‹ Les Soirées du Château de RamezayChapitre 36 sur 50 · COTTIN · texte numérisé non relu

COTTIN

Des vers alexandrins ? l'on ne comprend pas ça.

Donc, pas moyen de vivre avec nos belles rimes,

Et nos vers n'auront point les lecteurs qu'ont les crimes?

Sourires de la muse !... Ah ! le cruel destin !...

Pourquoi désespérer d'un peuple aussi latin ?

Si dans Québec, un jour, les budgets sont prospères.

On nous achètera la langue de nos pères.

D'ici là, mon ami, travaillons par plaisir.

Et ne publions pas les fruits d'un doux loisir.

Mais mon volume est prêt. S'il faut que je mendie Pour publier les vers dont j'eus la maladie, D'après ton beau discours, je ne pourrai manger .\vant d'ailer dormir... Il y faut bien songer!...

Eh ! bien, dans ce cas-là, fais de la politique

Ou fais-toi mendiant, comme un homme pratique.

Demande au Recorder l'autorisation

De mourir en quêtant par .sa permission.

O sort cruel et doux ! toi qui m'as fait poète, Maintenant que je sais qu'il faut être une bête Pour vivre avec bonheur, j'abandonne les vers. Et devant ce soleil qui luit sur l'univers, Je jure que demain, mort à, la poésie. J'entrerai tout vivant dans notre bourgeoisie.

Pour y dormir en paix . . . Plus de vers à la nuit, De rimes à l'amour, de stroplies à l'ennui. Brûle ton dernier rêve et ton premier volume.

Puisque dans le pays, ça ne vaut rien, la plume!.

Emile NELLIGAN

Un rêve de Watteau

Quand les pastours, le soir des crépuscules roux, Menant leurs grands boucs noirs aux rflles d'or des flûtes, Vers le hameau natal, de par delà, les buttes S'en revenaient le long des champs piqués de houx,

Bohèmes écoliers, âmes vierges de luttes, Pleines de candeur blanche et de jours sans courroux, En rupture d'étude, aux bois jonchés de brous Nous allions gouailleurs prêtant l'oreille aux chutes

Des ruisseaux dans le val que longeait en jappant Le petit chien berger des calmes fils de Pan Dont le pipeau qui pleure appelle tout au loin . . .

Puis las, nous nous couchions, frissonnants jusqu'aux

[moelles Cependant que parfois dans nos palais de foin Nous déjeunions d'aurore et nous soupions d'étoiles !

La Bénédictine

Elle était au couvent depuis trois mois déjà, Et le désir diA'in grandissait dans son être, Lorsqu'un soir, se posant au bord de sa fenêtre, Un bel oiseau bâtit sou nid, puis s'y logea.—

La sœur lui mit au cou, par caprice, une lettre

L'oiseau ne revint plus : elle s'en affligea.

La vieillesse, neigeant sur la Bénédictine,

Fit qu'elle rendit l'âme, une nuit argentine.

Les yeux levés au ciel, par l'extase agrandis.

Or, comme elle y montait au chant d'un chœur étrange.

Elle vit, demandant sa place en Paradis,

L'oiseau qui remettait sa lettre aux mains d'uu ange.

EMILE XELLIGAN 309

Sainte Cécile

La belle Sainte, au fond des cienx, Mène l'orchestre archangélique En la lointaine basilique Dont la splendeur hante mes yeux.

Depuis que la Vierge biblique Lui légua ce poste pieux, La belle Sainte, au fond des cieux, Mène l'orchestre archangélique.

Et loin du monde diabolique

Qui fait mon front tant soucieux.

Combien je rêve à ces milieux

Que célèbre, mélancolique.

Son orgue d'or au fond des cieux !.

Les Camélias

Dans le boudoir tendu de choses de Malines, Tout est désert ce soir, la marquise est au bal.

Seuls, de beaux résédas en un glauque bocal Vont clore peu à peu leurs prunelles câlines. Sur des onyx épars, des bijoux et des bagues Croisent leurs maints reflets dans des boîtes d'argent.

Tout pleure cette absente ; avec des plaintes vagues, Le perroquet digère un long spleen enrageant.

liC saxe tinte ... Il est aube ; . . . sur l'escalier Chante un pas satiné dans le frisson des gazes ;

Tout s'éveille alourdi des nocturnes extases.

