‹ Les Soirées du Château de RamezayChapitre 19 sur 50 · CONTE CANADIEN · texte numérisé non relu

CONTE CANADIEN

C'est chez Boulé qu'on veillait, ce soir-là. Les jeunes gens venaient de danser la ''coquette/' et l'avaient dansée double ; il commençait à faire chaud. Pour s'amuser tout en se ressuyant, quelques liilettes s'en vinrent demander un conte au père Baptiste, un bon vieillard qui les avait regardé sauter, en fumant sa pipe, seul dans un coin.

— Ah ! ça, mes enfants, dit-il, vous savez bien que je suis trop vieux, que je n'en sais plus, de contes, moi. Je ne me souviens plus de rien !...

— Bien oui, mon oncle, vous en savez, c'est parce que vous ne voulez pas nous en conter, que vous dites oa. Contez-nous en donc... Rien qu'un petit, tout

WILFRID LABOSE 109

petit, le plus polit de tous, rien que long comme ça, tenez. Voulez-vous ? Oui, hein, vous voulez ? . . .

— Oui, il veut, oui, ma chère enfant, il veut ! clamèrent, en chœur, les fillettes : voyons, là, vous autres, tâchez de vous taire et d'approcher ; mon oncle \a nous conter un beau conte.

Et tous d'applaudir, de se taire et de s'approcher . . .

Alors, le père serra sa pipe, se passa, aller et retour, le revers de la main gauche sous le nez, se recueillit, fixa le plafond où se réfugie le mystère, puis abaissant et promenant ses regards sur l'auditoire, comme pour s'en emparer du coup, il débuta ainsi :

Or donc, messieurs et dames, il est bon d'vous dire qu'il y avait, une fois, dans certaine ville, un coin obscur ; dans ce coin, un trou ; dans ce trou, un ouvrier.

Etant garçon, notre homme avait trouvé l'tour d'assez bien vivre, mais depuis qu'il avait fait, comme on dit, la bêtise de se marier, il en arrachait. Comme de juste, le salaire qui suffit à un, ne peut pas suffire à cinquante. Eh ! ce pas fin, aussi ! N'avoir rien du tout devant soi, et s'en aller prendre une fille pauvre. Pourquoi pas une riche ou qui aurait eu, au moins, un p'tit brin de butin ! Ça fait rejoindre les deux bouts ensemble!... à condition, vous me direz, qu'on y touche tout de suite, parce qu'à la fin du compte, un gendre est toujours pas un diien ; il aime bien qu'une dot, quand il y en a, soit

payable un peu avant sa mort. Sans cela, voyezvous ? c'est certain qu'il goûte de moins en moins le bonheur de gagner tout seul et chaque jour, de quoi faire vivre la p'tite femme plus richement qu'elle ne vivait chez elle, même dans le temps que les parents la "boomaient," pour mieux tenter les bons partis. Jtiche rien que de nom, comme ça, le diable m'emporte ! je crois que c'est encore plus triste que pauvre. Aussi, prenant en considération les vilaines surprises du " bluff " qui gravite autour des mariages riches, les amis de notre ami, qui n'étaient pas des fous, avaient fini par concéder que s'il n'avait pas tout à fait raison, il n'avait peut-être pas tout à fait tort, non plus, de s'être marié pauvrement.

Ce qui n'avait ni rime, ni bon sens, par exemple, c'étaient les frais sans " émite " qu'avait coûtés le inariage : dispense de deux bans, agrès numéro un pour la mariée, la musique, les beaux bouquets, les chandeliers d'or ! . . . Jusqu'au grand tapis, dans la grande allée ! . . . ISTon ! mais, je vous dis !

Et lui, le marié, don' ! fallait l'avoir vu avec les bottes fines, l'habit de gala, le tuyau, les gants d'une main, la canne de l'autre î C'est pas ça, on aurait juré d'un avocat !

