‹ Les soirées de Saint-PétersbourgChapitre 25 sur 40 · QUATRIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

QUATRIEME ENTRETIEN

LE COMTE

Je me rappelle un scrupule de M. le chevalier : il a bien fallu pendant longtemps avoir l'air de n'v pas penser; car il y a dans les entretiens tels que les nôtres, de véritables courants qui nous foui dériver malgré nous : cependant il faut revenir.

LE CHEVALIER

J'ai bien senti que nous dérivions : mais dès que la mer était parfaitement tranquille et sans écueils , que nous ne manquions d'ailleurs ni de temps m de vivres , et que nous n'avions de plus ( ce qui me parait le p

ntiel ) rien à faire chez nous , il ne me restait que le plaisir de voir du pavs. Au reste, puisque vous voulez revenir % je n'ai point oublié que , dans notre second entre-

tien , un mot que vous dîtes sur la prière me fit éprouver une certaine peine , en réveillant dans mon esprit des idées qui l'avaient obsédé plus d'une fois : rappelez-moi les vôtres , je vous en prie.

LE COMTE

Voici comment je fus conduit à vous parler de la prière. Tout mal étant un châtiment , il s'ensuit que nul mal ne peut être regardé comme nécessaire , puisqu'il pouvait être prévenu. L'ordre temporel est , sur ce point comme sur tant d'autres , l'image d'un ordre supérieur. Les supplices n'étant rendus nécessaires que par les crimes , et tout crime étant l'acte d'une volonté libre , il en résulte que tout supplice pouvait être prévenu , puisque le crime pouvait n'être pas commis. J'ajoute qu'après même qu'il est commis , le châtiment peut encore être prévenu de deux manières : car d'abord les mérites du coupable ou même ceux de ses ancêtres peuvent faire équilibre à sa faute ; en second lieu , ses ferventes supplications ou :elles de ses amis peuvent désarmer le souverain.

Une des choses que la philosophie ne cesse

DE 81WT-PÉTERS10URG, 2?>1

de nous répéter , c'est qu'il faut nous garder jle faire Dieu semblable â nous. J'accepte Ta vis , pourvu qu'elle accepte à son tour celui tle la Religion, de nous rendre semblables à Dieu. La justice divine peut être contemplée et étudiée dans la nôtre , bien plus que nous ne le croyons. Ne savons-nous pa* que nous avons été créés à V image de Dieu; et ne nous a-t-il pas été ordonné de travailler •> nous rendre parfaits comme lui? J'entends bien que ces mots ne doivent point être pris à la lettre ; mais toujours ils nous montrent ce que nous sommes, puisque la moindre ressemblance avec le souverain Etre est un titre de gloire qu'aucun esprit ne peut concevoir. La ressemblance n'ayant rien de commun avec l'égalité , nous ne faisons qu'user de nos droits en nous glorifiant de cette ressemblance. Lui-même s'est déclaré notre père et Y ami de nos âmes (1 ). L'homme-Dieu nous a appelés ses amis , ses enfants et même ses frères (2) ; et ses apôtres n'ont cessé de nous répéter le précepte d'être semblables à lui. Il

(1)Suj>.,XI, 27.

(2) Mai. seulement après sa résurrection , quant au litre dcfrùre c'est une remarque de Bourdaloue Uaiu un fragment qu'il uousa lajs^û *ur b résurrection.

n'y a donc pas le moindre doute sur cette auguste ressemblance ; mais l'homme s'est trompé doublement sur Dieu : tantôt il Ta $rit semblable à l'homme en lui prêtant nos passions; tantôt, au contraire, il s'est trompe d'une manière plus humiliante pour sa nature en refusant d'y reconnaître les traits divins de son modèle. Si l'homme sait découvrir et contempler ses traits , il ne se trompera point en jugeant Dieu d'après sa créature chérie. Il suffit d'en juger d'après toutes les vertus , c'est-à-dire d'après toutes les perfections contraires à nos passions ; perfections dont tout homme se sent susceptible, et que nous sommes forcés d'admirer au fond de notre cœur , lors même quelles nous sont étrangères (1).

Et ne vous laissez point séduire par les théories modernes sur l'immensité de Dieu , sur notre petitesse et sur la folie que nous commettons en voulant le juger d'après nous-mêmes : belles phrases qui ne tendent

(1) Les Psaumes présentent une bonne leçon contre l'erreur contraire , et cette leçon prouve la vérité : « Vous avez fait alliance avec le «voleur et avec l'adultère ; votre bouche regorgeait de malice. Yuus « avez parlé contre votre frère , contre le fils de votre mère , et vous « avez cru ensuite criminellement que je vous ressemblais. » ( Ps. $T.1\, 4&-22. ) Il Calluit agir autrement et croire de même.

