C2A0 LES SOIRÉES
même jusqu'au ridicule dans le drame lyrique , son oreille ayant été absolument fermée aux beautés harmoniques comme ses yeux Tétaient à celles de l'art. Dans les genres qui paraissent les plus analogues à son talent naturel , il se traîne : il est médiocre , froid , et souvent (qui le croirait?) lourd et grossier dans la comédie ; car le méchant n'est jamais comique. Par la même raison, il n'a pas su faire une épigramme , la moindre gorgée de son fiel ne pouvant couvrir moins de cent vers. S'il essaie la satire , il glisse dans le libelle ; il est insupportable dans l'histoire , en dépit de son art , de son élégance et des grâces de son style ; aucune qualité ne pouvant remplacer celles qui lui manquent et qui sont la vie de l'histoire , la gravité , la bonne foi et la dignité. Quant à son poème épique , je n'ai pas droit d'en parler : car pour juger un livre , il faut l'avoir lu, et pour le lire il faut être éveillé. Une monotonie assoupissante plane sur la plupart de ses écrits , qui n'ont que deux sujets , la bible et ses ennemis : il blasphème ou il insulte. Sa plaisanterie si vantée est cependant loin d'être irréprochable : le rire qu'elle excite n'est pas légitime ; c'est une grimace. N'avez
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vous jamais remarqué que Tanathème divin fut écrit sur son visage ? Après tant d'années il <\sl temps encore d'en faire l'expérience. Allez contempler sa figure au palais de YErmitose : jamais je ne la regarde sans me féliciter de ce qu'elle ne nous a point été transmise par quelque ciseau héritier des Grecs , qui aurait su peut-être y répandre un certain beau idéal. Ici tout est naturel. Il y a autant de vérité dans cette tête qu il y en aurait dans un plâtre pris sur le cadavre. Voyez ce front abject que la pudeur ne colora jamais , ces deux cratères éteints où semblent bouillonner encor la luxure et la haine. Cette bouche. — Je dis mal peut-être, mais ce n'est pas ma faute. — Ce rictus épouvantable , courant d'une oreille à l'autre , et ces lèvres pincées par la cruelle malice comme un ressort prêt à se détendre pour lancer le blasphème ou Je sarcasme. — Ne me parlez pas de cet homme , je ne puis en soutenir ridée. Ah ! qu'il nous a fait de mal ! Semblable à cet insecte, le fléau des jardins, qui n'adresse ses morsures qu à la racine des plantes les plus précieuses , Voltaire , avec son aiguillon, ne cesse de piquer les deux racines de la société , les femmes et les jeunes gens ; il les i. 16
imbibe Je ses poisons qu'il transmet ainsi d'une génération à l'autre. C'est en vain que , pour voiler d'inexprimables attentats , ses stupides admirateurs nous assourdissent de tirades sonores où il a parlé supérieurement des objets les plus vénérés. Ces aveugles volontaires ne voient pas qu'ils achèvent ainsi la condamnation de ce coupable écrivain. Si Fénélon, avec la même plume qui peignit les joies de l'Elysée , avait écrit le livre du Prince , il serait mille fois plus vil et plus coupable que Machiavel, Le grand crime de Voltaire est l'abus du talent et la prostitution réfléchie d'un génie créé pour célébrer Dieu et la vertu. Il ne saurait alléguer , comme tant d'autres , la jeunesse , l'inconsidération , l'entraînement des passions , et pour terminer, enfin , la triste faiblesse de notre nature. Rien ne l'absout : sa corruption est d'un genre qui n'appartient qu'à lui ; elle s'enracine dans les dernières fibres de son cœur et se fortifie de toutes les forces de son entendement. Toujours alliée au sacrilège , elle brave Dieu en perdant les hommes. Avec une fureur qui n'a pas d'exemple , cet insolent blasphémateur en vient a se déclarer l'ennemi personnel du Sauveur des hommes; il
DE PÊTORSBOUJ 2T*
ose du fond de son néant lui àWner un nom ridicule , et celle loi adorable que l'Ile mime-Dieu apporla sur la terre , il l'appelle l'infâme. Abandonné de Dieu qui punit en se retirant , il ne connaît plus de frein* D'autres cyniques étonnèrent la verlu, Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange , il s'y roule , il s'en abreuve ; il livre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer qui lui prête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Paris le couronna, Sodome l'eût banni. Profanateur effronté de la langue universelle et de ses plus grands noms , le dernier des hommes après ceux qui l'aiment ! comment vous peindrais-] e ce qu'il me fait éprouver ? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce quil a fait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur , quelquefois je voudrais lui faire élever une statue par la main du bourreau.
