‹ Les soirées de Saint-PétersbourgChapitre 36 sur 40 · G LES SOIRÉES · texte numérisé non relu

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peut-être est celui qui bâille sans savoir où il est. Encore une fois, combien y en a-t-il qui prient , et combien y en a-t-il qui méritent d'être exaucés ?

LE CHEVALIER

Pour moi, je suis déjà sûr que , dans ces solennelles et pieuses réunions , il y avait au moins très certainement un homme qui ne priait pas.., c'était vous, M. le comte, qui vous occupiez de ces réflexions philosophiques au lieu de prier.

LE COMTE

Vous me glacez quelquefois avec vos gallicismes : quel talent prodigieux pour la plaisanterie! jamais elle ne vous manque , au milieu même des discussions les plus graves; mais voilà comment vous êtes, vous autres Français !

LE CHEVALIER

Croyez, mon cher ami, que nous en valons bien d'autres , quand nous n'avons pas la fièvre ; croyez même qu'on a besoin de notre plaisanterie dans le monde. La raison est peu pénétrante de sa nature , et ne se fait pas

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jour aisément ; il faut souvent quelle soit , pour ainsi dire, armée par la redoutable épigramme. La pointe française pique connue l'aiguille , pour faire passer le fil. — Qu'avezvous à répondre, par exemple, à mon coup

et aiguille ?

LE COMTE

Je ne veux pas vous demander compte de tous les fils que votre nation -» fait passer; mais je vous assure que, pour cette fois , je vous pardonne bien volontiers votre lazzi , d'autant plus que je puis sur-le-champ le tourner en argument. Si la crainte seule de mal prier, peut empêcher de prier, que penser de ceux qui ne savent pas prier , qui se souviennent à peine d'avoir prié, qui ne croient pas môme à l'efficacité de la prière ? Plus vous examinerez la chose , et plus vous serez convaincu qu'il n'y a rien de si difficile que d'émettre une véritable prière.

LE SÉNATEUR

Une conséquence nécessaire de re que vous dites , c'est qu'il n'y a pas de composition plus difficile que celle d'une véritable prière ôcrite , qui n'est et ne peut être que l'exprès-

sion fidèle de la prière intérieure ; c'est à quoi, ce me semble, on ne fait pas assez d'attention.

LE COMTE

Comment donc, M. le sénateur ! vous touchez là un des points les plus essentiels de la véritable doctrine. Il n' y a rien de si vrai que ce que vous dites ; et quoique la prière écrite ne soit qu'une image , elle nous sert cependant à juger l'original qui est invisible. Ce n'est pas un petit trésor, même pour la philosophie seule , que les monuments matériels de la prière , tels que les hommes de tous les temps nous les ont laissés ; car nous pouvons appuyer sur cette base seule trois belles observations.

En premier lieu, toutes les nations du monde ont prié , mais toujours en vertu d'une révélation véritable ou supposée ; c'est-à-dire, en vertu des anciennes traditions. Dès que l'homme ne s'appuie que sur sa raison , il cesse de prier, en quoi il a toujours confessé , sans s'en apercevoir , que , de lui-même , il ne sait ni ce qu'il doit demander , ni comment il doit prier , ni même bien précisément à qui il doit s'adresser (1 ). En vain donc

(1) PLrton aya ni avoué expressément, dans la p.tge la plus c\iranr-

DE SACfT-PÉTBlSfiOUE6« le déiste nous étalera les plus belles théories sur l'existence et les attributs de Dieu; sans lui objecter ( ce qui est cependant incontestable) rra'il ne les tient que de son catéchisme , nous serons toujours en droit de lui dire comme

Joas : VOUS NE LE PRIEZ PAS (1).

Ma seconde observation est que toutes les religions sont plus ou moins fécondes en prières; mais la troisième est sans comparaison la plus importante , et la voici :

Ordonnez à vos cœurs d'être attentifs, et lisez toutes ces prières : vous verrez la véritable Religion comme vous voyez le soleil,

LE SÉNATEUR

J'ai fait mille fois cette dernière observation en assistante notre belle liturgie. De pareilles prières ne peuvent avoir été produites que par la vérité , et dans le sein de la vérité.

