‹ Les soirées de Saint-PétersbourgChapitre 35 sur 40 · LE COM'J · texte numérisé non relu

LE COM'J

Si tous les deux l'avaienl dit, jemecroir

en droit de penserque tous les deux se .sont trompés» Je conviens cependant que le prei aperçu favorise cette maxime , et que plusieurs écrivains ascétiques , anciens et modernes, se sont exprimés dans ce sens , sans se proposer de creuser la question; mais lorsque Ton en vient à sonder le cœur humain et à lui demander un compte exact de ses mouvements, on se trouve étrangement embarrassé , etFénélon lui-même Ta bien senti ; car dans plus d'un endroit de ses Œuvres spirituelles, il rétracte ou restreint expressément sa proposition générale. Il affirme , sans la moindre équivoque , qiCon peut s'efforcer d'aimer , s'efforcer de désirer , s** efforcer de vouloir aimer ; qiCon peut prier même en manquant de la cause efficiente de cette volonté ; que le vouloir dépend bien de nous , mais que le sentir rien dépend pas; et mille autres choses de ce genre (1) ; enfin , il s'exprime dans un end]

(1) Voyez les OEuvrcs spirituelles de Fénélon. Paris, ISOiî, i loin. I , pag. 9-1 ; loin. IV . lettre au P. Lami sur la Prière , n. 3 , pag* •1 62 ; lom. IV , lettre CXCV , pag. 2 ïL2; fbid,tpag. 170 , ->T-2 , où l'on trouvera en effet tou limenla expriii

d'une manière si énergique et si originale , que celui qui a lu ce passage ne l'oubliera jamais. C'est dans une de ses lettres spirituelles où il dit: Si Dieu vous ennuie, dites-lui qu'il vous ennuie; que vous préférez à sa présence les plus vils amusements ; que vous n'êtes à taise que loin de lui ; dites - lui : ce Voyez « ma misère ettmon ingratitude. 0 Dieu! ce prenez mon cœur, puisque je ne sais pas ce vous le donner; ayez pitié de moi malgré ce moi-même. »

Trouvez-vous ici, messieurs, la maxime du désir et de l'amour indispensables à la prière ? Je n'ai point dans ce moment le livre précieux de Fénélon sous la main; mais vous pouvez faire à l'aise les vérifications nécessaires.

Au surplus, s'il a exagéré le bien ici ou là , il en est convenu ; n'en parlons plus que pour le louer , et pour exalter le triomphe de son immortelle obéissance. Debout , et le bras étendu pour instruire les hommes , il peut avoir un égal; prosterné pour se condamner lui-même, il n'en a plus.

Mais Nicole est un autre honnne, et je fais mohis de compliments avec lui; car celle maxime qui me choque dans ses écrits tenait

DU SAIHT-PÊTEBSBOUfiG, 349

à l'école dangereuse de Porl-Royal et à tout cesyslème funeste qui tend directement à décourager l'homme et le mener insensiblement du découragement à l'endurcissement ou au désespoir, en attendant la grâce et le désir .JDe la part de ces docteurs rebelles , tout me déplaît , et même ce qu'ils ont écrit de bon ; je crains les Grecs jusque dans leurs présents. Qu'est-ce que le désir? Est-ce , comme on Ta dit souvent , Y amour cïun bien absent ? Mais s'il en est ainsi , l'amour, du moins l'amour sensible , ne se commandant pas , l'homme ne peut donc prier avant que cet amour arrive de lui-même, autrement il faudrait que le désir précédât le désir , ce qui me parait un peu difficile. Et comment s'y prendra l'homme, en supposant qn'il n'y ait point de véritable prière sans désir et sans amour ; comment s y prendra-t-il, dis-je, pour demander, ainsi que son devoir l'y oblige souvent , ce que sa nature abhorre ? La proposition de Nicole me semble anéantie par le seul commandement d'aimer nos ennemis.

LE SÉNATEUR

Il me semble que Locke a tranché la question en décidant que nous pouvions éltsvr

le désir en nous , en proportion exacte de la dignité du bien qui nous est proposé (1).

LE COMTE

Croyez-moi, ne vous fiez point à Locke qui n'a jamais rien compris à fond. Le désir , qu'il n'a pas du tout défini , nest qu'un mouvement de V âme vers un objet qui l'attire. Ce mouvement est un fait du monde moral, aussi certain, aussi palpable que le magnétisme , et de plus aussi général que la gravitation universelle dans le monde physique. Mais l'homme étant continuellement agité par deux forces contraires , l'examen de cette loi terrible doit être le commencement de toute étude de l'homme.

Locke , pour l'avoir négligée , a pu écrire cinquante pages sur la liberté , sans savoir même de quoi il parlait. Cette loi étant posée comme un fait incontestable , faites bien attention que si un objet n'agit pas de sa nature sur l'homme , il ne dépend pas de nous de faire naître le désir ,

(1) ï! a dit en effet dans Y Essai sur l'entendement humain, liv. II, §. 21, 46. By a duc considération and examining any good proposée! , il is in our power lo raise our désire? in a due proportion lo ihe ralue of *>he good whercby in ils lurn and place, il may corne to woork upou the wl!l and be pursued.

