C6 LES SOIRÉES
LE COMTE
Oh ! vous n'êtes jamais embarrassé de rien, vous : quant à moi , j'ai mes raisons pour craindre de me lancer dans cette discussion. Mais si vous voulez m'encourager , commencez, je vous prie, par vous asseoir. Vous avez une inquiétude qui m'inquiète. Je ne sais par quel lutin vous êtes picoté sans relâche : ce qu'il y a de sûr , c'est que vous ne pouvez tenir en place dix minutes ; il faut le plus souvent que mes paroles vous poursuivent comme le plomb qui va chercher un oiseau au vol. Ce que j'ai à vous dire pourra fort bien ressembler un peu à un sermon ; ainsi vous devez m'entendre assis. — Fort bien ! Maintenant , mon cher chevalier , commençons , s'il vous plaît, par un acte de franchise. Parlez-moi en toute conscience : avezvous lu Locke ?
LE CHEVALIER
Non, jamais. Je n'ai aucune raison de vous le cacher. Seulement , je me rappelle l'avoir ouvert un jour à la campagne, un jour de pluie; mais ce ne fut qu'une altitude.
DE SATOT-Pl-TERSEGURG. 3G7
LE COMTE
Je ne veux pas toujours vous gronder: vous avez quelquefois des expressions lout-â-fait heureuses : en effet , le livre de Locke n'est presque jamais saisi et ouvert que par altitude. Parmi les livres sérieux, il n'y en a pas de moins lu. Une de mes grandes curiosités , mais qui ne peut être satisfaite, serait de savoir combien il y d'hommes à Paris qui ont lu, d'un bout à l'autre , V Essai sur V entendement humain. On en parle et on le cite beaucoup , mais toujours sur parole; moi-même j^n ai parlé intrépidement comme tant d'autres , sans l'avoir lu. A la fin cependant, voulant acquérir le droit d'en parler en conscience, c'està-dire avec pleine et entière connaissance de cause , je l'ai lu tranquillement du premier mot au dernier , et la plume à la main ;
Mais j*avais cinquante ans quand cela m'arriva ,
et je ne crois pas avoir dévoré de ma vie un tel ennui. Vous connaissez ma vaillance dans *e genre.
LE CHEVALIER
Si je la connais ! ne vous ai-je pas vu lire, Tannée dernière , un mortel in-oclavo aile-
mand sur l'Apocalypse? je me souviens qu'en vous voyant à la fin de cette lecture , plein de vie et de santé , je vous dis qu'après une telle épreuve on pouvait vous comparer à un canon qui a supporté double charge,
LE COMTE
Et cependant je puis vous assurer que l'œuvre germanique , comparée à Y Essai sur Ventendement humain , est un pamphlet léger un livre d'agrément , au pied de la lettre ; on y lit au moins des choses très intéressantes. On y apprend , par exemple : que la pourpre dont l abominable Babylone pourvoyait jadis les nations étrangères, signifie évidemment V habit rouge des cardinaux ; quà Rome les statues antiques des faux dieux sont exposées dans les églises, et mille autres choses de ce genre également utiles et récréatives (1 ). Mais dans Y Essai , rien ne vous console ; il faut traverser ce livre , com-
(1) Il paraît q»° ro traii est dirigé de côté sur le livre allemand intitulé : Die Siegsgeschkhte der christlichcn Religion , in einer gcineh>> niitzigen Erklarung der OJJcnbarung Joannh , iu-S°; Mrembergtl 799 ,
Ce livre se trouve dans les bibliothèques d'une classe d*homme4 assez nombreuse; mais comme il ne s'agit ici que d'une citation sam conséquence, j'ai cru inutile de perdre du temps à la vérifier t
(Rote de l'Editeur.)
m: sAiNT-PÉTEKsimnc. 369
me les sables de Libye , et sans rencontrer même le moindre oasis, le plus petit poinl verdoyant où Ton puisse respirer. Il est des livres dont on dit : Montrez-moi le défaut qui s'y trouve. Quant à VEssai je puis bien vous dire : Montrez -moi celui qui m sW trouve pas. Nommez-moi celui que vous voudrez, parmi ceux que vous jugerez les plus capables de déprécier un livre , et je me charge de vous en citer sur-le-champ un exemple, sans le chercher : la préface même est choquante au-delà de toute expression. f espère , y dit Locke, que le lecteur qui achètera mon livre ne regrettera pas son argent{\ ) . Quelle odeur de magasin! Poursuivez, et vous verrez : Que son livre est le fruit de quelques heures pesantes dont il ne savait que faire(^£), qu'il s'est fort amusé à composer cet ouvrage, par la raison qu'on trouve autant de plaisir a chasser aux al'louettes ou aux moineaux qu'à forcer des renards ou des cerfs (3); que son
(1) Thon wilt as Utile ihink thy moaey, as i do my pains ill besinwcd. (Londres, Becrol'l, Slraham et comp. 1775, 1 voL in-8().)EpL>tle to ihe reader.
(2) The diversion of some or my idle and heavy hours. (!bid.)
(3) Ile that hawks at lnrks and sparows lias no less sport thoug a muss less considérable quarry lhan he that llies al nobler gaine*.
370 US SOLFu'.
livre enfin a été commencé par hasard, continué par complaisance , écrit par morceaux incohérents , abandonné souvent et repris de même, suivant les ordres du caprice ou de l 'occasion (1). Voilà, il faut l'avouer, un singulier ton de la part d'un auteur qui \a nous parler de l'entendement humain, de la spiritualité de Tàrne, de la liberté et de Dieu enfin. Quelles clameurs de la part de nos lourds idéologues , ^i ces impertinentes platitudes se trouvaient dans une préface de Mallebranche !
Mais vous ne sauriez croire , messieurs , avant de passer à quelque chose de plus essentiel , à quel point le livre de Locke prête d'abord au ridicule proprement dit . par les expressions g : es qu'il aimait beaucoup
et qui accouraient sous sa plume avec une merveilleuse complaisance. Tantôt Locke vous dira, dans une seconde et troisième édition, et après v avoir pensé de toutes ses forces : qu'une idée claire est un objet que Tesprit humain a devant ses veux (2). — Devant ses yeux ? Imaginez . si vous pouvez , quelque chose de plus massif.
as my humour or occasions permîtteii.
v2) A: tbe minJ has before ils wiew. (/£«/.)
DE SAI.NT-PKTER>IJUL"RG. 37 t
Tantôt il vous parlera de la mémoire comme me boite .1 serre des i lé il pour le
besoin , et séparée de l'esprit , comme
s'il pouvait y avoir dans lui autre chose que lui (1). Ailleurs il fait de la mémoire uli r rétaire qui tient des registres (2). Ici il us présente l'intelligence humaine comme une chambre obscure percée de quelques fenêtres par où la lumière pénètre (3) , et là il se plaint dune certaine e de gens qir
I rater aux hommes des principes inné sur lesquels il n'est plus permis de disputer (4). rcé de passer à tire d'aile sur tant eta
lerents, je vous prie de supposer toujours qu'à chaque exemple que ma mémoire est en état de vous présenter, je pourrais en ajouter cent , si j'écrivais une dissertation. Le chapitre seul des découvertes de Locke pourrait vous amuser pendant deux jours.
(1) I.iv. XI,clr -0.
("2) Before the mcmon <eep a réguler of tiiae andorder ,
etc. Ibid.t chap.i,§ 6.
(3) The wiodows bj whic?i m. (Jbid.y
chap. XI, §17.) Sa fera demandé à Locke si rhiteUigeme
àtcine /tait aussi une chambre obscure ? Excellente question faite dans un très roaorais Iivr iVr'ie âber
Spinosa*? 0, in-12, § 16*.
(4)î.i*. I, d>. iv,§*4.
i^Z LES SOIREES
C'est lui qui a découvert : Que pour qitil y ait confusion dans les idées , il faut au moins qu'il y en ait deux. De manière qu'en mille ans entiers, une idée, tant qu'elle sera seule , ne pourra se confondre avec une autre (1).
C'est lui qui a découvert que si les hommes ne se sont pas avisés de transporter à l'espèce animale les noms de parenté reçus parmi eux ; que si , par exemple , l'on ne dit pas souvent : Ce taureau est aïeul de ce veau ; ces deux pigeons sont cousins germains (2), c'est que ces noms nous sont inutiles à l'égard des animaux , au lieu qu'ils sont nécessaires d'hommes à hommes , pour régler les successions dans les tribunaux, ou pour d'autres raisons (3).
C'est lui qui a découvert que si l'on ne trouve pas dans les langues modernes des noms nationaux pour exprimer, par exemple, ostracisme ou proscription , c'est qu'il n'y a , parmi les peuples qui parlent ces langues, ni
(1) Confusion... concerus always two ideas. (II, xxix, §11.)
(2) But yct it is seldom said ( tris rarement en effet ) tins bu II is tl»© grand-fatherof such a calf ; ore tueso two pigeons arc cousins germai». (H, xxviii, § 2.)
(r>) ibid.
DB SAJNT-PÉTi:nSM>URG. 3 7 ?>
ostracisme aï proscription (1), et cette considération le conduit à un théorème général qui répand le plus grand jour sur toute la métaphysique du langage : C'est que les hommes ne parlent que rarement à eux-nv •'■mes et jamais aux autres des choses qui rfont point reçu de nom: de sorte (remarquez bien ceci , je vous en prie, car c'est un principe ) que ce qui n'a point de nom ne sera jamais nommé en conversation.
C'est lui qui a découvert: Que les relations peuvent changer sans que le sujet change. Vous êtes père, par exemple: votre fils meurt; Locke trouve que vous cessez d'être père à l'instant, quand même votre fils serait mort en Amérique; Cependant aucun changement ne s'est opéré en vous : et de quelque côté qiCon vous regarde y toujours on vous trouvera le même (2) .
LE CHEVALIER
Ah! il es: charmant! savez-vous bien que
(1) Ibid., § 6.