La marquise s'annonce au doux bruit du soulier ;

Sa main, effeuille, lente, un frais bouquet de roses. Ses regards sont voilés d'une aurore de pleurs ;

Au bal, elle a connu les premières douleurs,

Et sa jeunesse songe au vide affreux des choses

Devant la sèche mort de camélias roses.

EMILE KELLIGAX 311

Bohême Blanche

Au temps où je portais des habits de velours, Eparses sur mon col roulaient mes boucles brunes ; J'avais de grands yeux purs comme le clair des lunes ; Dès l'aube, je partais, sac au dos, les pas lourds.

Mais eu route aussitôt je tramais des détours, Et comblant les pions de mes jeunes rancunes, Je montais à l'assaut des pommes et des prunes Aux vergers qui bordaient les murailles des cours.

Etant enfin resté loin des autres élèves.

Loin des bancs, tout un mois, à vivre au gré des rêves,

Un soir, à la villa, craintif comme j'entrais.

Devant le crucifix où sa lèvre se colle.

Ma mère ayant pleuré, je lui dis mes regrets,

Et depuis, fus toujours le premier à l'école !

312 SOIliKES DU CHATEAU DE 15AMEZAY

Fra Angelico

Le moiue Augelico travaillait dès matines Au rêve de ses jours en gloire épanoui :

C'est pourquoi le prieur, lors des vêpres latines, L'a vu souvent rêver dans la nef, ébloui : Le moine Angelico travaillait dès matines Au rêve de ses jours en gloire épanoui.

Or un soir que sonnaient les cloches argentines. Dans sa cellule on vit l'artiste évanoui : Sous sa robe il tenait le chef-d'œuvre enfoui Qu'un auge déroba des célestes Sixtines Pour sou Frère toujours à l'œuvre dès matines.

Amour Immaculé

Je sais en une église un vitrail merveilleux

Où quelque artiste illustre, inspiré des archanges,

A peint d'une façon mystique, en robe à franges.

Le front nimbé d'un astre, une Sainte aux yeux bleus.

Le soir, l'esprit liante de rêves nébuleux Et du céleste écho de récitals étranges. Je m'en viens la prier sous les lueurs oranges De la lune qui luit entre ses blonds cheveux.

Telle, sur le vitrail de mon cœur je t'ai peinte, Ma romanesque aimée, ô pâle et blonde sainte, Toi, la seule que j'aime et toujours j'aimerai,

Toi qui restes muette, impassible et qui, flère. Peut-être me verras, sombre et désespéré, Errer dans mon amour comme en un cimetière I

Le Talisman

Pour la lutte qui s'ouvre au seuil des mauvais jours Ma mère m'a fait don d'un petit portrait d'elle. Un gage auquel je suis resté depuis fidèle Et qu'à mon cou suspend un cordon de velours.

" Sur l'autel de ton cœur, puisque la mort m'appelle.

Enfant, je veillerai, m'a-t-elle dit, toujours ;

Que ceci te protège des vaines amours,

Comme \m lampion d'or gardien d'une chapelle."

Ah ! sois tranquille en les ténèbres du cercueil : Ce talisman saci'é de ma jeunesse en deuil Préservera ton fils des bms de la luxure ;

Tant j'aurais peur de voir un jour sur ton portrait Couler de tes yeux doux les pleurs d'une blessure, Mère... dont je mourrais plein d'éternel regret.

EMILE ÎÎELLIGAX 315

La Passante

Hier, j'ai vu passer comme une ombre qu'on plaint, En uu grand parc obscur, une femme voilée : Funèbre et singulière, elle s'en est allée, Recelant sa fierté sous sou masque opalin

Et rien que d'un regard, par ce soir cristallin, J'eus deviné bientôt sa douleur refoulée ; Puis elle disparut eu quelque noire allée Propice au deuil profond dont son cœur était plein.

Ma jeimesse est pareille à la pauvre passante Beaucoup la croiseront ici-bas, dans la sente Où la vie à la tombe âprement nous conduit ;

Tous la verront passer, feuille sèche à la brise Qui tourbillonne, tombe et se fane en la nuit ; Et nul ne l'aimera, ne l'ayant pas comprise.