S'il avait dû en cracher, des " cents," le pauvre garçon, pour tout payer ! D'aucuns répétaient mêmement qu'il n'en avait pas eu assez, qu'il avait été obligé d'en emprunter, et puis pas mal !

^"'importe ! c'était un bien beau jour de prin-

WILFRU) LAROSE 111

temps, que celui où le jeune couple avait dit " oui " à m'sieu l'curé. Ivre de la douce tiédeur de l'air et des arômes persuasifs qui chargeaient l'aile des petits zéphirs, ce jour-là, la fauvette elle-même, sous les feuilles nouvelles, avait semblé répondre d'une voix plus douce à l'autre fauvette.

Le printemps, hélas ! ça ne dure pas toujours ; la lune de miel non plus. Les enfants s'étaient mis à arriver : — trois dans quatre ans — deux étaient morts, la mère avait eu de rudes maladies, les gages du père avaient baissé. Tant de dépenses de plus, avec moins de revenus que jamais pour y faire face, c'en était bien assez pour faire rêver un homme ! Aussi arrivait-il au nôtre d'avoir des accès de pesant où ses yeux vitrés par la terreur, apercevaient comme dans une lumière indécise de cachot, les diverses formes de brefs dont la justice se sert pour faire payer les gens. Que voulez-vous ? on exagère si bien ce qu'on redoute ! Et puis, dans les hommes, y a presque toujours ça de défaut : aussitôt qu'un malheur arrive, comme s'y craignaient de ne pas en avoir assez, vite, y s'empressent de s'en forger d'autres par toutes sortes d'imaginations d'ma grand'mère.

Les femmes, c'est nas pareil, y s'en manque ! Suffit que ça commence à mal aller, pour qu'y s'mettent les oreilles dans l'crin, comme dit l'autre, et qu'y deviennent d'un courage, monsieur î Oui ! j'pense ben !

Ah ! la p'tite mère, elle, pas d'danger qu'elle vînt se laisser aller ! Elle savait ben qu'y ne lui restait

plus que sa petite Lucette, l'aînée de ses p'tits enfants, et que si ou manquait de force en commençant, on pourrait pas se rendre jusqu'au bout, pour rélever. Si elle en tirait des plans ! si elle ménageait ! si elle travaillait ! le cœur gros, mais sans faire semblant de rien, pour pas augmenter la peine de son mari. Ça tirait des larmes, tant qu' c'était beau d'ia voir !

Or, cette année-là, elle s'était mis dans la tête de faire une grosse surprise au papa, quand arriverait le Jour de l'An. Imaginez-vous que sans qu'il s'en aperçût, elle avait serré assez de coppes pour habiller la petite toute en neuf, d'un bout à l'autre. C'est pas toute : elle lui avait tricoté les plus fins p'tits bas ! sans compter qu'elle vous les avait emplis de nananes, et qu'avec l'argent qui lui restait — quand on pense qu'il lui en restait ! — elle avait acheté une catin, j'dirai pas plus belle que la p'tite, parce que ça serait pas vrai, mais dans tous les cas, une belle, attention !

Comme de faite, le jour venu, la v'ià qui s'élève, prépare c't' enfant de pied en cap, y met dans les mains toute sa fortune, et l'amène, sautillante Je bonheur, à la chambre où p'tit papa dormait encore.

— Allons, vieux, murmura-t-elle en l'éveillant, toi qui te plains toujours, regarde-la. ta fiillle ; est-ce qu'elle n'est pas bien habillée, ce matin, hein ?

— Yi ! mé bin billée, hein, pe . . . pe . . . ?

WILFKID LAROSE 113

— Ah ! tiens, comme c'est beau ? Qui t'a donné tout ça ?

— Me. . .me, tit Zésus, pi tites sœurs.

— Où sont-elles, tes petites sœurs, mon ange ?

— Avé tit Zésus, là, en haut, en haut !

— Lui as-tu demandé quelque chose, toi, au p'tit Jésus ?

