‹ Les soirées de Saint-PétersbourgChapitre 32 sur 40 · S LES SOIRÉES · texte numérisé non relu

S LES SOIRÉES

la génération d'un effet avec la révélation d'une cause. Les hommes reconnaissent dans une substance inconnue ( l'ambre ) la propriété , qu'elle acquiert par le frottement , d'attirer les corps légers. Ils nomment cette qualité Yambréité ( électricité ). Ils ne changent point ce nom à mesure qu'ils découvrent d'autres substances idio-électriques : bientôt de nouvelles observations leur découvrent le feu électrique. Ils apprennent à l'accumuler, à le conduire, etc. Enfin , ils se croient sûrs d'avoir reconnu et démontré l'identité de ce feu avec la foudre , de manière que si les noms étaient imposés par le raisonnement , il faudrait aujourd'hui , en suivant les idées reçues , substituer au mot ^électricité celui de céraunisme. En tout cela qu'ont-ils fait? Ils ont aggrandi le miracle , ils l'ont , pour ainsi dire , rapproché d'eux : mais que savent-ils de plus sur son essence? Rien. Il semble même qu'il s'est montré plus inexplicable à mesure qu'on l'a considéré déplus près. Or, admirez la beauté de ce raisonnement : ce II est prouvé que l'élec- « tricité , telle que nous l'observons dans nos ce cabinets , ne diffère qu'en moins de ce ter- « rible et mystérieux agent que l'on nomme

DE SAINT-PfTERSHOL'RG. 3»JJ

a foudre , donc ce n esl pas Dieu qui tonne. >j Molière dirait : Votre Ergo n'est qu'un sot ! Mais nous serions bienheureux s'il n'était que sot , voyez les conséquences ultérieures : ce Donc ce n'est point Dieu qui agit par les « causes secondes; donc la marche en est ce invariable ; donc nos craintes et nos prières ce sont également vaines. » Quelle suite d'erreurs monstrueuses ! Je lisais , il n'y a pas long-temps , dans un papier français , que le tonnerre n'est plus , pour un homme instruit , la foudre lancée du haut des deux pour jaire trembler les hommes ; que c'est nu phénomène très naturel et très simple qui se passe à quelques toises au-dessus de nos têtes , et dont les astres les plus voisins n'ont pas la moindre nouvelle. Analysons ce raisonnement , nous trouverons : ce Que si la fouce dre partait , par exemple , de la planète de ce Saturne , comme elle serait alors plia près ce de Dieu, il y aurait moyen de croire qu'il « s'en mêle ; mais que , puisquelle se forme ce a quelques toises au-dessus de nos têtes , c< etc. » On ne cesse de parler de la grossièreté de nos aïeux: : il n'y a rien de si grossier que la philosophie de notre siècle ; le bon sens du douzième s'en serait juste

ment moqué. Le Prophète-Roi ne plaçait sûrement pas le phénomène dont je vous parle dans une région trop élevée , puisqu'il le nomme , avec beaucoup d'élégance orientale, le cri de la nue (1); il a pu même se recommander aux chimistes modernes en disant que Dieu sait extraire Veau de la foudre (2) , mais il n'en dit pas moins :

La voix de ton tonnerre éclate autour de nous : La terre en a tremblé (5).

Il accorde fort bien , comme vous voyez , la religion et la physique. C'est nous qui déraisonnons. Ah! que les sciences naturelles ont coûté cher à l'homme ! c'est bien sa faute, car Dieu l'avait suffisamment gardé; mais l'orgueil a prêté l'oreille au serpent , et de nouveau l'homme a porté une main criminelle sur l'arbre de la science ; il s'est perdu , et par malheur il n'en sait rien. Observez une

(1) Vocem dedevunt nubes. (Ps. LXXVI.)

(2) Fulgurain pluviam facit. (Ibid. CXXXiV, 7.) Un autre prophète s'est emparé de cette expression et l'a répétée deux fois. Jc'n'm. X, io ; LI, 16.) — Les coups de tonnerre paraissent être la combustion du gaz hydrogène avec l'air vital ; et c'est ainsi que nous les voyons suivis de pluies soudaines. ( Fourcroi, Vérités fondamentales de lu cltimut moderne. Page 58.)