Devant deux portraits de ma mère

Ma mère, que je l'aime en ce portrait ancien, Peint aux jours glorieux qu'elle était jeune fille. Le front couleur de lys et le regard qui brille Comme un éblouissant miroir vénitien !

Ma mère que voici n'est plus autant la même, Les soucis ont passé sur le marbre frontal ; Il a perdu l'éclat du temps sentimental Où son printemps chantait comme un rose poème.

Aujourd'liui, je compare, et j'en suis triste aussi. Ce front chargé de joie et ce front de souci, Soleil d'or, brouillard dense au couchant des années

Mais, mystère de cœur qui ne peut s'éclairer ! Comment puis-je sourire à, ces lèvres fanées : Au portrait qui sourit, comment puis-je pleurer !

Potiche

C'est un vase d'Egypte à riche ciselure

Où sont peints des sphinx bleus et des lions ambrés

De côté, l'on y voit souple, les reins cambrés,

Une immobile Isis tordant sa chevelure.

Flambantes, des nefs d'or se glissent sans voilure Sur une eau d'argent plane aux tons de ciel marbrés C'est un vase d'Egypte à riche ciselure Oïl sont peints des sphinx bleus et des lions ambrés.

Mou âme est un potiche oïl se sont décorés De vieux espoirs mal peints sur sa fausse moulure ; Aussi j'en souffre en moi comme d'une brûlure, Mais le trépas bientôt les aura tous sabrés ; C'est un vase de vie à pauvre ciselure.

318 SOIRÉES DU CHATEAU DE RANfEZAY

Devant mon Berceau

Avec l'obsession d'un sanglot étouffant, Combien ma souvenance eut d'amertume en elle, Lorsque, remémorant la douceur maternelle, Hier j'étais courbé sur ma couche d'enfant,

En la grand'cliambre ancienne aux rideaux de guipure,

Où la moire est flétrie et le brocart fané.

Parmi le mobilier de deuil où je suis né

Et dont se scelle en moi l'ombre nacrée et pure. . .

Quand je n'étais qu'au seuil de ce monde mauvais, Berceau, que n'as-tu fait pour moi tes draps funèbres Ma vie est un blason sur des murs de ténèbres. Et mes pas sont fautifs où maintenant je vais.

Ah ! que n'a-t-ou tiré mon linceul de tes langes. Et mon petit cercueil de ton bois frêle et blanc, Alors que se penchait sur ma vie en ti-emblant Ma mèi'e souriante, avec l'essaim des anges !

EMILE NELLTGAN 319

Rêve d'artiste

Parfois j'ai le désir cl' nue sœur bonne et tendre, D'une sœur angélique au sourire discret : Sœur qui m'enseignera doucement le secret De prier comme il faut, d'espérer et d'attendre.

J'ai le désir très pur d'une amie éternelle, D'une sœur d'amitié dans le règne de l'art. Qui me saura veillant à ma lampe très tard Et qui me couvrira des cieux de sa prunelle ;

Qui me prendi*a les mains quelqiiefois dans les siennes Et me chuchotera maint fraternel conseil Avec le charme ailé des voix musiciennes,

Et pour qui je ferai, si j'aborde à, la gloire.

Fleurir un immortel jardin plein de soleil

Dans l'azur des beaux vers : un livre à sa mémoire.

Le récitai des anges

Plein de spleen nostalgique et de rêves étranges, Un soir, je m'en allai chez la Sainte adorée Où se donnait, dans la salle de l'empyrée. Pour la fête du ciel, le récital des anges.

Et nul ne s'opposant à cette libre entrée, Je vins, le corps vêtu d'une tunique à franges. Le soir où je m'en fus chez la Sainte adorée. Plein de spleen nostalgique et de rêves étranges.

Des dames défilaient sous des clartés oranges : Les célestes laquais portaient haute livrée ; Et ma demande étant par Cécile agréée.

J'écoutai le concert qu'aux divines phalanges Elle donnait, là-haut, dans des rythmes étranges.

