‹ Les soirées de Saint-PétersbourgChapitre 38 sur 40 · LE3 SOIRÉES · texte numérisé non relu

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se réjouir de voir un tel homme poser tous les principes dont ils avaient besoin , et favoriser surtout le matérialisme par délicatesse de conscience ! Ils se précipitèrent donc sur le malheureux Essai , et le firent valoir avec une ardeur dont on ne peut avoir d'idée , si Ton n'y a fait une attention particulière. Il me souvient d'avoir frémi jadis en voyant l'un des athées les plus endurcis peut-être qui aient jamais existé , recommander à d'infortunés jeunes gens la lecture de Locke abrégé , et pour ainsi dire concentré par une plume italienne qui aurait pu s'exercer d'une manière plus conforma k sa vocation. Lisez-le , leur disait-il avec enthousiasme , relisez-le : apprenez-le par cœur : il aurait voulu , comme disait Mme de Sévigné , le leur donner en bouillons. Il y a une règle sûre pourjuger les livres comme les hommes, même sans les connaître : il suffit de savoir par qui ils sont aimés , et par qui ils sont haïs. Cette règle ne trompe jamais, et déjà je vous l'ai proposée à l'égard de Bacon. Dès que vous le voyez mis à la mode par les encyclopédistes , traduit par un athée et loué sans mesure par le torrent des philosophes du dernier siècle, tenez pour sur, sans autre examen, que sa philosophie est, du moins dans sesb;^cs

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u mies . fausse et dangereuse. Par la rai son contraire, si vous voyez ces mêmes philosophes embarrassés souvent parcel écrivant, et dépités contre quelques-unes de ces id< chercher ù les repousser dans l'ombre et se permettre même de le mutiler hardiment ou d'altérer ses écrits, soyez sur encore, et toujours sans autre examen , que les œuvres de Bacon présentent de nombreuses et magnifiques exceptions aux reproches généraux qu'on est endroit de leur adresser. Ne croyez pas cependant que je veuille établir aucune comparaison entre ces deux hommes. Bacon , comme philosophe moraliste, et même comme écrivain en un certain sens , aura toujours des droits à l'admiration des connaisseurs ; tandis que £ Essai sur £ entendement humain est très certainement , et soit qu'on le nie ou qu'on en convienne , tout ce que le défaut absolu de génie et de style peut enfanter de plus assommant . Si Locke, qui étaitun très honnête homme, revenait au monde, il pleurerait amèrement en voyant ses erreurs , aiguisées par la méthode française, devenir la honte et le malheur d'une génération entière. Ne voyez-vous pas que Dieu a proscrit cette vile philosophie, et qu'il lui a plu même de rendre fana-

thème visible ? Parcourez tous les livres de ses adeptes , vous n'y trouverez pas une ligne dont le goiit et la vertu daignent se souvenir. Elle est la mort de toute religion , de tout sentiment exquis , de tout élan sublime : chaque père de famille surtout doit être bien averti qu'en la recevant sous son toit , il fait réellement tout ce qu'il peut pour en chasser la vie , aucune chaleur ne pouvant tenir devant ce souffle glacial.

Mais pour en revenir à la fortune des livres, vous l'expliquerez précisément comme ceDe des hommes : pour les uns comme pour les autres, il y a une fortune qui est une véritable malédiction, et n'a rien de commun avec le mérite. Ainsi, messieurs, le succès seul ne prouve rien. Défiez-vous surtout d'un préjugé très commun, très naturel et cependant tout-à-fait faux : celui de croire que la grande réputation d'un livre suppose une connaissance très répandue et très raisonnée du même livre. Il n'en est rien, je vous l'assure . L'immense majorité ne jugeant et ne pouvant juger que sur parole , un assez petit nombre d'hommes fixent d'abord l'opinion. Ils meurent et cette opinion leur survit. De nouveaux livres qui arrivent ne laissent plus

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de temps de lire les autres; <-i bientôt ceux-ci ne sont jugés que sur uim; réputation vague, fondée sur quelques caractères généraux , ou sur quelques analogies superficielles et quelquefois même parfaitement fausses. Il n'y a pas long-temps qu un excellent juge, mais qui ne peut cependant juger que ce qu'il connaît, a dit à Paris que le talent ancien le plus ressemblant au talent de Bossuet était celui de Démosthènes : or il se trouve que ces deux orateurs diffèrent autant que deux belles choses du même genre (deux belles fleurs , par exemple,) peuvent différer l'une de l'autre ; mais toute sa vie on a entendu dire que Démosthène tonnait, et Bossuet tonnait aussi : or , comme rien ne ressemble à un tonnerre autant qu'un tonnerre, donc; etc. Voilà comment se forment les jugements. La Harpe n'a-t-il pas dit formellement que Vobjet du livre entier de /'Essai sur l'entendement humain est de démontrer en rigueur que r entendement est esprit et d'une nature essentiellement distincte de la matière (1 ) ? n'a-t-il pas dit ailleurs : Locke , Clarke , Leibnitz ,

(1) Lycée, tom. XXIV. Philos, du 48e siècle, to-m. M , art. Diderot.

