I,E DÉPART
Le soleil se lève dans un ciel resplentlissant des pUis vives clartés; ini léger vent du siul-sud-est souffle depuis minuit, et promet une navigation douce et facile. Tout s'aj)préte. La plupart des câbles de poupe sont déjà détachés, et les prouïers ont étendu, à l'aide des barges de cantier, les gomènes qui serviront tout-à-l' heure à haler les vaisseaux hors du port. Le roi est déjà sur le tillac de la Monnaie; déjà il a visité le tabernacle et prié le Seigneur pour le salut de ses compa-
gnons, et pour un prompt retour clans la capitale de son royaume, qui a tant besoin de lui. On n'attend plus qu'un des valets du maitre-queux, resté seul des passagers dans la ville; il doit apporter quelques vivres frais pour la reine et les jeunes princes. Le voici , et l'on retire la planche.
« — Or la chose est-elle bien arrée , frère Hamon? dit Louis IX.
» — Oui, sire, et voilà qu'on va hisser les antennes.
» — Plantez donc sur le bord de la nef l'enseigne Saint-Denis, et faites sonner les cors et les trompettes , afin cpie nos vaisseaux soient avertis qu'il faut faire voile tout à présent. »
Le gonfalonier de Saint-Denis va aussitôt chercher dans la chambre du roi la bannière de cendale rouge, sans broderie, cpii « flamboyé comme or, » et garde la couleur du sang glorieux que Jésus répandit sur la croix. Il plante la lance à laquelle elle est attachée, dans la main de fer qu'on plaça en avant et à droite de la banne supérieure pour la porter; et partout on s'incline en se découvrant la léte. Au même instant trompettes et cors sonnent sur le château d'avant de la nef royale; et des galées et des autres nefs, leur répondent trompettes et nacaires, cors et tambours.
Les navires les i^ius rapprochés de l'entrée du
port se louent aussitôt avec ies goniènes de proue qu'ils ont préparées; les galées, qui ont lâché leurs câbles de poste, s'empressent avec leurs avirons; quelques barges de cantier remorquent, à force de rames, les navires que leur masse et la lourdeur de leur construction rendent peu propres aux mouvements rapides qu'il faut faire dans ce conflit de vaisseaux , pour s'éviter et achever son appareillage. On se hâte, on s'empresse, personne ne veut rester oisif, chacun apporte le tribut de sa force aux manœuvres , qui seraient trop lentement faites parles seuls mariniers; tous les pèlerins liaient sur les touées, ou pèsent sur les barres du vindas pour hisser les pesantes aur tennes; on rit, on chante, on paille, on s'aide avec le rhythme du Celeusme traditionnel, on s'encourage par des apostrophes que la pensée de revoir bientôt la France rend gaies et vives ; les poulies des joncs crient sous l'effort de ces drisses; les bigots de racage, bien que les mâts aient été frottés de suif, gémissent en montant; les candèles que l'on ride pour qu'elles soutiennent mieux les arbres, craquent en s'élevant et font crier leurs poulies de ridage; les vindas râlent, pressés sur leurs tourillons par le poids des voiles qu'ils soulèvent : c'est un bruit à ne pas s'entendre, et frère Hamon , qui porte le sifflet de commandement, a renoncé à s'en servir, ne
3aG I.E RETOUR DU ROT.
pouvant lutter contre ces voix tnninltueiises d'hommes, d'instruments et de machines.
Cependant tous les navires ont dépassé les deux bras du port , mais les voiles ne sont pas déployées, et les barges de cantier roidissent encore les remorques. Les galées, « contraintes aux avirons par les rameurs, » selon l'excellente et naïve expression du sénéchal de Champagne, ont pris les devants et semblent A^oler à la surface de la mer. Le champ est laissé aux nefs, qui vont à leur tour ouvrir leurs larges voiles au vent.
« — Votre besogne est-elle arrée devant? crie le nocher de la JMoniwie aux mariniers qui étaient au bec de la nef.
» — Oui, maître, et voilà que la barge va s'amarrer à la poupe avec sa sparcine.
» — Chantez donc, de par Dieu ! »
Et tous d'une voix chantent: Veni^ Creator spiritus ! L'hymne , entonné ainsi , est récité par le roi, la reine, les aumôniers , les pèlerins, tandis que les matelots préparent les écoutes de la voile du milieu et du terzarol de proue.
a — Maintenant, ftiites voile, de par Dieu, mes compagnons ! »
Cet ordre est promptement obéi. Les cargues du terzarol et de la médiane sont larguées; les hommes qui ont grimpé le long des pennes , pour désharnacher les voiles, dénouent les cordelettes;
LF RF.TOUR DfJ ROI. SqJ
on halo les écoutes, et puis l'on borde le vaste terzarol à orse , et la misaine à pogge , car on va faire route au norcl-nord-ouest, c'est-à-dire vent arrière. Chacune des nefs imite la manœuvre de la Mowioie, et bientôt toute la flotte s'éloigne du rivage, où la population entière de la ville d'Acre est venue la saluer d'une dernière acclamation. Plus rapide, et plus grande cependant que les autres, la nef du roi fuit à tire d'ailes; avant peu d'heures, elle a perdu la terre de vue.
