PROMENADE DANS LES CHAMPS
Le soleil répand à flots sur toutes choses ses rayons bienfaisants, une douce brise murmure dans le feuillage, et, mêlée à l'hymne de l'oiseau, s'élève vers le ciel la chanson joyeuse du laboureur. Tout respire le calme, ce calme délicieux qui saisit l'âme, l'emporte aux sphères les plus hautes, et la dépose aux pieds de Dieu où elle s'abîme dans un acte d'adoration suprême.
Arrêtons-nous sous ce bosquet, près de ce petit ruisseau qui chante à travers les cailloux, et écoutons, écoutons longtemps, recueillis et silencieux. . . C'est un bruissement continu qui semble venir du ciel, ou sortir de terre et nous environner : c'est un murmure étrange qui s'élève on ne sait d'où ; c'est un concert majestueux qui se prolonge sans cesse et surpasse tous les autres . . . C'est l'œuvre de l'insecte.
Là, au-dessus de nos têtes, l'infatigable cigale chante son refrain strident, comme un salut au pay-
san qui travaille, la sueur au front, mais l'espoir au cœur. L'abeille bourdonnante va s'arrêter là-bas, sur cette humble fleur qu'arrose le ruisseau, et qui cache le miel en son calice ; les moucherons s'agitent en tous sens, sans se douter que dans un instant, ils vont servir de pâture à cet oiseau qui bâtit son nid de blanc duvet. Le petit ruisseau, on le dirait endormi, mais à sa surface courent, agiles, semblables aux araignées, les (jerris qui dévorent les insectes noyés. Audessus des hautes herbes qui croissent dans sa fange, de gentilles libellules, de toutes formes et de toutes nuances passent et repassent, montent, descendent, s'élèvent, tourbillonnent vives et légères, bruissantes et joyeuses.
Ecoutons encore : dans le tronc de cet arbre auquel nous sommes adossés, un grincement monotone vibre jusqu'à nous : c'est celui de la larve. Chrysalide bientôt, elle restera endormie jusqu'au jour où ses ailes toutes neuves pourront la promener sous les feux du soleil.
Secouons maintenant un rameau de ce même arbre: il en descend, suspendues à un fil protecteur, une infinité de chenilles rouges ou blanches, bleues ou vertes, qui s'étalaient sur chaque feuille, attendant l'heure où il leur serait donné de s'envoler, sous la forme de papillons capricieux.
Cependant, le soleil s'est englouti dans les brumes du couchant ; le laboureur est rentré à son foyer, l'oiseau à son nid ; tout bruit a cessé. Seul, l'insecte
poursuit son travail mystérieux ; c'est toujours le même grincement monotone dans le trou de l'arbre ; autour de nous, toujours le même bourdonnement, le même cri strident du grillon ; pendant que tout semble anéanti dans la mort, il est là qui annonce encore la vie, comme l'étoile qui vient d'apparaître annonce le triomphe de la lumière sur les ténèbres.
Albert FERLAND
ALBERT FERLAXD 275
La débâcle
Le fleuve dans son lit ne voulant plus dormir, Comme un jeune coursier frappé d'un coup de lance, Terrible, impétueux, se redresse et s'élance, En rugissant si fort qu'il nous fait tous frémir.
Tandis que sur la rive on le voit rebondir, Et qu'il semble agiter quelque crinière immense, En tordant ses flots verts, dans sa sombre démence, On entend par les cieux mille échos l'applaudir.
La glace avec fracas se brise, s'amoncelle. Forme un mont palpitant dont le sommet chancelle Et plonge dans l'abîme en frissonnant d'horreur.
A le voir élever cette cime si flêre,
On dirait qu'il lui faut des volcans le cratère,
Pour épancher comme eux sa sublime fureur.
Résurrection
L'ange de Jéhovah, plus prompt que la lumière, Des célestes hauteurs est descendu soudain ; Du tombeau de Jésus il écarte la pierre Où l'on mit vainement le sceau du Sanhédrin.
Alléluia ! le Christ, glorieux, ressuscite ! Au Golgotha, tout tremble, et l'esprit confondu, Comme frappé de mort, l'impuissant satellite Tombe dans la poussière, interdit, éperdu !
Alléluia ! le Christ fait selon ses paroles ! En vain, Saducéen, tu crus que sur la croix Se taisait, pour toujours, l'auteur des paraboles, Et que Jérusalem n'entendrait plus sa voix I
Alléluia ! le Christ, triomphant, règne encore ! Madeleine, Marie, et vous, ô Salomé, Hâtez-vous de quitter Béthanie à, l'aurore. Car, par vous, le vainqueur doit être proclamé !
