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LE PETIT PARVENU

Né à Montréal, de parents pauvres, mais honnêtes, Joe Lepain savait très peu de chose quant au reste du Canada, et rien de Eome, ni de la Grèce. Ses quelques sous lui avaient bien permis de naviguer, dans les petites écoles, jusqu'au poste de la première communion, mais il avait manqué d'argent pour prendre passage à bord des grands collèges, et s'en aller, pour le salut de son avenir, étudier dans les vieux pays ce qu'il y a de plus ancien. Il n'avait pas eu, comme on dit, la chance de se faire instruire.

Rome ! pour lui, ça voulait dire, tantôt de la boisson, tantôt un endroit vague où demeurait ce qu'il avait entendu appeler le Saint Père.

Quant à la Grèce, aucune idée que ça fût un pays ; il savait, tout au plus, que c'était quelque chose qui se mange, ou qui sert à acheter de quoi manger. De

là vient qu'il disait indifféremment : faire de l'argent, ou, se graisser la patte.

Obligé de rester ici corps et âme, et ce qui est plus, d'y gagner sa vie tout de suite, le jeune s'était mis à chercher de l'ouvrage et avait fini par en trouver dans une boutique où l'on faisait des fausses semelles.

N'y ayant pas de sot métier, autant valait celui-ci qu'un autre. Et puis, vive un homme peu instruit, pour aller tout droit au métier supérieur, c'est-à-dire à celui qui paie le mieux. C'est ce qu'avait fait le gardon, cette industrie, alors nouvelle, semblant lui offrir une perspective plus souriante.

Au demeurant, moins le capital, Joe Lepain avait bien tout ce qu'il faut pour réussir : intelligence, beauté physique et bonne santé, amour exclusif du travail payant, respect de son intérêt, mépris de celui des autres, généreux avec calcul, du même avis que tout le monde, impeccable adulateur du plus fort, le corps plein d'histoires et plein de commissions, menteur, vantard ; avec tout cela, il va sans dire, effronté comme un page.

Un jour, il fit rencontre d'une petite modiste pas mal du tout de sa personne, et qui avait eu du couvent. Ça l'avait frappé ... La fréquentation s'imposa, gagnant chaque jour de l'esprit de suite. Monsieur présentait ses hommages de plus en plus respectueux à mademoiselle ; mademoiselle gardait ce

qu'elle avait de mieux pour monsieur. Ce fut l'amour.

L'amour prit des proportions, le salaire aussi. Que devait -il s'ensuivre, sinon le mariage ?. . . On prononça le " oui " solennel, et les enfants, — gage de prospérité, disait-on autrefois, — se mirent à arriver à peu près tous les ans.

Sur ces entrefaites, Lepain n'avait-il pas eu l'idée d'ouvrir boutique à son compte ?. . . Il allait, j'vous dis, mais il allait tellement, que les patriotes du quartier, le voyant plein d'argent, entreprirent, un bon jour, de lui faire briguer les suffrages. Eh ! les bougres ! savez-vous qu'ils y seraient parvenus, si lui, eût failli de comprendre son affaire ou son monde ? Pas instruit, pas assez capable ! avait-il répondu, pour échapper aux obsessions.

De fait, quoique, d'ordinaire, il suffise aux gens de tout ignorer pour ne douter de rien, notre homme, par exception, avait usé du privilège de se connaître. Ça l'humiliait de se voir peu savant. Il s'était bien promis que sa progéniture en saurait plus long que lui, et de bonne heure, il vous avait envoyé tout ça au moule. Le résultat avait été superbe : ses filles cultivaient le caprice, la mode, le piano, la paresse et l'ennui ; ses garçons fumaient des cigarettes, portaient la canne, prenaient la bière, contaient fleurette aux gamines et se disaient étudiants, certains, tout comme leurs sœurs, que l'instruction les ayant si

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bien préparés à ne rien faire, le travail ne pouvait convenir qu'aux ignorants et aux goujats.

Il est rare que le' malheur manque d'abattre, ou le bonheur, de corrompre.

Ainsi, pour ne parler que de notre ami Joe Lepain, la fortune lui avait créé encore plus de besoins qu'elle ne lui en avait évité. A la maison, on était devenu trop distingué pour prendre soin du ménage ; il fallait des servantes. Eh ! puis, mon Dieu ! des servantes, vous savez ce que c'est ? Ça demande des prix fous, c'est le diable à trouver, encore plus à garder.. . Quand on en a, pour les traiter comme il faut, c'est-à-dire mieux que soi-même, il en coûte plus que ce qu'elles gagnent. Viennent-elles à vous quitter ? on ne sait que faire ; c'est le désarroi, c'est la désolation, c'est le péril en la demeure ! Elles parties, qui fera la cuisine, qui essuiera les meubles ou ira répondre à la porte ? Absolument ! pas les gens de la famille, ce serait bien une honte !

Donc, étant riche, quand vous auriez des filles tout plein la maison, et peut-être à cause de cela même, de toute nécessité, il vous faut des servantes, ou. . . vous allez mourir, c'est évident.