Tout annonce que les vents continueront à régner entre le sud et l'est, et que la navigation jusqu'à Chypre ne sera pas longue; car on fait route pour Limeson, où l'on prendra du vin, où l'on remplacera les vivres que cette première traversée aura consommés. Le roi a interrogé à cet égard frère Hamon, le patron de sa nef, et le pilote, qui, familier avec le canal par lequel l'île de Chypre est séparée de la côte de Syrie , connaît très bien la durée ordinaire des vents exceptionnels et des vents généraux. Louis est donc tranquille, et Ton peut voir sur sa figure douce et riante qu'il a bon espoir pour son voyage. Le roi se promène sur le corridor, derrière la pavesade; il regarde certaines nefs qui s'attardent, et recommantle au nocher de ralentir un peu la course de la Monnaie ^ parce qu'il veut qu'aucun des navires sur lesquels il doit veiller ne soit assez
3^8 l.E RETOr II DU ROI.
éloigné de lui pour qu'au besoin on ne lui puisse ])orier un prompt secours. Il demande, en conséquence, a être plutôt à la queue qu'à la tète du convoi. On obéit à ses ordres bienveillants, et quand on a établi le dolon , voile bien plus petite que le tcrzarol , dont l'antennal est long comme la colombe du navire, Louis, monté au banc de la nef, parle ainsi à tous les pèlerins qu'il a fait réunir autour de lui , sur la troisième couverte et sur les corridors :
« — Nous avons eu bon vent au partir, et nous voici entre ciel et eau , chaque heure nous éloignant du pays où vous avez souffert, pour nous rapprocher de celui où nous sommes nés. Ce passage sera-t-il heureux? Je l'espère; mais cjui peut dire quelle sera la volonté de Dieu? On ne peut contraindre le Seigneur , mais de lui on obtient beaucoup parla prière. Nous avons échappé du grand péril où nous avons été en cette terre païenne , aussi devons-nous de nombreuses actions de grâce à Jésus, notre sire. Et ce n'est tout, car la mer est souvent félonesse; la tempête souvent arrive et frappe le navire cpii doucement s'en allait chercher le rivage avec belles promesses du zéphir. Ce ne serait manière de plaire à Dieu et d'obtenir ce qui tant nous importe, que de faire sur cette nef bénite les déloyaux péchés que l'on faisait en Acre 3 péchés si horribles que mon-
LE RETOUR Dl. ROI. .jQQ
seigneur le légat disait : « Il convient c[ue Dieu les venge en lavant Acre du sang aux habitenrs, et en y envoyant autre gent qui l'habite. Le sang a lavé la cité, mais les bons c|ui y doivent habiter n'y sont pas encore venus. )) Que chacun veille donc sur soi; que l'on se garde des noises et griefs convines l'un envers l'autre ; que tout mal talent soit oublié, si déjà la paix n'a pas été faite, et si l'on ne s'est baisé en signe d'accord ; que les jeux de dezdemeurent absolument interdits comme ils le furent par moi à notre venue , ou il arrivera ce qu'il advint au comte d'Anjou et au sire Gautier d'Anemos , que je surpris adonnés à cette coupable occupation ; je prendrai les dez et les tables et les jetterai en la mer ^ et, pour que cet argent, qu'on expose ainsi avec son âme, ne soit ni au gagnant ni au perdant, toute la foison de deniers que je trouverai, je la prendrai dans mon giron et l'emporterai pour la donner aux pauvres de ma ville d' Aigues-Mortes , où nous irons prendre terre. Ces jeux sont inventions de l'ennemi, et il n'est pas un vrai chrétien qui les doive pratiquer. On y perd le paradis en faisant des pactes secrets avec l'esprit maudit pour gagner, ou en disant des prières à quek[ue saint, comme si prier pour un but si méchant n'était pas un péché mortel ; on V engage son honneur , sa fortune , et nous avons vu des barons jouer leurs vêtements, leurs armes
33o LE RF.TOin DU ROI.