Sagesse
De la femme il est doux d'exalter la beauté, Mais n'aimer qu'elle au monde est une vanité : N'adorons point l'humaine et mortelle beauté.
La chair brûle d'amour en sa splendeur d'albâtre. Que ne vaut-elle, hélas ! que l'homme l'idolâtre ! . . N'adorons point la chair en sa splendeur d'albâtre.
D'un flot divin la gloire abreuve les puissants, Mais la gloire est assise à la croupe du temps : N'adorons point la gloire ainsi que les puissants.
L'Eternel seul est grand, Lui seul est adorable. Il n'est rien devant Lui qui ne soit périssable : Adorons l'Eternel, Lui seul est adorable.
Holocauste
Puisque vous ne sauriez vous lasser, Ô mes yeux. D'admirer la splendeur de sa beauté charnelle, Subissez à jamais son charme impérieux.
Et soyez obsédés des feux de sa prunelle !
Puisqu'il m'est douloureux d'oser, en mon amour. Vous sevrer du nectar de sa bouche incarnate. Mes lèvres, brûlez donc de boire chaque Jour Son baiser qui parfume ainsi qu'un aromate.
Puisque en moi s'est accru le désir obsesseur D'étreindre follement ses mains d'impératrice, O mes mains, recherchez leur contact enchanteur. Jusqu'à ce que le temps, pour toujours, les flétrisse.
Septentrion
Sortis du sein brumeux des régions arctiques, D'immenses blocs de glace, en bancs irréguliers, Escortés d'embrunis. s'engagent par milliers Dans les flots écumeux des courants atlantiques.
Himalayas flottants, lancés vers les tropiques ! Instables archipels fatals aux baleiniers ! Ils vont, s'êvaporant aux rayons printaniers. Attrister de broiiillards le ciel des Amériques.
Et tandis que l'on voit, au souflle hyperboré, Dominant leurs sommets, vers un but ignoré. L'aigle porter, parfois, son essor grandiose,
A leur base, émergeant de l'abîme marin, Le phoque paresseux, la paupière mi-close. S'endort au poudroîment du glauque pulvêrin.
Crépuscule
" Il est pour la pensée une heure. . . . une heure sainte, " Alors que s'enfuyaut de la céleste enceinte, " De l'absepce du jour pour consoler les cieux, " Le crépuscule aux monts i)rolonge ses adieux." Lamaktine
C'est le soir. Moins brillant, l'astre du jour décline
Et semble, au loin, derrière la colline,
Disparaître comme à regret.
Les rumeurs de la forêt
Et des ondes s'apaisent ;
Aux bords des ruisseaux,
Dans les roseaux,
Les oiseaux
Se taisent.
Seul
Encore,
D'un tilleul
Un chant sonore
Monte dans les airs ;
Puis tout, aux champs déserts,
Sur la rive, au bois, dans l'ombre,
Devient silencieux et sombre,
Tandis qu'au ciel l'azur se rembrunit,
Qu'une étoile s'allume et que le jour finit.
Aai
Bébé
Bébé, le tapageur, l'âme de la maison.
Le clioyé, le ehéri, l'adorable mioche, Le tyran qu'on apaise avec une brioche, A quitté, l'an dernier, ses langes d'enfançon.
Il marche, parle et rit, taquine sans façon, Rêve, de l'aube au soir, d'une fine baimboche : L'idée incessamment s'accroît en sa caboche. Se brillante, et l'on voit qu'il devient grand garçon.
Joueur de mirliton, mangeur de sucre d'orge, Il chantonne, et très fier, bravade et se rengorge. Danse, bouffonne et mime ainsi qu'un baladin.
Son père eu a conçu de l'orgueil, et, ravie. Sa mère en le baisant rêve que le destin Vers le ciel de la Gloire oriente sa vie.
VII r
Rêve
Cette femme qui passe, au lever de la lune, Vodlée, et dont le voile est le jouet du vent. Cette femme qui passe et gémit sur la dune, Me disais-je, rêvant.
Est-elle une beauté brune, blonde ou châtaine. Cachant, le cœur ému, sous un voile jaloux. Des épaules de neige ou des tresses d'êbèue. Ou des yeux andalous ?
Vient-elle de l'Attique ou de l'Occitanie. Du Nil ou de l'Indus, de Rome ou de Paris, Ou se dit-elle enfant de la Lusitanie, Ou d'un autre pays ?