(5) Voxtonitrui tui in rolâ... commota est tt contrewwl terra. (Ps. LXXVI, 18.)

DE SAmT-PÉTKRSBOUHG.

belle loi de la Providence : depuis les temps primitifs , dont je ne parle point dans ce moment , elle n'a donné la physique expérimentale qu'aux chrétiens. Les anciens nous surpassaient certainement en force d'esprit : ce point est prouvé par la supériorité de leurs langues d'une manière qui semble imposer silence à tous les sophismes de notre orgueil ; par la même raison , ils nous ont surpassés dans tout ce qu'ils ont pu avoir de commun avec nous. Au contraire, leur physique est à peu près nulle; car, non-seulement ils n'attachaient aucun prix aux expériences physiques , mais ils les méprisaient , et même ils y attachaient je ne sais quelle légère idée d'impiété , et ce sentiment confus venait de bien haut. Lorsque toute l'Europe fut chrétienne , lorsque les prêtres furent les instituteurs universels , lorsque tous les établissements de l'Europe furent christianisés , lorsque la théologie eut pris place à la tête de l'enseignement, et que les autres facultés se furent rangées autour d'elles comme des dames d'honneur autour de leur souveraine , le genre humain étant ainsi préparé , les sciences naturelles lui furent données, tantœ molis trat romanam condere gentem i

L'ignorance de cette grande vérité a fait déraisonner de très fortes tètes , sans excepte* Bacon , et même à commencer par lui,

LE SÉNATEUR

Puisque vous m'y faites penser , je vous avoue que je l'ai trouvé plus d'une fois extrêmement amusant avec ses desiderata. Il a L'air d'un homme qui trépigne à côté d'un berceau, en se plaignant de ce que l'enfant qu'on y berce n'est point encore professeur de mathématiques ou général d'armée.

LE COMTE

C'est fort bien dit , en vérité , et je ne sais même s'il ne serait pas possible de chicaner sur l'exactitude de votre comparaison ; car les sciences , au commencement du XY1I siècle , n'étaient point du tout un enfant au berceau. Sans parler de l'illustre religieux de son nom, qui l'avait précédé de troij siècles en Angleterre, et dont les connaissances pourraient encore mériter à des hommes de notre siècle le titre de savant , Bacon était contemporain de Keppler, de Galilée , de Descartes , et Copernic l'avait précédé : ces quatre géans seuls , sans parler de cent

DE SAINT-PJ&TEO&BOUBG. 3 I \'>

autres personnages moins célèbres , lui otaient le droit de parler avec tant de mépris de l'état des sciences, qui jetaient déjà de son temps une lumière éclatante , et qui étaient au fond tout ce qu'elles pouvaient être alors. Les sciences ne vont point comme Bacon l'imaginait : elles germent comme tout ce qui germe; elles croissent comme tout ce qui croit; elles se lient avec l'état moral de l'homme. Quoique libre et actif, et capable par conséquent de se livrer aux sciences et de les perfectionner, comme tout ce qui a été mis à sa portée, il est cependant abandonné à lui-même sur ce point moins peutêtre que sur tout autre ; mais Bacon avait la fantaisie d'injurier les connaissances de son siècle , sans avoir pu jamais se les approprier; et rien n'est plus curieux dans l'histoire de l'esprit humain que l'imperturbable obstination avec laquelle cet homme célèbre ne cessa de nier l'existence de la lumière qui étincelait autour de lui , parce que ses yeux n'étaient pas conformés de manière à la recevoir; car jamais homme ne fut plus étranger aux sciences naturelles et aux lois du monde. On a très justement accusé Bacon d'avoir retardé la marche de la chimie en là-

chant Je la rendre mécanique . et je suis charmé que le reproche lui ait été adressé dans sa patrie même par l'un des premiers chimistes du siècle (1). Il a fait plus mal encore en retardant la marche de cette philosophie transcendante ou générale, dont il n'a cessé de nous entretenir , sans jamais s'être douté de ce qu'elle devait être : il a même inventé des mots faux et dangereux dans l'acception qu'il leur a donnée , comme relui de forme , par exemple , qu'il a substitué à celui de nature ou d'essence, et dont îa grossièreté moderne n'a pas manqué de s'emparer , en nous proposant le plus sérieusement possibh le rechercher la forme de h chaleur, de Texpanslbilité , etc. : et qui sait si Ton n'en viendra pas un jour, marchant sur ses traces, à nous enseigr.ar Informe de la vertu ? La puissance qui entraînait Bacon n'était point encore adulte à l'époque où il écrivait; déjà cepen n îa voit fermente?