et jusqu'aux noyaux d'or de leurs robes. Cela est mal. N'oubliez pas ces paroles de recommandation; car, pas plus sur ce vaisseau que dans notre camp ou dans notre hôtel de Paris , je ne souffrirai ce qui doit être puni. Appliquons-nous à ne pas offenser le Seigneur; vivons sur la mer mieux encore , si nous pouvons , que nous ne ferions à terre ; car celui-là est bien follement hardi qui ose se mettre en tel péril étant en haine avec quelqu'un ou en péché mortel ; on s'endort, en effet, le soir^, et Ton ne sait si quelques instants après ou ne sera point au fond de la mer. Parmi les prêtres qui sont ici, que chacun se choisisse donc un confesseur; que chacun ait soin de sa conscience et prie exactement le matin , au midi et le soir. Tous les jours, on dira à la chapelle la messe entière, fors le canon et ce qui appartient au sacrement; toutes les heures canoniales seront récitées par un de mes prêtres, et les ministres de l'autel seront revêtus, pour les offices, des costumes et ornements qui appartiendront à la journée. Quant aux mariniers, qu'il soit fait par eux comme par les pèlerins. Souvent, je les rassemblerai auprès de moi pour leur parler du ciel et de leur salut. J'entends qu'ils se confessent et remplissent en bons chrétiens les devoirs prescrits par l'église, l'épouse de Jésus-Christ. Si, quand ils seront à dire leurs péchés aux prêtres, la nef a
LF RETOUR DU RO[. oO l
besoin de leur secours, qu'ils ne se dérangent point. Tout pèlerin contracte en ce cas obligation fraternelle d'aider à la manœuvre, et moi-même je baierai sur les cordes, ou je ferai toute autre chose de leur office plutôt que de souffrir qu'ils soient troublés dans l'exercice pieux de la confession. Elle est si nécessaire sur un vaisseau où les caprices inopinés de la mer mettent sans cesse l'homme en péril de mort! »
Après ce discours, le roi se retourna du côté de l'autel où un de ses aumôniers attendait que l'instant fût venu de dire la messe. Join ville était à côté de Sa Majesté, qui, avant de faire signe au prêtre, dit au sénécbal :
« — Nous allons ouïr la messe de Saint-Marc ; car aujourd'hui , vingt-cinquième d'avril, c'est la fête du saint Evangéliste, martyr des païens à Alexandrie. Ce jour est celui où je suis né, bon sénéchal.
)) — Sire, repartit Joinville, encore pouvez-vous bien dire qu'aujourd'hui vous êtes rené, quand vous échappez à cette terre périlleuse.
» — Oh! sans doute, et j'en rends grâces à Dieu, notre sire , et à monsieur saint Marc. Ici devonsnous penser à mon pauvre peuple que tant de tribulations éprouvent depuis quelques années ; après la messe nous ferons la procession autour des deux mâts pour demander au ciel, par fin-
332 LE RETOUR DU ROf.
tcTceasioiî du ]}ienheiireux disciple cle saint Pierre , de bonnes récoltes qui consolent un peu nos malheureuses gens de France. »
Les choses se passèrent connue Louis l'avait ordonné, et conformément aux prescriptions de l'église. On promena, autour de la nef, une bannière portant la figure du saint que Venise reconnaît pour son patron , bannière qui avait appartenu à un chevalier chioggiote, mort devant Damiette, auprès du roi; on fit les prières qu'à la même heure faisaient toutes les paroisses du royaume ; et aux repas de toute la journée on s'abstint de viandes , car c'était doublement abstinence : saint Marc et vendredi. Pendant toute la journée, et les deux suivantes, la flotte, favorisée par les vents, cingla vers l'île de Chypre, qu'on aperçut le lundi matin , un peu avant le lever du soleil.
L'ECHOUEMEKT.
L'Orient se colorait à peine de quelques blanches lueurs, précurseurs du jour, quand les quêteurs qui avaient passé la dernière heure à cheval sur l'extrémité de la penne, annoncèrent qu'ils distinguaient le sommet du mont de la Croix.
Un large banc de brume cachait toute l'île, et laissait quelque incertitude sur Téloignenient où l'on était réellement de la terre. « La bruitie descendit de la terre sur la nK'r,ct pour cecuidèrent
nos mariniers que nous feiissions plus loing de l'ille deCypreque nous n'estions, » dit l'historien de saint Louis ; « et poiu' ce firent nager habandonnéement,» ajoute le bon Joinville qui n'a pas d'autres reproches plus durs à adresser au pilote et au maître nautonier dont l'expérience se trouvait cette fois si étrangement en défaut. On continua donc à voguer joyeusement , sans inquiétude, toutes voiles dehors, au lieu de se précautionner contre les approches de la terre; enfin on nagea habandonnéement ; mais bientôt la Moiinoie ressentit une terrible secousse, glissa quelques secondes encore sur le fond dont le sable troubla soudainement l'eau qui environnait la nef, et puis elle s'arrêta.
Elle s'arrêta comme si elle ne devait plus marcher désormais : inunobilité d'autant plus effrayante que le garbin , qui soufflait assez gaillard , semblait, par son poids dans les voiles, l'enfoncer encore. Personne n'avait prévu ce malheur, et il frappa tellement les mariniers qui étaient sur le tiilac qu'aucun ne songea d'abord à amener les voiles, dont l'effort aggravait la position de la nef en la poussant plus avant dans le sillon qu'elle avait ouvert en s'échouant.
« — Hélas! hélas! criait-on sur le pont de la Monnoie. — Dieu nous garde! nous allons nous noyer! — Ne sommes-nous pas sur les fatales ro'
LE IlETOUR DU ROI. 335
ches voisines de Baffe ? Nous faudra-t-il périr ici? — Sancta Mcuia.^ ont pro nobisl »
Et tous frappaient dans leurs mains , s'arrachaient la barbe , déchiraient leurs robes , se jetaient à genoux en invoquant le ciel d'une voix désespérée.
Au premier heurt, les pèlerins, éveillés par les cris des matelots, s'étaient hâtés de monter sur les corridors et les châteaux pour savoir ce qu'ils avaient à craindre. Le Roi était sorti de sa chambre sans chaussure, vêtu d'une simple cotte. Averti par les clameurs des mariniers, il s'était cru à son dernier moment, et s'était mis en croix sur le pont de la nef, la chevelure en désordre, devant le Saint-Sacrement. Joinville avait couru à l'avant où se trouvait frère Ilamon avec tous les mariniers. Le calme commençait à renaître parmi ces hommes que le premier effroi avait rendus comme fous et stupides. Le templier avait ordonné qu'on amenât les voiles et qu'on les serrât pour que le vent n'eût plus aucune prise sur elles.
