trouvera une belle analyse de ce système dans les œuvres du rointe G ian-Rinal d 0 . Carli-Rubi. Milan , 1 -i)i) , 3o vol. in-8." , tome IV
expériences, et il a dit des choses curieuses sur les connaissances des anciens à cet égard ; mais je puis citer une autorité plus connue (i), celle du célèbre Hunier , le plus grand anatomiste du dernier siècle , qui a ressuscité et motivé le dogme oriental de la vitalité du sang.
« Nous attachons , dit-il , l'idée de la vie à « celle de 1 organisation ; en sorte que nous « avons de la peine à forcer notre imagination « de concevoir un fluide vivant ; mais Vorga- « nisation n'a rien de commun avec la vie (2). « Elle n'est jamais qu'un instrument, une ma- « chine qui ne produit rien , même en méca- « nique , sans quelque chose qui réponde à « un principe vital , savoir une force.
« Si l'on réfléchit bien attentivement sur la « nature du sang , on se prête aisément à l'hy-
(1) Je ne dis pas plus décisive ; car les pièces ne sont plus sous mes yeux, et jamais je n'ai pu les comparer. D'ailleurs , quand Rosa aurait tout dit , qu'importe ? l'honneur de la priorité' pour le système de la vitalité' du sang ne lui serait point accorde'. Sa patrie n'a ni flottes , ni arme'es , ni colonies : tant pis pour elle, et tant pis pour lui.
(?.) Vérité' du premier ordre et de la plus grande e'vidence.
« pothèse qui le suppose vivant. On ne conçoit « pas même qu'il soit possible d'en faire une « autre , lorsqu'on considère qu'il n'y a pas -une « partie de l'animal qui ne soit formée du sang, « que nous venons de lui ( ivee grow oui of « it) , et que , s'il n'a pas la vie antérieurece ment à cette opération , il faut au moins « qu'il l'acquière dans l'acte de la formation , « puisque nous ne pouvons nous dispenser de « croire à l'existence de la vie dans les mem- « bres ou différentes parties , dès qu'elles sont « formées (i). «
Il paraît que cette opinion du célèbre Hunter a fait fortune en Angleterre. Voici ce qu'on lit dans les Ptecherches asiatiques :
« C'est une opinion du moins aussi ancienne « que Pline , que le sang est un fluide vivant : « mais il était réservé au célèbre physiologiste « Jean Hunter de placer cette opinion au rang « de ces vérités dont il n'est plus possible de <■<■ disputer (2). »
(1) Voy. John. Hunter s a Treatise on the blood, inflammation and Gun-shot vçounds. London , i in-4."
(1) Voj. le mémoire de M. William Boag sur le venin
La vitalité du sang , ou plutôt l'identité du sang et de la vie étant posée comme un fait dont l'antiquité ne doutait nullement et qui a été renouvelé de nos jours , c était aussi une opinion aussi aucienne que le monde , que le ciel, irrité contre la chair et le sang, ne pouvait être apaisé que par le sang ; et aucune nation n'a douté qu'il y eut dans l'effusion du sang une vertu expiatoire. Or ni la raison ni la folie n'ont pu inventer cette idée, encore moins la faire adopter généralement. Elle a sa racine dans les dernières profondeurs de la nature humaine; et l'histoire , sur ce point, ne présente pas une seule dissonnance dans l'univers (i).
des serpens , dans les Recherches asiatiques, tom. VI, in-4.0, p. 108.
On a vu que Pline est bien jeune compare' à l'opinion de la vitalité' du sang j voici au reste ce qu'il dit sur ce sujet : Duce grandes venœ.... per alias minores omnibus membris vitalitatem rigant.... magna est in eo vitalitatis portio.
( C. Plinii Sec. Hist. nat. curis Harduini. Paris, i685; in-4." , tom. II, lib. XII, cap. 69, 70, pag. 564, 565, 585.)
Mine sedem animœ sanguinem esse veterum plerique dixerunt. ( Not. Hard., ibid. , p. 585.)
(1) C'e'tait une opinion uniforme et qui avait prévalu
La théorie entière reposait sur le dogme de la réversibilité. On croyait ( comme on a cru , comme on croira toujours ) que l'innocent pouvait payer pour le coupable ; d'où l'on concluait que la vie étant coupable , une vie moins précieuse pouvait être offerte et acceptée pour une autre. On offrit donc le sang des animaux ; et cette ame , offerte pour une ame, les anciens l'appelèrent antipsychon ( &VT(lvxov) , vicariam animam ; comme qui dirait ame pour ame ou ame substituée (i).