(••2) Costa, vrrbi gratifi. (Toujours le collège!) Whom I consider to tlty as a falher ceases to be so to morrow. Only (ceci est prodigieux! ) l»v tlic dcath ofliis son, witliout any altération made in himself. ( IT f xxv, § ?>.) Il est assez singulier que ce Gains ait choqué l'oreille réfugiée de Cotte, traducteur français de Locke. Avec un goût meirej lieux il a suUt'luû Titi' \
s'il était encore en vie , je m'en irais à Londres tout exprès pour l'embrasser.
LE COMTE
Je ne vous laisserais cependant point partir, mon cher chevalier , avant de vous avon* expliqué la doctrine des idées négatives. Locke vous apprendrait d'abord : Qu'il y a des expressions négatives qui ne produisent pas directement des idées positives (1), ce que vous croirez volontiers. Vous apprendriez ensuite qu'une idée négative n'est autre chose qu'une idée positive , plus , celle de l'absence de la chose; ce qui est évident, comme il vous le démontre sur-le-champ par l'idée du silence. En effet, qi? est-ce que le silence ? — Oest le bruit, plus, V absence du bruit.
Est qu'est-ce que le rien? (ceci est important ; car c'est l'expression la plus générale des idées négatives.) Locke répond avec une profondeur qu'on ne saurait assez exalter : C'est ridée de têtre , à laquelle seulement on
(1) Indeed,"we hâve négative names which stand notdireclly for positive ideas (II, vin, § 5.) Il a été conduit à celte grande vérité parla considération de Yombre qu'il trouve tout aussi réelle que le soleil. Fn confondant la lumière avec les rayons directs, et l'absence des uns avec l'abs*nce de l'autre. il fait pâme * de rire.
DE SAUiT-PÉTl-itSBOUHG. 37:>
:i joute, pour plus de sûreté, celle de Cabsence de l'être (1).
Mais le rien même n'est rien comparé à toutes les belles choses que j'aurais à vous dire sur le talent de Locke pour les définitions en général. Je vous recommande ce point comme très essentiel, puisque c'est l'un des plus amusants. Vous savez peut-être que Voltaire, avec cette légèreté qui ne l'abandonna jamais, nous a dit : Que Locke est leprepremier philosophe qui ait appris aux hommes à définir les mots dont ils se servent (2), et qu'avec son grand sens il ne cesse de dire : définissez ! Or, ceci est exquis ; car il se trouve précisément que Locke est le premier philosophe qui ait dit ne définissez pas (3) ! et qui
(1) Négative names... such as insipide, silence , niuil.,., dénote» positive ideas , verbi gratiâ, Taste, Sound, Being, with a signification of their absence. (Ibid.)
(2) Voilà , comme on voit , un puissant érudit I car personne n'a plus et mieux défini que les anciens; Aristote surtout est merveilleux dans ce genre , et sa métaphysique entière n'est qu'un dictionnaire.
(3) Voy, son liv. III, ch, îv, si bien commenté par Condillac. (Essai sur l'orig. des conn. hum., sect. III, § 9, et suiv.) On y lit, enlre autres choses curieuses ? Que les Cartésiens , n'ignorant pas qifil y a des idt'es plus claires que toutes les définitions qxfon en peut donner, n'eni savaient cependant pas la raison, quelque facile qu'elle paraisse i apeit • ■•voir. (§ 10.) Si Descartes, Mallebranche , Lami, le cardinal doIY* iignac , etc., revenaient au monde, 0 qui cach'mni!
cependant n'ait cessé de définir , et d'une manière qui passe toutes les bornes du ridicule. Seriez-vous curieux , par exemple , de savoir ce que c'est que la puissance? Locke aura la bonté de vous apprendre : Que c'est la succession des idées simples dont les unes naissent et les autres périssent (1). Vous êtes éblouis , sans doute , par cette clarté; mais je puis vous citer de bien plus belles choses. En vain tous les métaphysiciens nous avertissent d'une commune voix de ne point chercher à définir ces notions élevées qui servent ellesmêmes à définir les autres. Le génie de Locke domine ces hauteurs ; et il est en état , par exemple , de nous donner une définition de ^existence bien autrement claire que l'idée
(1) Je ne sache pas que Locke ait donné positivement une définition de la puissance; il explique plutôt comment cette idée se forme dans notre esprit; mais l'interlocuteur est fort éloigné de se rappeler le verbiage de Locke. L'esprit, dit-il, étant informe chaque jour par les sens de l'altération de ces idées simples qu'il observe dans les choses extérieures, (des idées dans les choses!!!) venant de plus a connaître comment l'une asTive à sa fin et cesse a* exister, il considère dans une chose la possibilité de souffrir un changement dans ses idées simples ( Encore II! ) et duns t autre la possibilité d opérer ce changement, et de cette manière, ilar~ riveàcette idée que nous appilom puissance.
( yote de {Editeur.)
Andso , Coma by lhal rV u which ue cattPowcr. ( Liv. II, ch. xxi»
DE SJUIT-PÉTRBSBOURG. 37 7
réveillée dans noire esprit par la simple én< nidation de ce mot. Il vous enseigne que l'existence est Tidée qui est dans notre esprit, et que nous considérons comme étant actuellement LA , ou £ objet que nous considérons comme étant actuellement hors de nous(\}.
On ne croirait pas qu'il fût possible de s'élever plus haut , si Ton ne rencontrait pas tout de suite la définition de l'unité. Vous savez peut-être comment le précepteur d'Alexandre la définit jadis dans son acception la plus générale. L unité, dit-il, est tétre; et l'unité chimérique, en particulier, est le commencement et la mesure de toute quantité (2). Tas tant mal, comme vous voyez! mais c'est ici cependant où le progrès des lunnères est frappant. L'unité , dit Locke , est tout ce qui peut être considéré comme une chose , soit être réel , soit idée, A cette défi-
(1) When ideas ave in our minds , we consider them, as being actnully thep.e, as well as ive consider things to be actually withoul M ; which is that theijexist, or hâve existence. ( L. II, ch. vu, § 7.)
Ce philosophe n'oublie rien , comme on voit : après avoir dit : Voilà ce qui nous autorise à d're que tes chose* existent , il ajoute , ou qu'elles ont l'existence. Après cela, si on ne le comprend pas, ce n'est pas ea faute.
(2) Tô ôv Hat rô Sv , rxuràv. ( Ari^t., IFI, i.)
Td iv X(3(^ixo0 */»*>),,», **! (tsxpov, (/:<•:</., X, i.)
uition qui eût donné un accès de jalousie à fenM. de la Palice, Locke ajoute le plus sérieusement du monde : C'est ainsi que r entendement acquiert Vidée de V unité (1). Nous voilà , certes , bien avancés sur l'origine des idées.
La définition de la solidité a bien son mérite aussi. Cest ce qui empêche deux corps qui se meuvent Vun vers Vautre de pouvoir se toucher (2). Celui qui a toujours jugé Locke sur sa réputation en croit à peine ses yeux ou ses oreilles , lorsqu'enfin il juge par lui-même; mais je puis encore étonner Tétonnement même en vous citant la définition de Fatome : (Test un corps continu , dit Locke , sous une forme immuable (3).
Seriez-vous curieux maintenant d'apprendre ce que Locke savait dans les sciences naturelles? Ecoutez bien ceci, je vous en prie. Vous savez que , lorsqu'on estime les vitesses dans la conversation ordinaire , on a rarement des espaces à comparer , vu que
(1) Whalcvcr ive can considtr as onc ihing whelher a neal Bâng or tdea, suggesi 10 the undcrslanding ihe idea of unity. (lbid., liv. Il, «hap. vu, § 7.)
(2)Uv. H, cl), iv, ? i.
(5) A continued body under onc immulabk superficies. (liv. H , vliap. xxxh, § 3, pag. 281 .)
DE SAINT-P^TEBSBOUB 3"
l'on rapporte assez communément ces \ilesses au même espace parcouru. Poar estimer , par exemple , les vitesses de deux chevaux , je ne vous dirai pas que l'un s'est rendu d'ici à Strelna en quarante minutes , et l'autre à Kamini-Ostrojff 'en dix minutes , vous obligeant ainsi à tirer votre crayon, et à faire une opération d'arithmétique pour savoir ce que cela veut dire; mais je vous dirai que les deux chevaux sont allés , je le suppose, de Saint-Pétersbourg à Strelna , l'un dans quarante minutes , et l'autre dans cinquante : or, il est visible que, dans ces sortes de cas , les vitesses étant simplement proportionnelles au temps , on n'a point d'espaces à comparer. Eh bien ! messieurs , cette profonde mathématique n'était pas à la portée de Locke. Il croyait que ses frères les humains ne s'étaient point aperçus jusqu'à lui que, dans l'estimation des vitesses, l'espace doit être pris en considération : il se plaint gravement : Que les hommes, après avoir mesure le temps par le mouvement des corps célestes | se soient encore avisés de mesurer le mouvement par le temps : tandis qiCil est clair, pour peu qiCon y réfléchisse , que (espace doit être pris en considération aussi
bien que le temps (1). En vérité voilà une belle découverte ! mille grâces à jVIaster Joh>- qui a daigné nous en faire part ; mais vous n'êtes pas au bout. Locke a découvert encore que Pour un homme plus pénétrant ( tel que lui par exemple ) , il demeurera certain qiiune estimation exacte du mouvement exige qu'on ait égard de plus à la masse du corps qui est en mouvement (2). Locke veut-il dire que pour estimer la quantité du mouvement , tout homme pénétrant s"* apercevra que la masse doit être prise en considération? C'est une niaiserie du premier ordre. Veut-il dire,
(Y)Wereas it is obvious to every one who rejlects over so Utile on it , that to measwre motion, space is as necessary to be considered as timc.
Il est bien essentiel d'observer ici que, par le mot mouvement (motion), Locke entend ici la vitesse. C'est de quoi il n'est pas permis de douter lorsqu'on a lu le morceau tout entier.
(2) Andthose who look a lutlefarther will find also the bulk ofthe think movednecessary to betaken into the computation by any one who will estimate or measure motion so asto judge rightof it. (Ibid. liv. II , i i.xrv; § 22.)
