REVE
Après avoir ardemment bataillé avec la vie durant mon adolescence et mon âge mûr, je voudrais passer ma vieillesse dans une maisonnette édifiée en face du Saint-Laurent, non loin d'un modeste village et d'une forêt sombre et silencieuse.
Seul avec ma compagne fidèle, j'emploierais mes journées à cultiver mon jardinet, à dorloter mes fleurs, à laisser ma barque errer sur les flots, ou à parcourir les bois mystérieux. Le soir, après la lecture de nos auteurs favoris, nous ferions, ma femme et moi, un bout de causerie languissamment aiïectueuse. La rêverie s'emparerait de nous et nos âmes prendraient leur vol vers le pays des doux souvenirs. Sans autre désir que de bien faire et de vivre dans
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une tranquille médiocrité, Je coulerais une existence paisible, digne conclusion d'un prélude agité.
Bercée par la musique des vagues de l'immense fleuve farouche dans son courroux, débonnaire dans son repos ; enivrée par les troublantes senteurs estivales, rudoyée par la bise fortifiante de l'hiver, caressée par la neige aux douceurs de ouate immaculée, mon âme exulterait et s'élèverait sans cesse vei^ le Dieu créateur.
Cela me suffirait pour être heureux.
Jean CHARBONNEAU
Saisons de la vie
Quand la nature donne à ses beautés muettes, Avec ses frissons d'or, le soleil du printemps. Le sablier dévide à nos premiers vingt ans Des rêves, de l'amour et des douleurs secrètes.
L'angoisse, les désirs, l'orgueil et la fierté. Tout ce qui nous dévore, à l'été de notre âge. Irrévocablement nous incline au servage, Et nous oblige à croire à l'immortalité.
Mais tout s'enfuit L'éoho des mornes solitudes. Quand l'automne plaintif a des regrets sans fin, Ne nous apporte plus, ainsi qu'un chant lointain, Que nos illusions ou nos incertitudes.
Et quand l'hiver a fait courber nos fronts tremblants Près de l'âtre où raj'onne une flamme tranquille, Avec la majesté d'un grand spectre immobile, Le sablier dévide aussi nos cheveux blancs !
Devant un vase grec
Ce vase grec est fait de jaspe et de porphyre.
Il a brûlé l'encens en l'honneur de Vesta ;
Et sur son pied poli, Praxitèle sculpta
Une nymphe des eaux dans les bras d'un Satyre.
Sur sa frise, un rayon de soleil fait reluire Les diamants et l'or que l'orgueil incrusta. Et devant sa beauté, plus d'un cœur palpita, Comme aux vibrations divines d'une lyre.
O toi qui ne connus le nombre ni le temps. Qui nargues la puissance et l'outrage des ans. Vieux prophète sorti du limon de la terre,
Puisses-tu, quelque jour, laisser là ta fierté, Et verser dans mon âme, 0 vase solitaire, L'oubli de mes douleurs, pendant l'éternité !
JEAX CHAKBONNEATT 217
Saisons de l'amour
Jeune fille, voici le printemps de l'amour ; Laissons se marier nos cœurs pleins de jeunesse ; La vie est à vingt ans une coupe d'ivresse, Profitons de la vie, elle n'aura qu'un jour.
Jeune femme, voici l'été des fleurs moroses ; Laissons nos mains s'unir et bien vite aimons-nous ; Peut-être que demain tes deux grands yeux si doux, O tristesse ! pourront pâlir comme des roses.
Femme, voici venir l'automne et ses frimas ; liaissons rêver encor notre âme inassouvie : Nous sommes tous les deux au déclin de la vie Et nos espoirs passés ne nous reviendront pas.
O vieillesse, voici l'hiver, fermons nos portes ; Laissons s'éteindre en nous l'amour, car désormais. Nos cœurs sont des tombeaux où dorment â, jamais. Comme des trépassés, nos illusions mortes !
218 SOIRÉES DU CIIATEAU DE RAUEZÂY
Fantaisie sur les valses de Chopin
Que j'aime à vous jouer sur mou clavier jauui. Par ces soirs langoureux et remplis de tristesse. O valses de Oliopin, où sou âme en détresse, Mêle aux motifs un peu de vague et d'infini I
Que j'aime à vous jouer sur le clavier jauni !
Que j'aime la beauté de votre rythme étrange. Grisant, ainsi que les doux parfums d'encensoir. O valses de Chopin, que sa belle âme, un soir. Modula doucement sur la lyre d'un ange !
Que j'aime la beauté de votre rythme étrange !
Vous êtes les chansons que m'apporte la brise Des pays enchantés du rêve et des amours, O valses de Chopin, je chanterai toujours Vos motifs enivrants dont mon âme se grise !
Vous êtes les chansons .que m'apporte la brise !
JEAN CHAKBOXNEAU 219
Soyez à mon chevet à l'heure d'agonie ; Vous bercerez encore un peu de mes douleurs, O valses de Ohopin, valses divines, pleurs Tombés en perles d'or de la sainte harmonie !
Soyez à mon chevet à l'heure d'agonie !
Je voudrais vous entendre au-delà des tombeaux, Jouer dans l'infini par l'orchestre des anges, O valses de Chopin, dont les plaintes étranges Feront frémir encor la cendre de mes os !
Je voudrais vous entendre au-delà des tombeaux !