—Non.

— Tu lui demanderas pas rien ?

— Se pas, mé.

— Tu lui demanderas pas que sa maman, elle ne soit plus malade, jamais, jamais, pour avoir bien soin de Titite ?

— Vi!

— Que son papa, il gagne de quoi acheter de belh^s bebelles pour Lucette '

—Vi !

— Que Lucette soit toujours une bonne, bonue petite enfant ?

—Eh ? vi !

Et l'embrassant, le père pleura. Et à son tour, leur souhaitant de nouveau la bonne année, la p'tite mère, qui pleurait aussi, dit : " Vieux, quand même ce serait de joie, faut pas pleurer comme ça ! la petite va croire que c'est de peine, et nous aurons gâté son plaisir. Du bon vin, ça remet le cœur ; prenonsen. plutôt. Veux-tu ? '■

— Tu en as ?

— Celui que tu m'avais apporté quand j'ai été si

mal ! Tu sais ? Pensant à toi. Je m'étais dit : s'il tombait malade lui-même, il en aurait bien plus besoin que moi. Et je te l'ai gardé •

Là-dessus, quelqu'un entra : c'était l'enfant du voisin. Ivre comme d'habitude, son père était revenu tard dans la soirée ; sa mère, dégoûtée, avait fui cliez une vieille tante. La maison était restée sans feu, l'enfant, sans sommeil.

— As-tu eu tes étrennes ? hasarda l'ouvrier.

— Connais pas ça, m'sieu.

La petite fille le regardait, silencieuse, avec de grands yeux.

— Qu'est-ce qu'on va faire, Lucette ? dit la femme, le ptit garçon n'a pas eu d'étrennes ?

— En a, mé. Vas n'en donner, hein ?

Et sa main large ouverte lui tendit des dragées.

Le cœur du pauvret semblait voyager entre une acceptation et un refus, entre un sourire et des larmes.

Ce spectacle acheva de transformer l'ouvrier. Un éclair avait pénétré sa raison, un baume mystérieux et doux venait de descendre au fond de son cœur. Lui qui voyait dans sa femme et sa fille deux anges de charité, il avait honte de s'être cru pauvre.

Le courage, l'espérance, les temps meilleurs revinrent, et par-dessus le marché, il lui naquit encore un joli gros garçon qu'il fit instruire, ainsi que la fille, en enfant de prince. Depuis ce temps-là — ah ! ça fait pas mal longtemps de ça — tous les deux se

sont entendus pour faire bâtir à leurs vieux parents un château où ils vivent comme des rois.

Ces gens-là, vovjs les connaissez pas ? demanda le conteur à ses écoutants.

— Ah ! bien non, pour sûr.

— Tas de menteurs ! c'est la famille chez Tpère Fanfan . . .

— Ah ! ça, mais dites don', ce qu'il vient de conter là, savez-vous que ça y ressemble, en effet ? Qui est-ce qui aurait dit qu'y viendrait nous tirer des éclats de rire, pi des larmes, avec cette histoire ! Xon ! mais, y est ben toujours pareil ! . . .

Charles GILL

CHAKLES GILL 119

L'Aigle

Dans cette cage où des bourreaux l'avaient jeté, L'espérance faisait frémir ses grandes ailes, Et, sans que le malheur eût vaincu sa fierté. Son regard convoitait les sphères éternelles.

Je mis fin à l'horreur de sa captivité ; Son ame illumina ses puissantes prunelles. Quand, déplojant l'ampleur de ses formes si belles, 11 monta dans l'azur et dans la liberté...

Si ton cœm- m'a gardé de la reconnaissance. Tu peux payer bien cher ta simple délivrance, Toi qui fuis maintenant vers les astres de Dieu.

Conquérant de l'espace, emporte ima mémoire : Daigne m'associer à ton immense gloire, Lorsque tu planeras dans le beau pays bleu !

Aux Malveillants

Et malignum spernere vulgus.