Il faut remarquer ici que l'interlocuteur, qui traduit Locke de mémoire , lui fait beaucoup d'honneur en lui prêtant généreusement le mot de masse. Ces sortes d'expressions consacrées et circonscrites par la science n'étaient point à l'usage de Locke, qui employait toujours les mots vulgaires tels qu'ils se présentaient à lui sur le pavé de Londres, Il a dit en anglais bulk, mot équivoque qui se rapporte également à la masse et au volume , ot que le traducteur français , Cotte , a fort bien l raduit par celui de grosseur, précisément aussi vague et aussi vulgaire»
( Noie de l'Editeur.)
DF ^UNT-Pl'TRRSnOTTRr,.'
au contraire (ce qui est infini ment probable),
Que , pour lestirnation de la vitesse , un homme, qui a du génie, comprend qu'il faut avoir égard à l'espace parcouru , et que s'il a encore plus de génie , // s"* apercevra quon doit aussi faire attention a la masse? Alors il nie semble qu'aucune langue ne fournit un mot capable <\e qualifier cette proposition.
Vous voyez, messieurs, ce que Locke savait sur les éléments des sciences naturelles. Vous plairait-il connaître son érudition ? en voici un échantillon merveilleux. Rien n'est plus célèbre dans l'histoire des opinions humaines que la dispute des anciens philosophes sur les véritables sources de bonheur , ou sur le summum bonum. Or, savez-vous comment Locke avait compris la question ? Il croyait que les anciens philosophes disputaient, non sur le droit, mais sur le fait; il change une question de morale et de haute philosophie en une simple question de goût ou de caprice, et sur ce bel aperçu il décide , avec une rare profondeur: Qi? autant vaudrait disputer pour savoir si le plus grand plaisir du goût se trouve dans les pommes , dans les prunes ou dans les noix (1). Il est savant comme
(4) And they (the philosoplicrs ofold) miylu huit as nasonàùly
382 wss soinÊEs
vous voyez , autant que moral et magnifique.
Voudriez-vous savoir maintenant combien Locke était dominé par les préjugés de secte les plus grossiers, et jusqu'à quel point le protestantisme avait aplati cette tête ? Il a voulu, dans je ne sais quel endroit de son livre, parler de la présence réelle. Sur cela, je irai rien à dire : il était réformé, il pouvait fort bien se donner ce passe-temps ; mais il jtait tenu de parler au moins comme un homme qui a une tête sur les épaules , au lieu de nous dire , comme il Ta fait : Que les partisans de ce dogme le croient , parce qu'ils ont associé dans leur esprit Vidée de la présence simultanée d'un corps en plusieurs lieux, avec celle de l infaillibilité dune certaine personne (1). Que dire d'un homme qui était
disputed whcler thé best rclish were to be fourni in apples, plumbs, or nuls; and hâve divided Ihemseîves inio secis itpon it. (II, 21, § 55.)
Cosle trouvant ces noix ignobles, se permet encore ici un changement non moins important que celai qu'on a vu ci-devant (p. 585), de Caius en Titius. Au Heu des 7ioix, il a mis des abricots , ce qui est très heureux.
(1) Let the idea of infaillibility be inscparably joined toamjperson; und thèse two constanily logether posscss the mind; and ihe one body m '<ico places al once shall unexanniied be swaloved for a certain Truth
DE ftÀIHT-PJ2TEMB0m 383
Lien le mailrede lireBellarmin ; d'un homme qui fui le contemporain de Petau et de Bossuet; qui pouvait de Douvres entendre les cloches de Calais ; qui avait voyagé d'ailleurs, et même résidé en France ; qui avait passé sa vie au milieu du fracas des controverses ; et qui imprime sérieusement que l'Eglise catholique croit la présence réelle sur la foi d'une certaine personne qui en donne sa parole d'honneur ? Ce n'est point là une de ces distractions , une de ces erreurs purement humaines que nous sommes intéressés à nous pardonner mutuellement, c'est un trait d'ignorance unique , inconcevable , qui eût fait honte à un garçon de boutique du comté de Mansfeld dans le XVIe siècle; et ce qu'il y a d'impayable , c'est que Locke , avec ce ton de scurrilité qui n'abandonne jamais , lors-
by an implicit failli whenever thaï imagined infalîible person dictâtes and demands assent wilhoul inquinj, (H. 25, § 17.)
I/interlocuteur paraît avoir oublié que Coste, quoique bon protestent, craignant, suivant les apparences, les rieurs français, qui ne laissent pas que de maintenir un certain ordre dans le monde, a supprimé ce passage dans sa traduction , comme trop et trop évidemment ridicule. — Sed manct semel cilitus.
(Noie de l'EdHeur.)
qu il s'agit des dogmes contestés , les plume* protestantes les plus sages d'ailleurs et les plus élégantes, nous charge sans façon d'Avaler ce dogme sans examen. — Sans examen ! Il est plaisant ! et pour qui nous prend-il donc ? Est-ce que, par hasard, nous n'aurions pas autant d'esprit que lui ? Je vous avoue que si je venais à l'apprendre tout à coup par révélation, je serais hien surpris.
Au reste , messieurs , vous sentez assez que l'examen approfondi d'un ouvrage aussi épais que V Essai sur £ entendement humain passe les bornes d'une conversation. Elle permet tout au plus de relever l'esprit général du livre et les côtés plus particulièrement dangereux ou ridicules. Si jamais vous êtes appelés à un examen rigoureux de Y Essai, je vous recommande le chapitre sur la liberté. La Harpe, oubliant ce qu'il avait dit plus d'une fois, qu'il n'entendait que la littérature (1), s'est extasié sur la définition de la liberté donnée par Locke. En voilà , dit-il majestueusement , en voilà de la philosophie (2) / Il
(1) Voy. le Lycée ,tom. XXII, art. d'Alcmbcrt , et ailleurs.
(2) Il en a donné plusieurs . car il les changeait à mesure que sa ($on science ou ses amis lui disaient . Qu'est-ce donc que tu vcuxàiic:*
DE SAUjnr-PÉTKRSBODaô. 3.' i
fallait dire : en voila de t incapacité démontréel puisque Locke fait consister la liberté dans le pouvoir d'agir , tandisqne ce mot, purement négatif, ne signifie qu absence dobslacle , de manière que la liberté n'est et ne p^ut être que la volonté non empêchée ^ c'està-dire la volonté. Condillac , ajoutant le ton décisif à la médiocrité de son maître , a dit à son tour : Que la liberté n'est que le pouvoir de faire ce qu'on ne fait pas, ou de ne pas faire ce qiùon Jait. Cette jolie antithèse peut éblouir sans doute un esprit étranger à ces sortes de discussions; mais pour tout homme instruit ou averti , il est évident que Condillac prend ici le résultat ou le signe extérieur de la liberté , qui est l'action physique , pour la liberté même , qui est toute morale. La liberté est le pouvoir de faire ! Comment donc? Est-ce que l'homme emprisonné et chargé de chaînes n'a pas le pouvoir de se rendre , sans agir , coupable de tous
Mais celle qui nous a valu l'exclamation comique de La Harpe est h\ suivante : La liberté est lu puissance qtfa un agent de faire une action ou de ne pas la faire , conformément à la détermination de son esprit en vertu de laquelle il préfère l'une ù t autre. Lycée, tom. XXTIT, Philos. du 18e siècle; art. Helvétiui. )Le$on terrible pour ne parler que uV ce qu'on sait ; car je ne crois pa3qn'on ail jamaiaéeril rien d'aussi misérable nue cette définition*
les crimes ? Il n'a qu'à vouloir. Ovide, sur c« point, parle comme l'Evangile : Qui , quia non licuit, nonfacit, Me facit. Si donc la liberté n'est pas le pouvoir de faire , elle ne saurait être que celui de vouloir; mais le pouvoir de vouloir est la volonté même ; et demander si la volonté peut vouloir , c'est de mander si la perception a le pouvoir de perce/oir; si la raison a le pouvoir de raisonner; c'est-à-dire , si le cercle est un cercle , le triangle un triangle , etc. ; en un mot , si V essence est V essence. Maintenant si vous considérez que Dieu même ne saurait forcer la volonté , puisqu'une volonté forcée est une contradiction dans les termes , vous sentirez que la volonté ne peut être agitée et conduite que par Y attrait (mot admirable que tous les philosophes ensemble n'auraient su inventer). Or, l'attrait ne peut avoir d'autre effet sur la volonté que celui d'en augmenter l'énergie en la faisant vouloir davantage , de manière que l'attrait ne saurait pas plus nuire à la liberté ou à la volonté que l'enseignement , de quelque ordre qu'on le suppose , ne saurait nuire à l'entendement. L'ana thème qui pèse sur la malheureuse nature humaine , c'est le double attrait:
DE SAIHT-I-ÉTERSHOUKG. 'MjI
Vint sentit (jeminamfûïuujue inccrla duobus (1).
liilosôphe qui rélléchirasur celte énigme terrible rendra justice aux stoïciens, qui devinèrent jadis un dogme fondamental du christianisme, en décidant que le sage seul est libre. Aujourd'hui ce n'est plus un paradoxe, c'est une vérité incontestable et du premier ordre. Où est lesprit de Dieu , Va se trouve la liberté. Tout homme qui a manqué ces idées tournera éternellement autour du principe, comme la courbe de lîernouilli, sans jamais le toucher. Or, voulez-vous comprendre à quel point Locke, sur ce sujet comme sur tant d'entrés , était loin de la vérité ? Ecoutez bien , je vous en prie , car ceci est ineffable. Il a soutenu que la liberté , qui est une faculté , n'a rien de commun avec la volonté , qui est une autre faculté ; et qu'il n'est pas moins absurde de demander si la volonté de Phomme est libre , qu'il ne le serait de demander si son sommeil est rapide , ou si sa vertu est carrée. Qu'en dites-vous ?
(1) Ovide, Mdtam., VIII» 472.