DE SJHIT-FÉTERSBOUfiG.

point à exalter Dieu, mais à dégrader l'homme. Les intelligences ne peuvent différer entre elles, qu'en perfections , comme les figures semblables ne peuvent différer qu'en dimensions. La courbe que décrit Uranus ((ans l'espace, et celle qui enferme sous la nique le germe d'un colibri, diifèrent sans (L)ute immensément. Resserrez encore la seconde jusqu'à l'atome, ouvrez l'autre dans l'infini, ce seront toujours deux ellipses , et vous les représenterez par la même formule. S'il n'y avait nul rapport et nulle ressemblance réelle entre l'intelligence divine et la nôtre, comment l'une aurait-elle pu s'unir à l'autre , et comment l'homme exercerait-il même après sa dégradation, un empire aussi frappant sur les créatures qui l'environnent ? Lorsqu'au commencement des choses Dieu dit : Faisons l'homme à noire ressemblance , il ajouta tout de suite : Et au il domine sur tout ce qui respire ; voilà le titre originel de l'investiture divine : car l'homme ne règne sur la terre que parce qu'il est semblable à Dieu. Ne craignons jamais de nous élever Irop et d'affaiblir les idées que nous devons avoir de l'immensité divine. Pour mettre l'infini entre deux termes, il n'est pas nécessaire

d*en abaisser un ; il suffit d'élever l'autre sans limites. Images de Dieu sur la terre , tout ce que nous avons de bon lui ressemble; et vous ne saunez croire combien cette sublime ressemblance est propre à éclaircir une foule de questions. Ne soyez donc pas surpris si j'insiste beaucoup sur ce point. N'ayons, par exemple , aucune répugnance à croire et à dire qu'on prie Dieu , comme on prie un souverain , et que la prière a , dans Tordre supérieur comme dans l'autre , le pouvoir d'obtenir des grâces et de prévenir des maux : ce qui peut encore resserrer l'empire du mal jusqu'à des bornes également inassignables.

LE CHEVALIER

Il faut que je vous le dise franchement : le point que vous venez de traiter est un de ceux où , sans voir dans mon esprit aucune dénégation formelle ( car je me suis fait sur ces sortes de matières une théorie générale qui me garde de toute erreur positive ) , je ne vois cependant les objets que d'une manière confuse. Jamais je ne me suis moqué de mon curé lorsqu'il menaçait ses paroissiens de la çrêle ou de la nieile, parce qu'ils n'avaient

pas payé* la dime : cependant j'observe un ordre si invariable dans les phénomènes physiques, que je ne comprends pas trop comment les prières de ces pauvres petits hommes pourraient avoir quelque influence sur ces phénomènes. L'électricité , par exemple , est nécessaire au monde comme le feu ou la lumière : et puisqu'il ne peut se passer d'électricité , comment pourrait-il se passer de tonnerre ? La foudre est un météore comme la rosée ; le premier est terrible pour nous ; mais qu'importe à la nature qui n'a peur de rien? Lorsqu'un météorologiste s'est assuré par une suile d'observations exactes, qu'il doit tomber dans un certain pays tant de pouces d'eau par an, il se met à rire en assistant à des prières publiques pour la pluie. Je ne l'approuve point : mais pourquoi vous cacher que les plaisanteries des physiciens me font éprouver un certain malaise intérieur, dont je me défie d'autant moins que je voudrais le chasser? Encore une fois; je ne veux point argumenter contre les idées reçues ; mais cependant faudra-t-il donc prier pour que la foudre se civilise, pour que les tigres s'apprivoisent et que les volcans ne soient plus que des illuminations ? Le Sibérien demandera-

t-il au ciel des oliviers , ou le Provençal du klukwa(1)?