dans ses écrits où elle ébauche hardiment les germes que : vous vu éclore de nos

jours. Plein d'u:. r ne machinale ( dont il ne connaissait lui-même ni la nature ni la

(1) Bbdfr lectura m choaistiy.LQMk , &4 p. -«-•!.

source), contre toutes les idées spirituelles, l'acon attacha de toutes ses forces l'attention

générale sur les sciences matérielles, de manière à dégoûter l'homme de tout le reste. H repoussait toile la métaphysique, toute la psychologie, toute la théologie naturelle dans la théologie positive, et il enfermait celle-ci sous cl« f dans l'Église avec défense d'en sortir ; il déprimait sans relâche les causes finales , qu'il appelait des rémoras attachés au vaisseau des sciences ; et il osa soutenir sans détour que la recherche de ces causes nuisait à la véritable science : erreur grossière autant que funeste, et cependant , le pourrait-on croire ? erreur contagieuse, même pour les esprits heureusement disposés : au p< int que l'un des disciples les plus fervents et les plus estimables du philosophe anglais n'a point senti trembler sa main , en nous avertissant de prendre bieJi garde de ne pas nous laisser séduire par ce que nous apercevons (Tordre dans l univers. Bacon n'a rien oublié pour nous dégoûter de la philosophie de Platon , qui est la préface humaine de l'Evangile; et il a vanté, expliqué, propagé celle deDémocrite, c'est-àdire, la philosophie corpusculaire , effort

désespéré du matérialisme poussé à bout , qui, sentant que la matière lui échappe et n'explique rien, se plonge dans les infiniment petits ; cherchant , pour ainsi dire , la matière sans la matière , et toujours content au milieu même des absurdités , partout où il ne trouve pas l'intelligence. Conformément à ce système de philosophie , Bacon engage les hommes à chercher la cause des phénomènes naturels dans la configuration des atomes ou des molécules constituantes , idée la plus fausse et la plus grossière qui ait jamais souillé l'entendement humain. Et voilà pourquoi le XVIIIe siècle, qui n'a jamais aimé et loué les hommes que pour ce qu'ils ont de mauvais , a fait son Dieu de Bacon , tout en refusant néanmoins de lui rendre justice pour ce qu'il a de bon et même d'excellent. C'est une très grande erreur que celle de croire qu'il a influé sur la marche des sciences; car tous les véritables fondateurs de la science le précédèrent ou ne le connurent point. Bacon fut un baromètre qui annonça le beau temps ; et parce qu'il l'annonçait, on crut qu'il l'avait fait. Walpole , son contemporain , l'a nommé le prophète de

DE SAINT-PÉTBRSBOUaO 317

la science (1) , c'est tout ce qu'on peut Ici accorder. J'ai vu le dessein d'une médaille frappée en son honneur , dont le corps est un soleil levant , avec la légende : Exortus uti œthereus sol. Pûen n'est plus évidemment faux; je passerais plutôt une aurore avec l'inscription : Nuntia solis; et même encore on pourrait y trouver de l'exagération ; car lorsque Bacon se leva, il était au moins dix heures du matin. L'immense fortune qu'il a faite de nos jours n'est due , comme je voua le disais tout à l'heure , qu'à ses côtés répréhensibles. Observez qu'il n'a été traduit en français qu'à la fin de ce siècle , et par un homme qui nous a déclaré naïvement : Qu'il avait , contre sa seule expérience , cent mille raisons pour ne pas croire en Dieu l

LE CHEVALIER

N'avez-vous point peur, M. le comte, d'être lapidé pour de tels blasphèmes contre l'un des grands dieux de notre siècle ?