Horace

Hurons civilisés, dignes des barbai-ies, Qui souillez nos espoirs en y bavant le fiel ; Eunuques de l'esprit, troupeau matériel Qu'on entendit hurler au fond des galeries ;

Oiseaux de sombre augure attristant notre ciel, Mercantiles phrasiers vendus aux coteries, Au pays de l'Idée, oil vous semez du sel. Nous raillons la olameur de vos lèvres fléti'ies.

L'étincelle que l'Art alluma sur nos fronts.

Vous ne l'éteindrez pas, bien que vos vils affronts,

Comme un vol de corbeau jettent leur ombre noire.

Plus forts que les sifflets et les rires moqueurs, Les grands alexandrins ont sonné dans nos cœurs La charge échevelée à l'assaut de la gloire !

Ce qui demeure

" La maladie et la mort font des cendres

" De tout le feu qui pour nous flamboya.

" De ces grands yeux si fervents et si tendres,

" De cette bouche où mon cœur se noya,

** De ces baisers puissants comme un dictnme,

" De ces transports plus vifs que des rayons,

** Que reste-t-il ? C'est affreux, 6 mon âme !

" Rien qu'un dessin fort pâle, aux trois crayons,

" Qui. comme moi, meurt dans la sollitude,

" Et que le temps, injurieux vieillard,

■' Chaque jour frotte avec son nile rude- ..

" Noir assassin de la Vie et de l'Art,

" Tu ne tueras jamais dans ma mémoire

" Celle qui fut mon plaisir et ma gloire !

Catdelairk

Voild votre portrait. C'est votre grâce altiêre, C'est votre beauté grecque, en la paie lumière Filtrée à travers Tor d'uu vieux vitrail flamand ; De longs et chauds raj-ons caressent doucement Votre lèvre eutr'ouverte où flotte la parole. Et font de vos clieveux une blonde auréole ; L'étincelle amoureuse illumine vos yeux.

Vos yeux doux et troublants, vos yeux mystérieux Dont le regard .se perd dans l'inconnu du rêve.

Hélas î pourquoi faut-il qu'un veut cruel enlève Sur les fronts adorés la splendeur des vingt ans, Et qu'un simple reflet résiste plus longtemps Que la forme vivante, à l'affront des anné<^s ?

122 SOIKÉES DU CHATEAU DE RAStEZAY

Si VOUS les regrettez, vos splendeurs profanées. Comme aux beaux jours d'antan. vous pourrez les revoir Sur votre vieux portrait, ainsi (lu'eu un miroir.

Quand la griffe de l'âge aura creusé vos rides. Et quand viendra la nuit dans vos orbites vides Triomphant du suprême outrage de la Mort. Par votre vieux portrait vous serez belle encor. Mais les choses, aussi, souffrent de la vieillesse : Les purs diamants noirs de vos yeux de déesse. Sur la toile brunie, éteindront leur éclat ; Puis, le Temps, poursuivant le fatal attentat, Couvrira lentement de son immense voile Votre image effacée... et le lambeau de toile Au lointain avenir ne vous montrera plus.

Alors, malgré l'envol des siècles révolus.

Vous resterez encore aussi belle, Madame,

Car vos traits sont gravés pour toujoui's dans mon âme !

CHARLES GILI, 123

Fumée

L'Océan reposait. Les feux du bâtiment Déroulaient leurs flocons sous un ciel sans nuage ; Ils suivaient en spirale, au sein du firmament. Les sinuosités de l'écumeux sillage.

Ce charbon, aflîigeant l'azur comme un outrage. Volait a la palette de l'éloignement Un coloris de pourpfe et d'or : brillante image De la beauté qui trompe et du rêve qui ment . . .

Gare ù rasi>ect fardé des ténébreuses choses Luisant d'un pur éclat au fond des lointains roses, Gare au charme enjôleur des belles visions,

O mortels qui voguez sur l'Océan du Monde, Vous que le vent emporte à quelque nuit profonde, Dans l'ôblouissement de vos illusions !