Et que dirons-nous de la guerre , sujet éternel de nos supplications ou de nos actions de grâces ? Partout ou demande la victoire , sans pouvoir ébranler la règle générale qui l'adjuge aux plus gros bataillons. L'injustice sous les lauriers traînant à sa suite le bon droit vaincu et dépouillé ? ne vient-elle pas nous étourdir tous les jours avec ses insupportables Te Deum ? Bon Dieu ! qu'a donc de commun la protection céleste avec toutes ces horreurs que j'ai vues de trop près ? Toutes les fois que ces cantiques de la victoire ont frappé mon oreille , toutes les fois même que j'y ai pensé,

Je n'ai cessé de voir tous ces voleurs de nuit Qui , dans un chemin creux , sans tambour et sans bruit , Discrètement armés de sabres et d'échelles , Assassinent d'abord cinq ou six sentinelles ; Puis , montant lestement aux murs de la cilé , Où les pauvres bourgeois dormaient en sûreté , Portent dans leur logis le fer avec les flammes , \ Poignardent les maris , déshonorent les femmes , Ecrasent les enfants, et, las de tant d'efforts, Boivent le vin d'autrui sur des monceaux de morts» Le lendemain matin on les mène à l'église Rendre grâce au bon Dieu de leur noble entreprise ;

(1) Petite baie rouge dont on l'ait en Russie des confitures et une boisson acidulé , saine et agréable*

DE SAITfT-PÉTERSBOURG. 237

Lui chanter cm latin qu'il est leur digne appui ;

Que dans la ville en feu l'on n'eût rien fait sans lui ; Qu'on ne peut ni violer ni massacrer son monde , Ni brûler les cités si Dieu ne nous seconde.

LE COMTE

Ah ! je vous y attrape, mon cher chevalier, vous citez Voltaire; je ne suis pas assez sévère pour vous priver du plaisir de rappeler en passant quelques mots heureux tombés de cette plume étincelante ; mais vous le citez comme autorité , et cela n'est pas permis chez moi.

LE CHEVALIER

Oh ! mon cher ami , vous êtes aussi trop rancuneux envers François-Marie Arouet; cependant il n'existe plus : comment peut-on conserver tant de rancune contre les morts?

LE COMTE

Mais ses œuvres ne sont par mortes ; elles vivent, elles nous tuent : il me semble que ma haine est suffisamment justifiée.

LE CHEVALIER

A la bonne heure ; mais permettez-moi de vous le dire, il ne faut pas que ce senti-

ment , quoique bien fondé dans son principe , nous rende injustes envers un si beau génie , et ferme nos yeux sur ce talent universel qu'on doit regarder comme une brillante propriété de la France.

LE COMTE

Beau génie tant qu'il vous plaira , M. le chevalier; il n'en sera pas inoins vrai qu'en louant Voltaire, il ne faut le louer qu'avec une certaine retenue , j'ai presque dit , a contre-cœur. L'admiration effrénée dont trop de gens l'entourent est le signe infaillible d'une âme corrompue. Qu'on ne se fasse point illusion : si quelqu'un , en parcourant sa bibliothèque , se sent attiré vers les Œuvres de Fernej , Dieu ne l'aime pas. Souvent on s'est moqué de l'autorité ecclésiastique qui condamnait les livres in odiinn auctoris ; en vérité rien n'était plus juste : Refusez les honneurs du génie à celui qui abuse de ses dons. Si cette loi était sévèrement observée , en verrait bientôt disparaître les livres empoisonnés ; mais puisqu'il ne dépend pas de nous de la promulguer, gardons-nous au moins de donner dans l'excès bien plus répréhensible qu'on ne le eroit d'exalter sans mesure les

t'crivains coupables , et celui-là surtout II a prononcé contre lui-même, sans s'en apercevoir , un arrêt terrible , car c'est lui qui a dit : Un esprit corrompu ne fut jamais sublime. Rien n'est plus vrai, et pourquoi Voltaire , avec ses cent volumes, ne fut jamais que joli ; j'excepte la tragédie, où la nature de l'ouvrage le forçait d'exprimer de nobles sentiments étrangers à son caractère ; et même encore sur la scène, qui est son triomphe , il ne trompe pas des yeux exercés. Dans ses meilleures pièces , il ressemble à ses deux grands rivaux, comme le plus habile hypocrite ressemble à un saint. Je n'entends point d'ailleurs contester son mérite dramatique, je m'en tiens à ma première observation : dès que Voltaire parle en son nom , il n'est que joli; rien ne peut l'échauffer, pas même la bataille de Fontenoi. // est charmant , dit-on : je le dis aussi , mais j'entends que ce mot soit une critique. Du reste , je ne puis souffrir l'exagération qui le nomme universel. Certes , je vois de belles exceptions à cette universalité. Il est nul dans l'ode : et qui pourrait s'en étonner ? l'impiété réfléchie avait tué chez lui la flamme divine de l'enthousiasme. Il est encore nul el

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