LE COMTE

Si mon devoir était de me faire lapider , il

(1) Voxj. la préface tic la petite édition anglaise des Œuvres de P> cod, uubliécjiar le docteur Scliaw , Londres. 1S02, 12 vol, iu-'J>.

faudrait bien prendre patience ; mais je doute qu'on vienne me lapider ici. Quand il s'agirait d'ailleurs d'écrire et de publier ce que je vous tiis , je ne balancerais pas un moment ; je craindrais peu les tempêtes , tant je suis persuadé que les véritables intentions d'un écrivain sont toujours senties , et que tout le moii'ie leur rend justice. On me croirait donc , j'en suis sûr , lorsque je protesterais que je me crois inférieur en talents et en connaissance à la plupart des écrivains que vous avez en vue dans ce moment , autant que je les surpasse par la vérité des doctrines que je professe. Je me plais même à confesser cette première supériorité , qui me fournit le sujet d'une méditation délicieuse sur l'inestimable privilège de la vérité , et sur la nullité des talents qui osent se séparer d'elle. Il y a un beau livre à faire , messieurs , sur le tort fait à toutes les productions du génie , et même au caractère de leurs auteurs , par les erreurs qu'ils ont professées depuis trois siècles. Quel sujet s'il était bien traité ! L'ouvrage serait d'autantplus utile , qu'il reposerait entièrement sur â.es faits , de manière qu'il prêterait peu le flanc à la chicane. Je puis sur ce point vous citer un exemple frappant , celui de Newton,

ra SÀnrr-pÉTEMBOuRô. 3 1 r)

qui se pré l mon esprit dans ce moment

une l'un tles homjnes les plus marquans . l'empire des sciences. Que lui a-t-ii manqué pour justifier pleinement le beau passage d'un poète de sa nation , qui Ta nommé une pure intelligence prêtée aux hommes par la Providence pour leur expliquer ses ouvrages (1 ) ? Il lui a manqué de n'avoir pu s'élever au-dessus des préjugés nationaux; car certainement s il avait eu une vérité de plus dans l'esprit, il aurait écrit un livre de moins. Qu'on l'exalte donc tant qu'on voudra, je souscris à tout , pourvu qu'il se tienne à sa place ; mais s'il descend des hautes régions de son génie pour me parler de la grande tête et de la petite corne , je ne lui dois plus rien: il n'y a dans tout le cercle de l'erreur , et il ne peut y avoir , ni noms , ni rangs , ni différences , Newton est l'égal de Villiers.

Après cette profession de foi que je ne cesse de répéter , je vis parfaitement en paix avec moi-même. Je ne puis m'accuser de rien, je vous l'assure , car je sais ce que je dois au

(l) Pure intelligence wliom God

To mortal lent, to trace his boundless works t'rom law sublimely simple.

( Thoitiaous Season?, ihe Sumner *)

génie , mais je sais aussi ce que je dois à la vérité. D'ailleurs , messieurs , les temps sont arrivés , et toutes les idoles doivent tomber. Pievenons , s'il vous plaît.

Trouvez-vous la moindre difficulté dans cette idée , que la prière est une cause seconde , et qu'il est impossible de faire contre elle une seule objection que vous ne puissiez faire de même contre la médecine , par exemple ? Ce malade doit mourir ou ne doit pas mourir ; donc il est inutile de prier pour lui y et moi je dis : Donc il est inutile de lui administrer des remèdes ; donc il rt y a point de médecine. Où. est la différence , je vous prie ? Nous ne voulons pas faire attention que les causes secondes se combinent avec l'action supérieure. Ce malade mourra ou ne mourra pas : oui , sans doute , il mourra s^il ne prend pas des remèdes , et il ne mourra pas s'il en use : cette condition , s'il est permis de s'exprimer ainsi , fait portion du décret éternel. Dieu , sans doute , est le moteur universel ; mais chaque être est mu suivant la nature qu'il en a reçue. Vous-mêmes , messieurs , si vous vouliez amener à vous ce cheval que nous voyons là-bas dans la prairie , comment feriezvous ? vous le monteriez , ou vous l'amèneriez

DE SAUiT'PÉEElSBOUBG. 32 1

par la bride, et l'animal vous obéirait, suivant sa nature , quoiqu'il eût toute la force nécessaire pour vous résister, et même pour vous tuer d'un coup de pied. Que s'il vous plaisait de faire venir à nous Tenfant que nous voyons jouer dans le jardin, vous l'appelleriez, ou, comme vous ignorez son nom, vous lui feriez quelque signe; le plus intelligible pour lui serait sans doute de lui montrer ce biscuit, et l'enfant arriverait, suivant sa nature. Si vous aviez besoin enfin d'un livre de ma bibliothèque , vous iriez le chercher , et le livre suivrait votre main dune manière purement passive, suivant sa nature. C'est une image assez naturelle de l'action de Dieu sur les créatures. Il meut les anges , les hommes, les animaux , la matière brute , tous les êtres enfin; mais chacun suivant sa nature; et l'homme ayant été créé libre , il est mu librement. Celte loi est véritablement la loi éternelle , et c'est à elle qu'il faut croire.