Le docte Goguet a fort bien expliqué , par
de toute part , que la re'mission ne pouvait s'obtenir que par le sang , et que quelqu'un devait mourir pour le bonheur d'un autre. ( Brjant's Mjthologj" explaned, tom. II, in-4.° , p. 455. )
Les Thalmudistes de'cident de plus que les pe'che's ne pcuventctre efface's que par le sang. (Huet. Dém. Evang. prop. IX, cap. i45.)
Ainsi le dogme du salut par le sang se retrouve partout. Il brave le temps et l'espace ; il est indestructible, et cependant il ne de'coule d'aucune raison aute'ce'dentc ni d'aucune erreur assignable.
(1 ) Lami , Appar. ad Bibl. 1, 7.
Cor pro rorde , precor , pro fibris accipe tibias , liane aniniain vobis pro méliore damas.
^Ovm. Kasi. m . 11. 1. )
ce dogme de la substitution , ces prostitutions légales très-connues dans l'antiquité , et si ridiculement niées par Voltaire. Les anciens, persuadés qu'une divinité courroucée ou malfaisante en voulait à la chasteté de leurs femmes, avaient imaginé de lui livrer des victimes volontaires , espérant ainsi que Vénus, toute entière à sa proie attachée , ne troublerait point les unions légitimes , semblable à un animal féroce auquel on jetterait un agneau pour le détourner d'un homme (i).
Il faut remarquer que , dans les sacrifices proprement dits , les animaux carnassiers , ou stupides , ou étrangers à l'homme , comme les bêtes fauves , les serpens , les poissons , les oiseaux de proie , etc. , n'étaient point immolés (2). On choisissait toujours , parmi les animaux , les plus précieux par leur utilité , les plus doux , les plus innocens , les plus en rapport avec l'homme par leur instinct et leurs habitudes. Ne pouvant enfin immoler l'homme
(1) Voy. la Nouvelle démonstration évangélique de Leland. Liège, 1768, 4 v°l- in-12, tom. I, part. I, chap. vil, p. 552.
(2) A quelques exceptions près qui tiennent a d'autres principes.
36o ÉCLAIRCISSEMENT
pour sauver l'homme, on choisissait dans l'espèce animale les victimes les plus humaines , s'il est permis de s exprimer ainsi ; et toujours la victime était brûlée en tout ou en partie , pour attester que la peine naturelle du crime est le feu , et que la chair substituée était brûlée à la place de la chair coupable (i).
Il n'y a rien de plus connu dans l'antiquité que les taurobolcs et les crioboles qui tenaient au culte oriental de Mithra. Ces sortes de sacrifices devaient opérer une purification parfaite , effacer tous les crimes et procurer à l'homme une véritable renaissance spirituelle : on creusait une fosse au fond de laquelle était placé l'initié ; on étendait au-dessus de lui une espèce de plancher percé d'une infinité de petites ouvertures, sur lequel on immolait la victime. Le sang coulait en forme de pluie sur le pénitent , qui le recevait sur toutes les parties
(i) Car tout ainsi que les humeurs vicie'es produisent dans les corps le feu de la fièvre , qui les purifie ou les consume sans les brûler, de même les vices produisent dans les aines la fièvre du feu qui les purifie ou les brûle , sans les consumer. ( Vid. Orig.y De Princip. Il, tu . ojjp. tom. I , p. 102. )
de son corps ( i ) , et l'on croyait que cet étrange baptême ope'rait une régénération spirituelle. Une foule de bas reliefs et d'inscriptions (2) rappellent cette cérémonie et le dogme universel qui 1 avait fait imaginer.
(1) Prudence nous a transmis une description de'taillée de cette dégoûtante cérémonie :
Tum per fréquentes mille rimarum vias, Illapsus imber tabidum rorem pluit; Defossus intus quem sacerdos excipit , Guttas ad omnes turpe subjectum caput Et veste et omni putrefactus corpore.
Quin os supinat , obvias offert gênas ; Supponit aures ; labra , nares objicit , Oculos et ipsos proluit liquor.bus :
Nec jam palato parcit , et linguam rigat Donec cruoreru totus atrum combibat.
(2) Gruter nous en a conservé une qui est très-singulière , et que Van Dale a citée à la suite du passage de Prudence :
DIS MÀGNIS