ÛÔS LES SOIRÉHît
LE SÉNATEUR
Cela, par exemple, est un peu fort ! mais voire mémoire serait-elle encore assez complaisante pour vous rappeler la démonstration de ce beau théorème ? car sans doute il en a donné une.
* LE COMTE
Elle est d'un genre qui ne saurait être oublié, et vous allez en juger vous-même. Ecoutez bien.
Vous traversez un pont; il £ écroule : au moment où vous le sentez s* abîmer sous vos pieds , t effort de votre volonté , si elle était libre , vous porterait ^ sans doute , sur le bord opposé; mais son élan est inutile : les lois sacrées de la gravitation doivent être exécutées dans Puni ver s ; il faut tomber et périr ; donc la liberté n'a rien de commun avec la volonté (1). J'espère que vous êtes convaincus; cependant l'inépuisable génie de
(1) A man falling into tlie water ( a bridge breaking under lrim ) bas not herein liberty ; is not a free agent : for iliough lie lias volition, though lie prefers his not falling lo falling (ah! pour cela, je le crois), yet 'Jie forbearenec of tliis niolion nol being in his j>o\ver, etc. ( II, 21 , 9.)
DE SAi.NT-i'i'Tlli.'.r.ot :
Locke peut vous présenter la démonstration sous une face encore plus lumineuse.
Un homme endormi est transporté chez sa maîtresse , ou , comme dit Locke avec l'élégante précision qui le distingue , dans une chambre où il y a une personne cjiCil meurt (Tenvie de voir et d'1 entretenir. Au moment où il s'éveille , sa volonté est aussi contente que la vôtre Tétait peu tout à l'heure lorsqu'elle tombait sous le pont. Or, il se trouve que cet homme , ainsi transporté , ne peut sortir de cette chambre où il y a une personne, etc, parce qiCon a fermé la porte a clef, à ce que dit Locke : do^c la liberté n'a rien de commun arec la volonté (1).
Pour le coup, je me flatte que vous n'avez plus rien à désirer ; mais pour parler sérieusement, que dites-vous d'un philosophe capable d'écrire de telles absurdités?
Mais tout ce que je vous ai cité n'est que
(1) Again , suppose a man be carried wliilst fast asleep, inio a room wereis a person he longs to see and speak wilh ; and be ihere lockeo fast in, beyond lus power to get out ; he awakos and is glad to find liimself in so désirable corapany wich he stays willingly in : id est , préfère his stay to going away (autre explication de la plus haute importance)»,, yet being lockedfast in it is, évident... he hasnot freedow to be gone.... so Uio! Mberty »s <iot *n idea belu'nging to voliliou {Ibid. § 10')
Ct Ut'lL FALLAIT DÉMONTRER.
faux ou ridicule, ou l'un et l'autre; et Locke a bien mérité d'autres reproches. Quelle planche dans le naufrage n'a-t-il pas offerte au matérialisme (qui s'est hâté de la saisir), en soutenant que la pensée peut appartenir a la matière ! Je crois à la vérité que, dans le principe, cette assertion ne fut qu'une simple légèreté échappée à Locke dans un de ces moments d ) ennui dont il ne savait que faire ; et je ne doute pas qu'il ne l'eût effacée si quelque ami l'eût averti doucement , comme il changea dans une nouvelle édition tout le chapitre de la liberté, qui avait été trouvé par trop mauvais (1) : malheureusement les ecclésiastiques s'en mêlèrent , et Locke ne pouvait les souffrir; il s'obstina donc et ne revint plus sur ses pas. Lisez sa réponse à Tévêque de Worcester; vous y sentirez je ne sais quel ton de hauteur mal étouffée , je ne sais quelle acrimonie mal déguisée , tout-àfait naturelle à l'homme qui appelait, connue
ri) Locke en eut honte, à ce qu'il parait, et en bouleveiv mtce chapitre, ii nous a laissé l'heureux problème de savoir si la première manière pouvaitêlre plus mau. i;e que La seconde. ( Of Power, lil>. II , chajp. \n, §71.)
Ces variations prouvent que Locke écrivait réellement comme il !'a «lit, pour tuer la temps, comme M aurait joué aux caries; excepté cependant iue, pour jouer, i1 faut sav< 'r le jeu.
DE SHNT-PJÎTBESBOUHC. 3(.f I
rous savez, le corps épiscopal d'Angleterre, le caputmortuum delà chambre des pairs (1). Ce n'est pas qu'il ne sentît confusément les principes; mais l'orgueil et l'engagement étaient chez lui plus forts que la conscience. Il confessera tant que vous voudrez que la matière est , en elle-même , incapable de penser; que la perception lui est par nature étrangère , et qu'il est impossible a* imaginer le contraire (2). Il ajoutera encore qu'en vertu de ces principes , il a prouvé et même démontré l immatérialité de ÏKtre suprême pensant, et que les mêmes raisons qui fondent cette démonstration portent au plus haut degré de probabilité la supposition que le principe qui pense dans Phomme est immatériel (3). Là-
(1) Ce même sentiment, qui «'appelle, suivant son intensité accidentelle, éloignement, antipathie , haine , aversion, etc., est généml dans les pays qui ont embrassé la réforme. Ce n'e?t pas qu'il n'y ait, parmi les ministres tlu culte séparé, des hommes très-justement estimables et estimés; mais il est bien essentiel qu'ils ne s'y trompent pas : jamais ils ne sont ni ne peuvent être estimés ù cause de leur caractère; mais lorsqu'ils le sont, c'est indépendamment et souvent même en dépit de leur caractère.
(2) I never say nor suppose , etc. ( Voy. la réponse a l'évoque de Worcester. Essai, liv. IV, chap. m, dans les notes), Matter isEviDE?m.v in ils own nature, void of sensé and though. (Ibid.)
(S)Tltis thinking eternal substance I bave proved to be immaterial.
I It'id.).... T presum for what I liave said about tbe supposition <>f «
loin of matter thiiikiug (wich there dcwonstraies inat GoU is un-
dessus, vous pourriez croire que la probabilité élevée à sa plus haute puissance devant toujours être prise pour la certitude, la question est décidée ; mais Locke ne recule point. Il conviendra , si vous voulez , que la toutepuissance ne pouvant opérer sur elle-même , il faut bien qu'elle permette à son essence d'être ce qu'elle est ; mais il ne veut pas qu'il en soit de même des essences crées , qu'elle pétrit comme il lui plaît. En effet, dit-il avec une sagesse étincelante , c'est un» absurde insolence de disputer à Dieu le pouvoir de surajouter (1) une certaine excellence (2) à une certaine portion de matière en lui cornmuniauant la végétation, la vie, le sentiment, et enfin la pensée. C'est, en propres termes, lui refuser le pouvoir de créer (3) ; car si
material) will prove it in ihe highest degree probable , etc. {Voyez les pages 141, 144,145, 150, 167, de Pédit. citée.)
(1) Sapperad : c'est un mot dont Locke fait un usage fréquent dans cette longue note.
(2) AU the excellencies of végétation, life, etc. (ibid.,pag. 144.) Excellencies and opérations, {ibid., j>ag. 145 (Passim.)
(3) What it would be less than an insolent absurdity to deny lus power, etc. (lbid.9 pag. 146.)... than to deny liis power of création. {Ibid., pag 148.)
Ce beau raisonnement s'applique également à toutes les essences ; ainsi, par exemple, on ne pourrait, sans une absurde insolence, contester à Dieu le pouvoir de créer un triangle carré, ou telle autre curiosité de ce genre.
DE S AI N T-1'ÉTE B SBOC B6. 393
Z)Σ£j a celui de surajouter a une certaine masse de matière une certaine excellente qui en J ait un cheval , pourquoi ne saurait-il sura jouter à cette même masse une autre excellence qui en fait un être pensant (1 )? Je plie, je vous confesse, sous le poids de cet argument; mais, comme il faut être juste même envers les gens qu'on naime pas, je conviendrai volontiers qu'on peut excuser Locke jusqu'à un certain point, en observant, ce qui est incontestable , qu'il ne s'est pas entendu lui-même.
LE CHEVALIER
Toute surprise qui ne fait point de mal est un plaisir. Je ne puis vous dire à quel point vous me divertissez en me disant que Locke 72e s'entendait pas lui-même ; si par hasard vous avez raison, vous m aurez fait revenir de loin.
(i) An horse is a matcrial animal, or an extendedsolid substance witfa sensé and spontaneous motion.... losome partof matler he(God) superadd motion... that are to Le found in an éléphant... but if one wnturesto goonestepfartber,and saysGod maygrfetomaUerthought, reason and volition... tbere are men ready présent ly l<> limite tira pover of the omnipotent creator, etc, (i£ûi., pag. 144.) Il faut l'avouer, c'est se donner un grand loi l envois Dieu.
LE COMTE
Il n'y aura rien de moins étonnant que votre surprise, mon aimable ami. Vous jugez d'après le préjugé reçu qui s'obstine à regarder Locke comme un penseur : je consens aussi de tout mon cœur à le regarder comme tel , pourvu qu on m'accorde (ce qui ne peut, je crois , être nié) que ses pensées ne le mènent pas loin. Il aura beaucoup regardé , si Ton veut, mais peu vu. Toujours il s'arrête au premier aperçu ; et dès qu'il s'agit d'examiner des idées abstraites , sa vue se trouble. Je puis encore vous en donner un exemple singulier qui se présente à moi dans ce moment.
Locke avait dit que les corps ne peuvent agir les uns sur les autres que par voie de contact : Tangere enim et tangi nisi corpus nulla potes t res (1). Mais lorsque Newton publia son fameux livre des Principes , Locke avec cette faiblesse et cette précipitation de
(i) Toucher , Cire touche' n'appartient qu'aux seuls corps (Lucr.) Cet axiome, quePécolede Lucrèce a beaucoup fait retentir, signifie néanmoins précisément : que ntl cott>s ne peut être touché sans être touché. — Pas davantage ; réglons notre admiration sur l'importance de I» découverte.