Première page d'un mémorial

Lorsque les ans auront glacé mon cœur, Et sur mon front mis leur blanc diadème, Quand j'aurai vu tous les rêves que j'aime S'évanouir au souffle du malheur,

Si la souvenance d'un temps meilleur Ne me rend pas l'ombre de ma bohème.

Devant la faulx de la Camarde blême Je pousserai mon cadavre, sans peur !

Aussi, pour vivre aux heures de détresse, Pour éclairer la nuit de ma vieillesse Au soleil qui brille sur mes vingt ans.

Mémorial, je confie Ti tes pages Ces fugitifs et consolants messages Qu'à mon hiver adresse mon printemps.

A Sestius

(Traduit d'Horace — Ode iv, liv. i.)

Déjà, le laboureur ne veille plus à l'âtre,

Le troupeau vagabond gambade autour du pâtre,

Le givre et le frimas n'attristent plus les champs.

Le zépbir a chassé du ciel les noirs nuages.

On a remis à, flots les carènes des plages :

Le rigoureux hiver fait place au doux printemps.

Sous le croissant d'argent, les Nymphes jamais lasses

Dansent d'un pied léger en se joignant aux Grâces,

Conduites par Vénus, qui surveille le jeu

Voluptueux et lent de leur taille flexible.

Les Oyclopes sont prêts pour leur travail pénible,

Cependant que Vulcain met les forges en feu.

C'est bien à cette époque heureuse de l'année

Qu'il sied de parfumer sa tête couronnée ;

C'est maintenant, qu'à Faune il convient d'immoler

L'agnelle ou le chevreau, selon qu'il le préfère.

Sous les arbres sacrés, quand leur ombre légère

Vient sur le dieu rieur doucement s'étaler.

La pâle Mort, au palais comme à la chaumière

Heurtant avec le pied d'une égale manière,

Confond le misérable et le roi tout puissant. Opulent Sestius ! notre brève existence Nous défend d'escompter une grande espérance : A nous donc de saisir le bonheur en passant ! Bientôt, la froide nuit, que le séjour des Mânes Recèle en son horreur, pèsera sur nos crânes, Car Pluton nous attend dans l'antre du destin ; Quand une fois pour nous ses portes seront closes, Nos fronts ne ceindront plus la couronne de roses, Tu n'admireras plus— avec ton œil éteint— Le tendre Lycidas qui charme la jeunesse, Nous ne connaîtrons plus les heures d'allégresse Où nous tirons au sort un roi pour le festin.

CHARLES GILI, 127

Lamartine

Tu planas sans fatigue â, la voûte infinie. Comme sur notre nuit un astre radieux, Toi qui fus le plus noble, et modulas le mieux Hosanna triomplial et plainte d'agonie :

Frémissante d'extase ou pleurant les adieux. Ta muse, en nous versant l'enivrante harmonie, Nous entraîne au vertige éblouissant des cieux, Dans la pleine lumière où brilla ton génie !

Tu nous fais oublier les coups du sort amer Pour rêver ton grand rêve, envolés dans l'étlier Sur les ailes d'azur des stroplies cadencées !

Poète aux cliants divins ! à .iamais vibreront

Dans les voix tes beaux vers, dans les cœurs tes pensées.

Car l'Immortalité couronnera ton front !

Les chercheurs d'or

JAcrostiche

A-mbitieux poussés par une même faim, Urbain au geste digue et voyou de la rue, Racaille, paysan qui laisse sa charrue, Ils vont dans l'ignoré défier le destin.

Sous un ciel sans soleil poursuivant son chemin, Au milieu de la plaine inquiétante et nue, C'est peut-être à la mort que court cette cohue Ruée aveuglément à son espoir lointain...

Affamés qui jouez contre l'or votre vie, Foule dont l'âme avide au gaiu est asservie, Arrêtez-vous devant l'exemple du passé !