LE SÉNATEUR

J'y crois de tout mon cœur tout comme

vous; cependant il faut avouer que l'accord

de l'action divine avec notre liberté et les

événements qui en dépendent, forme une de

ces questions où la raison humaine , lors même qu'elle est parfaitement convaincue, n'a pas cependant la force de se défaire d'un certain doute qui tient de la peur, et qui vient toujours l'assaillir malgré elle. C'est un abîme oii il vaut mieux ne pas regarder,

Il ne dépend nullement de nous , mon bon ami , de n y pas regarder ; il est là devant nous, et pour ne pas le voir , il faudrait être aveugle, ce qui serait bien pire qne d'avoir peur. Répétons plutôt qu'il n'y a point de philosophie sans l'art de mépriser les objections , autrementles mathématiques mêmes seraient ébranlées. J'avoue qu'en songeant à certains mystères du monde intellectuel , la tête tourne un peu. Cependant il est possible de se raffermir entièrement; et la nature même sagemont interrogée , nous conduit sur le chemin de la vérité. Mille et mille fois sans doute vous avez réfléchi à la combinaison des mouvements. Courez, par exemple, cTorient en occident tandis que la terre tourne d'occident en orient. Que voulez -vous faire , vous qui courez? vous voulez, je le suppose, parcourir à pied une wersle en huit minutes d'orient

DS *AmT-PÉTBR0BOUfl6< en occident: vous Pavez fait; vous avez atteint le but ; vous êtes las , couvert de sueur ; vous éprouvez enfin tous les symptômes de la fatigue: mais que voulait ce pouvoir supérieur , ce premier mobile qui vous entraîne avec lui ? il voulait qu'au lieu d'avancer d'orient en occident , vous reculassiez dans l'espace avec une vitesse inconcevable , et c'est ce qui est arrivé. Il a donc fait ainsi que vous ce qu'il voulait. Jouez au volant sur un vaisseau qui cingle : y a-t-il dans le mouvement qui emporte et vous et le volant quelque chose qui gène votre action ? Vous lancez le volant de proue en poupe avec une vitesse égale à celle du vaisseau ( supposition qui peut être d'une vérité rigoureuse ) : les deux joueurs font certainement tout ce qu'ils veulent ; mais le premier mobile a fait aussi ce qiCil voulait. L'un des deux croyait lancer le volant , il n'a fait que l'arrêter ; l'autre est allé à lui au lieu de l'attendre , comme il y croyait , et de le recevoir sûr sa raquette.

Direz-vous peut-être que puisque vous n'avez pas fait tout ce que vous croyiez , vous n'avez pas fait tout ce que vous vouliez ? Dans ce cas vous ne feriez pas attention que la même objection peut s'adresser au mobile

0'1-i LES SOIREES

supérieur, auquel on pourrait dire que voulant emporter le volant, celui-ci néanmoins est demeuré immobile. L'argument vaudrait donc également contre Dieu. Puisqu'il a , pour établir que la puissance divine peut être gênée par celle de l'homme , précisément autant de force que pour établir la proposition inverse, il s'ensuit qu'il est nul pour l'un et l'autre cas, et que les deux puissances agissent ensemble sans se nuire.