« — En sommes-nous donc là, frère Hamon , que nous devions nous noyer en cet endroit? demanda Joinville.
» — C'est ce que nous allons savoir , sire de Joinville, répondit le templier. »
Au même moment, il appela un de ses valets et lui dit : « Jette ta plomme ! ^>
336 LE îiEToir. DU îior.
La sonde jetée eut bientôt touché le sable de sa masse de plomb. Le marinier la voyant si vite arrivée au fond s'écria alors : c( — Hélas ! nous sommes à terre ! «
Frère Remon , un autre templier que frère Hamon avait sous ses ordres, entendant l'exclamation de l'homme qui avait sondé , se mit à crier : « ai mi, ai mi ! » et il déchira sa robe, du col jusqu'à la ceinture, et il s'arracha la barbe dans un accès de désespoir qui aurait fait pitié aux témoins de cette scène violente , si quelqu'un avait été là , un peu maître de soi , et de sang-froid.
Pendant que l'on sondait, les mariniers appelaient une des quatre galées qui étaient près de la Monnoie : « — Sa la galée pour le roy recueillir! Sa la galée 1 » Mais aucune des galères n'approcha. Et la réserve était prudente, car si elles se fussent avancées , tout ce qu'il y avait d'équipage et de pèlerins dans la nef eiit sauté à leurs bords et les eût infailliblement coulées à fond. On sonda une seconde fois ; le matelot qui tenait la plomme vint dire à frère Remon que la nef n'était pas toulà-fait à terre, mais sur un banc ou queue de sablon,et que l'on conservait l'espoir de se sauver. Le templier alla porter tout de suite cette bonne nouvelle auRoi qu'il trouva la face contre le pont , les bras en croix , récitant la prière des agonisants. Cependant le jour était devenu assez beau pour
qu'on pût distinguer les objets autour du navire éclioué. Le soleil commençait à manger la brume, et l'on apercevait, à travers le voile diaphane de ce brouillard à demi dissipé, l'île à quelques traits d'arbalète, et, sur l'avant de la nef , une roche où la MoiiJioie se serait brisée , si sa bonne fortune ne l'avait fait tomber sur le banc de sable qui, du cap des Gattes, s'étend un peu au large dans le sud.
Pendant la journée du samedi, les nefs mouillèrent dans la baie de Limeson , à l'abri du vent de sud-ouest. A bord de la Monnaie , on travailla à enlever et à porter à terre les poids considérables dont il fallait décharger le navire ; on désantenna les voiles , et toutes les antennes furent mises à flot sous le vent de la nef; on débarqua les vivres, les lourdes armes , les cordages de rechange, et, à la fin de la soirée, on fut complètement rassuré ; car si le bâtiment faisait un peu d'eau , il flottait, et l'on n'avait plus, quant à présent, de malheurs à craindre. Il fallait pourtant se hâter; tout retard pouvait être fâcheux si le vent grandissait, et puis chaque jour d'attente éloignait de France le Roi, que Paris appelait, les barons, qui soupiraient tant après la patrie. La nuit fut calme; on s'appliqua à étancher seulement la sentine , qui se remplissait incessamment. Tout le monde y mit la main; la loi de la nécessité fit
pour ce travail ce que la coutume faisait pour la guette de nuit, dont personne n'était exempt.
Le lendemain, le Koi envoya chercher les maîtres nautoniers de toutes les nefs, et leur ordonna de faire plonger, pour connaître l'état de la Monnoie dans les fonds de sa carène. Quatre plongeurs furent désignés, cpii se jetèrent successivement à la mer et visitèrent toute la partie immergée du navire. Quand ils revinrent à bord, leur inspection finie, Louis et les maîtres les interrogèrent l'un après l'autre , et tous quatre annoncèrent qu'en draguant le sable, la nef avait brisé quatre toises environ de sa colombe. Alors, le conseil se réunit , et ce fut en sa présence que le Roi interrogea les maîtres nautoniers.
« — Que nous conseillez-vous , maîtres, maintenant que nous savons l'avarie faite par ma nef? Quel péril courons-nous par le coup qu'elle a reçu en échouant dans ce sable si dur?
» — Pour vous répondre, sire, dit le plus vieux des nochers, il est bon que nous nous consultions l'un l'autre. Octroyez-nous-en la permission, et bientôt ce sera chose dite.
« — Faites , maîtres , et bien examinez dans votre loyauté et prudhomie ce qu'il convient de décider. »
Les maîtres allèrent au pied du château d'a- ^;ult, où iit< discutèrent assez longuement sui' la
oo
question que leur avait posée le Roi; puis ils revinrent auprès du banc de la nef, sur lequel Louis était assis avec Tarchidiacre de Nicosie et monseigneur Pierre le chambellan. Debout, et à côté de lui, se trouvaient Gilie-ie-Brun , connétable de France, Gervaise Desorainnes, maître-queux du Roi , enfin, le sire de Joinville, le plus jeune des conseillers, mais non pas le moins prudent; Louis l'avait bien éprouvé.