Mesurez jusqu'au bout l'immense et blanc suaire. Ecoutez la chanson que la bise polaire Souffle à travers les os jonchant le sol glacé !

CHARLES OILL 129

Les deux veilleuses

O Mort ! soDibre océan où tout être s'immerge, Laisse au moins flotter la souvenance 1— Songeur, J'évoquais nos rapides instants de bonlieur, Tandis que je veillais au chevet de la vierge.

Véga, du haut des cieux, sur le linceul de serge, A la lueur d'eu bas unissait sa lueur ; Et le vent dont la plainte scandait ma douleur, N'éteignit pas l'étoile et vint souffler le cierge.

Mémoire des beaux jours ! suave écho du cœur ! Comme l'astre lointain, des ténèbres vainqueur, Dispersant ses rayons dans la nuit de l'abîme.

Puisses-tu luire seule en la nuit du passé ! Que par ton doux éclat, soit toujours éclipsé Le flambeau du chagrin qu'un souvenir ranime !

Mortuae Moriturus

Acroi?tiehe

Eternel souvenir d'une époque trop brève, Tu m'as bien fait pleurer !— Au bord du lac dormant, Jouvenceaux, nous avions, dans l'ivresse du rêve, Engagé nos deux cœurs par un même serment.

Mais la Mort a tué le fol espoir qui ment.

Elle a signé pour nous l'irrévocable trêve

Sans pouvoir conjurer ton doux enchantement,

O vainqueur de la tombe, amour que rien n'enlève ! . . ,

Un serment fait par vous et lu dans vos grands yeux, Va plus loin que la vie et que le cimetière ; Il sonna donc en vain, le glas de nos adieux !

Et pour que mes péchés, au réveil de lumière. Ne fassent pas rougir votre front radieux. Souvenez-vous ! priez ! bel ange dans les cieux.

Orgueil

Le regard des humains dans l'Infini s'abîme, L'immensité l'égaré au seuil du merveilleux ; Mais, planant en l'abstrait, essor mystérieux. Leur esprit va plus loin que l'insondable abîme, Puisque au-delà du Temps et du Nombre emporté. Il a deviné Dieu dans son Eternité...

Larmes d'en Haut

Vous portiez, à ce bal. les deux plus belles roses ; En les entrelaçant dans l'or de vos cheveux Naïf, je leur avais confié les aveux Lâchement retenus entre mes lèvres closes

Vous en avez flétri l'éphémère splendeur Dans l'étourdissement des valses enivrantes. Et leur âme a mêlé ses ondes odorantes Aux sons harmonieux du violon rêveur.

Et puisque, désormais, leur beauté disparue Ne pouvait à la vôtre ajouter d'apparat, Je vous vis les livrer aux iasards de la rue Comme un vil ox*ipeau qui perdrait son éclat.

Vous n'auriez pas jeté du rêve aux gémonies. Si vous aviez compris ces messagers des cœurs !. . . Ocoubien d'illusions, à tout jamais bannies, Roulèrent au trottoir avec les pauvres fleurs !. . .

Dès qu'aux premiers rayons l'aurore ouvrit ses portes. J'allai les recueillir ; le frimas matinal Emaillait leurs débris de larmes de cristal : La nuit avait pleuré sur les deux roses mortes.

CHAKLES GILL 133

Les deux Poètes

Les derniers visiteurs sortaient du cimetière. C'était à, l'heure calme où le soleil s'endort : Avant de s'engloutir dans son lit de lumière, Il avait embrasé le ciel de Floridor.

Le saule que Musset réclama sur sa pierre Epanchait de verts pleurs au sein des rayons d'or ; Et le chant d'un bouvreuil, ainsi qu'une prière Pour les ensevelis, vibrait dans le décor.

Cependant que l'aëde, au milieu du silence.

Mélodieusement modulait sa romance,

Je me suis arrêté, pensif, près du tombeau.