LE CHEVALIER
Citoyen , voyons votre pouls.
LE COMTE
Ah ! vous me citez encore un de mes amis (1 ) ; mais je vous répondrai eomme lui : Voyez plutôt Vhiver sur ma tête (2). Ces cheveux blancs vous déclarent assez que le temps du fanatisme et même des simples exagérations a passé pour moi. Il y a d'ailleurs une certaine colère rationnelle qui s'accorde fort bien avec la sagesse ; l'Esprit-Saint lui-même Ta déclaré formellement exempte de péché (3).
LE SÉNATEUR
Après la sortie rationnelle de notre ami, que pourrais-j e ajouter sur Y homme universel? Mais croyez , mon très cher chevalier , qu'en vous appuyant malheureusement sur lui , vous venez de nous exposer à la tentation la plus perfide qui puisse se présenter à l'esprit humain : c'est celle de croire aux lois invariables de la nature. Ce système a des apparences séduisantes , et il mène droit à ne plus prier , c'est-à-dire , à perdre la vie spiri-
(1) J.-J. Rousseau.
(2) Voyez la préface de la Nouvelle Iliïols», (Z'jlrascimim et nolitepeccarc» Ps. IV, 5.
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tuelle; car la prière est la respiration de Pâme, comme l'a dit, je crois , M. de Saint- Martin ; et qui ne prie plus, ne vil plus. Point de religion sans prière , a dit ce môme Voltaire que vous venez de citer (1) : rien de plus évident ; et par une conséquence nécessaire , point de prière , point de religion. C'est à peu près l'état où nous sommes réduits : car les hommes n'ayant jamais prié qu'en vertu d'une Religion révélée (ou reconnue pour telle ) , à mesure qu'ils se sont approchés du déisme, qui n'est rien et ne peut rien , ils ont cessé de prier , et maintenant vous les voyez courbés vers la terre, uniquement occupés de lois et d'études phy- » siques , et n'ayant plus le moindre sentiment de leur dignité naturelle. Tel est le malheur de ces hommes quils ne peuvent même plus désirer leur propre régénération , non point seulement par la raison connue qu'on ne peut désirer ce qiton ne connaît pas , mais parce qu'ils trouvent dans leur abrutissement moral je ne sais quel charme affreux qui est un châtiment épouvantable. C'est donc en vain qu'on leur parlerait de ce qu ils sont et de ce
(1) 11 l'a dit dans l'Essai sur les mœurs et reprit, etc., tom. I , <k tAlcoraUy œuvres, in-S°, tom. XVI, p. 332.
qu'ils devraient être. Plongés dans l'atmosphère divine, ils refusent de vivre, tandis que s'ils voulaient seulement ouvrir la bouche* ils attireraient l'esprit (1 ) . Tel est l'homme qui ne prie plus ; et si le culte public (il ne faudrait pas d'autre preuve de son indispensable nécessité ) ne s'opposait pas un peu à la dégradation universelle, je crois, sur mon honneur, que nous deviendrions enfin de véritables brutes. Aussi j^en n'égale l'antipathie des hommes dont je vous parle pour ce culte et pour ses ministres. De tristes confidences m'ont appris qu'il en est pour qui l'air d'une église est une espèce de mofette qui les oppresse au pied de la lettre, et les oblige de sortir ; tandis que les âmes saines s'y sentent pénétrées de je ne sais quelle rosée spirituelle qui n'a point de nom, mais qui n'en a point besoin, car personne ne peut la méconnaître. Votre Vincent de Lerins a donné une règle fameuse en fait de religion : il a dit qu'il fallait croire ce qui a été cru toujours, partout îl par tous (3). H n'y a rien de si vrai et de si généralement vrai. L'homme, malgré sa
(i)Ps. CX VIII, 131.