Se nomme-t-elle Ea, Bérénice ou Pauline, Armide ou Madeleine, Eliane ou Ninon. Isaure, lole. Ida, Nohémi, Jacqueline, Ou d'un plus joli nom.
Cette femme qui passe, au lever de la lune. Voilée, et dont le voile est le jouet du vent. Cette femme qui passe et gémit sur la dune ? Me disais-je, rêvant...
La Communiante
" Eh bien I ce monde, effroi de mes sens douloureux, " M'apparalt comme un lac tranquille et ténébreux, " Où. coupant le flot noir de lumineuses ligues, " Les radieux enfants passent comme des cygnes."
Le général Pitié.
Ma sœur, ton front s'incline, ainsi qu'aux vents d'été Celui des lis neigeux au sein des solitudes. . . Serait-ce qu'on aui'ait d'exquises attitudes Lorsque l'on communie au Dieu de sainteté ?
Dis-moi, ma sœur, pourquoi, plus calme que naguère. Ton regard resplendit de paix et de douceur ? . . . Serait-ce le regard que l'on aurait, ma sœur. Lorsque l'on communie à ce Dieu de lumière ?
Dis^moi, pourquoi fais-tu ton parler, en ce jour, Si suave et si doux, qu'on s'émeut de l'entendre ? Dis-moi, ma sœur, la voix se fait-elle plus tendre Lorsque l'on communie à notre Dieu d'amour ?
{Patrie
Canada ! Canada ! terre immense et féconde ! Nouvelle Gaule assise au nord du nouveau monde ! Héroïque pays d'espérance et d'honneur ! Sol hyperboréen, qui de l'onde atlantique Jusqu'aux flots azurés de la mer pacifique, Déroule, avec orgueil, son altière splendeur !
Canada ! Canada ! toi que le ciel protège !
Toi qui, sous ton manteau de verdure ou de neige,
Dans l'ombre de tes bois verdoyants ou jaunis.
Sur les bords de ton fleuve aux grandes eaux sereines,
Du sommet de tes raonts et du sein de tes plaines
Es pour le Canadien le plus beau des pays !
Gloire à toi, nous t'aimons et l'éti-anger t'admire ! Gloire à toi, Saint-Laurent, dont je ne saurais dire La beauté sans amour, ni le nom sans fierté ! Qu'à jamais, fleuve aimé, tes rives nous soient chères Et rappellent toujours que le sang de nos pères S'épancha pour ta gloire et pour ta liberté î
Omniprésence
Ici, fils de la terre, ici, comme en tout lieu,
Règne l'indivisible immensité de Dieu.
Songe combien, mortel, terrible et trois fois sainte,
Sa présence, à, jamais, doit te remplir de crainte ;
Songe que l'Eternel, arbitre de ton sort.
Observe, ici présent, ta marche vers la mort ;
Songe qu'il est en tout, qu'il vit dans chaque atome
Que rhomme.aux poussiéreux sentiers de son royaume,
A soulevé naguère, et foulera demain ;
Songe qu'il est ainsi partout sur ton chemin,
Dans l'insecte et la fleur, qu'en ces êtres infimes.
Comme au sommet d'autant de Sinaï sublimes.
Lui seul dit, maintenant, comme aux siècles enfuis :
" Je suis, Je suis en Mol, Je suis Celui qui suis."
Henri DESJARDINS
Silence
Plus de bruit, plus de bruit 1 Le soir silencieux Dans la sérénité désille ses grands yeux, Et l'Ange de la Paix va traverser les cieux.
Plus de vent, plus de vent ! La brise va se taire. La rumeur des flots noirs sur rame solitaire Passera tout à l'heure en l'infini mystère.
Plus de ehants,plus de chants! Dans leurs nids,les oiseaux Dorment leur doux sommeil à l'ombre des roseaux. Et la lune d'or rit de la plainte des eaux.
Mais des pleurs, mais des pleurs : Les fleurs se sont
[fermées, Espérant la pâleur des aubes embaumées, Aubes aux baisers pleins de larmes enflammées...
Des regrets, des regrets ! Dans l'ombre qui s'enfuit, L'espoir d'aimer s'en va tout languissant d'ennui. Et toi seule, ô douleur, tu veilles dans la nuit !
Vœ soli
Hier, perché sur un roseau, Un pinson vit l'hirondelle Tremper son aile dans l'eau, Tour, après, s'enfuir chez elle.
Il en fut bien attristé
Du bonheur de l'hirondelle,
Et d'un vol précipité
Il s'en fut à l'eau comme elle.
Amis, ne le consolez pas :
Le printemps dernier est morte
La moitié de ses ébats.