DE &A25T-PÉTERSB01 ■ ..
jagement qui sont , quoi qu'on en puisse dire, le caractère distinctif de son esprit , se
hâta de déclamer: qiiil avait appris 'dans ^incomparable livre du judicieux M. Newton (1 ) que Dieu était bien le maître de faire ce qu'il voulait de la matière , et par conséquent de lui communiquer le pouvoir dagir à distance ; qu'il ne manquerait pas en conséquence ^ lui Locke, de se rétracter et de faire sa profession de foi dans une nouvelle édition de Y Essai (c2).
Malheureusement le j 'udicieux Newton déclara rondement dans une de ses lettres théologiques au docteur Bentley, qiCune telle opinion ne pouvait se loger que dans la tête dun sot (3). Je suis parfaitement en sûreté
(1) Il est visible que ces deux épithétes se battent ; car si Newton m'était qnejudicieiir, son livre ne pouvait être incomparable ; et si le livre éloit incomparable , l'auleur devait plus èlxe que judicieuXm — Le judicieux Newton rappelle trop le 70/1 Corneille, né dujo/i Turenne.
(2) Liv. 14, ch. m, § 6, p. 149, note.
(3) Newton n'est pas si laconique ; voilà ce qu'il dit, à la vérité dans le même sens : « La supposition d'une gravité inuée , inhérente et es- « sentielle à la malière, tellement qu'un corps puisse agir sur un au- « tre à distance, est pour moi une si grande absurdité, que je ne crois « pas qu'un homme qui jouit d'une faculté ordinaire de méditer sur les « objets physiques puisse jamais l'admellre. » (LeUresde Newton au docteur Bentley. 5m~ lettre du li février 1 G93, dans la Bibliothèque britunn., février 1797, vol. IV, n° 50 , p. 19t.)
(iYole et ftiLtcitr.)
de conscience pour ce soufflet appliqué sur la joue de Locke avec la main de Newton. Appuyé sur cette grande autorité, je vous répète avec un surcroît d'assurance que, dans la question dont je vous parlais tout-à-1'heure, Locke ne s'entendait pas lui-même, pas plus que sur celle de la gravitation ; et rien n'est plus évident. La question avait commencé entre Tévêque et lui pour savoir si un être purerement matériel pouvait penser ou non (1). Locke conclut que : Sans le secours de la révélation, on ne pourra jamais savoir si Dieu rCa pas jugé à propos de joindre et de fixer à une matière dûment disposée une substance immatérielle pensante (2) . Vous voyez , messieurs, que tout ceci n'est que la comédie anglaise Much ado about nothing (3). Qu'estce que veut dire cet homme? et qui a jamais douté que Dieu ne puisse unir le principe pensant à la matière organisée? Voilà ce qui
(1) That possibly we shall never be able to know whetlier mère malerial Beings lliinks, or no , etc. XVI, pag. 144. Voilà qui est clair.
(2)It being impossible for us... without révélation to discover whetlier omnipotence lias notgiven tosomesyslemof mattcrlitl) disposed, a powerto perceive and think, or else joined and fi\cd to matter filly disposed a thinking immateml substance. LW. TV, en. m, § f>.)
(S) Beaucoup de bruit pour rku. C'est le litre d'une comédie il» Shakespeare.
D8 çuNT-i'i'Tr.nsnoT.nc.
arrive aux matérialistes de toutes les classes : en croyant soutenir que la matière pense, ils soutiennent, sans y prendre garde, qu'elle peut être unie à la substance pensante ; ce qne personne nest tenté de leur disputer. Mais Locke, si ma mémoire ne me trompe absolument, a soutenu l'identité de ces deux suppositions (1); en quoi il faut convenir que, s'il est plus coupable, ilest aussi moins ridicule. J'aurais envie aussi, et même j'aurais droit de demander ace philosophe, qui a tant parlé des sens et qui leur accorde tant , de quel droit il lui a piu de décider : Que la vue est le plus instructif des sens (2) . La langue française , qui est une assez belle œuvre spirituelle , n'est pas de cet avis , elle qui possède le mot sublime iï entendement où toute la théorie de la parole est écrite (3). Mais qu'at-
(1)11 n'y a rien de si vrai, comme on vient de le voir dans le passage où il accorde libéralement au Créateur le pouvoir de donner à la matière la faculté de penser; ou, en d'autres termes (or else), de colhr ensemble les deux substances.
C'était un subtil logicien que celui qui confondait ces deux choses.
(2) Thath most instructive ofour sensés, seeing. Iï, 23, 12.
(ô) Je ne veux point repousser ce compliment adressé à la langue française; mais il est vrai cependant que Locke , dans cet emlmit, semble avoir traduit Descartes, qui a dit : Visus scnsuum nobilisrimut (Oioptr. I.) On ne se tromperait peut-être pas en disant que à la vue ce que la parole est à l'écriture.
(Ao.'f de l'Editeur.)
tendre cTun philosophe qui nous ait sérieusement : Aujourdhui que les langues sont faites (1)! — îl aurait bien dû nous dire quand elles ont été faites , et quand elles rt étaient pas faites.
Que n'ai-je le temps de m'enfoncer dans toute sa théorie des idées simples, complexes, réelles, imaginaires, adéquates, etc.; les unes provenant des sens , et les autres de la réflexion ! Que ne puis- je surtout vous parlera mon aise de ses idées archétypes , mot sacré pour les platoniciens qui l'avaient placé dans le ciel, et que cet imprudent Breton en tira sans savoir ce qu'il faisait ! Bientôt son venimeux disciple le saisit à son tour pour le plonger dans les boues de sa grossière esthétique, ce Les mé- « ta physiciens modernes, nous dit ce dernier, ce ont assez mis en usage ce terme dHidées « archétypes (2) . » Sans doute , comme les moralistes ont fort employé celui de chasteté mais, que je sache, jamais comme synonyme de prostitution.
(1) Now lhat languages are made. ( Ibid. , XXIÎ, §2.) (1) Essai sur Forigine des connaissances humaines. ( Sect. III , § 5.) Pourquoi modernes, puisque le mot archétype est ancien et même antique? et pourquoi assez en usage , puisque l'académie , au mot arcliêytpc, nous dit que ce mot n'est guère en usage que dans l'expression, fronde urclit'typt ?
DE SlI!!T-nftTBESB0U&6. 390
Locke est peut-être le seul auteur connu qui ait pria la peine de réfuter son livre entier ou de le déclarer inutile, dès le début , en nous disant que toutes nos idées nous vienne ut par les sens ou parla ré/iexian.Msis qui jamais a nié que certaines idées nous viennent parles sens, et quest-ceque Locke veut nous apprendre? Le nombre des perceptions simples étant nul, comparé aux innombrables combinaisons de la pensée, il demeure démontré , dès le premier chapitre du second livre , que l'immense majorité de nos idées ne vient pas des sens. Hais d'où vient-elle donc ? la question est embarrassante , et de là vient que ses disciples, craignant les conséquences , ne parlent plus de la réflexion , ce qui est très prudent (1).
Locke ayant commencé son livre, sans réflexion et sans aucune connaissance approfondie de son sujet , il n'est pas étonnant qu'il ait constamment battu la campagne. Il avait d'abord mis en thèse que toutes nos idées nous viennent des sens ou de la réflexion. Talonné ensuite par son évêque qui le serrait de près, et peut-être aussi par sa con
(1) Co>ulil!uc, Art iL penser. Chap. !. / r,d ip. VII.
science , il en vint à convenu- que les idées générales ) qui seules constituent Têtre intelligent ) ne venaient ni des sens ni de la réflexion , mais qu'elles étaient des inventions et des créatures de l esprit humain (1). Car, suivant la doctrine de ce grand philosophe , l'homme fait les idées générales avec des idées simples , comme il fait un bateau avec des planches; de manière que les idées générales les plus relevées ne sont que des collections, ou , comme dit Locke , qui cherche toujours les expressions grossières, des compagnies d'idées simples (2).
Si vous voulez ramener ces hautes conceptions à la pratique, considérez, par exemple , l'église de Saint-Pierre à Rome. C'est une idée générale passable. Au fond cependant tout se réduit à des pierres qui sont des idées simples. Ce n'est pas grand'chose , comme vous voyez : et toutefois le privilège des idées simples est immense, puisque Locke a dé-
fi) General ideas corne not into the mind by sensation or reflection; but are the Créatures, or invcn'îons of understanding (liv. II, ch.xxn, § 3.) consistingofa company of simple ideas combined. (Ibid., liv. II , ch. xxii, § 3.)
(2) "N'or lhat lliey are ai.l of ihem tlie images or the représentations of what does exisl; the conlrary whereoff in all, but the primary qualifies of boùies, lias beeu already sliewed. ( Liv. Il, ch. xxx. § 2.)
DE S.MNT-PJ'.TI.I'.MîOURO. 401
couvert encore qu'elles sont toutes réelles , excfi'm': toutes. Il ri 'excepte de cette petite
exception que les qualités premières des corps (1).
Mais admirez ici , je vous prie , la marche lumineuse de Locke : il établit d'abord que toutes nos idées nous viennent des sens ou de la réflexion, et il saisit cette occasion de nous dire : QuV/ entend par réflexion la connaissance que Pdme prend de ses différentes opérations (2). Appliqué ensuite à la torture de la vérité , il confesse : Que les idées générales ne viennent ni des sens ni de la réflexion, mais quelles sont créées , ou , comme il le dit ridiculement, intentées Par Pesprit humain. Or la réflexion venant d'être expressément exclue par Locke, il s'ensuit que l'esprit humain invente les idées générales sans réflexion , c'est-à-dire sans aucune connaissance ou examen de ses propres opérations. Mais toute idée qui ne provient ni du com-
(1) On peut s'étonner, avec grande raison, de celle étrange expression : Toutes les idces simples, excepte" les qualités premières des corps ; mais telle est celte philosophie aveugle, matérielle , grossière au point qu'elle envient à confondre les choses avec les idées des (hoses ; et Locke dira également : Toutes l i idéatcrceplé telle ouaWé ; ou toutes les qualités , excepté telle lét.