L'Idiote aux cloches

Elle a voulu trouver les cloches, Les cloches d'or des Jeudis-Saints :

Les pieds meurtris contre les roches, Elle a couru par les chemins,

Ah I Ion Ion laire, Les pieds meurtris contre les roches . . . On lui criait : " fouille tes poches ! " — Nenni ! devers les cieux romains, Je veux trouver les cloches, cloches,

Je veux trouver les cloches.

Et je les aurai dans mes mains.

Ah ! Ion Ion laire eh 1 Ion lou la.

Toujours, aux heures vespérales.

Elle allait, solitaire, aux bois ; Elle rêvait des cathédrales Et des bronzes de leurs beffrois ; Ah ! Ion Ion laire ;

322 soiRKES nu chatkat; de ramezay

Elle rêvait des cathédrales

Puis, tout à coup, pleine de râles, S'élevait, tout au loin, sa voix :

Je veux trouver les cloches, cloches,

Je veux trouver les cloches.

Et je les aurai dans mes mains.

Ah ! Ion Ion laire eh I Ion Ion la.

Un jour, au bord des routes croches, On la trouva dans un fossé :

Dans la nuit du retour des cloches.

L'idiote avait trépassé ;

Ah ! Ion Ion laire.

Dans la nuit du retour des cloches, A leui-s métalliques approches, Son rêve d'or fut exaucé :

Un ange prit les cloches, cloches.

Il prit toutes les cloches.

Et les lui plaça dans les mains.

Ah ! Ion Ion laire eh ! Ion Ion la.

LHomme aux Cercueils

Maître Christian Loftel n'a d'état que celui De faire des cercueils pour les mortels, ses frères, Au fond d'une boutique aux placards funéraires Où. depuis quarante ans, le jour à peine a lui.

A cause de son air étrange, nul vers lui N'ose jamais venir, pas même ses confrères. Parfois, quelque homme en deuil discute des parères, Et retourne, hanté de ce spectre d'ennui.

O sage, qui toujours gardes tes lèvres closes. Maître Christian Loftel ! Tu dois savoir des choses Qui t'ont creusé le front et t'ont joint les sourcils.

Réponds! Quand tu construis les planches péremptoires. Combien d'âmes de morts, au choc de tes outils. Te content longuement leurs posthumes histoires ?

324 SOIUKES nu CHATEAU DE KAMKZAY

La Romance du Vin

Tout se mêle en un vif éclat de gaîté verte. O le beau soir de mai I Tous les oiseaux en cbœui-. Ainsi que les espoirs naguères à mon cœur, Modulent leur prélude à ma croisée ouverte.

O le beau soir de mai I le joyeux soir de mai ! Un orgue au loin éclate en froides mélopées ; Et les rayons, ainsi que de pourpres épées, Percent le cœur du jour qui se mfeurt parfumé.

Je suis gai ! je suis gai l dans le cristal qui cbante. Verse, verse le vin I verse encore et toujours, Que je puisse oublier la tristesse des jours, Dans le dédain que j'ai de la foiile méchante !

Je suis gai ! je suis gai ! vive le vin et l'Art !. . .

J'ai le rêve de faire aussi des vers célèbres,

Des vers qui sonneront les musiques funèbres

Des vents d'automne au loin passant dans le brouillard.

C'est le règne du rire amer et de la i-age

De se savoir poète et l'objet du mépris,

De se savoir un cœur et de n'être compris

Que par le clair de iuue et les grands soirs d'orage I

Femmes ! je bois à vous qui riez du cliemiu Où l'Idéal m'appelle en ouvrant ses bras roses ; Je bois à vous surtout, hommes aux fronts moroses Qui maudissez ma vie et repoussez ma main !

Pendant que tout l'azur s'étoile dans la gloire Et qu'un hymne s'entonne au renouveau doré. Sur le jour expirant je n'ai donc pas pleuré, Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire !

Je suis gai ! je suis gai ! vive le soir de mai ! Je suis follement gai, sans être pourtant ivre :. Serait-ce que je suis enfin heureux de vivre ; Enfin mon cœur est-il guéri d'avoir aimé ?

Les cloches ont chanté ; le vent du soir odore . . . Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots, Je suis si gai, si gai, dans mon rire sonore, Oh ! si gai, que j'ai peur d'éclater en sanglots !

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