LE MARÉCHAL
Mais sire, songez donc, songez au roi de Rome ! l'empereur
Et sans les fondements, qu'arrive-t-il au dôme, Sinon de s'écrouler à quelque instant fatal, En broyant de ses blocs énormes de métal Tout ce que le hasard avec ses mains sereines. Vint jeter au-dessous, d'extases ou de haines !
(Rêv.nnt.)
Humbles soldats tombés en de stoïques morts. Sortez de vos tombeaux, sans peur et sans remords ! Relevez donc vos fronts sommeillant sous les dalles ! Venez, venez, démons, dans l'orage des balles. Faisant revivre en vous l'orgueil des jours passés. Nous rendre les vivants jaloux des trépassés ! Venez, jeunes et vieux ! venez, les capitaines Dont les figures sont dans le temps si lointaines : La plialange sacrée et douce de mes flls Qui n'ou1)lia jamais ce qu'un jour je la fis !
Ouvrez avec vos doigts la bicleur de la terre, Et nous quitterons tous cette ombre solitaire, Pour forger, aux bruits sourds du canon dans les airs, D'autres feuillets d'histoire éclaboussés d'éclairs. Lannes, toi, le héros de ma belle épopée. Agitant à ton poing la flamme d'une épée, Chevauche ta monture étrange de brouillard ; Après tant de jours mort, tu dois être un vieillard ? Pourtant, que le sang frais qui de ta jambe coule, Baignant mes maréchaux d'une vermeille houle. Couvre de son toi-rent leurs corps appesantis. Et les refasse grands, eux qui sont si petits !
(Un délire laystique s"einpare de l'Empereur.)
Dieu ! tous ont entendu notre prière ardente .... Ils s'en viennent. . . traînant après eux l'épouvante Des linceuls élargis sous le souflle des vents ; Corps légers, nuageux, incertains et mouvants, Dont les prunelles ont des lueurs de phosphore. Et les bras amaigris, une grâce d'amphore. Leurs pas glissent vers nous avec un frôlement, Leurs yeux font du sol noir un autre firmament. Ils passent sans relâche, et toute cette foule, Ainsi qu'un fleuve immense, à l'horizon s'écroule. Les uns pointent dans l'air des sabres inconnus. Les autres vont tremblants, beaux, sublimes et nus, Et leurs traits balafrés de stigmates livides Gardent comme un reflet rouge des pyramides Mêlé, du dernier coup que la mort leur donna. Aux verdâtres glaçons de la Bérêsina.
Quelle armée innombrable a surgi de la tombe ! Suivez-moi ! suivez-moi ! Puisque l'empire tombe. Que l'ami vivant, plus que l'ennemi le bat. Nous allons le refaire avec un grand combat !
(L'Empereur prend une petite bouteille remplie -l'un liquide noir, sur uns table.)
Frères, dans un instant, oui, dans une seconde,
Ensemble nous pourrons reconquérir le monde.
Réunis pour sauver nos mères et nos sœurs,
Marchant d'un ferme pas vers les envahisseurs.
Et laissant, en ce jour nouveau, l'arme ordinaire.
Nous irons, s'il le faut, dérober le tonnerre.
Univers assoupli sous la verge d'airain,
Tu vas réobéir à l'accent souverain
De celui qui régla si longtemps ta carrière.
Ah 1 tu voudrais briser l'immuable barrière,
Torrent que j'ai dompté par la peur de la mort ;
TSche de bouillonner dans un suprême effort,
Epuise ta vigueur en de folles fatigues.
Toujours, sur ton chemin, tu trouveras mes digues.
Adieu... Non, je reviens!... Monde lâche, au revoir!
(Le maréchal arrachant des mains de l'Empereur la bouteille noire que celui-ci porte à ses lèvres.)
Mais, sire, qu'avez- vous ? Je ne puis concevoir. . .
(L'Empereur sortant tout-à-coup de son délire.)
l'empereur
Que l'aigle que l'on met soudainement en cage Ne meure pas, soudain, de douleur et de rage ?. . .
370 SOISÉES DU CHATEAU DE KAMEZAY
Le drapeau tricolore
O mon noble étendard ! qu'on t'admire ou blasphème, Tu te fis un chemin au triomphe, quand même. Après avoir, aux jours sanglants de la Terreur, Foudroyé l'ennemi dans sa folle fureur ; Après avoir lutté contre l'Europe entière, Et, géante, l'avoir couchée en la poussière. Tu passas radieux aux clameurs du canon. Tu parcourus le monde où frémissait ton nom ; Tu marchas, tu volas, démon de la bataille. Dans tes plis déchirés s'engouffrait la mitraille, Et tu mettais un souffle étrange dans les cœurs. Et quand tous nos clairons sonnaient pour les vainqueurs, Quand nos tambours battaient une dernière charge, La gloire avait inscrit la France dans sa marge. 0.iours! jours immortels! jours d'effroi! jours d'éclairs. Où la poudre ébranlait h tous moments les airs, Votre empreinte est profonde aux pages de l'histoire ! Remportant aujourd'hui comme une autre victoire, Il se déroule encore, notre illustre étendard : Regardez sous ses plis tous ces enfants de l'art, ■^'ous qui ne voulez pas que la France soit reine ; Regardez la science et sa clarté sereine, Puis, dites : " ce drapeau n'est pas celui du roi ", Mais c'est celui du peuple, et je l'adore, moi !