« — Eh bien ! dit le Roi, que pensez-vous de la Monnoie? Peut-elle aller jusqu'en Provence? Ne saurait-on la raccommoder de manière à la rendre solide pour le voyage ? Parlez librement , comme des hommes d'expérience doivent le faire.
» — Il nous est avis, sire, c[ue le voyage sur cette nef est périlleux pour vous.
w — Et nous vous conseillons de descendre de la nef et d'entrer dans une autre.
» — Et nous vous donnons ce conseil, ajouta un troisième, parce que nous tenons pour certain que les ais de la Monnoie sont tous élochés : ce qui nous fait douter que votre nef, cjuand elle sera en la haute mer, puisse souffrir les coups des ondes sans se dépecer. »
Un quatrième reprit : « — Telle chose advint quand vous vîntes en France. Une nef se heurta aussi contre arène dure , et quand elle fut dans la haute mer, elle s'ouvrit au choc des ondes, et
tons ceux qui étaient dedans périrent , fors une femme et son enfant^ qui échappèrent à ce naufrage sur une pièce de la nef.
» — Sire, interrompit Joinviile, cet homme dit vérité, je vous le témoigne; car je vis alors la femme et l'enfant , en la cité de Baffe, dans l'hôtel au comte de Joigny , qui les nourrissait.
» — îilaintenant, repartit le Roi, que nous avons entendu les nautoniers , quel est votre avis, monsieur le connétable?
)> — Que vous quittiez cette nef pour une autre. Dans les choses de la vie, c'est l'opinion des hommes qui plus en savent qu'il faut croire; je ne sain ais être d'un avis opposé à celui que les nautoniers vous donnent. »
Tout le conseil du Roi opina comme le connétable. Alors , le Roi dit aux nochers :
« — Je vous le demande, sur votre honneur, maîtres, si la nef était vôtre et chargée de vos marchandises, en descendriez-vous?»
Le plus âgé des mariniers répondit :
« — Nanni, sire; nous resterions. Car nous aimerions mieux mettre nos corps en aventure de se noyer que d'acheter , pauvres mariniers que nous sommes, une nef sept mille livres et plus.
» — Et pourquoi me conseillez-vous donc de descendre?
» — Vous , sire , et nous , c'est bien différent.
LE RETOUR DU ROf,
Notre métier est de courir des dangers et d'exposer nos corps contre le doute des succès. Si nous gagnons, tant mieux j si" nous perdons, nos familles perdent aussi; mais nos familles, ce n'est pas un peuple et un royaume. Le marchand doit se hasarder toujours, le Roi le moins possible. Ni or ni argent ne peut payer votre corps, celui de la reine , ceux de vos enfants qui sont céans, et pour cela nous vous conseillons de n'aventurer ni eux ni vous.
» — - Je vous ai entendus, seigneurs^ dit le Roi à son conseil, et j'ai ouï les avis de ces gens ; or, vous dirai-jc le mien? Si je descends de la nef, tout ce qu'il y a de pèlerins ici voudra descendre en l'île de Chypre, pour ne pas exposer leurs personnes. Chacun d'eux aime autant sa vie que je puis aimer la mienne, et ne voudrais pas les laisser sur ce navire, que vous croyez dangereux, en sauvant moi avec la Reine et mes enfants. Et puis, qui sait si jamais ceux c|ui descendraient en Chypre reverraient leur pays natal ? Je m'en irais sur une nef et laisserais huit cents personnes avec ce doute ! Non, seigneurs, non ; j'aime mieux mettre en la main de Dieu mon corps , ma femme et mes enfants que de faire tel dommage à si grand peuple comme il y a céans. Que l'on travaille donc à raccommoder la nef, et remettons à la voile ensuite, à la grâce de Dieu. »
3/|2 I-E RFTODR Di: ROT.
Le parti du Roi était irrévocablement pris; ou s'y tint. Les maîtres d'hache de tous les navires se mirent à la besogne. Ils aveuglèrent les voies d'eau, rapprochèrent les bordages que le heurt de la nef contre le banc de sable avait ébranlés et séparés, et remplacèrent les clous longs et forts que le choc avait brisés , tordus ou arrachés. Sur les ais raffermis, ils placèrent, dans la cale et à l'extérieur de la carène, des traverses pour consolider cette base de l'édifice. Les calefats firent ensuite leur office; puis, quand tout fut étoupé on procéda à replacer les objets qu'on avait débarqués ; on remonta à bord les antennes, auxquelles on attacha de nouveau les voiles , et , cela fait, les maîtres nautoniers commencèrent une visite sérieuse, après laquelle ils déclarèrent , en conscience , qu'ils regardaient comme très possible, et même comme assuré, un long passage sur la nef ainsi réparée.