Est-ce tout ? . . . J'en doute. Il doit être besoin d'un cocher. Pour vous mener ?. . . ISTon pas. Pour vous attendre solennel, et vous représenter noblement dans la rue, sitôt que la voiture s'arrête et que vous en descendez ; pour vous remettre en main les

rênes et vous les voir tenir, dès que vous y êtes remonté et qu'elle repart.

Un piano ! . . . Sachez ou non la musique, il vous faut un piano !

Votre ameublement, vos habits ? . . . Us ont coûté cher ; ils sont encore neufs ; mais voici venir les derniers goûts ! . . . Pour ne pas être en retard, ni avoir l'air commun — l'air commun quand on est riche ! allez donc, pour qui nous prenez-vous ? — il est urgent de renouveler tout ça !.. . Et comme en notre siècle, les derniers goûts restent si peu de temps les derniers, il n'y a pas à dire qu'on va se borner à la jouissance de l'acquisition la plus récente. D'ailleurs, n'est-ce pas Jouir à moitié, que de jouir toujours de la même chose, sans éclat, comme les petites gens ? Ce qui donne du corps à la jouissance, ce qui la complète, c'est l'étalage qu'on fait de ses objets les plus nouveaux, et par conséquent les plus dignes d'envie ; c'est le vain désir qu'on en fait naître dans le cœur du public incapable de vous égaler, ni même de vous imiter.

Il est vrai qu'il faut souffrir passablement, pour avoir l'air de jouir plus, ou, si vous voulez, plus en grand que les autres. N'importe ! Telle est la vie du monde, dit-on partout, en guise de justification.

Telle est la vie du monde, se disait tout particulièrement monsieur Joseph Lepain, la première fois qu'il fut pris du mal de la villégiature. Chanson bien différente de celle du temps jadis !. . .

Alors, oh ! alors, la belle saison revenue, il ne demandait pas mieux que d'aller, le dimanche, avec le petit ange de ses jours, s'asseoir à l'ombre, dans l'île Grosbois, ou sauter les Rapides, à bord du Souverain. Aujourd'hui ! aujourd'hui, monsieur Lepain ne pouvait plus concevoir qu'un chrétien passât l'été à la ville sans étouffer ! Non ! vraiment, il ne. . .

Je le vois encore avec l'air accablé qu'il vous avait en disant cela dès le printemps.

Ce n'était pas tout, cependant, que de partir ; fallait savoir où aller.

Où aller ? . . . à Old Orchard, à Saratoga ? . . . Il ne savait pas assez l'anglais. A Boucherville?... Il y avait trop de monde ; avec cela, des fêtes ! du bruit ! à vous obliger de dormir les yeux ouverts et les oreilles cassées ! A St-Léon ? ... A part l'eau minérale, il n'y avait pas d'eau. A Cacouna ? . . . Seuls, les ours blancs eussent pu l'endurer, tant elle était froide ! Laprairie ! démodé, usé ! . . . Vaudreuil ! monopolisé ! Pourtant, pensait-il, où trouver, en dehors de ces places, un air assez pur pour des poumons qui se respectent !

De guerre lasse, notre ami avisa une toute petite campagne près Montréal, un séjour en cet endroit se pouvant concilier avec le salut de la situation. Il dirait qu'il avait bien résolu de passer le temps de la villégiature dans quelque summer resort fashionable, mais que sa femme, ayant besoin de repos cette année-là. lui avait demandé comme faveur d'aller

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vivre tout l'été dans cette quasi solitude, et qu'il y avait consenti, pour lui plaire ; un petit contretemps bien compensé, du reste, par la douce obligation que lui feraient d'être tous les jours à la ville, des commandes plus considérables que jamais à exécuter.

Des gens à qui monsieur Lepain ne devait pas réussir à en imposer, toutefois, c'étaient les habitants; il n'en est pas de plus aptes, au contraire, à réduire tous les autres humains à leur plus simple expression. Esprit analyseur, gouailleur et souple, dissimulation, force d'inertie, ils ont tout ce qu'il faut pour venir à bout de leur homme ; même je crois que de tout tem])s, les rayons X leur furent des moyens familiers de décoiivrir dans un sujet la tache noire ou le point faible ; avec cela que ce genre d'étude les absorbe presque, et constitue pour eux un bonheur qui n'a d'égal que celui qu'ils éprouvent à se communiquer leurs aperçus. Certes, monsieur Lepain s'en serait facilement convaincu s'il eût prêté l'oreille aux observations qui saluèrent son arrivée parmi eux. Les enfants lui disaient bonjour, et se détournaient, riant de lui avoir fait ôter son chapeau ; les autres le regardaient aller en se demandant : " Quel est c't'animal-là, don' ? connai's-tu ça. toé ?"

— J'sé sacré gué pas. Y m'a l'air pas mal riche, tout d'même ; on dirait d'un seigneur !

— Oui, un p'tit seigneur. Tout ce qu'il a, y doit l'avoir su' l'dos. Mais ces gens-là, c'est jamais en peine, ça se défend jusque avec des banqiieroutes.

