‹ Les soirées de Saint-PétersbourgChapitre 12 sur 40 · I. ' il · texte numérisé non relu

I. ' il

50 LES 80IRÉES

comme l'hydropisie , la phthisie , l'apoplexie, etc.; et d'autres qui ne peuvent être désignées que par les noms généraux de malaises, d'incommodités , de douleurs , de fièvres innommées , etc. Or, plus l'homme est vertueux, et plus il est à l'abri des maladies qui ont des noms. Bacon , quoique protestant , n'a pu se dispe?iser d'arrêter son œil observateur sur ce grand nombre de Saints (moines surtout et solitaires ) que Dieu a favorisés d'une longue vie ; et l'observation contraire n'est pas moins frappante , puisqu'il n'y a pas un vice , pas un crime, pas une passion désordonnée qui ne produise dans l'ordre physique un effet plus ou moins funeste, plus ou moins éloigné. Une belle analogie entre les maladies et les crimes se tire de ce que le divin Auteur de notre Religion , qui était bien le maître , pour autoriser sa mission aux yeux des hommes , d'allumer des volcans ou de faire tomber la foudre , mais qui ne dérogea jamais aux lois de la nature que pour faire du bien aux hommes; que ce divin Maître, dis-je , avant de guérir les malades qui lui étaient présentés, ne manquait jamais de remettre leurs péchés , ou daignait rendre lui-même un témoignage public à la foi vive qui les avait

DE &AiHT-PÉTBB6B0URG.

réconciliés (1) : et qu'y a-t-il encore de plus marcmant (jue ce qu'il dit au lépreux : ce Vous t< voyez que je vous ai guéri; prenez garde ce maintenant de ne plus pécher, de peur ce qu'il ne vous arrive pis ? to

Il semble même qu'on est conduit a pénétrer en quelque manière ce grand secret , si Ton réfléchit sur une vérité dont renonciation seule est une démonstration pour tout homme qui sait quelque chose en philosophie, savoir : ce Que nulle maladie ne saurait avoir une cause matérielle. w Cependant, quoique la raison , la révélation et l'expérience se réunissent pour nous convaincre de la funeste liaison qui existe entre le mal moral et le mal physique , non-seulement nous refusons d'apercevoir les suites matérielles de ces passions qui ne résident que dans Tarne , mais nous ^examinons point assez , à beaucoup près , les ravages de celles qui ont leurs racines dans les organes physiques , et dont les suites visibles devraient nous épouvanter davantage. Mille fois , par exemple , nous avons répété le vieil adage , que la table tue plus

(1) Bourdaloue a fait a peu près h m^me observation dr-ns son sermon sur la prédestination : ris MTOS i:ikri ? chef- d'oruvre d'une logique saine et consolante.

de monde que la guerre ; mais il y a hier peu d'hommes qui réfléchissent assez sur l'immense vérité de cet axiome. Si chacun veut s'examiner sévèrement , il demeurera convaincu qu'il mange peut-être la moitié plus quïl ne doit. De l' excès sur la quantité , passez aux abus sur la qualité : examinez dans tous ses détails cet art perfide d'exciter un appétit menteur qui nous tue ; songez aux innombrables caprices de l'intempérance, à ces compositions séductrices qui sont précisément pour notre corps ce que les mauvais livres sont pour notre esprit , qui en est tout à la fois surchargé et corrompu; et vous verrez clairement comment la nature , continuellement attaquée par ces vils excès , se débat vainement contre nos attentats de toutes les heures; et comment il faut, malgré ses merveilleuses ressources , qu'elle succombe enfin , et qu'elle reçoive dans nous les germes de mille maux. La philosophie seule avait deviné depuis longtemps que toute la sagesse de l'homme était renfermée en deux mots : sustine et abstine (1). Et quoique celte

(1) Souffre et abstitns-toi. C'est le fameux ANEXOY KA ÀHEXOY des Stoïciens.

DE SAINT-PÉTEBSBOURG.

faible législatrice prête au ridicule , même par ses meilleures lois , parce quelle manque de puissance pour se faire obéir, cependant il faut être équitable et lui tenir compte de^ vérités qu'elle a publiées ; elle a fort bien compris que les plus fortes inclinations de l'homme étant vicieuses au point qu'elles tendent évidemment à la destruction de la société , il n'avait pas de plus grand ennemi que lui-même , et que , lorsqu'il avait appris à se vaincre , il savait tout ( 1 ). Mais la loi Chrétienne , qui n'est que la volonté révélée de celui qui sait tout et qui peut tout , ne se borne pas à de vains conseils : elle fait de l'abstinence en général , ou de la victoire habituelle remportée sur nos désirs , un précepte capital qui doit régler toute la vie de l'homme ; et de plus, elle fait de la privation plus ou moins sévère , plus ou moins fréquente , des plaisirs de la table , même permis , une loi fondamentale qui peut bien être modifiée selon les circonstances , mais qui