(-J)Liv. II, cli.i, $4.
merce de l'esprit avec les objets extérieurs , ni du travail de l'esprit sur lui-même , appartient nécessairement à la substance de l'esprit. Il y a donc des idées innées ou antérieures à toute expérience : je ne vois pas de conséquence plus inévitable ; mais ceci ne doit pas étonner. Tous les écrivains qui se sont exercés contre les idées innées se sont trouvés conduits par la seule force de la vérité à faire des aveux plus ou moins favorables à ce système. Je n'excepte pas même Condillac , quoiqu'il ait été peut-être le philosophe du XVIII siècle le plus en garde contre sa conscience. Au reste, je ne veux pas comparer ces deux hommes dont le caractère est bien différent : l'un manque de tête et l'autre de front. Quels reproches cependant n'est-on pas en droit de faire à Locke, et comment pourrait-on le disculper devoir ébranlé la morale pour renverser les idées innées sans savoir ce qu il attaquait? Lui-même , dans le fond de son cœur, sentait qu'il se rendait coupable; mais, dit-il pour s'excuser en se trompant lui-même, la vérité est avant tout (1). Ce qui signifie
(1) But , aller ail , the givatcst révérence ( révérence !) is due la Truth. (Liv.T, ch.iv,§ 23.)
DE SAiNT-w-Ti^.snour'.r, . 4 0 3
que la vérité est avant la vérité. Le plas dangereux peul-rtre et le plus coupable de ces funeste* écrivains qui ne cesseront d'accuser le dernier siècle auprès de la postérité , celui qui a employé le plus de talent avec le plus de sang froid pour faire le plus de mal , Hume , nous a dit aussi dans l'un de ses terribles Essais : Que la vérité est avant tout; que la critique montre peu de candeur a regard de certains philosophes en leur reprochant les coups que leurs opinions peuvent porter à la morale et à la religion , et que cette injustice ne sert quà retarder ladécouv rrte de la vérité. Mais nul homme, à moins qu'il ne veuille se tromper lui-même, ne sera la dupe de ce sophisme perfide. Nulle erreur ne peut être utile , comme nulle vérité ne peut nuire. Ce qui trompe sur ce point, c'est que , dans le premier cas , on confond Terreur avec quelque élément vrai qui s'y trouve mêlé et qui agit en bien suivant sa nature, malgré le mélange; et que, dans le second cas , on confond encore la vérité annoncée avec la vérité reçue. On peut sans doute l'exposer imprudemment, mais jamais elle ne nuit que parce qu'on la repousse ; au lieu que Terreur, dont la connaissance ne
peut être utile que comme celle des poisons , commence à nuire du moment où elle a pu se faire recevoir sous le masque de sa divine ennemie. Elle nuit donc parce qu'on la reçoit , et la vérité ne peut nuire que parce qu'on la combat ; ainsi tout ce qui est nuisible en soi est faux , comme tout ce qui est utile en soi est vrai. Il n'y a rien de si clair pour celui qui a compris.
Aveuglé néanmoins par son prétendu respect pour la vérité, qui n'est cependant, dans ces sortes de cas , qu'un délit public déguisé sous un beau nom , Locke , dans le premier livre de son triste Essai, écume l'histoire et les voyages pour faire rougir l'humanité. Il cite les dogmes et les usages les plus honteux ; il s'oublie au point d'exhumer d'un livre inconnu une histoire qui fait vomir; et il a soin de nous dire que le livre étant rare , il a jugé , à propos de nous réciter l'anecdote dans les propres termes de l'auteur (1 ) , et tout cela pour établir qu'il n'y a point de morale innée. C'est dom-
(1) A remarquable passage te this pnijvose out of the voyage of uimgarten, viol» is a book not every day to be met with, I shall set ma al largo iu iho Janguage il is publislieJ in. ( Liv. I, ch. ai, § 9J
Ka «lowu
DE SAITfT-PÉTERSBOUfiG. 40 >
mage qu'il ait oublié de produire une nosologie pour démontrer qu'il n'y a point de santé.
En vain Locke , toujours agité intérieurement , cherche à se faire illusion d'une autre manière par la déclaration expresse qu'il nous fait : « Qu'en niant une loi innée , il « n'entend point du tout nier une loi natu- « relie , c'est - à - dire une loi antérieure à « toute loi positive (1). » Ceci est, comme vous voyez , un nouveau combat entre la conscience et rengagement. Qu'est-ce en effet que cette loi naturelle? Et si elle n'est ni positive ni innée , où. est sa base ? Qu'il nous indique un seul argument valable contre la loi innée qui n'ait pas la même force contre la loi naturelle. Celle-ci, nous dit-il , peut être reconnue par la seule lumière de la raison , sans le secours d'une révélation positive (2). Mais qu'est-ce donc que la lumière de la
(1)1 would not hère be mistaken, as if, becausse I deny an irmate law, I iLouglit there were none but positive law, etc. ( Liv. II, ch. uiv § *3.)
(tî) I think theyequally forsakethe truth , wlio , rnnning înto conir;iry extrêmes, cither affirm an innate law, or denj tint tliore is a l.iw knowable by ihelightof nature, i , e , without the lielp of positive révélation. (Ibid.)
406 LES SOIiiÉES
raison? Vient-elle des hommes? elle est positive; vient-elle de Dieu? elle est innée. Si Locke avait eu plus de pénétration , ou plus d'attention, ou plus de bonne foi, au lieu de dire : Une telle idée n'est point dans l esprit d'un tel peuple , donc elle n'est pas innée, il aurait dît au contraire ; donc elle est innée pour tout homme qui la possède ; car c'est une preuve que si elle ne préexiste pas, jamais les sens ne lui donneront naissance, puisque la nation qui en est privée a bien cinq sens comme les autres; et il aurait recherché comment et pourquoi telle ou telle idée a pu être détruite ou dénaturée dans l'esprit d'une telle famille humaine, Mais il était bien loin d'une pensée aussi féconde, lui qui s'oublie de nouveau jusqu'à soutenir qu'un seul athée dans l'univers lui suffirait pour ni>T légitimement que Vidée de Dieu soit innée dans V homme (1); c'està-dire encore qu'un seul enfant monstrueux, né sans yeux , par exemple , prouverait que îa vue n'est pas naturelle à l'homme; mais
(1) Whatsoever is innale musl be universal in the slrictest sensé (erreur énorme!) one exception j'î a sufficiant proof agoinsit it. ( Liv. I , ch. iv, § 8, noie 2.)
de sàh rien n'arrêtait Locke. Ne nous n-t-iî pas dit intrépidement que la voix de la conscience ne prouve rien en faveur des principes innés, VU que chacun peut avoir la sienne (1).
(Test une chose bien étrange qu'il n'ait jamais été possible de faire comprendre , ni à ce grand patriarche , ni à sa triste postérité , la différence qui se trouve entre l'ignorance d'une loi et les erreurs admises dans l'application de celte loi (2). Une femme indienne sacrifie son enfant nouveau-né à la déesse Gon&a , ils disent : Donc il rfy a point de morale innée; au contraire, il faut dire encore : Donc elle est innée; puisque l'idée du devoir est assez forte chez celte malheureuse mère , pour la déterminer à sacrifier à ce devoir le sentiment le plus tendre et le plus
(l)Somemeu \siih the same beat of conscience prosecutee what
otben avoid. ( Ibid., cli. 5, § 8.) Accordez cette belle théorie, qui permit à chacun d'avoir sa conscience . avec la loi naturelle antérieure à toute loi positive!
(2) Avec la permission encore de l'interlocuteur, je crois qu'il sa trompe. Les hommes qu'ila en vue comprennent très bien; mais ils rofasent d'en convenir. Ils mentent au monde après avoir menti à euxmêmes : c'est la probité qui leur manque bien plus que le talent* Voy. les oeuvres de Condillac ; la conscience qui les parcourt n'y sent qu'une mauvaise fui obligée»
( Kote de ït'ditcwr. )
puissant sur le cœur humain. Abraham se donna jadis un mérite immense en se déterminant à ce même sacrifice qu'il croyait avec raison réellement ordonné ; il disait précisément comme la femme indienne : La divinité a parlé ; il faut fermer les jeux et obéir. L'un , pliant sous l'autorité divine qui ne voulait que l'éprouver, obéissait à un ordre sacré et direct ; l'autre , aveuglée par une superstition déplorable , obéit à un ordre imaginaire ; mais , de part et d'autre , l'idée primitive est la même : c'est celle du devoir, portée au plus haut degré d'élévation. Je le dois l voilà Tidée innée dont l'essence est indépendante de toute erreur dans l'application. Celles que les hommes commettent tous les jours dans leurs calculs prouveraient-elles , par hasard , qu'ils n'ont pas l'idée du nombre ? Or , si cette idée n'était innée , jamais il ne pourraient l'acquérir ; jamais ils ne pourraient même se tromper : car se tromper , c'est s'écarter d'une règle antérieure et connue. Il en est de même des autres idées ; et j'ajoute , ce qui me parait clair de soi-même , que , hors de cette supposition , il devient impossible de concevoir Vhomme , c'est-à-dire , P unité ou tespèce humaine ; ni , par conséquent , au-
DE 8ÀIHT-PETRBSB01 Ufi. 400
mn ordre relatif à une classe donnée d'êtres intelligents (1).
Il faut convenir aussi que les critiques de Locke l'attaquaient mal en distinguant les idées et ne donnant pour idées innées que les idées morales du premier ordre , ce qui semblait faire dépendre la solution du problème de la rectitude de ces idées. Je ne dis pas qu'on ne leur doive une attention particulière, et ce peut être l'objet d'un second examen ; mais pour ie philosophe qui envisage la question dans toute sa généralité, il n'y a pas de distinction à faire sur ce point , parce qu'il n'y a point d'idée qui ne soit innée, ou étrangère aux sens par l'universalité dont elle lient sa forme, et par l'acte intellectuel qui la pense.
Toute doctrine rationnelle est fondée sur une connaissance antécédente , car l'homme ne peut rien apprendre que parce qu'il sait. Le syllogisme et l'induction partant donc toujours
(l)iYos âmes sont criées en ver M d'un décret général, par lequel noua nions toutes les notions qui nous sont nécessaire** (De la Rech. <.le la vér., liv. T, chap. m, n. 2).
