UN MISANTHROPE
Depuis quelques jours, Je caressais l'idée de faire un tableau représentant la Muse en la solitude d'une nuit étoilée, donnant un baiser au buste qui décore le tombeau d'Alfred de Musset. Comme il me fallait une étude de ce monument, j'obtins la permission de peindre dans les cimetières, et, par une belle aprèsmidi de mai, j'installai avec émotion mon chevalet devant le tombeau du poète des Nuits.
Les visiteurs étaient nombreux. Les uns passaient, noirs ; d'autres faisaient un détour, jetaient un coup d'oeil ; des flâneurs, s'arrêtant, me regardaient peindre.
Je remarquai un singulier personnage qui revint à plusieurs reprises stationner dans le demi-cercle formé à mes côtés ; attentif, il promenait son regard étrange du monument à mon étude. Grand et maigre.
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il avait les cheveux noirs et le geste souple, mais des rides de vieillard sillonnaient son visage pâle ; il était vêtu de noir des pieds à la tête ; trois superbes roses-thé ornaient la boutonnière de sa redingote râpée.
Quand il se vit seul auprès de moi, il m'adressa la parole, après avoir salué.
— " Voulez-vous mon opinion ?" dit-il. Et, sans me donner le temps de répondre, il poursuivit : "Vous m'intéressez, d'abord parce que vous vous êtes arrêté ici ; ensuite, parce que je constate que votre œil n'est pas à votre âme ce qu'est l'objectif à la plaque argentée d'une caméra. En effet, votre saule est mal dessiné, il a trop d'importance. Je vous en félicite. Il me paraît immense, à moi aussi, ce saule. Plus d'une fois, j'ai guetté le moment où le soleil marie son ombre légère aux vers gravés sur cette pierre, à la pensée dont il est né. Vous ne pouvez les lire, de la place ou vous êtes, mais vous les savez par cœur, monsieur : ils vous ont trotté dans la tête toute l'après-midi, le saule a grandi dans votre imagination et vous l'avez peint trop grand et trop pâle. D'ailleurs vous avez de la tristesse dans l'âme ; la nature res.plendissait tout à l'heure ; regardez comme Aotre ébauche est terne. . ."
Un visiteur tardif montait l'allée, tête basse, une couronne de myosotis au bras. Dès que mon interlocuteur l'aperçut, il s'élança à sa suite.
H me laissa tout interloqué. Ses allées et venues.
l'impression bizarre qui se dégageait de sa personne, les remarques qu'il m'avait faites surtout, m'intriguaient vivement. Il avait raison, mon étude n'était pas juste ; mais comme il était trop tard pour entreprendre des corrections, je pliai bagage. J'allai me promener de long en large près de la sortie, guettant cet inconnu. Quand il s'y présenta, je le rejoignis, comme par hasard, et marchai à ses côtés vers la porte. Il se sentit observé, cela parut lui déplaire ; aussi ne répondit-il que par monosylabes aux paroles banales que je lui adressai pour engager la conversation. Un moment, je crus même qu'il allait m'échapper, mais il accepta mon invitation à l'apéritif.
Au café, aussitôt les absinthes servies, l'homme aux roses saisit son verre, et lampa, sans eau, la liqueur de feu. Etonné, je le regardai : l'œdl allumé, il ouvrait et fermait la bouche avec un bruit particulier, comme un gourmet qui dégusite du vieux vin de Bourgogne. Le garçon n'avait pas eu le temps de remettre la bouteille à sa place ; je lui fi= un signe, il revint servir mon étrange compagnon, qui, cette fois, employa la traditionnelle cuiller percée. Immobile, ,il surveillait le travail de la goutte d'eau faisant palpiter le contenu de son verre. La riche et transparente couleur se troublait à la surface ; au fond, des fragments de sucre descendaient en spirale, lentement, laissant après eux de légères traînées sirupeuses où se jouait la lumière.
— " A la bonne heure ! m'écriai-je, en voilà une qui est traitée avec art.
— Oui, regardez-moi ça ! Des diamants tombent sur de l'ameraude. C'est de Topale que vous voyez flotter* là-dessus, un nuage d'opale d'où s'échappe une pluie de perles . . . Prenez vos pinceaux, essayez de rendre ça ; c'est' raide, allez. Je m'y connais : An" chio son pittore ! . . . ou plutôt, non, je, l'ai été, car maintenant ... ah !.. . à votre santé ! . . .
n buvait^ lentement, en causant. Entr'autres choses, il parla du Père Lachaise, me signala mille curiosités qui dénotaient une étude approfondie du pittoresque cimetière. — Je me demandais ce que pouvait être cetl habitué de la cité des morts. Etait-ce un désabusé de la vie qui voulait oublier les vivants? Allait-il y évoquer l'âme d'une maîtresse adorée, retourner au passé, et revivre de beaux jours évanouis ? Avais-je en face de moi un vampire, une de ces destinées fatales dont nous parle B3'ron ? . . . Je me demandais aussi ce qu'il voulait tuer en lui avec le poison vert : quand sa lèvre n'y trempait pas, ses narines en humaient la saveur, ou bien, à travers la fumée des cigarettes, il en observait la couleur délicate. Je le laissai tout entier à ce ravissement, ne le questionnai point, craignant d'éveiller sa défiance.