La Monjwie partira demain. Que de craintes vont se manifester quand on aura désancré, quand la voile, hissée, sera frappée par le vent qui emportera le navire au large ! Cependant, de tous ces pèlerins que la terreur assiège, et d'autant plus que le moment approche davantage, aucun n'a manifesté le désir de rester dans l'île; tous ont pris confiance au dire des maîtres nautoniers, tous ont été touchés du dévouement du iloi , qui n'a pas
LF IIKTOUR DU ROI. 343
voulu abandonner son peuple. Louis emmènera donc, malgré l'appréhension qui les tourmente, chevaliers, prêtres, femmes et valets ; personne ne manquera à l'appel que l'écrivain fera de l'équipage et des passagers, quand , la barge de cantier arrivée de terre à la nef pour la dernière fois, les trompettes, les nacaires et les tambours auront donné le signal bruyant du départ.
Cependant, un des plus braves soldats de l'armée chrétienne, un de ces hommes hardis et fiers qui ont montré aux Sarrasins ce que valent les gens de France, Olivier de Thei'mes seul va se dédire. Il monte à la chambre du Roi, et s'exprime ainsi :
« — Vous savez , sire , que couardise n'est pas mon fait; je me suis prouvé assez devant le Turc et toute cette païennerie que nous avons combattue, pour qu'on ne me puisse taxer de peur.
» — C'est vrai, sire Olivier, et toute l'armée en témoignerait si besoin était pour la défense de votre honneur. Eh bien?
» — Eh bien! sire, j'ai peur; oui, peur de votre nef, qui, sur le sablon de cette cote de Chypre, a tracé un sillon profond comme ferait une charrue dans la terre de mon héritage de Termes, mais qui aussi , telle qu'une charrue qui a rencontré une roche, a brisé son soc. Sans doute,
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les nautoniers sont hommes d'expérience; sans doute les charpentiers auront bien fait leur office; mais nef unefois blessée est trop semblable à corps hiunain fiévreux : celui-ci ne peut aller guerroyer, celle-là est faible contre la mer et la tempête. Enfin, sire, que dirai-je 1 je ne saurais rester sur ce navire. Je descends donc en l'île de Chypre, bien marri de ne point retourner en France avec vous. Le prix de mon passage, que j'ai payé au patron de la Monnoie ^ je le perdrai; mais je suis riche et je puis sacrifier cette somme. Si le patron d'une des autres nefs ou d'une des galées peut me céder une place, fut-ce une place d'écuyer, une place de moine mendiant, une place de valet, je partirai dans votre convoi, sinon j'attendrai à Nicosie qu'une nef, abordée à Larnaca, à Limeson ou à Baffe, fasse voile pour notre pays. Recevez donc mes adieux, sire, et mes voeux pour votre voyage. Je vais prier le Seigneur qu'il éloigne de votre nef et le vent qui tourmente les navires, et les ondes violentes qui les battent comme les engins de guerre font des murailles des villes assiégées. Or, adieu, sire, et que j'embrasse votre main. »
Olivier de Termes était à genoux devant Louis dont il baisait la main avec respect. Le Roi ne répondait pas, et monseigneur Olivier, sans oser se relever, attendait et quêtait du regard une pa-
rôle qui lui prouvât que Sa Majesté ne désapprouvait pas trop la résolution qu'il avait prise.
« — Relevez-vous donc, sire Olivier, dit à la fin le Roi; ce sont adorations que l'homme doit à Dieu notre seigneur, à madame Marie et à messieurs les saints, mais non à un autre homme, fùt-il empereur. Relevez-vous ; et maintenant adieu. Ne saurais blâmer le parti que vous prenez de rester. Vous êtes libre ; vous ne devez l'exemple à personne ; vous n'êtes pas le père de tout ce peuple de huit cents chrétiens qui sont ici dedans ; vous pouvez donc descendre de cette nef sans que nul y trouve à redire. Demeurez donc à Nicosie, et que Dieu vous ramène bientôt auprès de moi. »
De Termes demeura en effet à Chypre, et dixhuit mois se passèrent avant qu'il pût retourner en France !
I^ TOKi; DE I,A REIiXE.
On allait partir. Le garbin continuait de souffler doucement. Pendant la nuit, la nef du roi s'était ancrée un peu au large de l'île , dans la direction du sud -ouest. Le maître nautonier, sur l'ordre de frère Hamon , n'avait plus qu'à crier aux mariniers : « Tirez l'ancre ! » Tout-à-coup le vent s'élève et souffle avec impétuosité ; la mer , calme il n'y a qu'un instant, est soulevée, dure et menaçante. La Monnoie chasse sur son ancre ; elle est emportée vers la côte où elle se brisera infailliblement si on ne parvient pas à la fixer so-
LE RFTOUR Di; HOI. ^^J
lidement au fond qui semble fuir sous sa carène.
«. — Jetez une ancre, de par Dieu! crie le Templier; amenez les antennes! »
Et l'on se hâte, et les antennes descendent précipitamment, et l'ancre emporte à grand bruit la gomène cpii file par l'écubier.