C'est bien mon avis. D'une manière ou d'une antre , Dieu a parlé à tous les hommes;

diuaire qui ail été écrite humainement dans le monde, que l'homme t duit à lui-même ne sait pas prier; et ayant de plus appelé par ms vœu* ' quelque envoyé céleste qui vlrt enfin apprendre aux hommes cette grand* \ science, on peut bien dire qu'il a parlé au nom du genre humain. (1) MhaUo.U, 7.

mais il en est de privilégiés à qui il est permis de dire : // n'a point traité ainsi les autres nations (1 ) ; car Dieu seul , suivant l'incomparable expression de l'incomparable Apôtre, peut créer dans le cœur de l'homme un esprit capable de crier : mon père (T) ! et David avait préludé à cette vérité en s'écriant : Oest lui qui a mis dans ma bouche un cantique nouveau , un hymne digne de notre Dieu (3). Or, si cet esprit n'est pas dans le cœur de l'homme , comment celui-ci priera-t-il ? ou comment sa plume impuissante pourra-t-elle écrire ce qui n'est pas dicté à celui qui la tient ? Lisez les hymnes de Santeuil , un peu légèrement adoptées peut-être par l'église de Paris : elles font un certain bruit dans l'oreille ; mais jamais elles ne prient , parce qu'il était seul lorsqu'il les composa. La beauté de la prière n'a rien de commun avec celle de l'expression : car la prière est semblable à la mystérieuse fille du grand roi, toute sa beauté naît de V intérieur (4). C'est quelque

(l)Non fecit taliter omni nationi. (Ps., CXLVII, 20.)

(2) Ad Gai. IV, 6.

(3) El immisit in os meurt canticum novtan , carmen bc\> JutuZ», (Ps. XXXIX, 4.)

(4) Omn'.i gloriafdiœ régis ab intus. (Ps. XL1V, 14.)

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chose qui n'a point de nom, mais qu'on sent parfaitement et que le talent seul ne peut imiter.

Mais puisque rien n'est plus difficile que de prier , c'est tout à la fois le comble de l'aveuglement et de la témérité d'oser dire qu'on ; prié et qu'on n'a pas été exaucé. Je veux surtout vous parler des nations , car c'est un objet principal dans ces sortes de questions. Pour écarter un mal, pour obtenir un bien national, il est bien juste , sans doute, que la nation prie. Or, qu'est-ce qu'une nation ? et quelles conditions sont nécessaires pour qu'une nation prie ? Y a-t-il dans chaque pays des hommes qui aient droit de prier pour elle, et ce droit, le tiennent-ils de leurs dispositions intérieures , ou de leur rang au milieu de cette nation , ou des deux circonstances réunies ? Nous connaissons bien peu les secrets du monde spirituel ; et comment les connaîtrions-nous , puisque personne ne s'en soucie ? Sans vouloir m'enfoncer dans ces profondeurs , je m'arrête à la proposition générale : que jamais il ne sera possible de prouver qiCune nation a prié sans être exaucée ; et je me crois tout aussi sur de la proposition affirmative, c'est-à-dire : que toute nation qui

prie est exaucée. Les exceptions ne prouveraient rien , quand même elles pourraient être vérifiées ; et toutes disparaîtraient devant la seule observation : que nul homme ne peut savoir , même lorsqu'il prie parfaitement, s1 il ne demande pas une chose nuisible à lui ou à tordre général. Prions donc sans relâche , prions de toutes nos forces , et avec toutes les dispositions qui peuvent légitimer ce grand acte de la créature intelligente : surtout n'oublions jamais que toute prière véritable est efficace de quelque manière. Toutes les suppliques présentées au souverain ne sont pas décrétées favorablement , et même ne peuvent l'être , car toutes ne sont pas raisonnables : toutes cependant contiennent une profession de foi expresse de la puissance , de la bonté et de la justice du souverain , qui ne peut que se complaire à les voir affluer de toutes les parties de son empire ; et comme il est impossible de supplier le prince sans faire, par là même , un acte de sujet fidèle , il est de même impossible de prier Dieu sans se mettre avec lui dans un rapport de soumission, de confiance et d'amour; de manière qu'il y a dans la prière , considérée seulement en elle-même , une vertu puri-