(2) QtOD SEMPEU, Ql'Oi UB1QUE , QÏOD AD OMNIBUS.
DE SAI.VI'-I'i'.T! KG.
fatale dégradation, porte toujours des marques évidentes de son origine divine , de manière que toute croyance universelle est toujours plus ou moins vraie ; c'est-à-dire que Thomme peut bien avoir couvert et, pour ainsi dire , encroûté la vérité par les erreurs dont il Ta surchargée ; mais ces erreurs seront locales , et la vérité universelle se montrera toujours. Or, les hommes ont toujours et partout prié. Ils ont pu sans doute prier mal : ils ont pu demander ce qu'il ne fallait pas, ou ne pas demander ce qu'il fallait , et voilà l'homme; mais toujours ils ont prié, et voilà Dieu. Le beau système des lois invariables nous mènerait droit au fatalisme , et ferait de Thomme une statue. Je proteste comme notre ami Ta fait hier , que je n'entends point insulter la raison. Je la respecte infiniment malgré tout le mal qu'elle nous a fait; mais ce qu'il y a de bien sûr , c'est que toutes les fois qu'elle se trouve opposée au sens commun, nous devons la repousser comme une empoisonneuse. C'est elle qui a dit : Rien ne doit arriver que ce qui arrive , rien n'arrive que ce qui doit arriver. Mais le bon sens a dit : Si vous priez , telle chose qui devait arriver , n'arrivera pas ; en quoi le sens
commun a fort bien raisonné , tandis que la raison n'avait pas le sens commun. Et peu importe , au reste , qu'on puisse opposer à des vérités prouvées certaines subtilités dont le raisonnement ne sait pas se tirer sur-le« champ ; car il n'y a pas de moyen plus infaillible de donner dans les erreurs les plus grossières et les plus funestes que de rejeter tel ou tel dogme , uniquement parce quHl souffre une objection que nous ne savons pas résoudre.
LE COMTE
Vous avez parfaitement raison , mon cher sénateur : aucune objection ne peut être admise contre la vérité , autrement la vérité ne serait plus elle. Dès que son caractère est reconnu , l'insolubilité de l'objection ne suppose plus que défaut de connaissances de la part de celui qui ne sait pas la résoudre. On a appelé en témoignage contre Moïse l'histoire , la chronologie , l'astronomie , la géologie , etc. Les objections ont disparu devant la véritable science ; mais ceux - là furent grandement sages qui les méprisèrent avant tout examen , ou qui ne les examinèrent que pour trouver la réponse, mais sans douter
DE SALNT-l'J-TERSBOUIlG. 249
jamais qu'il y en eût une. L'objection mathématique môme doit être méprisée : car elle sera sans doute une vérité démontrée ; mais jamais on ne pourra démontrer qu'elle contredise la vérité antérieurement démontrée. Posons en fait que par un accord suffisant de témoignages historiques ( que je suppose seulement), il soit parfaitement prouvé qu'Archimède brûla la flotte de Marcellus avec un miroir ardent : toutes les objections de la géométrie disparaissent. Elle aura beau me dire : Mais ne savez-vous pas que tout miroir ardent réunit les rayons au quart de son diamètre de sphéricité ; que vous ne pouvez éloigner le foyer sans diminuer la chaleur , a moins que vous ri1 agrandissiez le miroir en proportion suffisante , et qu'en donnant le moindre éloignement possible à lajlotte romaine , le miroir capable de la brûler Saurait pas été moins grand que la ville de Syracuse ? Quavez-vous à répondre à cela ? — Je lui dirai : JTai à vous répondre qu'Archimède brûla la Jlotte romaine avec un miroir ardent, Kircher vient ensuite m'expliquer l'énigme : il retrouve le miroir d'Àrchimède ( tulit alter honores ) , et des écrivains ensevelis dans la poussière des bibliothèque*
