P. BOURGET
Tâche de ressembler, ô martyr du génie. Toi dont la pensée est comme l'âme, infinie, A ces fleurs du cliemin qui croissent sans appas. Que, sans même les voir, on meurtrit sous nos pas I Rien n'aurait révélé leur présence, peut-être. Si ces pauvrettes, pour se faire reconnaître, A ceux qui les brisaient et sans remords aucun. N'avaient, avec leur sang, donné tout leur parfum.
Reviendront-ils ?
Je regardais tomber la neige, C'était un jour sombre d'hiver.
Et je disais : mon Dieu, protège Les oiseaux dont tu peuples l'air.
Dans le veut glacé qui pénètre.
Ces fragiles jouets de Dieu Voltigeaient là, sur ma fenêtre, Comme au printemps sous le ciel bleu.
Le cœur ému de leur détresse.
J'ouvris ma porte à leur appel. .
Le vent sifflait avec ivresse, La neige obscurcissait le ciel.
Mais tous poursuivant leur volée Disparurent dans les frimas :
Les vents rageurs et la gelée Les tueront-ils? Je ne sais pas..
Pas un sou
Il faisait un froid à tout fendre,
La neige criait sous les pas
Un vieux mendiant vint me tendre La main, en me disant tout bas :
" Ma femme souffre en la chaumière, Nous nous mourons de pauvreté.
Daignez écouter ma prière : Au nom de Dieu, la charité !"
Quand les yeux mornes de sa femme L'ont tendrement questionné, Il a dû répondre : l'infâme, L'infâme ne m'a rien donné!
O vieillard, de grâce ! pardonne ; Ne maudis pas, j'en serais fou :
Au pauvre qui pleure, je donne, Mais, là, je n'avais pas un sou !. .
Hélas !
Rien ne nous satisfait ; nous sommes tous les mêmes, Maudissant aujourd'hui les beaux jours du passé ; Et l'amertume coule entre nos lèvres blêmes, Comme l'eau d'un vase brisé.
Les autres vont jetant leurs rires par saccades, Et chaque heure qui passe a pour eux des bienfaits ; Tandis que de nos yeux, les larmes, en cascades. Hélas ! ne tariront jamais !
Sous les coups assurés et rigoureux du rire, Nous irons au hasard, sans cesser d'être fous, Et nous unirons tous comme le chien qui crève Sous une grêle de cailloux.
C'est qu'ils ne savent pas de quoi notre âm|e est faite. Ceux qui blâment ainsi nos âmes de rêver. Pardonnons au dédain qu'ils ont pour le poète : Sachons plus haut nous élever ! . . .
GERJ[AIX BEAULIEU 259
La jeune mère
L'enfant venait de naître, et son vagissement
Faisait pleurer de joie, en son lit, la maman.
Elle songeait combien sont heureuses les mères ;
Son esprit se peuplait de milliers de chimères !
Conjecturant déjà sur le sort de son fils,
Elle se demandait ce que serait ce lys
Lorsqu'il aurait grandi, qu'il se serait fait homme
Sous le souffle puissant du cœur faible qu'on nomme :
La mère ! Et souriant à cet être béni
Qui dormait là, perdu dans ce tout petit nid
De soie et de rubans, et de plume choisie,
Préparé depuis tant de mois pour ce messie,
Elle plongeait ses yeux dans l'avenir sans fond,
Comme, en semblable cas, toutes les mamans font.
Pour essayer d'y voir, et d'y changer peut-être
Le sort qu'il réservait à ce tout petit être.
Et le rêve s'empare alors de son esprit :
Ce bébé rose à qui sa figure sourit,
11 a grandi, grandi ; c'est un homme ! La foule
Autour de lui se meut comme une immense houle !. .
Il est vêtu de pourpre !: . . on se courbe à ses pieds !.
On l'acclame partout ! . . . Tous sont extasiés.
Ils se prosternent tous devant son fils qui passe Et dont l'auguste main, distribuant la grâce, Bénit au nom du Dieu qu'il remplace ici-bas I...
Ce rêve, quelle mère, enfin, ne le fait pas ?