Fénélon, etc. , ont reconnu celte vérité ( de la distinction des deux substances) ? Pouvezvous désirer une preuve plus claire que ce littérateur célèbre n'avait pas lu Locke ? et pouvez-vous seulement imaginer qu'il se fut clonné le tort ( un peu comique ) de l'inscrire en si bonne compagnie, s'il l'avait vu épuiser toutes les ressources de la plus chicaneuse dialectique pour attribuer de quelque manière la pensée à îa matière ? Vous avez entendu Voltaire nous dire : Locke, avec son grand sens, ne cesse de nous répéter : Définissez / Mais , je vous le demande encore , Voltaire aurait-il adressé cet éloge au philosophe anglais, s'il avait su que Locke est surtout éminemment ridicule par ses définitions, qui ne sont toutes qu'une tautologie délayée? Ce même Voltaire nous dit encore, dans un ouvrage qui est un sacrilège , que Locke est le Pascal de l'Angleterre. Vous ne m'accusez pas , j'espère , d'une aveugle tendresse pour François Arouet: je le supposerai aussi léger, aussi mal intentionné, et surtout aussi mauvais français que vous le voudrez; cepei> dant je ne croirai jamais qu'un homme qui avait tant de goût et de tact se fut permis cette extravagante comparaison , s'il avait jugé

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du près lui-même. Quoi donc ? le fastidieux auteur de YEssai sur V entendement humain , dont le mérite se réduit dans la philosophie rationnelle, à nous débiter, avec l'éloquence d'un ahnanach, ce que tout le monde sait ou ce que personne n'a besoin de savoir, et qui serait d'ailleurs totalement inconnu dans les sciences s'il n'avait pas découvert que la vitesse se mesure par la masse; un tel homme, dis-je , est comparé à Pascal — à Pascal ! grand homme , avant trente ans ; physicien , mathématicien distingué , apologiste sublime , polémique supérieur , au point de rendre la calomnie divertissante ; philosophe profond , homme rare en un mot , et dont tous les torts imaginables ne sauraient éclipser les qualités extraordinaires. Un tel parallèle ne permet pas seulement de supposer que Voltaire eut pris connaissance par lui-même de YEssai sur ^entendement humain. Ajoutez que les gens de lettres français lisaient très peu dans le dernier siècle , d'abord parce qu'ils menaient une vie fort dissipée, ensuite parce qu'ils écrivaient trop, enfin parce que l'orgueil ne leur permettait guère de supposer quils eussent besoin des pens d'aulrui. De tels hommes ont bien d'autres

choses à faire que de lire Locke, j'ai de bonnes raisons de soupçonner qu'en général il n'a pas été lu par ceux qui le vantent, qui le citent, et qui ont même l'air de l'expliquer. C'est une grande erreur de croire que pour citer un livre , avec une assez forte apparence d'en parler avec connaissance de cause , il faille l'avoir lu , du moins complètement et avec attention. On lit le passage ou la ligne dont on a besoin ; on lit quelques lignes de Yindex sur la foi d'un index ; on démêle le passage dont on a besoin pour appuyer ses propres idées; et c'est au fond tout ce qu'on veut : qu'importe le reste (1)? Il y a aussi un art de faire parler ceux qui ont lu; et voilà comment il est très possible que le livre dont on parle le plus soit en effet le moins connu par la lecture. En voilà assez sur cette réputation si grande et si peu méritée : un jour viendra , et peut-être il n'est pas loin , où Locke sera placé unanimement au nombre des écrivains qui ont fait le plus de mal aux hommes. Malgré tous les re-

(1) Je ne voudrais pas pour mon compte gager que Condillac n'avait jamais lu Locke entièrement et attentivement; mais s'il fallait absolument gager pour l'affirmative ou pour la négative, je me déterminerais pour le second parti.

proches que je lui ai faits, je n'ai touché cependant qu'une partie de ces torts,, et peutêtre la moindre. Après avoir posé les fondements d'une philophie aussi fausse que dangereuse , son fatal esprit se dirigea sur la politique avec un succès non moins déplorable. Il a parlé sur l'origine des lois aussi mal que sur celle des idées ; et sur ce point encore il a posé les principes dont nous voyons les conséquences. Ces germes terribles eussent peut-être avorté en silence sous les glaces de son style ; animés dans les boues chaudes de Paris , ils ont produit le monstre révolutionnaire qui a dévoré l'Europe . Au reste , messieurs , je n'aurai jamais assez répété que le jugement, que je ne puis me dispenser de porter sur les ouvrages de Locke , ne m'empêche point de rendre à sa personne ou à sa mémoire toute la justice qui lui est due : il avait des vertus , même de grandes vertus ; et quoiqu'elles me rappellent un peu ce maître à danser , cité , je crois , par le docteur Swift , qui avait toutes les bonnes qualités imaginables , hormis qu'il était boiteux (1), je ne fais pas

(1) On peut lire un morceau curieux sur Locke dans l'ouvrage déjjà

moins professions de vénérer le caractère moral de Locke; mais c'est pour déplorer de nouveau Tiiifluence du mauvais principe sur les meilleurs esprits. C'est lui qui règne malheureusement en Europe depuis trois siècles ; c'est lui qui nie tout , qui ébranle tout , qui proteste contre tout : sur son front d'airain , il est écrit non ! et c'est le véritable titre du livre de Locke , lequel à son tour peut être considéré comme la préface de toute la philosophie du XVIIIe siècle , qui est toute négative et par conséquent nulle. Lisez Y Essai , vous sentirez à chaque page qu'il ne fut écrit que pour contredire les idées reçues, et surtout pour humilier une autorité qui choquait Locke au-delà de toute expression. Lui-même nous a dit son secret sans détour. // en veut à une certaine espèce de gens oui font les maîtres et les doc-

cité du docteur James Beattie. ( On the nature and immutability of truth. London, 1772, in-8°, pag. 16, 17.) Après un magnifique éloge du caractère moral de ce philosophe, le docteur est obligé de passer condamnation sur une doctrine absolument inexcusable , qu*il excuse» cependant, comme il peut, parune assez mauvaise raison. On croit entendre Boileau sur le compte de Chapelain :

Qu'on vante en lui la foi, l'Iionncur, la probits,

Qu'on prise sa candeur et sa cîv'JJ.V: etc., etc.

Il «st vrai, s'il m'eût cru, qu'il n'eût point fait de vert.

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