« — Jetez une autre ancre, mes compagnons , car le vent nous bat à force sur l'île! »
Une seconde ancre tombe en faisant rejaillir une masse d'eau écumeuse; mais cette force ajoutée à celle des deux autres ne suffit pas: le navire continue à chasser emportant ses trois ancres qu'on a crues suffisantes pour faire tête à la mer. On en mouille une quatrième et l'on ne peut tenir; c'est qu'on a affaire à la tempête, c'est que la mer est monstrueuse. Echappés à un péril, retomber si vite dans un autre ! Tous les pèlerins sont en prières. Les mariniers se consultent, prient, se frappent la poitrine, s'arrachent les cheveux. Que faire? comment arrêter la nef qui est maintenant très voisine des rochers? Il faut diminuer la prise que legarbin a sur le navire; il faut abaisser la hauteur des châteaux d'arrière, car la Monnoie est si fort enhuchée qu'elle offre une surface immense au vent.
On abat d'abord la chapelle; puis, frère Ilamon veint annoncer au Roi qu'on va raser la banne supérieure : « Faites, dit Louis; faites, et sauvons
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notre gents'il plaît à Dieu! » Pendant qu'on enlève les parois de la chambre de Sa Majesté, la Reine, sortie de son appartement, tont épouvantée, arrive auprès de son époux, où elle trouve Gille-le-Brun et le sire de Joinville.
« — Que voulez-vous donc? lui dit ce dernier; que venez-vous chercher dans cette chambre que l'on commence à détruire? Ne voyez-vous pas que le vent menace d'emporter à la mer quiconque aura l'audace d'y demeurer. »
Joinville offre en même temps son poing à la Reine qui l'accepte pour descendre à la banne inférieure. Quand ils sont dans la chambre de madame Marie des Vertus, Marguerite s'exprime ainsi :
« — J'étais allée chercher le Roi , mon seigneur, pour le prier de promettre à Dieu quelque pèlerinage ou de faire quelque vœu à un saint pour que Jésus, notre sauveur en l'autre monde, sauve nos corps du péril où ils sont ici.
» — Dame, répond aussitôt Joinville, c'est au saint que les gens de mer reconnaissent pour leur patron qu'il faut faire un vœu. Mais ce n'est à saint Nicolas de la Juiverie, celui que l'antique confrérie des bateliers de Paris honore dans son église de la cité , qu'il faut promcttrele pèlerinage; c'est à monseigneur saint Nicolas de Varangeville. Promettez donc, promettez et je vous suis
garant, pour monseigneur saint Nicolas, que Dieu ramènera en France vous, le Roi et vos enfants. C'est un grand saint qui a fait bien des miracles; et ici, même, un tout récent; car sachez, dame, que pendant la nuit de samedi où nous avons été en péril de nous noyer, je fis vœu que, si nous nous sauvions, j'irais, de Joinville et pieds nuç, faire une prière à sa chapelle; et nous fûines sauvés. Promettez donc , si Pieu vous ramène en France, que vous consacrerez à son autel une nef d'argent de cinq marcs, pour le Roi, pour vous et pour vos trois enfants.
w — Certes ferai-je ce vœu bien volontiers, sénéchal; mais le Roi est si contraire à mes désirs que s'il savait que je l'eusse promis sans sa permission , il ne m'y laisserait jamais aller. Je vais donc le consulter. »
La Reine revint bientôt et dit : Le Roi permet , sénéchal; le vœu et fait, et déjà saint Nicolas nous a garantis , car le vent est cheu et la mer s'apaise.
C'était la vérité; la bourrasque était passée, le vent tombait, et la nef, fixée à la fin par la cinquième ancre qu'on avait été obligé de mouiller , ne chassait plus. Les charpentiers se remirent à l'œuvre pour refaire la chambre du Roi, celle de la Reine et la chapelle; et pendant ce temps-là, Louis, assis sur le banc de la nef, et Joinville à ses pieds, dit à ce chevalier, son jeune ami :
35o LE nr.TOijii du eoi.
« — Sénéchal , Dieu a bien montré son pouvoir ici. Un des quatre vents , non pas des quatre maîtres vents, mais de ceux qu'à peine peut-on nommer, dut avoir noyé le Roi de France, sa femme et ses enfants et toute sa compagnie, et Dieu ne l'a pas voulu. Or , devons-nous rendre gré et grâce du péril dont il nous a délivrés. Saint Anseaume dit que quand de telles tribulations arrivent aux gens, ce sont menaces de notre Seigneur, c'est comme s'il nous avait parlé ainsi: Vous voyez bien que je vous eusse noyés si j'avais voulu. Et ces menaces , ce n'est pas pour son profit qu'il les fait , mais pour le nôtre, et parle grand amour qu'il a pour nous. Il nous éveille par ces terribles avertissements pour que nous voyions clair dans nos fautes , et que nous ùtions de nos cœurs ce qui lui déplaît. Faisons cela , sénéchal , regardons en nous s'il n'y a rien qui puisse lui déplaire , et rejetons-le. Faisons cela, nous ferons sagement, w
Pendant cpie le Roi donnait à Joinviile cet enseignement chrétien , comme à un fils qu'il chérissait, l'appareillage se préparait activement. Le vent^ tombé tout-à-fait de la partie du sud-ouest, commençait à souffler du sud ; c'était une légère brise qui, en quelques heures , se fit bonne et ronde, et dont on put profiter pour s'éloigner de cette île de Chypre qui avait été si malencon-
LE RETOUR DU ROI. 35l
treiise. On mit à la voile, tout étant en ordre à bord de la Monnoie ; la flotle rallia la nef royale, et l'on gagna la pleine mer. Pendant la relâche, les navires avaient pris de Teaii fraîche, du vin et d'autres provisions qu'ils n'avaient pu faire à Acre.