2j0 les soirées
en sortent pour rendre témoignage au génie de ce docte moderne : j'admirerai fort Kir cher ; je le remercierai même ; cependant je n'avais pas besoin de lui pour croire. On disait jadis au célèbre Copernic : Si votre, système était vrai, Vénus aurait des phases comme la lune : elle n'en a pas cependant ; donc toute la nouvelle théorie s'évanouit : c'était une objection mathématique dans toute la force du terme. Suivant une ancienne tradition dont je ne sais plus retrouver l'origine dans ma mémoire , il répondit : J'avoue que je liai rien a répondre; mais Dieu fer a la grâce qu'on trouvera une réponse. En effet, Dieu fit la grâce (mais après la morl du grand homme) que Galilée trouvât les lunettes d'approche avec lesquelles il vit les phases ; de manière que ^objection insoluble devint le complément de la démonstration (1 ) ♦ Cet exemple fournit un argument qui me
(1) Je n*ai aucune idée de ce fait. Mais l'astronome anglais Keill (Astron. lectures, XV ), cité par l'auteur de l'intéressant éloge historique de Copernic (Varsovie, in-8°, 1803, noie G, pag. oj), attribua à ce grand homme la gloire d'avoir prédit qu'on reconnaîtrait à Vénus £s mêmes phases que nous présente la lune. Quelque supposition qu'on fasse , l'argument demeure toujours le même. Il suffit qu'on ait pu objecter à Copernic que sa théorie se trouvait en contradiction avec une vérité mathématique , et que Copernic , en ce cas , eût éié obligé de répondre, ce i^ui esi incontestable , e PUR si mlovs.
paraît de la plus grande force dans les discussions religieuses , et plus d'une fois je m'en suis servi avec avantage sur quelques bons esprits.
LE CHEVALIER
Vous me rappelez une anecdocte de ma première jeunesse. II y avait chez moi un vieil abbé Poulet, véritable meuble du château, qui avait jadis fouetté mon père et mes oncles, et qui se serait fait pendre pour touta la famille; un peu morose et grondant toujours, au demeurant, le meilleur des humains. Tétais entré un jour dans son cabinet, et la conversation étant tombée , je ne sais comment, sur les flèches des anciens : Savez-vous bien, me dit-il, M. le chevalier, ce que c était qu'une flèche antique , et quelle en était la vitesse? Elle était telle que la garniture de plomb qui servait, pour ainsi dire , de lest à la flèche , s'1 échauffait quelquefois par le frottement de F air au point de se dissoudre ! Je me mis à rire. Allons donc , mon cher abbé, vous radotez : croyez* vous qiC une flèche antique allât plus vite qu'une balle moderne chassée dune arquebuse rayée ? Vous voyez cependant que cette hullt* ne fond pas. Il me regarda avec
un certain rire grimacier qui m'aurait montré toutes ses dents , s'il en avait eu , et qui voulait dire assez clairement : Vous n'êtes qu'un blanc-bec; puis il alla prendre sur un guéridon vermoulu un vieil Aristote à mettre des rabats qu'il apporta sur la table. Il le feuilleta pendant quelques instants ; frappant ensuite du revers de la main sur l'endroit qu'il avait trouvé : Je ne radote point , dit-il; voilà un texte que les plus jolis arquebusiers du monde rf effaceront jamais , et il fit une marque sur la marge avec l'ongle du pouce. Souvent il m'est arrivé de penser à ce plomb des anciennes flèches, que vous me rappelez encore en ce moment. Si ce qu'en dit Aristote est vrai, voilà encore une vérité qu'il faudra admettre en dépit d'une objection insoluble tirée de la physique.