Et son nid, le vent l'emporte.
Il n'en bâtira plus, lui,
De beaux nids dans les ramures.
Car aucun espoir n'a lui
Pour guérir ses meurtrissures . . .
HENRI DESJAEDINS 201
Las ! ce matin, des oiseaux Avec leurs douces oiselles Vinrent chanter près des eaux Et se laver les deux ailes,
Mais ils se turent soudain En voyant flotter sur l'onde Le corps d'un pinson badin Mort d'une douleur profonde ;
Puis, tous reprenant en chœur Chantèrent avec tristesse L'amour qui perdit ce cœur De gai pinson en détresse
Et le vent plaignait le sort Du malheureux sur sa lyre ; Tout pleurait avec délire, Car l'amour comptait un mort !.
292 SOIIÎÉES DU CITATKATT DK KAMEZAY
in
L'hiver
Lamentable saison ! hiver vêtu de givre ! Oh ! le frisson de rfime et le frisson du corps ! Quand, sous mes pas, j'entends de crépitants accords, Leur écho dans mon cœur me cause un mal de vivre.
Jour froid... plus froide nuit '... Soleil couleur de cuivre ! Saison désespérée ! il neige du remord . . . Quel linceul émouvant pour celui qui se livi-e A retracer un deuil en désirant la mort !
Aux vitres des logis, de blanches fleurs écloses. Sans parfum ni corolle... Oh ! les fenêtres closes. Qui ne disent plus rien aux passants du chemin !
Hiver du souvenir, chagrins, regrets, folles. Glaces de l'amour fier, dans vos mélancolies .Te sens que tout mon cœur se glacera demain,
HENRI DESJARDIXS
Isolement
O bonheur d'être seul et de broyer du noir, De mutiler son coeur, de le mettre en poèmes Et de jeter ce livre à d'autres faces blêmes Qui pleureront peut-être en le lisant un soir !
Mais, douleur de marcher dans l'humaine cohue. Qui nous lance l'injure et croit nous faire mal ! Cohue à qui le nom de poète est fatal . , . Cohue à qui l'on voit battre un chien dans la rue.
Pauvre enfant qui t'en vas parmi ces horions. Toi qui n'as dans le cœur aucun désir de nuire. Toi qui cherches là-haut ce qui peut te séduire, Rentre dans ton logis rêver tes visions !
La plèbe ne croit rien, ia plèbe est ignorante.
Et celui qui s'y mêle y sera mutilé !
Si tu ne la sers pas, tu seras exilé,
Tu boiras la ciguë, ô belle ftme souffrante !
Ne la revois jamais que pour la dominer ! Si tu ne le peux pas, retire-toi loin d'elle. Mais lance-lui plus tard,— il ton dédain fidèle, Ton livre, et tu pourras l'entendre pardonner !
O bonheur d'être seul, de vivre sans les autres. Mais de vivre pour eux, sous le même ciel noir ! O gloire d'être seul, d'écrire chaque soir Les sanglots de ces cœurs qui passent par les nôtres !
Elégie
Je la perdis à l'automne dernier, Les bois dorés laissaient tomber leurs feuilles ; Sur son cercueil, dans un petit charnier Toujours orné des mêmes chèvrefeuilles, Je déposai l'humble bouquet dernier.
Pleurez, ô fleurs de son petit charnier, Embaumez-la sans jamais me la rendre !
Sonne son glas, ô cloche, le dernier.
Mais laisse-moi la douleur de l'entendre. Doucement, près de son petit charnier !
Comme j'aimai son baiser, le dernier !
C'était l'amour, la gloire et l'espérance. Me voilà seul ! elle est dans le cliarnier. Le ver la ronge avec indifférence, Et sur son front, prend mon baiser dernier...
Qu'elle soit froide en son petit charnier, Je la désire et je la veux encore !
Je la verrai dans son regard dernier.
Peut-être, aussi, que l'amour la décore. Qu'elle sourit dans son petit charnier ?
296 SOIRÉES DU rHATEAr DE RAMEZAY
Tiens, ob ! revis comme au printemps dernier ! Sois belle encor ! viens revivre en mon âme ! Oh ! ne dors plus dans ce petit cbarnier, La pierre est froide, et ta tombe est sans flamme ! . Tiens me donner un baiser, un dernier.
Mais elle dort, bien morte en son charnier, L'illusion que me vola l'automne.
Elle n'est plus comme au printemps dernier ! Morte ! elle est morte en mon cœur monotone Et triste, aussi, comme un petit charnier ! . . .