(1) Le plus simple , le plus pieu» , le plus humble , et par toutes ces raisons le plus pénétrant des dcrirains asce'tiques, * dit « que notre af- « faire de tous les jours est de nous rendre plus forts que nous-mêmes.» Hoc debcret etse negotium nostrum... qunlidiè te ipto fortiorem fieri I De Irait., I. 1, c. 3,n. 3.j, maxime qui serait di{,'uodKpietètechr<.ciu'..

demeure toujours invariable dans son essence. Si nous voulions raisonner sur cette privation qu'elle appelle j eûne , en la considérant d'une manière spirituelle , il nous suffirait d'écouter et de comprendre l'Eglise lorsqu'elle dit à Dieu , avec l'infaillibilité qu'elle en a reçue : Tu te sers dune abstinence corporelle pour élever nos esprits jusquà toi , pour réprimer nos vices , pour nous donner des vertus que tu puisses récompenser (1) ; mais je ne veux point encore sortir du cercle temporel : souvent il m'est arrivé de songer avec admiration et même avec reconnaissance à cette loi salutaire qui oppose des abstinences légales et périodiques à l'action destructive que Tintempérance exerce continuellement sur nos organes , et qui empêche au moins cette force de devenir accélératrice en l'obligeant à recommencer toujours. Jamais on n'imagina rien de plus sage, même sous le rapport de la

(1) Qui corporal i jcjunio vitia comprimis , ment cm élevas . virlutem largiris et prœmia (Préface de la Messe pendant le carême).

Platon a dit que, u la nature n'avait pas des moyens physiques pour prévenir , du moins en partie , les suites de l'intempérance , ce vice brutal suffirait seul pour rendre l'homme inhabile ô tous les dons du génie, des grâces et de la vertu, et pour éteindre en lui l'esprit divin (In Tim. Opp. , tom. X , pag. 39i).

DS SAIHT-PÉTEESBOUBG .

simple hygiène ; jamais on n'accorda mieux l'avantage temporel de l'homme avec ses intérêts et ses besoins d'un ordre supérieur.

LE SÉNATEUR

Vous venez d'indiquer une des grandes sources du mal physique , et qui seule justifie en grande partie la Providence dans ses voies temporelles , lorsque nous osons la juger sous ce rapport ; mais la passion la plus effrénée et la plus chère à la nature humaine est aussi celle qui doit le plus attirer notre attention , puisqu'elle verse seule plus de maux sur la terre que tous les autres vices ensemble. Nous avons horreur du meurtre ; mais que sont tous les meurtres réunis , et la guerre même , comparés au vice , qui est comme le mauvais principe , homicide dès le commencement (1), qui agit sur le possible, tue ce qui n'existe point encore , et ne cesse de veiller sur les sources de la vie pour les appauvrir ou les souiller ? Comme il doit toujours y avoir dans le monde , en vertu de sa constitution actuelle , une conspiration immense pour justifier, pour embellir, j'a>

vl Flomicida ab initia ( Joan. flll , \\)>

presque dit , pour consacrer ce vice , il n'y en a pas sur lequel les saintes pages aient accumulé plus cTanathèmes temporels. Le Sage nous dénonce avec un redoublement de sagesse les suites funestes des nuits coupables ; et si nous regardons autour de nous avec des yeux purs et bien dirigés , rien ne nous empêche d'observer l'incontestable accomplissement de ces anathèmes. La reproduction de l'homme , qui , d'un côté , le rapproche de la brute ; l'élève, de l'autre, jusqu'à la pure intelligence par les lois qui environnent ce grand mystère de la nature, et par la sublime participation accordée à celui qui s'en est rendu digne. Mais que la sanction de ces lois est terrible ! Si nous pouvions apercevoir clairement tous les maux qui résultent des générations désordonnées et des innombrables profanations de la première loi du monde , nous reculerions d'horreur. Voilà pourquoi la seule Religion vraie est aussi la seule qui , sans pouvoir tout dire à l'homme , se soit néanmoins emparée du mariage et l'ait soumis à de saintes ordonnances. Je crois même que sa législation sur ce point doit être mise au rang des preuves les plus sensibles de sa divinité. Les sages de l'anti-

DE SAinT-PÉTBfiâBOUBG. i>7

quilé, quoique privés des lumières que nous possédons, étaient cependant plus près de l'origine des choses, et quelques restes des traditions primitives étaient descendus jusqu'à eux ; aussi voyons -nous qu'ils s'étaient fortement occupés de ce sujet important; car nonseulement ils croyaient que les vices moraux et physiques se transmettaient des pères aux enfants ; mais par une suite naturelle de cette croyance, ils avertissaient l'homme d'examiner soigneusement fétat de son âme , lorsqu'il semblait n'obéir qu'à des lois matérielles. Que n'auraient-ils pas dit s'ils avaient su ce que c'est que l'homme et ce que peut sa volonté! Que les hommes donc ne s'en prennent qu'à eux-mêmes de la plupart des maux qui les affligent : ils souffrent justement ce qu'ils feront souffrir à leur tour. Nos enfants porteront la peine de nos fautes; nos pères les ont vengés d'avance.

LE CHEVALIER

Savez-vous bien , mon respectable ami , que si vous étiez entendu par certains hommes de ma connaissance , ils pourraient fort bien vous accuser d'èlre illuminé.