On peut tirer un très grand parti de cette combinaison des forces motrices qui peuvent animer à la fois le même corps , quels que soient leur nombre et leur direction , et qui ont si bien toutes leur effet , que le mobile se trouvera à la fin du mouvement unique qu'elles auront produit, précisément au même point où il s'arrêterait , si toutes avaient agi l'une après l'autre. L'unique différence qui se trouve entre l'une et l'autre dynamique , c'est que dans celle des corps , la force qui les anime ne leur appartient jamais , au lieu que dans celle des esprits, les volontés, qui sont des actions substantielles , s'unissent , se croisent ou se heurtent d'elles-mêmes, puisqu'elles ne sont qu'actions. Il peut même se faire qu'une volonté créée annule, je ne dis pa.<

DE SAmT-PÉTEfiSBOUBCk 325

{'([fort , mais le résultai de l'action divine ; car , dans ce sens , Dieu lui-même nous a dit que Dieu veut des choses qui n'arrivent point, parce que l'homme ne veut pas (1). Ainsi les droits de l'homme sont immenses , et le plus grand malheur pour lui est de les ignorer ; mais sa véritable action spirituelle estla prière au moyen de laquelle , en se mettant en rap port avec Dieu, il en exerce , pour ainsi dire , L'action toute -puissante, puisqu'il la détermine. Voulez-vous savoir ce que c'est que celte puissance , et la mesurer , pour ainsi dire ? Songez à ce que peut la volonté de l'homme dans le cercle du mal ; elle peut contrarier Dieu , vous venez de le voir : que peut donc cette même volonté lorsqu'elle agit avec lui ? où sont les bornes de cette puissance ? sa nature est de n'en pas avoir. L'énergie de la \olonté humaine nous frappe vaguement dans Tordre social, et souvent il nous arrive de dire que l1 homme peut tout ce qu'il veut • mais dans Tordre spirituel , où les effets ne sont pas sensibles , l'ignorance sur ce point n'est

(1) Jérusalem ! Jérusalem ! combien de fois ai-je voulu rassembler te» •ijants, etc., et tu n'as pas vould ! (Luc XIII, 24.)

Il y a dans l'ordre spirituel, connue daus le matériel , des foret* vt:-s et des forces mortes ; et cela doit élro.

que trop générale ; et dans le cercle même de la matière , nous ne faisons pas , à beaucoup près , les réflexions nécessaires. Vous renverseriez aisément , par exemple , un de ces églantiers; mais vous ne pouvez renverser un chêne : pourquoi , je vous prie ? La terre est couverte d'hommes sans tête qui se hâteront de vous répondre : Parce que vos muscles ne sont pas assez forts , prenant ainsi de la meilleure foi u a monde la limite j)0\wle moyen de la force. Celle de l'homme est bornée par la nature de ses organes physiques , de la manière nécessaire pour qu'il ne puisse troubler que jusqu'à un certain point l'ordre établi ; car vous sentez ce qui arriverait dans ce monde , si l'homme pouvait de son bras seul renverser un édifice ou arracher une forêt. îl est bien vrai que cette même sagesse qui a créé l'homme perfectible , lui a donné la dynamique , c'est-à-dire les moyens artificiels d'augmenter sa force naturelle ; mais ce don est accompagné encore d'un signe éclatant de l'infinie prévoyance : car voulant que tout l'accroissement possible fût proportionné , non aux désirs illimités de l'homme qui sont immenses , et presque toujours désordonnés , mais seulement à ses désirs sages, réglés sut ses besoins , elle a voulu que chacune de s^

DE SAUfT-PÉTEaSBOC \\G .

forces fut nécessairement accompagnée d'un empêchement cpinalt d'elle , et qui croît arec elle, de manière que la force doit nécessairement se tuer elle-même par l'effort seul qu'elle fait pour s'agrandir. On ne saurait , p;ir exemple , augmenter proportionnellement la puissance d'un levier sans augmenter proportionnellement les difficultés qui doivent enfin le rendre inutile ; on peut dire de plus qu'en général et dans les opérations mêmes qui ne tiennent point à la mécanique proprement dite, l'homme ne saurait augmenter ses forces naturelles sans employer proportionnellement plus de temps, plus d'espace et plus de matériaux , ce qui l'embarrasse d'abord d'une manière toujours croissante , et l'empêche de plus d'agir clandestinement , et ceci doit être soigneusement remarqué. Ainsi , par exemple, tout homme peut faire sauter une maison au moyen d'une mine; mais les préparatifs indispensables sont tels que l'autorité publique aura toujours le temps de venir lui demander ce qu'il fait. Les instruments d'optique présentent encore un exemple frappant de la même loi , puisqu'il est impossible de per- 'ectionner l'une des qualités dont la réunion «institue la perfection de ces instruments ,