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fiante dont l'effet vaut presque toujours infiniment mieux pour nous que ce que nous demandons trop souvent dans notre ignorance (1). Toute prière légitime, lors môme qu' elle ne doit pas être exaucée , ne s'élève pas moins jusque dans les régions supérieures, d'où elle retombe sur nous, après avoir subi certaines préparations , comme une rosée bienfaisante qui nous prépare pour une autre patrie. Mais lorsque nous demandons seulement à Dieu que sa volonté soit faite ; c'est-à-dire que le mal disparaisse de l'univers, alors seulement nous sommes sûrs de n'avoir pas prié en vain. Aveugles et insensés que nous sommes! au lieu de nous plaindre de îfêtre pas exaucés , tremblons plutôt d'avoir mal demandé, ou d'avoir demandé le mal. La même puissance qui nous ordonne de prier, nous enseigne aussi comment et dans quelles dispositions il faut prier. Manquer au premier commandement , c'est nous ravaler jusqu'à la brute et même jusqu'à l'athée : manquer au

(1) Le seul acte de la prière perfectionne l'homme, parce qu'il nous rend Dieu présent. Combien cet exercice inspire de bonnes actions!

combien il empêche de crimes! l'expérience seule l'apprend Le

Sage ne se plaît pas seulement dans la prière ; il s'y di'lcctc. Oy fûu r.pocévxtadxt, hXia ayxTTx. (Orig. ubisup., n" 8, /'. Î10, u« 20, fag< 229.)

second , c'est nous exposer encore a un grand anathème , celui de voir notre prière se changer en crime (1).

N'allons donc plus , par de folles fervenrs ,

Prescrire au Ciel ses dons el ses faveurs.

Demandons-lui la prudence équitable f

La piété sincère, charitable ;

Demandons-lui sa grâce, son amour j

Et s'il devait nous arriver un jour

De fatiguer sa facile indulgence

Par d'autres vœux, pourvoyons-nous d'avance

D'assez de zèle et d'assez de vertus

Pour devenir dignes de ses refus (2).

LE CHEVALIER

Je ne me repens pas, mon bon ami, de vous avoir glacé. J'y ai gagné d'abord le plaisir d'être grondé par vous , ce qui me fait touj ours un bien infini; et j'y ai gagné encore quelque chose de mieux. J'ai peur, en vérité, de devenir chicaneur avec vous ; car l'homme ne se dispense guère de faire ce qui lui apporte plaisir et profit. Mais ne ht? refusez pas, je vous en conjure , une très grande satisfaction : vous m'avez glacé à votre tour lorsque je vous ai entendu parler de Locke avec tant

(1) Oratioejas fiât in peccatum . (Ps. CV1H, 7.)

(2) J.-B. Rousseau ; Epilre à RoUin , II , i.

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d'irrévérence. Il nous reste du temps, comme vous voyez; je vous sacrifie de grand cœur un boston qui m'attend en bonne et charmante compagnie , si vous avez la complaisance de me dire votre avis détaillé sur ce fameux auteur dont je ne vous ai jamais entendu parler sans remarquer en vous une certaine irritation qu'il m'est impossible de comprendre.

LE COMTE

Mon Dieu ! je n ai rien à vous refuser ; mais je prévois que vous m'entraînerez dans une longue et triste dissertation dont je ne sais pas trop , à vous dire la vérité , comment je me tirerai , sans tromper votre attente ou sans vous ennuyer , deux inconvénients que je voudrais éviter également, ce qui ne me parait pas aisé. Je crains d'ailleurs d'être mené trop loin.

LK CHEVALIER

Je vous avoue que ce malheur me parait léger et même nul. Faut-il donc écrire un poème épique pour avoir le privilège des épisodes ?

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