LB SÉNATEUR

Si ces hommes dont vous me parlez m'adressaient le compliment au pied de la lettre, je les en remercierais sincèrement ; car il tfy aurait rien de plus heureux ni de plus honorable que d'être réellement illuminé; mais ce n'est pas ce que vous entendez. En tout cas , si je suis illuminé , je ne suis pas au moins de ceux dont nous parlions tout à Theure ( 1 ) ; car mes lumières ne viennent pas sûrement de chez eux. Au demeurant . si le genre de nos études nous conduit quelquefois à feuilleter les ouvrages de quelques hommes extraordinaires , vous m'avez fourni vous-même une règle sûre pour ne pas nous égarer , règle à laquelle vous nous disiez , il n'y a qu'un moment, M. le chevalier, que vous soumettiez constamment votre conduite. Cette règle est celle de l'utilité générale. Lorsque une opinion ne choque aucune vérité reconnue, et qu'elle tend d'ailleurs à élever l'homme , à le perfectionner , à le rendre maître de ses passions , je ne vois pas pour-

(1) Voyez pag. Si

DE SAUfT-PÉTBfifBOUBG. o9

quoi nous la repousserions. L'homme peut il être trop pénétré de sa dignité spirituelle ? Il ne saurait certainement se tromper en

croyant qu'il est pour lui de la plus haute importance de n'agir jamais dans les choses qui ont été remises en son pouvoir, comme un instrument aveugle de la Providence ; mais comme un ministre intelligent , libre et soumis , avec la volonté antérieure et déterminée d'obéir aux plans de celui qui renvoie. S'il se trompe sur l'étendue des effets qu'il attribue à cette volonté , il faut avouer qu'il se trompe bien innocemment, et j'ose ajouter bien heureusement.

LE COMTE

J'admets de tout mon cœur cette règle de l'utilité, qui est commune à tous les hommes; mais nous en avons une autre, vous et moi, M. le chevalier, qui nous garde de toute erreur ; c'est celle de l'autorité. Qu'on dise , qu'on écrive tout ce qu'on voudra ; nos pères ont jeté l'ancre , tenons-nous-y , et ne craignons pas plus les illuminés que les impies. Kn écartant, au reste, de cette discussion tout ce qu'on pourrait regarder comme hypothétique, je serai toujours en droit de po-

ser ce principe incontestable , que les vices moraux peuvent augmenter le nombre de Vintensité des maladies jusqu'à un point qu'il est impossible d'assigner ; et réciproquement, que ce hideux empire du mal physique peut être resserre par la vertu , jusqu'à des bornes qu'il est tout aussi impossible de fixer. Comme il n'y a pas le moindre doute sur la vérité de cette proposition , il n en faut pas davantage pour justifier les voies de la Providence r^ême dans Tordre temporel , si Ton joint surtout cette considération à celle de la justice humaine , puisqu'il est démontré que , sous ce double rapport , le privilège de la vertu est incalculable , indépendamment de tout appel à la raison , et même de toute considération religieuse. Voulez-vous maintenant que nous sortions de Tordre temporel ?

LE CHEVALIER

Je commence à m'ennuyer si fort sur la terre, que vous ne me fâcheriez pas si vous aviez la bonté de me transporter un peu plus haut. Si donc...

LE SÉNATEUR

Je m'oppose au voyage pour ce soir. Le

plaisir de la conversation nous séduit , et le jour nous trompe; car il est minuit sonné. Allons donc nous coucher sur Ja foi seule de nos montres , et demain soyons fidèles au rendez-vous.

LE COMTE

Vous avez raison : les hommes de notre Age doivent, dans cette saison, se prescrire une nuit de convention pour dormir paisiblement, comme ils doivent se faire un jour factice en hiver pour favoriser le travail. Quant à M. le chevalier , rien n'empêche qu'après avoir quitté ses graves amis il n'aille s'amuser dans le beau monde. Il trouvera sans doute plus d'une maison où Ton n'est point encore à table.

LE CHEVALIER

Je profiterai de votre conseil , à condition cependant que vous me rendrez la justice de croire que je ne suis point sûr, à beaucoup près, de m'amuser dans ce beau monde autant qu'ici. Mais dites-moi, avant de nous séparer, si le mal et le bien ne seraient point, par hasard , distribués dans le monde comme le jour et la nuit. Aujourd'hui nous n'allu-

62 LES SOIRÉES DE FilNT-PÉTERSBOURG.

mons les bougies que pour la forme : dans six mois nous les éteindrons à peine. A Quito on les allume et les éteint chaque jour à la même heure. Entre ces deux extrémités, le jour et la nuit vont croissant de Téquateur au pôle , et en sens contraire dans un ordre invariable ; mais , à la fin de Tannée , chacun a son compte, et tout homme a reçu ses quatre mille trois cent quatre-vingts heures de jour et autant de nuit. Qu'en pensezvous , M. le comte?

LE COMTE

Nous en parlerons demain.

fflïl BU PREMIER ENTRETIEN,

Page 1