sans affaiblir l'antre. On peut faire une observation semblable sur les armes à feu. En un mot , il n'y a point d'exception à une loi | dont la suspension anéantirait la société humaine. Ainsi donc , de tous côtés , et dans Tordre de la nature comme dans celui de Part, les bornes sont posées. Vous ne feriez pas fléchir Tarbuste dont je vous parlais tout à l'heure , si vous le pressiez avec un roseau ; ce ne serait point cependant parce que la force vous manquerait, mais parce qu'elle manquerait au roseau ; et cet instrument trop faible est à l'églantier ce que le bras est au chêne. La volonté par son essence transporterait les montagnes; mais les muscles , les nerfs et les os qui lui ont été remis pour agir matériellement , plient sur le chêne , comme le roseau pliait sur l'églantier. Otez donc par la pensée la loi qui veut que la volonté humaine ne puisse agir matériellement d'une manière immédiate que sur le corps qu'elle anime ( loi purement accidentelle et relative à notre état d'ignorance et de corruption ) . elle arrachera un chêne comme elle soulève un bras. De quelque manière qu'on envisage la volonté de l'homme , on trouve que ses droits sont immenses. Mais comme dans Tordre spirituel ,

DE gilNT-PÉTEBSBOUaa. 329

dont le monde matériel n'est qu'une image et une espèc e de reflet , la prière est la dynamique confiée à J "homme , gardons-nous Lien de nous en priver : ce serait vouloir substituer nos bras au cabestan ou à la pompe à feu.

La philosophie du dernier siècle , qui formera aux yeux de la postérité une des plus honteuses époques de l'esprit humain, n'a rien oublié pour nous détourner de la prière par la considération des lois éternelles et immuables. Elle avait pour objet favori, j'ai presque dit unique , de détacher l'homme de Dieu : et comment pouvait-elle y parvenir plus sûrement qu'en l'empêchant de prier ? Toute cette philosophie ne fut dans le fait qu'un véritable système d'athéisme pratique (1); j'ai donné un nom à cette étrange maladie : je l'appelle la théophobie ; regardez bien , vous la verrez dans tous les livres philosophiques du XVIIIe siècle. On ne disait pas franchement ; // rCy a pas de Dieu , assertion qui aurait pu amener quelques inconvénients physiques; mais on disait : ce Dieu rïest pas là. Il

(1) La théorie qui nie l'utilité de la prière est l'athéisme formel ou n'en différa que de nom. ( Orig, . de Oral. opp. , toin. ! , in-lol., y.ag. 3fl3.)

ce n est pas dans vos idées : elles viennent des ce sens : il n'est pas dans vos pensées , qui ne ce sont que des sensations transformées : il ce n'est pas dans les fléaux qui vous affligent; ce ce sont des phénomènes physiques, comme ce d'autres qu'on explique par les lois c once nues. Il ne pense pas à vous; il n'a rien ce fait pour vous en particulier; le monde ce est fait pour l'insecte comme pour vous ; ce il ne se venge pas de vous , car vous êtes ce trop petits , etc. » Enfin on ne pouvait nommer Dieu à cette philosophie , sans la faire entrer en convulsion. Des écrivains même de cette époque , infiniment au-dessus de la foule , et remarquables par d'excellentes vues partielles , ont nié franchement la création. Comment parler à ces gens-là de châtiments célestes sans les mettre en fureur ? Nul événement physique ne peut avoir de cause supérieure relative à P homme : voilà son dogme. Quelquefois peut-être elle n'osera pas l'articuler en général ; mais venez à l'application, elle niera constamment en détail, ce qui revient au même. Je puis vous en citer un exemple remarquable et qui a quelque chose de divertissant , quoiqu'il attriste sous un autre rapport. Rien ne les cho-