Mais la réalité non moins riante encore L'a ramenée auprès de ce fils qu'elle adore. Il repose près d'elle ; et pendant que son œil Contemple avidement l'enfant avec orgueil, La voisine qui veille auprès de la malade. Demande : " N'est-ce pas que ce petit maussade Est bien tout le portrait du père ? "
Celui-ci Entrait au même instant dans la chambre, abruti Par l'absinthe et le vin, et crachant le blasphème. Et la mère pencha tristement son front blême.
GERMAIN BEAI LIEU 261
La mort d'un papillon
Un pauvre papillon allait enfin mourir : Las de voler toujours et de toujours courir Où le menait sans trêve un caprice ou la brise, Il s'était arrêté dans la poussière grise, Au milieu du chemin désert, en plein midi ; Et, sans douleur aucune en son coi'ps engourdi, La mort, douce et riante, avec un air d'extase, Il la sentait glisser sous sa robe de gaze. Or, pendant que l'insecte, avant de s'en aller Aux sphères qu'en mourant les bêtes vont peupler, Repassait en son cœur, les regrettant peut-être, —Car il est dur à tous de mourir ou de naître,— Les quelques jours d'été qu'il avait survécu ; Pendant qu'il revoyait tout ce qu'il avait vu : Le feuillage des pins, les fleurs aux frêles tiges. Les (?hamps de trèfle avec leurs éternels prodiges. Les seigles et les foins, les épis verts des blés, Les nids mystérieux, ou déserts ou peuplés ; Pendant qu'il revoyait, en esprit, tant de roses Sous son regard fiévreux, A, chaque jour écloses. Et que, ayant tout revu, tout aimé de nouveau. Il allait rendre l'âme et s'envoler là-haut, Un entomologiste échappé du collège Le piqua gravement à son casque de liège. . .
Soit!
Soit ! nous aurons toujours nos instants de folie, Nos heures de chagrin et nos peines d'amours ; Soit ! dans le fleuve amer de la mélancolie Nous baignerons nos cœurs ardents de troubadours
Nous souciant trop peu de ce qu'est notre vie, Poètes, nous irons au hasard de nos jours Sans connaître jamais l'universelle envie D'amasser ces trésors qui périssent toujours.
Soit ! nous aurons passé comme un léger nuage Dans le bleu du ciel pur sous un soleil ardent, Mais nous aurons vécu poètes, cependant,
Tous heureux et tous fiers du bienfaisant ombrage Qu'avant de disparaître au suprême moment. Nous aurons ici-bas prodigué follement.
Deux espoirs
Le soleil souriait aux fleurs épanouies : C'était le chaud printemps, c'était le vrai réveil, Et les feuilles croissaient superbes, réjouies Sous le regard doré d'un radieux soleil.
Or, auprès d'un ruisseau dont le glou-glou sonore Chantait et babillait dans le creux du vallon, La pâquerette avait, de bonne heure, à l'aurore, Ouvert timidement son jeune et frais bouton.
Bile était là, pensive. Elle attendait, sans doute, —Qui sait ce qui se passe en ces cœurs incompris !— Qu'un papillon flânant, furtif, par cette route Lui vînt dire combien son parfum a de prix.
Le volage passa sans voir la pâquerette.
Et sur la fleur voisine, un instant s'arrêta.
Et longtemps, bien longtemps attendit la pauvrette !.
Le soir du même jour, un agneau la brouta...
L'espoir de cette fleur et l'espoir du poète I Ces deux espoirs brisés sont le même souvent ; Ils grandissent tous deux dans une âme inquiète. Sous le souffle de l'art, sous le souffle du vent.
Les âges du cœur
A. dix ans, l'on voit tout en rose, On ne s'arrête qu'au présent ; La vie est un songe amusant, Et le cœur repose.
A vingt ans, l'âme est une lyre Que fait vibrer le moindre vent ; Dans le rêve, on se perd souvent.
Et le cœur soupire.
A trente ans, les beaux jours de fête Perdent beaucoup de leur gaîté ;' Au printemps succède l'été, Et le cœur regrette.
A quarante ans, la moindre brise Emporte les parfums d'antan ; On pense au bonheur inconstant, Et le cœur se brise.
GERJfAIN CEAULIEU 265