La chanson du fer
Au souffle d'un courant, le feu rougit le fer Qui chante une chanson dans ce brasiei* d'éclair. Il dit que c'est le feu qui l'arracha des couches Où, dans sa léthargie, en des noirceurs farouches, Il reposait d'abord ; que dans les souterrains. Le fer cherche le fer ; que le fer est sans freins, Qu'il fouit dans le sol jusqu'au cœur de la roche, Et que. sur le granit, souvent, il se ricoche. Il dit qu'il est, lui seul, le maître des métaux. Des riches diamants ; que c'est dans ses étaux Qu'on polit les onyx, les améthistes pâles. Les jalons des joyaux ; qu'il fabrique des balles Et qu'il est l'instrument de vie et de trépas ; Qu'il monte vers le ciel et qu'il vient de bien bas. — Transformé par le feu d'où ta chanson m'ariive. Sais-tu, fer orgueilleux, d'où ton orgueil dérive ? Tu ne te connais pas ! N'as-tu point de remord ? I/homme te fait la vie, et tu lui rends la mort ! Tu lui -mets â, la main un instrument infâme Et tu deviens le noir meurtrier qu'il proclame ! Bâtisseur de palais qu'il n'habite qu'un jour, Ciseleur d'une clef de cadenas d'amour
Ou de prison obscure ! . . . Et l'acier d'oïl s'élance Le pouvoir flamboyant, ô fer, t'a mis en lance ! Mais, qu'es-tu de plus, donc, qu'un éclair pour les yeux. Quand, poussé par un arc, tu blesses l'aigle aux cieux ? N'as-tu pas trop chanté ta gloire et ton essence ? Peux-tu répondre ?—
Ami, le fer, c'est la puissance !
On me dit fils d'enfer, lorsque je monte au ciel. . . On me dit destructeur, moi qui formai l'Eiffel. . . On dit que je suis lourd, quand je flotte sur l'onde . . . On me croit un tyran, moi. l'esclave du monde ! Ah ! je suis bien cruel, mais l'homme l'est bien plus ! Qu'il entr'ouvre la terre où je dors tout perclus, Sans forme et sans penser ; qu'il me donne son âme ; A son feu qui pétille et me rougit de flamme. Qu'il me forge et me frappe avec un fer pareil, Je suis son serviteur, je suis son appareil ! Mais, j'ai droit d'être fier, si je flotte sur l'onde, Si je vais, vers les cieux, atteindre un autre monde. Et, fier, j'aime ce feu qui sait me rendre pur. Brillant comme un soleil qui règne dans l'azur !—
Et le fer, s'entourant d'une rouge auréole.
Fit resplendir son âme en cette autre parole : —
Des souterrains obscurs, tu viens troubler la paix,
Homme enclin à la guerre, et les voiles épais
Qui te cachent l'abîme où seul, au fond de l'ombre,
Je dors inconscient de tes crimes sans nombre.
Tu t'en viens m'implorer d'aller semer la mort
Sur la terre, où le droit n'appartient qu'au plus fort.
Pourquoi chercher le fer si loin de la lumière
Si tu le veux toujours pour arme meurtrière ?
HENRI DESJAKDINS 299
rourquoi vers mon domaine abaisses-tu tés yeux, Toi dont le front altier peut défier les dieux ? Tu vis, laisse-toi vivre en élevant ton âme. Et laisse-moi dormir exempt de tant de blâme !... Ah ! je sais trop pourquoi tu ne me réponds pas, Pourquoi tu veux aussi que je suive tes pas ! . . . Relève donc ton front, homme, comprends ta vie ! Cette terre est, pour toi, si peu digne d'envie ! . . . Ah ! laisse la matière aux sombres souterrains ; Laisse dormir en paix le fer que tu contrainds A troubler ton repos ! Ne sonde qu'un abîme ! Regarde encor plus haut que la plus haute cime, Et portant vers les cieux tes pensers plus profonds, Prends les ailes de l'ange et fuis loin des bas-fonds!
Raillerie douce
A un critique
Quand on n'a pas le don de plaire Aux critiques, ces demi-dieux !
Il est bon d'aimer la colère Qui ride leur front radieux.
Trônant sous l'étoilo polaire.
Ils jugent nos vers de leur mieux, Daignant descendre de leurs cieux Pour monter dans notre galère.
Là, leur prose pique nos vers ; Nos vers se meurent de leur prose, Tant elle boit de leur sang rose.
G poëte, c'est le revers !
Toi, tu n'écris pas à, salaire...
Les critiques doivent te plaire.
HENRr DESJARDIXS 301