Après avoir absorbé trois our quatre rasades, il devint plus expansif ; l'ivresse l'envahissait. Le moment approchait où, parlant de lui, il révélerait le secret dont j'entrevoyais le terrible sens dans les
<rides précoces que le malheur avait tracées sur son front.
J'avais déposé ma toile le long du mur ; il s'en empara.
— " Pourquoi des monuments à ceux qui vivent ? demanda-t-il. Il y a, là-dessous, des yeux d'ombre, des os^ et un cœur en poussière. . . mais Musset n'est pas mort. . ., Parbleu, il vit ; oui, il vivra, tant que ses vers feront battre les cœurs de vingt ans ; oui, tant que les amoureux mêleront leurs larmes à ses sanglots . . . bien longtemps . . . Eéfléchissez-vous, avant de prononcer le mot toujours ?. . . Savez-vous pourquoi il aimait la verte pâleur des saules ? . . . Ecoutez, je vais vous indiquer un coin intéressant. C'est près du mur des fédérés . . . une petite pierre couverte de lichen, à demi cachée par les broussailles... aucun sentier n'y, conduit ; j'ai longtemps passé par là sans la voir... Pour ma carcasse, j'aimerais mieux ça qu'un mausolée. . . le silence, mon- 'sieur, le silence ! . . . Ce qu'il y a de certain, c'est que les regrets hypocrites n'outragent pas cette tombe. . , Eh ! eh ! ils ne sont pas tous simulés, les regrets . . . Tiens, flaire-moi ça mon vieux ! — il me passa ses roses sous le nez — ça sent bon, hein ? Comprends-tu bien ? Non, tu ne comprends pas du tout ; voilà. Vous êtes curieux, mon compère, je vous vois venir, vous' voudriez savoir ce que vous ne saurez pas, quand même vous me feriez boire jusqu'à demain. Mon cœur seul aurait pu vous dire cela ; il est muet, muet, . .
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pour toujours. . . — li eut uii ricanement sinistre, qui me glaça — " mais vous allez savoir ce que je vais faire au cimetière. • J'ai à me plaindre des hommes : je vais y recueillir leurs douleurs. Elles ne sont pas toutes bonnes à prendre ; je fais la chasse aux douleurs profondes, à celles qui se cachent, à celles qui craignent les regards ... Je me faufile entre les sépultures, et je guette, et je jouis ! . . . Ah ! ah ! regardez-moi donc ce monsieur qui s'abandonne au désespoir. Ah ! ah ! sa face de satisfait, habituée à rire, prend des airs ridicules sous l'aiguillon de la souffrance, et si je ne le voyais pleurer, je me demanderais si les hoquets qui scandent son chagrin n'attestent pas plutôt l'état d'un ventre plein" . . .
Le café était désert. Assis à l'écart, le garçon lisait le résultat des courses. Mon inconnu s'était accoudé sur la table ; ses doigts secs émiettaient une cigarette ; il voulait sourire, mais son masque se contractait en une hideuse grimace. Il continua :
— " Yoyez-vous, au sang je préfère les larmes . . . Quel est donc l'homme de génie qui a dit des larmes qu'elles étaient le sang de l'âme ? . . . Kegardez ce bouquet : quand je l'ai ramassé, il en était humide... J'y vais souvent, au cimetière : chaque fois que le ?ale métier auquel je suis condamné, pour vivre, me laisse inactif ... Ce soir, je ne dînerai pas. Eh bien ! je les emporte, ces roses ; elles sentent bon, elles sentent les larmes, elles me consoleront, j'en ferai le dessert du dîner que je n'aurai pas pris. . .
Ayant embrassé les fleurs, il les remit à sa boutonnière. Je les en arrachai et jetai deux francs : " Je vous achète votre dessert . . . allez dîner ; bon appétit !. . ." — Et je sortis.
Comme je refermais la porte, j'entendis, mêlée au son joyeux d'une pièce de monnaie qui bondit sur le marbre, la voix enrouée du misérable, clamant :
— " Garçon ! une verte ..."
J'allai jeter les roses par dessus la haute muraille du cimetière ; portées par la brise, elles ont dû retomber là où les avait déposées le souvenir.
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