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Comme le défunt chose, là, ...voyons,... d'à cause que i'veux l'nommer,. . . mon Dieu !. . . qui restait,. . . ah ! mé, . . . son sacrabe de nom ! . . . N^importe ! Qu'estce qu'y a pas faite, lui ? Après sa cud'bute, y est ben resté avec cent beaux mille francs. Ous' qu'y avait pris ça ? Là, pas ailleurs, c'est tout clair. C'est vrai qu'y les avait mis sous la jupe de sa femme, mais ça l'empêchait pas d'en jouir pareil. Eh ! ben, c'est d'même. Dans l'ancien temps, ça ruinait, ane banqueroute ; y a pas d'difficulté, ça ruinait net ...

— Mé à c't'heure, c'est changé, tu penses ?

— J'appelle pu ça changé ! y a pas ane damnée affaire qui paie mieux qu'ça !

Et les commentaires d'aller leur train. Sans être ce qu'on appelle jolie, l'aînée des deux filles était plus passable et chantait mieux que l'autre ; en revanche, celle-ci marchait mieux, avait meilleure mine et plus belle façon. La mère ? Ah ! pas mal plus Smart que ses filles, quoique pas tout à fait aussi blanche, peut-être. Quant aux garçons, c'étaient des petits épaillés, des petits fous. Le père, lui, avait bien toute l'apparence d'un vrai m'sieu ; seulement, pour un homme qui prétendait tenir un certain rang, c'était regrettable qu'il ne fût pas plus instruit. On déplorait, dans le village, ses crimes de lèse-prononciation et de lèse-grammaire ; il disait trop souvent : " Nous avons-t-eu du plaisir ", " j'étais-t-assis", " j'ai-t-été ", et autres choses malsonnantes.

Bref, nos gens ne revinrent pas à la ville sans

avoir laissé force lambeaux de leur gloire aux ronces du chemin ; mais ils ignoraient le véritable sentiment de ceux qu'ils avaient cru éblouir. Quel bonheur qu'il en soit presque toujours ainsi !

Des jours et des jours passèrent encore, sans défleurir les illusions de la famille heureuse ; on eût dit que ces privilégiés forçaient la vie à leur prodiguer ses caresses.

Hélas ! il s'échappe parfois quelque émanation vénéneuse des lauriers sur lesquels on s'endort, et parfois le temps, qui distribue à la terre les bienfaits et les maux, nous réserve de cruelles surprises !

Un coup de tonnerre retentit, un jour, dans un ciel serein : Lepain venait de faillir. Le plus étonné de cette affaire, c'était lui-même.

A ceux qui vinrent lui reprocher de n'avoir pas failli plus tôt, — car cela se reproche, vous savez, — il répondit : " Est-ce que j'm'en doutais, moé, que " j'timberais, tout marchait comme su des roulettes! " Ah ! les maudits, y me l'paieront ! . . . Et pi, si '*' c'était-z-arrivé plus vite, j'arais p'-t-ête pas-t-été " sûr de marier mes filles."

' En effet, ces demoiselles, passant pour très riches, s'étaient mariées, sans qu'il en coûtât, bien entendu, un seul denier au papa, pour le quart d'heure. Selon l'usage antique, mais de moins en moins solennel, elles avaient bien exigé de leurs soupirants qu'ils eussent de l'argent ou une position, mais tout leur bien, à elles, consistait en une espérance, l'espérance d'un

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simple usufruit qui devait leur échoir, quand ? — Plus tard. — Mais encore ? — Peut-être après la mort de tout le monde. Pas besoin, pour les futurs, de le savoir au juste. . .

C'est sur cette mise égale ou proportionnelle de fonds que repose trop souvent la société dite conjugale. Or, comme à part leur prétendue fortune, les p'tites Lepain n'avaient rien d'extraordinaire, voyez d'ici la figure de mes gendres . . . s'il vous plaît.

En justice pour beau-papa, disons tout de suite qu'il fut assez habile, assez fin, assez " d'affaires " pour sauver du naufrage de quoi vivre en bon bourgeois.

X'ayant pu faire d'aucun de ses trois fils ni un avocat, ni un médecin, ni un notaire, ni rien, à force de sollicitations il réussit, enfin, à en caser deux dans les ascenseurs, et l'autre, à la Compagnie du Tramway, et fut assez heureux pour ne pas entendre les habitants de sa chère petite campagne près Montréal se renvoyer l'écho de sa catastrophe relative :

— Eh ! ben, c'que j't'avais dit ?

— Oui, ... et pi ?

— C'est arrivé.

— Pour not' gros m'sieu, là ?

— Tout juste. C'est marqué dans la gazette d'à soir.

— Ça fait ben piquié !

— Oui, tu l'as dit, qu'ça fait piquié ! Oh ! c'est pas rien, la vie du monde, à c't'heure, allez, allez ! — Taquaouair, hein ?

— Oui, c'est ben sérieux d'voir ça !.. .

WIT.FKIU LAROSE

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