TIR AUX PIGEONS
Tous dans une même cage, ils tournaient, épeurés, leurs petites têtes fines, ouvraient bien ronds leurs yeux inquiets, avec une interrogation plaintive et douce au fond de leurs prunelles lustrées comme de la soie humide ou de l'émail qu'une vie intérieure viendrait animer de sa vive lumière.
Les ailes froufroutantes, les plumes éraillées, les roucoulements adoucis, la crépitation des coups de becs dans les auges, disaient toute l'insouciance et la légèreté de ces gentils oiseaux, dont l'inconsciente cruauté de l'homme allait faire des victimes. La lumière, diverse comme leurs mouvements, ajoutait des teintes merveilleuses à leur plumage multicolore, et devant ces gracieux condamnés à mort, enfants de la nature comme ceux qui allaient les exterminer, Je sentais une amertume indéfinissable et lente m'envahir.
Un timbre grossier annonça l'ouverture du tir. Grave, les yeux fixés sur les deux boîtes aléatoires, un homme émergea de la foule ; le soleil attachait un mince et mobile ruban d'or sur le canon du fusil qu'il tenait à la hauteur de sa poitrine. Tout à coup, sous la poussée automatique, l'une des boîtes s'ouvrit, et quelque chose comme un paquet de plumes alla s'ébouriffer dans l'air brûlant ; puis une tête s'allongea, deux ailes s'étendirent avec des battements rapides. Le fusiil tira sa courte langue fauve dans un nuage de fumée blanchâtre, et le pigeon, blessé à mort, de rouler par terre avec des palpitations et des saccades qui soulevaient, par intervalles, sa petite tête soyeuse audessus du gazon éclaboussé de gouttelettes de sang.
Après, ce fut le tour d'un autre, puis d'un autre encore, et cette tuerie chargeait le grand panier, réceptacle des victimes, de cous inertes, d'ailes brisées où la trouée du plomb s'annonçait par de petits points rouges, macules ou caillots ; de plumages brutalement froissés, dont la splendeur évanouie dans la mort ne présentait plus qu'une masse, une agglomération de tons bruns, blancs ou roses, s'écroulant les uns sur les autres avec des airs de conscience et d'incompréhensible désespoir.
De temps à autre, quelques pigeons parvenaient à fuir, et après avoir traversé la ligne des tirailleurs qui les guettaient aux alentours, leur vol, devenu incertain, les emportait circulairement dans l'azur comme des jouets impondérables de l'atmosphère.
HECTOB BEMEBS 373
pour les ramener trop souvent sous la bouche menaçante et sombre des fusils qui détonnaient en projetant, quelquefois avec une maladresse excessive, une mitraille éparpillée comme les jets d'une fontaine. Tourbillonnant dans cette rafale mortelle, les pigeons finissaient presque toujours par s'ébouler sur l'herbe, d'où, par hasard, ils reprenaient, affolés, leur vol, leur fuite instinctive, en perdant de petites plumes légères comme un duvet, qui voguaient dans la brume imperceptible des exhalaisons florales.
Alors, les pauvres fugitifs décrivaient une ligne courbe vers l'horizon, ou montaient droit dans le firmament, jusqu'à des hauteurs prodigieuses, où ils s'arrêtaient tout à coup, immobiles écorchures pâles dans une voûte de lapis-lazuli criblée de javelines de flammes.
Pauvres oiseaux ! les cieux ne sont que le couvercle inéluctable de l'universel cercueil, et vous allez vers ces abîmes chercher un refuge contre le plomb qui hache vos chairs, mais ne nous jalousez pas : nos cœurs, la vie les meurtrit aussi avec une plus froide, plus persistante et plus aveugle rage, comme le raisin dans un pressoir éternellement inassouvi.
Antonio PELLETIER
Clair de lune
Sous les rayons neigeux d'une lune d'opale Obscurcie à demi dans son vol sur l'azur Par un nuage brun aux nuances gris pâle Déroulant ses replis dans le firmament pur;
Sur im lac endormeur oil les clartés douteuses Des flambeaux de la nuit promènent doucement I^urs reflets diaprés en vagues onduleuses Parmi les joncs penchés capricieusement;
Dans un léger esquif qui projette son ombre Sur l'onde caressante, à la merci des flots Disant avec douceur, tout près, dans la pénombre, Leur éternel refrain de ris et de sanglots;
Au milieu du silence imposant de la grève, Ix>rsque tout dort, le soir, sous le dôme des bois, TTne femme inconnue, au regard sombre, rêve Aux charmes envolés des amours d'autrefois.
A mon canot
Va sur Tonde, mou cauol, Cours et coule sur le flot.
Tout t'invite
A voguer ;
Cours, va vite
Naviguer.
Sur nos têtes scintille
Le feu du .firmament
Qui dans l'eau danse et brille ;
Le liquide, gaîment,
Se balance et sautille.
Sur le flot, Cours et gronde.
Va sur l'onde, Mon canot.
De ses rayons, Phébus dore le lac limpide
Et lance mille jets de feu Aux regards éblouis du mortel intréiMde,
De son œil fixant l'œil de Dieu.
Tout t'invite A voguer ; ■Cours, va vite . Naviguer ; Vole et gronde Sur le flot, Cours sur l'onde, Mon canot.
La nappe transparente Baisera
Ta carène brillante Qui dira :
Tout m'invite A voguer, Je , cours vite Naviguer.
De sa lèvre galante,
Le zéphyr indiscret
Te dira le secret
De l'amant à l'amante ;
Il caressera
De sa douce haleine
Ta poupe, et dira :
Levons l'ancre et la chaîne ;
A voguer,
Tout invite ;
Courons vite
Naviguer.
L'onde pressée S'enfuira moins vite que toi
Enlève-moi Plus rapide que la pensée.
Allons, bercés capricieusement An refx'ain de l'onde,
Jouir tous deux, au doux balancement De la vague rondo.
Sur le tiot.
Courons vite ; Tout invite.
Mon canot.
Au vent qui t'appelle, Bntr'ouvre ton aile.
Mon canot,
Va sur l'onde.
Coule et gronde
Sur le flot. '
A un ami
J'ai goûté les refrains de ta dolente lyre, Car ses accords berceurs sont venus jusqu'à moi; Ils m'ont dit un amour et deux cœurs en émoi, Et les plaisirs si doux de votre âme en délire.
Il fait bon, en effet, de mêler un sourire, Une larme brûlante, aux serments pleins de foi ; De proclamer bien haut les douceurs d'une loi Qui veut qiue chacun aime et que chacun soupire.
Demande au roitelet ce qui le fait chanter.
Demande à l'univers ce qui le fait lutter:
L'amour partout fleurit leur espéi-ance, . . . et passe.
Oui, l'amour, ici-bas, parfois meurt ou se lasse. Ami, lève ton cœur et regarde le ciel; L'amour est là, car Dieu, c'est l'amour éternel.