Et mon cœur confondit les deux chantres sublimes-

Le poète des nuits et le petit oiseau. . .

Rêve ! qui peut sonder la s.phère où tu t'abîmes ?

Impromptu

O le cliarme des fleurs, quand tout s'endort sur terre t Quand la blonde Plioebé leur prête son mystère ; Quand tu descends sur nous, calme majestueux ; Quand un souffle attiédi mollement les balance ; Quand leur âme suave embaume le silence Grandiose et troublant du soir voluptueux !

CEIARLES GILL 135

Les Trois Majestés

A mon illustre maître Gérôme.

Ecrit au bas d'une gravure représectant

BODchef d'œuvre: "Les Deux Majestés"

Lion au front puissant, père de ce lion

Qui regarde, étonné, le soleil disparaître ;

Toi qui prêtas ton aide à la construction

Du temple néo-grec, et devins son grand-prêtre ;

Toi qui sais pénétrer en pleine passion Des âges révolus, et les fais comparaître Devant les temps futurs, infatigable maître Qui hausses d'un degré ta liaute nation ;

Toi qui. sur l'Art divin, as fait glisser le voile. Pour nous montrer son ciel immense à découvert, Salut I— Trois Majestés ennoblissent ta tollè. . .

Entre l'Imperator farouche du désert Et l'éblouissement de la voûte infinie.

Je te vois resplendir, niajesté du Génie.

stances aux étoiles

Etoiles ! tourbillon de poussière sublime Qu'un vent mystique emporte au fond du ciel désert, A vouloir vous compter, notre calcul se perd Dans le vertigineux mystère de l'abîme.

Etoiles, tourbillon de poussière sublime !

Le puissant télescope ouvre son œil en vain. Vous n'avez pas livré le secret de votre être, Et nous vous admirons sans pouvoir vous connaître, Quand descend dans le soir votre rêve divin.

Le puissant télescope ouvre son œil en vain !

Yeux d'or indifférents aux frêles destinées, Des peuples ont sombré dans le fatal remous. Avant que vos i*ayons égarés devers nous Aient franchi la distance en des milliers d'années.

Yeux d'or indifférents aux frêles destinées !

Vous planez sur la Mort, vous planez sur l'oubli. Le Temps emporte tout, le sàècle comme l'heure ; Tout se perd, tout s'écroule ... et votre aspect demeure Tel qu'il le fut jadis pour maint enseveli.

Vous planez sur la Mort, vous planez sur l'oubli !

CHAKLES GILL 137

Vous hantez le silence altier des solitudes. Comme les bruits d'en bas ne bourdonnent jamais Dans le .çlacial étlier, liôtes des gouffres muets. Vous ignorez le cri des viles multitudes.

Vous hantez le silence altier des solitudes !

Vous brillez dans mon cœur autant que dans la nuit. — O merveille des cieux, tu tiens là tout entière !— J'y garde vos reflets comme en un sanctuaire, Et plus d'un noir chagrin devant eux s'est enfui.

Vous brillez dans mon cœur autant que dans la nuit !

Phares de l'Infini, vous éclairez mon â-me ! Votre immense problème atteint l'Eternité ; Vous me révélez Dieu par votre majesté : Je vois luire son nom dans vos disques de flamme.

Phares de l'Inflni, vous éclairez mon â^me !

Oh ! guidez-vous les morts dans leur envol vers Dieu ? Mon esprit, délivré du fardeau périssable, S'engloutira peut-être en l'ombre irrévocable. Ignorant de sa route, après l'ultime adieu.

Oh ! guidez-vous les morts dans leur envol vers Dieu ?

Je t'adore, ô splendeur des étoiles sans nombre !

Elevant ma pensée à ton niveau géant.

J'ai vu rame immortelle et nié le néant,

Car, à te contempler, j'ai grandi dans mon ombre!...

Je t'adore, ô splendeur des étoiles sans nombre !

Page 1