LE COMTE
Sans doute , si le fait est prouvé , ce que je ne puis examiner dans ce moment; il me suffit de tirer de la masse de ces faits une théorie générale , une espèce de formule qui serve à la résolution de tous les cas particuliers. Je veux dire : c< Que toutes les ce fois qu'une proposition sera prouvée par
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« le genre de preuve qui lui appartient , « l'objection quelconque , même insoluble , « ne doit plus être écoutée, » II résulte seulement de l'impuissance de répondre, que les deux propositions, tenues pour vraies, ne se trouvent nullement en contradiction; ce qui peut toujours arriver lorsque la contradiction n'est pas, comme on dit, dans les termes,
LE CHEVALIER
Je voudrais comprendre cela mieux.*
LE COMTE
Aucune autorité dans le monde, par exemple , n'a droit de révéler que trois ne sont qiCun; car un et trois me sont connus , et comme le sens attaché aux termes ne change pas dans les deux propositions , vouloir me faire croire que trois et un sont et ne sont pas la même chose, c'est réordonner de croire de la part de Dieu que Dieu n'existe pas. Mais si Ton me dit que trois personnes ne font qitune nature ; pourvu que la révélation, d'accord encore , quoique sans nécessité, avec les spéculations les plus solides de la psychologie , et même avec les traditions
plus ou moins obscures de toutes les nations, me fournisse une démonstration suffisante; je suis prêt à croire , et peu m'importe que trois ne soient pas un , car ce n'est pas de quoi il s'agit , mais de savoir si trois personnes ne peuvent être une seule nature , ce qui fait une tout autre question.
LE SÉNATEUR
En effet , la contradiction ne pouvant être affirmée ni des choses , puisqu'on ne les connaît pas , ni des termes , puisqu'ils ont changé , où serait-elle , s'il vous plaît ? Permis donc aux Stoïciens de nous dire que cette proposition , il pleuvra demain , est aussi certaine et aussi immuable dans l'ordre des destinées que cette autre, il a plu hier; et permis à eux encore de nous embarrasser s'ils le pouvaient , par les sophismes les plus éblouissants. Nous les laisserons dire , car l'objection, même insoluble (ce que je suis fort éloigné d'avouer dans ce cas ) ne doit point être admise contre la démonstration qui résulte de la croyance innée de tous les hommes. Si vous m'en croyez donc, M. le chevalier, vous continuerez à faire chez vous lorsque vous y serez , les prières des Roga*
de SAiHT-pÈinsBouaa lions. Il sera même bon, en attendant , de prier Dieu de toutes vos forces pour qu'il vous fasse la grâce d'y retourner, en laissant dire de même ceux qui vous objecteraient qu'il est décidé d'avance si vous re verrez ou non votre chère patrie.