DE SACÏT-PÉTERSBOI 331

quait comme le déluge, qui est le plus grand et le plus terrible jugement que la divinité ait jamais exercé sur l'homme ; et cependant rien n'était mieux établi par toutes les espèces de preuves capables d'établir un grand fait. Comment faire donc ? ils commencèrent par non.9 refuser obstinément toute Peaa nécessaire au déluge; et je me rappelle que , dans mes belles années , ma jeune foi était alarmée par leurs raisons : mais la fantaisie leur étant venue depuis de créer un monde par voie de précipitation (1 ), et l'eau leur étant rigoureusement nécessaire pour cette opération remarquable, le défaut d'eau ne les a plus embarrassés , et ils sont allés jusqu'à nous en accorder libéralement une enveloppe de trois lieues de hauteur sur toute la surface du globe ; ce qui est fort honnête. Quelques-uns même ont imaginé d'appeler Moïse à leur secours et de le forcer, parles plus étranges tortures, à déposer en faveur de leurs rêves cosmogo niques. Bien entendu , cependant , que l'intervention divine demeure parfaitement étrangère à cette aventure qui n'a rien d'extraordinaire : ainsi, ils

(1) 11 ne s'agissait point de crc'a' m monde, mais de former fat eouches terrestres, comme l'auteur l'a remarqué dans une de ses noies, «jui a prévenu celle remarque* ( Voy. pag. 162.) [ZXoi. cfe t'edit.)

ont admis la submersion totale du globe a l'époque même fixée par ce grand homme , ce qui leur a paru suffire pour se déclarer sérieusement défenseurs de la révélation; mal-, de Dieu, de crime et de châtiment, pas le mot. On nous a même insinué tout doucement qu'il ri y avait point d'homme sur La terre à V époque de la grande submersion , ce qui est tout à fait mosaïque , comme vous voyez. Ce mot de déluge ayant déplus quelque chose de théologique qui déplaît , on l'a supprimé , et l'on dit catastrophe : ainsi , ils acceptent le déluge, dont ils avaient besoin pour leurs vaines théories , et ils en ôtent Dieu qui les fatigue. Voilà, je pense, un assez beau symptôme de la théophobie.

J'honore de tout mon cœur les nombreuses exceptions qui consolent l'œil de l'observateur ; et parmi les écrivains mêmes qui ont pu attrister la croyance légitime , je fais avec plaisir les distinctions nécessaires ; mais le caractère général de cette philosophie n'est pas moins tel que je vous Fai montré ; et c'est elle qui , en travaillant sans relâche à séparer l'homme de la divinité , a produit enfin la déplorable génération qui a fait ou laissé faire tout ce que nous voyons.

DE SAI ftG.

Pour nous , messieurs, ayons aussi notre tkéophobiej mais que ce soit la bonne; et si quelquefois la justice suprême nous effraie, souvenons-nous de ce mot de saint Ausrustin , Pun des plus beaux sans doute qui soient sortis d'une bouche humaine : Avez- vous peur de Dieu ? sauvez-vous dans ses bras (1).

Permettez-moi de croire , M. le chevalier , que vous êtes parfaitement tranquille sur les lois éternelles et immuables. Il n'y a rien de nécessaire que Dieu , et rien ne Test moins que le mal. Tout mal est une peine, et toute peine (excepté la dernière) est infligée par l'amour autant que par la justice.

LE CHEVALIER

Je suis enchanté que mes petites chicanes nous aient valu des réflexions dont je ferai mon profit : mais que voulez-vous dire , je vous prie , avec ces mots, excepté la dernière ?

LE COMTE

Regardez autour de vous , M. le chevalier ; voyez les actes de la justice humaine :

(1) V;s FVCIM a Deo? ixgl ad Deum.

que fait-elle lorsqu'elle condamne un homme ù une peine moindre que la capitale? Elle fait deux choses à l'égard du coupable : elle \e châtie ; c'est l'œuvre de la justice : mais de plus , elle veut le corriger , et c'est l'œuvre de l'amour. S'il ne lui était pas permis d'espérer que la peine suffirait pour faire rentrer le coupable en lui-même , presque toujours elle punirait de mort; mais lorsqu'il est parvenu enfin, ou parla répétition, ou par l'université de ses crimes , à la persuader qu'il est incorrigible, l'amour se retire, et la justice prononce une peine éternelle ; car toute mort est éternelle : comment un homme mort pourrait-il cesser d'être mort? Oui, sans doute, Tune et l'autre justice ne punissent que pour corriger; et toute peine, excepté la dernière, est un remède : mais la dernière est la mort. Toutes les traditions déposent en faveur de cette théorie , et la fable même proclame l'épouvantable vérité :

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