Ce passage de Malebranche semble se placer ici fort à pi En effet, tout être cognitif ne peut <îire ce qu'il est, ne peut appartenir à une lellc1 classe et ne peut différer d'une autre que par L* uléoa innées.
de principes posés comme déjà connus, il faut avouer qu'avant de parvenir à une vérité particulière nous la connaissons déjà en partie. Observez, par exemple, un triangle actuel ou sensible : certainement vous l'ignoriez avant de le voir; cependant vous connaissiez déjà non pas ce triangle , mais le triangle ou la triangulité ; et voilà comment on peut connaître et ignorer la même chose sous différents rapports. Si Ton se refuse à cette théorie, on tombe inévitablement dans le dilemme insoluble du Ménon de Platon et Ton est forcé de convenir , ou que l'homme ne peut rien apprendre , ou que tout ce qu'il apprend n'est qu'une réminiscence. Que si l'on refuse d'ad mettre ces idées premières , il n'y a plus de démonstration possible , parce qu'il n'y a plus de principes dont elle puisse être dérivée. En effet, l'essence des principes est qu'ils soient antérieurs, évidents, non dérivés, indémontrables, et causes par rapport à la conclusion , autrement ils auraient besoin eux-mêmes d'être démontrés ; c'est-à-dire qu'ils cesseraient d'être principes , et il faudrait admettre ce que fécole appelle le progrès à Vinfini qui est impossible. Observez de plus que ces principes , qui fondent les démonstrations , doi-
DK SiUlT-PÉTEHSBOUHO. 411
vent être non-seulement connus naturellement, m.'iis plus connus que les vérités découvertes par leur moyen : car tout ce qui communiuuc une chose la possède nécessairement en plus , par rapport au sujet qui la reçoit : et comme, par exemple, l'homme que nous aimons pour l'amour d'un autre est toujours moins aimé que celui-ci, de même toute vérité acquise est moins claire pour nous que le principe qui nous Ta rendue visible; 1 illuminant étant par nature plus lumineux que r illuminé , il ne suffit donc pas de croire à la science , il faut croire de plus au principe de la science , dont le caractère est d'être à la fois et nécessaire et nécessairement cru : car la démonstration n'a rien de commun avec la parole extérieure et sensible qui nie ce qu'elle veut ; elle tient à cette parole plus profonde qui est prononcée dans l'intérieur de l'homme (1) et qui n'a pas le pouvoir de
(1) Celte parole , conçue dans Dieu même et par laquelle Dieu se parle ù lui-même 9 est le Verbe incrêé, ( Bourdaloue , Sera, sur la parole de Dieu. Exorde. )
Sans doute, et la raison seule pourrait s'élever jusque-là; mais, pai u ne conséquence nécessaire : Cette parole , conçue dans l'homme menu-, ii par laquelle l'homme se parle à lui-mànc , est le verbe créé 4 la re»temblance 4$ son modèle» Car la pensée ( ou le verbe bu nain)ff*< ta parole de f esprit qui se parle à lui-même, ( Piattuii
contredire la vérité. Toutes les sciences communiquent ensemble par ces principes communs ; et prenez bien garde , je vous en prie , que , par ce mot commun , j'entends exprimer non ce que ces différentes sciences démontrent , mais ce dont elles se servent pour démontrer ; c'est-à-dire V universel , qui est la racine de toute démonstration, qui préexiste à toute impression ou opération sensible, et qui est si peu le résultat de l'expérience que, sans lui, l'expérience sera toujours solitaire, et pourra se répétera l'infini, en laissant toujours un abîme entre elle et l'universel. Ce jeune chien, qui joue avec vous dans ce moment, a joué de même hier et avant hier. Il a donc joué , il a joué et il a joué , mais point du tout , quant à lui , trois fois , comme vous ; car si vous supprimez l'idée-principe , et par conséquent préexistante , du nombre , à laquelle l'expérience puisse se rapporter , un et un ne sont jamais que ceci et cela , mais jamais deux. Vous voyez , messieurs, que Locke est pitoyable avec son expérience , puisque la vérité n'est qiCune équation entre la pensée de r homme et V objet connu (1 ) , de manière que si le premier membre n'est pas naturel , pré- Ci) S. Thomas , Voyez pag. 155#
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existant et immuable, l'autre flotle nécessairement; et il n'y a plus de vérité.
Toute idée étant donc innée par rapport à l'universel dont elle tient sa forme, elle est de plus totalement étrangère aux sens par l'acte intellectuel qui affirme ; caria pensée ou la parole (c'est la même chose) n'appartenant qu'à l'esprit; ou, pour mieux dire, étant l'esprit (1), nulle distinction ne doit être faite à cet égard entre les différents ordres d'idées. Dès que l'homme dit : Cela est , il parle nécessaires ment en vertu d'une connaissance inté rieure et antérieure , car les sens n'ont rien de commun avec la vérité , que l'entendement seul peut atteindre ; et comme ce qui n'appartient point aux sens est étranger à la matière, il s'ensuit qu'il y a dans l'homme un principe immatériel en qui réside la science (2); et les sens ne pouvant recevoir et transmettre à l'esprit que des impressions(3),
(1) Un être qui ne sait que penser et qui n'a point d'autre action que sa pensée. (Lami , de la Conn. desoi-mCme, 2e part. , 4eréfl.)
Le fond de l'âme n'est point distingué de ses facultés. (Pénélon, Max. des Saints, art. XXVIII.)
(2) Aliqnid incorporeum per se in quo insit scicntia. (D. JusU qaaest. ad orlhod. de incorp. , et de Deo, et de resurr. mort. , quaest. IT. )
(ô)Spectrisautem etiam^i oculi postent fcriri , marna qià passif fion video , etc. (Ciccr. Epist. ad Cons. cl alios. XV , II'.)
non-seulement la fonction , dont l'essence est de juger, n'est pas aidée par ces impressions , mais elle en est plutôt empêchée et troublée (1). Nous devons donc supposer avec les plus grands hommes que nous avons naturellement des idées intellectuelles qui n'ont point passé par les sens , et l'opinion contraire afflige le bon sens autant que la religion (2). J'ai lu que le célèbre Cudworth , disputant un jour avec un de ses amis sur l'origine des idées, lui dit : Prenez, je vous prie, un livre dans ma bibliothèque , le premier qui se présentera sous votre main, et ouvrez-le au riasard; l'ami tomba sur les offices de Cicéron au commencement du premier livre :
Quoique depuis un an, etc. — Cest assez, reprit Cudworth ; dites-moi de grâce comment vous avez pu acquérir par les sens l'idée de Quoique (3). L'argument était excel-
(1) Functio intelleclûs potissimùm consista in judicando ; alqui ad judicandum phantasia et sirmdacrum illud corporale nullo modo juvat , sed potiùs impcdit. (Lcssius, de Immort. auimarjnler opusc. lib. III , u° 53.)
(2> Arnaud et Nicole , dans la logique de Port-Royal , ou VArt de penser, Ire part. , ch. i.
(">) Cette anecdote , qui m'est inconnue , est probablement racontée quelque part dans le graed ouvrage de Cudworth : Systema intellcc-
sum-f: MBOuae. 41 3
lent sous une forme très simple : L'homme
peut parler; il ne peut articuler le moindre élément de sa pensée; il ne peut dire et, sans réfuter Locke.
LE CHEVALIER
Vous m'avez dit en commençant : Parlez* moi en toute conscience. Permettez que je vous adresse les mêmes paroles : Parlez-moi en toute conscience ; n'avez- vous point choisi les passages de Locke qui prêtaient le plus à la critique ? La tentation est séduisante, quand on parle d'un homme qu'on n'aime point.
LE COMTE
Je puis vous assurer le contraire; et je puis vous assurer de plus qu'un examen détaillé du livre me fournirait une moisson bien plus abondante; mais pour réfuter un in-quarto , il en faut un autre; et par qui le dernier serait-il lu, je vous prie? Quand
tuale , publié d'abord en anglais, et ensuite en latin, avec les notes <ta lauréat Mosheim. Jena, 2 vol. in-fol. Leyde, 4 toi. in-l°.
[Note de l'i'diiau-.)
un mauvais livre s'est une fois emparé des esprits , il n'y a plus , pour les désabuser, d'autre moyen que celui de montrer l'esprit général qui l'a dicté ; d'en classer les défauts , d'indiquer seulement les plus saillants et de s'en fier du reste à la conscience de chaque lecteur. Ponr rendre celui de Locke de tous points irréprochable , il suffirait à mon avis d'y changer deux mots. Il est intitulé : Essai sur l entendement humain; écrivons seulement : Essai sur l'entendement de Locke : jamais livre n'aura mieux rempli son titre. L'ouvrage est le portrait entier de l'auteur, et rien n'y manque (1). On y reconnaît aisément un honnête homme et même un homme de sens , mais pipé par l'esprit de secte qui le mène sans qu'il s^en aperçoive ou sans qu'il veuille s'en apercevoir; manquant d'ailleurs de l'érudition philosophique la plus indispensable et de toute profondeur dans l'esprit. Il est véritablement comique lorsqu'il nous dit sérieusement qu'il a pris la plume pour
(1) Jean Le Clerc écrivit jadis sous le portrait de Locke ;
Lockius humanœ pingens penetralia mentis Ingenîum solus pinxerit ipse suum* II a raî«on.