LE COMTE
Quoique je sois , comme vous Pavez vu , intimement persuadé que le sentiment général de tous les hommes forme , pour ainsi dire , des vérités d'intuition devant lesquelles tous les sophismes du raisonnement disparaissent, je crois cependant comme vous, î\]. le sénateur, que, sur la question présente , nous n'en sommes pas du tout réduits aux sentiments ; car , d'abord , si vous y regardez de près vous sentirez le sophisme sans pouvoir bien l'éclaircir. Cette proposition il a plu hier , n'est pas plus sûre que l'autre , il pleuvra demain : sans doute , si en effet il doit pleuvoir; mais c'est précisément de quoi il s'agit , de manière que la question recommence. En second lieu , et c'est ici le principal , je ne vois point ces règles immuables, et cette chaîne inflexible des événements dont ou ; Innt parlé. Je ne vois, au contraire,
dans la nature que des ressorts souples , tels qu'ils doivent être pour se prêter autant qu'il est nécessaire à l'action des êtres libres , qui. se combine fréquemment sur la terre avec les lois matérielles de la nature. Voyez en combien de manières et jusqu'à quel point nous influons sur la reproduction des animaux et des plantes. La greffe , par exemple, est ou n'est pas une loi de la nature , suivant que Thomme existe ou n'existe pas. Vous nous parlez, M. le chevalier, d'une certaine quantité d'eau précisément due à chaque pays . dans le cours d'une année. Comme je ne me suis jamais occupé de météorologie, je ne sais ce qu'on a dit sur ce point ; bien qu'à vous dire la vérité, l'expérience me semble impossible , du mo'ns avec une certitude même approximative. Quoiqu'il en soit , il ne peut s'agir ici que d'une année commune : à quelle distance placerons-nous donc les deux termes de la période ? Ils sont peut-être éloignés de dix ans , peut-être de cent. Mais je veux faire beau jeu à ces raisonneurs. J'admets que, dans chaque année, il doive tomber dans chaque pays précisément la même quantité d'eau : ce sera la loi invariable ; mais la distribution de cette eau
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sera, s'il est permis de s'exprimer ainsi, Ju partie flexible de la loi. Ainsi vous voyez qu'avec vos lois invariables nous pourrons fort Lien encore avoir des inondations et des sécheresses ; des pluies générales pour le monde , et des pluies ^exception pour ceux qui ont su les demander (1). Nous ne prierons donc point pour que l'olivier croisse en Sibérie , et le klukwa en Provence ; mais nous prierons pour que l'olivier ne gèle point dans les campagnes d'Aix, comme il arriva en 1 709 , et pour que le klukwa n'ait point trop chaud pendant votre rapide été. Tous les philosophes de notre siècle ne parlent que de lois invariables ; je le crois : il ne s'agit pour eux que d'empêcher l'homme de prier, et c'est le moyen infaillible dy parvenir. De là vient la colère de ces mécréants lorsque les prédicateurs ou les écrivains moralistes se sont avisés de nous dire que les fléaux matériels de ce monde, tels que les volcans, les tremblements de terre, etc. , étaient des châtiments divins. Ils nous soutiennent, eux, qu'il était rigoureusement nécessaire que Lis- Ci) Plttviam voluntariam scçregabls, DeitSyfiœrcdituti tuœ. (P*. XL VII, 10.) C'est proprement le M.&y.p:[xèvov ovpov d'Homère. ( Iliad* XIV, 19.) Pluie ou veut, n'importe, pourvu qu'ib soient *i/fi."iv#y,
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bonne fût détruite le 1er novembre 1755; comme il était nécessaire que le soleil se levât le même jour : belle théorie en vérité et tout-à-fait propre à perfectionner l'homme. Je me rappelle que je fus indigné un jour en lisant le sermon que Herder adresse quelque part à Voltaire , au sujet de son poème sur ce désastre de Lisbonne : et Vous osez , ce lui dit-il sérieusement , vous plaindre à la « Providence de la destruction de cette « ville : vous n'y pensez pas ! c'est un blascc phème formel contre V éternelle sagesse. ce Ne savez-vous pas que l'homme, ainsi que ce ses poutres et ses tuiles , est débiteur du ce néant, et que tout ce qui existe doit payer ce sa dette? Les éléments s'assemblent , les ce éléments se désunissent ; c'est une loi ce nécessaire de la nature : qu'y a-t-il donc ce là d'étonnant ou qui puisse motiver une ce plainte ? »
N'est-ce pas , messieurs , que voilà une belle consolation et bien digne de l'honnête comédien qui enseignait l'Evangile en chaire et le panthéisme dans ses écrits? Mais la philosophie n'en sait pas davantage. Depuis Epictète jusqu'à Yévêque de JVeimar, et jusqu'à la fin des siècles, ce sera sa manière