puisque nous ne pouvons i'.ûre naître dan. l'objet la force qu'il n'a pas; et que si , au contraire, cette force existe dans l'objet, il ne dépend pas de nous de le détruire , l'homme n'ayant aucun pouvoir sur l'essence des choses extérieures qui sont ce qu'elles sont , sans lui et indépendamment de lui. A quoi se réduit donc le pouvoir de l'homme? À travailler autour de loi et sur lui, pour affaiblir, pour détruire , ou au contraire pour mettre en liberté ou rendre victorieuse l'action dont il éprouve l'influence. Dans le premier cas , ce qu'il y a de plus simple, c'est de s'éloigner comme on éloignerait un morceau de fer de la sphère active d'un aimant, si on voulait le soustraire à l'action de cette puissance., L'homme peut aussi s'exposer volontairement, et par les moyens donnés, à une attraction contraire ; ou se lier à quelque chose d'immobile ; ou placer entre lui et l'obje; quelque nature capable d'en intercepter l'aciïon , comme le verre refuse de transmettre l'action électrique; ou bien enfin il peut travailler sur lui-même , pour se rendre moins ou nullement attirable : ce qui est, comme vous voyez, beaucoup plus sur, et cert;:' ment possible, mais aussi beaucoup plus

difficile. Dans le second cas , il doit agir d'une manière précisément opposée ; il doit , suivant ses forces , s'approcher de l'objet , écarter ou anéantir les obstacles, et se ressouvenir surtout que , suivant les relations de certains voyageurs, un froid extrême a pu éteindre dans l'aiguille aimantée Y amour du pâle. Que l'homme se garde donc du froid. Mais en raisonnant . même d'après les idées ou fausses ou incomplètes de Locke , il demeurera toujours certain que nous avons le pouvoir de résister au désir , pouvoir sans lequel il n'y a point de liberté (1). Or, si l'homme peut résister au désir, et même agir contre le désir , il peut donc prier sans désir et même contre ie désir , puisque la prière est un acte de la volonté comme tout autre, et partant, sujet à la loi générale. Le désir n'est point la volonté ; mais seulement une passion de la volonté ; or , puisque l'action qui agit sur elle n est pas invincible , il s'en-

(1) Essai on Hum Underst , liv. II , chap. xxi , 5 , 47 , ibid. Lu pouvoir semble être la source de toute liberté. Pourquoi cette redondance de mots et celte incertitude , au lieu de nous dire simplement si , selon lui, ce pouvoir est la liberté ? Mais Locke dit bien rarement C2 qu'il faut dire : le vague et l'irrésolution îvguent nécessaiiemeitf dans son expression comme dans sa pensée.

DE SAIÏfT-PÉTEfigBOUBG. ?>':>o

suit que pour prier réellement, n faut nelairement vouloir, niais non désirer , la prière notant par essence qiiun mouvement de la volonté par V entendement . Ce qui nous trompe sur ce point , c'est que nous ne demandons ordinairement que ce que nous désirons, et qu'un grand nombre de ces élus qui ont parlé de la prière depuis que l'homme sait prier, ayant presque éteint en eux la loi fatale , n'éprouvaient plus de combat entre la volonté et le désir : cependant deux forces agissant dans le même sens n'en sont pas moins essentiellement distinguées. Admirez ici comment deux hommes également éclairés peut-être , quoique fort inégaux en talents et en mérites, arrivaient à la même exagération en partant de principes tout différents. Nicole , ne voyant que la grâce dans le désir légitime, ne laissait rien à la volonté , afin de donner tout à cette grâce qui s'éloignait de lui pour le châtier du plus grand crime qu'on puisse commettre contre elle , celui de lui attribuer plus qu'elle ne veut ; et Fénélon, qu'elle avait pénétré, prenait la prière pour le désir , parce que dans son cœur céleste le désir n'avait jamais abandonné la prière.

3j4 les soirées

le sénateur.

Croyez-vous qu'on puisse désirer le désir?

LE COMTE

Ah ! vous me faites-là une grande question. Fénélon qui était certainement un homme de désir , semble pencher pour Taffirmative , si, comme je crois l'avoir lu dans ses ouvrages , on peut désirer d'aimer , s efforcer de désirer, et s'* efforcer de vouloir aimer. Si quelque métaphysicien digne de ce nom voulait traiter à fond cette question, je lui proposerais pour épigraphe ce passage des Psaumes : J'ai convoité le désir de tes commandements (1). En attendant que cette dissertation soit faite , je persiste à dire : Cela n'est pas vrai; ou si cette décision vous paraît trop dure , je consens à dire : Cela n'est pas assez vrai. Mais ce que vous ne me contesterez certainement pas ( et c'est ce que j'étais sur le point de vous dire lorsque vous m'avez interrompu ) , c'est que le fonds de la prière est la foi ; et cette vérité vous la voyez encore dans Tordre temporel. Croyez-

(1) Concupivi desidcravcjusiijicationes mas. Ps. CXVIII, 2C

DE SAINT-Pf.THisBOURfi. 30.".

vous qu'un prince fût bien disposé à Verser Btt faveurs sur des hommes qui douteraient de sa souveraineté ou qui blasphémeraient sa bonté? Mais s'il ne peut y avoir de prière sans foi , il ne peut y avoir de prière efficace sans pureté. Vous comprenez assez que je nVntends pas donner à ce mot de pureté une signification rigoureuse : que deviendrionsnous , hélas! si les coupables ne pouvaient prier? Mais vous comprenez aussi , en suivant toujours la même comparaison , qu'outrager un prince serait une assez mauvaise manière de solliciter ses faveurs. Le coupable n'a proprement d'autre droit que celui de prier pour lui-même. Jamais je n'ai assisté à une de ces cérémonies saintes , destinées à écarter les fléaux du ciel ou à solliciter ses faveurs , sans me demander à moi-même avec une véritable terreur : Au milieu de ces chants pompeux et de ces rits augustes , parmi cette foule d hommes rassemblés , combien y en a-t-il qui , par leur foi et par leurs œuvres , aient le droit de prier, et t espérance fondée de prier avec efficacité ? Combien y en a-t-il qui prient réellement? L'un pense à ses affaires, t autre a ses plaisirs; un troisième s'occupe de la musique ; le rtioins coupable

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