DB SAUfT-PÉTSBfBOtTM. 4 1 7
donner à t homme des règles par lesquelles une créature raisonnable puisse diriger sagement ses actions ; ajoutant que pour arriver à ce but il s était mis en tête que ce qu'il y aurait de plus utile serait de fixer avant tout les bornes de l esprit humain (1). Jamais on ne se mit en tête rien d'aussi fou ; car d'abord , pour ce qui est de la morale , je m'en fierais plus volontiers au sermon sur la montagne qu'à toutes les billevesées scolastisques dont Locke a rempli son livre , et qui sont bien ce qu'on peut imaginer de plus étran^ ger à la morale. Quant aux bornes de l'entendement humain , tenez pour sûr que l'excès de la témérité est de vouloir les poser , et que l'expression même n'a point de sens précis; mais nous en parlerons une autre fois , d'autant qu'il y a bien des choses intéressantes à dire sur ce point. Dans ce moment, c'est assez d'observer que Locke en impose ici d'abord à lui-même et ensuite à nous. Il n'a voulu réellement rien dire de ce qu'il dit. Il a voulu contredire , et rien de plus. Vous rappelez - vous ce Boindin du temple du goût,
(1) Avant-propos, §. 7.
Criant : Messieurs , je suis ce juge intègre Qui toujours juge , argue et contredit.
Voilà l'esprit qui animait Locke. Ennemi de toute autorité morale, il en voulait aux idées reçues , qui sont une grande autorité. Il en voulait par-dessus tout à son Eglise , que j 'aurais plus que lui le droit de haïr, et que je vénère cependant dans un certain sens, comme la plus raisonnable parmi celles qui n'ont pas raison. Locke ne prit donc la plume que pour arguer et contredire , et son livre , purement négatif , est une des productions nombreuses enfantées par ce même esprit qui a gâté tant de talents bien supérieurs à celui de Locke. L'autre caractère frappant, distinctif, invariable de ce philosophe, c'est la superficialité (permettez-moi de faire ce mot pour lui); il ne comprend rien à fond, il n'approfondit rien; mais ce que je voudrais surtout vous faire remarquer chez lui comme le signe le plus décisif de la médiocrité, c'est le défaut qu'il a de passer à côté des plus grandes questions sans s'en apercevoir. Je puis vous en donner un exemple frappant qui se présente dans ce moment à ma mémoire. Il dit quelque part avec un ton magis-
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tral véritablement impayable : J'avoue autl m'est tombé en partage nue de ces âmes
lourdes ) qui ont le mal heur de ne pas comprendre qu'il soit plus nécessaire a Tâme dépenser toujours qu'au corps d'être toujours en mouvement; la pensée , ce me semble , étant à rame ce que le mouvement est au corps (1). Ma foi! j'en demande bien pardon à Locke , mais je ne trouve dans ce beau passage rien à retrancher que la plaisanterie. Où donc avait-il vu de la matière en repos? Vous voyez qu'il passe, comme je vous le disais tout à l'heure, à côté d'un abîme sans le voir. Je ne prétends point soutenir que le mouvement soit essentiel à la matière , et je la crois surtout indifférente à toute direction; mais enfin il faut savoir ce qu'on dit , et lorsqu'on n'est pas en éta' de distinguer le mouvement relatif et le mouvement absolu, on pourrait fort bien se dispenser d'écrire sur la philosophie.
Mais voyez , en suivant cette même comparaison quïl a si mal saisie, tout le parîi quil était possible d'en tirer en y apportant d'autres yeux. Le mouvement est au corps
(r)Liv.II, ch. h, §. 10.
ce que la pensée est à V esprit; soit, pourquoi donc n'y aurait-il pas une pensée relative et une pensée absolue ? relative , lorsque l'homme se trouve en relation avec les objets sensibles et avec ses semblables, et qu"i( peut se comparer à eux; absolue, lorsque cette communication étant suspendue par le sommeil ou par d'autres causes non régulières , la pensée n'est plus emportée que par le mobile supérieur qui emporte tout. Pendant que nous reposons ici tranquillement sur nos sièges dans un repos parfait pour nos sens , nous volons réellement dans l'espace avec une vitesse qui effraie l'imagination , puisqu'elle est au moins de trente werstes par secondes , c'est-à-dire qu'elle excède près de cinquante fois celle d'un boulet de canon; et ce mouvement se complique encore avec celui de rotation qui est à peu près égal sous l'équateur, sans que nous ayons néanmoins la moindre connaissance sensible de ces deux mouvements : or comment prouvera-t-on qu'il est impossible à l'homme de penser comme de se mouvoir, avec le mobile supérieur , sans le savoir ? il sera fort aisé de s'écrier : Oh! c'est bien différent l mais pas tout-à-fait si aisé , peut-être , de îe
DE 8AOTT-PÉTERSB0UR6. 4îlî
prouver. Chaque homme ;iu reste a son orgueil dont il est difficile de se séparer absolument; je vous confesserai donc naïvement qiCil in est tombé en partage une urne assez lourde pour croire que ma comparaison n'est pas plus lourde que celle de Locke.
Prenez encore ceci pour un de ces exemples auxquels il en faut rapporter d'autres. Il n'y a pas moyen de tout dire ; mais vous êtes bien les maîtres d'ouvrir au hazard le livre de Locke : je prends sans balancer rengagement de vous montrer qu'il ne lui est pas arrivé de renconter une seule question importante qu'il n'ait traitée avec la même médiocrité; et puisqu'un homme médiocre peut ainsi le convaincre de médiocrité , jugez de ce qui arriverait si quelque homme supérieur se donnait la peine de le dépecer.
LE SÉNATEUR
Je ne sais si vous prenez garde au problème que vous faites naître sans vous en apercevoir , car plus vous accumulez de reproches contre le livre de Locke, et plus vous rendez inexplicable l'immense réputation dont il jouit.
Je ne suis point fâché de faire naître un problème qu'il n'est pas extrêmement difficile de résoudre, et puisque notre jeune ami m'a jeté dans cette discussion, je la terminerai volontiers au profit de la vérité.
Qui mieux que moi connaît toute l'étendue de l'autorité si malheureusement accordée à Locke, et qui jamais en a gémi de meilleure foi? Ah! que j'en veux à cette génération futile qui en a fait son oracle , et que nous voyons encore emprisonnée (1), pour ainsi dire, dans Terreur par l'autorité d'un vain nom qu'elle-même a créé dans sa folie! que j'en veux surtout à ces Français qui ont abandonné , oublié , outragé même le Platon chrétien né parmi eux , et dont Locke n'était pas digne de tailler les plumes , pour céder le sceptre de la philosophie rationnelle à cette idole ouvrage de leurs mains , à ce faux dieu du XVIIIe siècle, qui ne sait rien, qui ne dit rien, qui ne peut rien, et dont ils ont élevé le piédestal devant la face du Seigneur ,
(l) Locred fast in.
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sur la foi de quelques fanatiques encore plus mauvais citoyens que mauvais philosophes ! Les Français ainsi dégradés par de vils instituteurs, qui leur apprenaient à ne plus croire à la France, donnaient l'idée d'un millionnaire assis sur un co/Fre-fort qu'il refuse d'ouvrir, et de là tendant une main ignoble à l'étranger qui sourit.
Mais que cette idolâtrie ne vous surprenne point. La fortune des livres serait le sujet d'un J)on livre. Ce que Sénèque a dit des hommes est encore plus vrai peut-être des monuments de leur espril. Les uns ont la renommée et les autres la méritent (1). Si les livres paraissent dans des circonstances favorables , s'ils caressent de grandes passions , s'ils ont pour eux le fanatisme prosélytique d'une secte nombreuse et active , ou , ce qui passe tout, la faveur d'une nation puissante, leur fortune est faite; la réputation des livres, si Ton excepte peut-être ceux des mathématiciens , dépend bien moins de leur mérite intrinsèque que de ces circonstances étrangères à
(1) Sénèque est assez vicîie en maximes pour qu'il ne soit pus néci aire que les amis lui en prêtent* Celle dont il s'agit ici ^appartient à Juste Lipse : Quidam mcrcnlurfawam, quidam habcnU (Just. lipt. , Cnist. cent. I, Ej>ist. I. (Abfe </'• /'• dîieur.)
la tête desquelles je place , comme je viens de vous le dire, la puissance de la nation qui a produit l'auteur. Si un homme tel que le P. Kircher , par exemple , était né à Paris ou à Londres , son buste serait sur toutes les cheminées , et il passerait pour démontré qu'il a tout vu ou entrevu. Tant qu'un livre n'est pas , s'il est permis de s'exprimer ainsi , poussé par une nation influente , il n'obtiendra jamais qu'un succès médiocre ; je pourrais vous en citer cent exemples. Raisonnez d'après ces considérations qui me paraissent d'une vérité palpable , et vous verrez que Locke a réuni en sa faveur toutes les chances possibles. Parlons d'abord de sa patrie. Il était Anglais : l'Angleterre est faite sans doute pour briller à toutes les époques ; mais ne considérons dans ce moment que le commencement du XVIIIe siècle. Alors elle possédait Newton , et faisait reculer Louis XIV. Quel moment pour ses écrivains ! Locke en profita. Cependant son infériorité est telle qu'il n'aurait pas réussi , du moins à ce point , si d^autres circonstances ne Pavaient favorisé. L'esprit humain , suffisamment préparé par le protestantisme , commençait à s'indigner de sa propre timidité , et se préparait à
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tirer hardiment toutes les conséquences des
principes posés au XVI'' siècle. Une secte épouvantable commençait de son coté à s'organiser; c'était une bonne fortune pour elle qu'un livre composé par un très honnèi homme et môme par un Chrétien raison- Jiable , où tous les germes de la philosophie la plus abjecte et la plus détestable se trouvaient ^ouverts par une réputation méritée , enveloppés de formes sages et flanqués même au besoin de quelques textes de l'Ecriture sainte; le génie du mal ne pouvait donc recevoir ce présent que de l'une des tribus séparées , car le perfide amalgame eût été , dans Jérusalem , ou prévenu ou flétri par une religion vigilante et inexorable. Le livre naquit donc où il devait naître , et partit d'une main faite exprès pour satisfaire les plus dangereuses vues. Locke jouissait à juste titre de l'estime universelle. Il s'intitulait Chrétien , même il avait écrit en faveur du Christianisme suivant ses forces et ses préjugés , et la mort la plus édifiante venait de terminer pour lui une vie sainte et laborieuse (1). Combien les conjurés devaient
(l)Onpout en lire la relation dans \ë petite histoire des philosophes
do Saveri'ii.