Quant au vœu de la Reine , il fut accompli. iVlarguerite, de retour à Paris, fit faire la nef d'argent qu'elle avait promise à saint Nicolas. La façon de ce bijou coûta cent livres tournois. Le navire, son mât, son gouvernail, sa voile, ses cordages, étaient tout d'argent, aussi bien que les figures du Roi, de la Reine, des trois princes et du marinier. La Reine envoya cet ex-voto au sire de Joinville pour le faire porter à Saint-Nicolas de Varengeville. D'après la description que le sénéchal de Champagne fait de la nef offerte par Marguerite , il est évident pour nous que ce ne fut pas la représentation en relief de la Monnoie que l'artisan de Paris exécuta, mais seulement la figure d'une nef bien inférieure en grandeur à celle qui avait ramené Louis IX. Une voile, un mât, un gouvernail, dit l'historien , et la nef marseillaise que montait le Roi avait deux gonvernanjc. Elle était très grande puisqu'elle portait huit cents personnes ; donc elle avait deux mâts et deux voiles déployées ensemble. Au reste cette différence s'explique : c'était une nef qu'avait promise Margue-
rite et non pas Tiinage de la nef royale; cette nef devait être seulement de cinq marcs d'argent , et si le petit modèle que Joinville vit, long-temps après, à Varengeville , avait coûté cent livres de façon , une nef plus grande, plus compliquée, aurait coûté beaucoup plus cher, et le trésor du Roi n'était pas riche.
Qu'est devenue la nef de Marguerite? nous avons vainement cherché à l'apprendre. Il serait curieux de la retrouver, si dès long-temps elle n'a pas été fondue , si elle a échappé à la guerre , à l'avarice, aux révolutions!
5AVIG&T10A.
C'est vers Lainpadouse que frère Hauioii avait fait diriger la course des navires. Le vent était favorable ,' et la flotte se hâtait autant que l'allure des plus mauvaises nefs du convoi le permettait. La vie à bord était calme; on s'ennuyait bien quelquefois, car enfin on ne peut pas toujours prier , deviser, chanter, réciter des vers, se rappeler ses exploits, ses amours, ses aventures 1 Le temps est long sur un navire quand on n'y travaille pas; et les nobles barons, très braves soldats , très intrépides dans un choc de troupes
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OÙ à l'assaut d'une vilie , étaient fort ignorants en général et très incapables d'occuper utilement les loisirs éternels que leur laissait la navigation. Pour eux la mer , calme ou agitée, était sans poésie; pour eux qu'importait le soleil à son coucher et à son lever colorant l'horizon de teintes plus ou moins harmonieuses? La mer, c'était toujours la mer, c'est-à-dire la monotonie, et quant au soleil il ne se levait et ne se couchait jamais assez tôt. Lèvent est-ii bon? ancreronsnous bientôt à la rade d'Aigues-Mortes? c'était tout ce qui inquiétait nos pèlerins.
Sur les nefs où n'était pas le Roi on jouait, on buvait, on se querellait, on se prenait aux cheveux ; l'oisiveté engendrait des vices ou favorisait leur développement. Sur la nef royale, il en était un peu autrement. Louis veillait sur ses compagnons comme un pasteur tendre, et ses ouailles sans cesse visitées par lui échappaient, sinon tout-à-fait à l'ennui, du moins à ces mille tentations brutales que la mer suggère aux hommes livrés à un désœuvrement complet. IjC Roi avait réglé toutes choses pour abréger la longueur des journées. L'office divin du malin et du soir, des instructions religieuses, qu'il faisait souvent lui-même, la conversation des clercs entre eux, sur les matières intéressantes de vovage, sur les mœurs et coutumes des nations, sur les traditions historiques,
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enfin quelques exercices d'armes, quelques simulacres de combats seul à seul, remplissaient les longues heures du jour dans cette espèce de moustier qu'on appelait la Monnoie. Toutes les semaines , un des prêtres ou des moines qui passaient sur cette nef faisait un sermon sur les devoirs de l'une des classes d'individus qui se trouvaient à bord, chevaliers, écuyers, pages, mariniers, religieux et femmes.
Par une belle soirée de mai , le ciel étant pur, la mer facile, le vent léger et propice, la tente couvrant le navire qui glissait doucement sous ses deux larges voiles latines , frère Jehan Caym de Sainte Menehoult, le prêtre de Joinville, que nous avons vu porter l'ombrelle du légat au moment de l'embarquement de saint Louis à Acre , avait réuni autour de lui les femmes qui servaient Marguerite : béguines , nourrices et autres ; puis, avec elles , quelques femmes et jeunes filles , appartenant à des chevaliers passagers; puis, enfin, les sarrasines converties. C'était au pied de l'arbre du milieu qu'il s'était établi , comme dans une chaire dont la gabie aurait été l'abat-voix , et la grosse taglie delà drisse, au vent, le siège. Il prêchait en présence de la Reine et du Roi, sur les obligations des femmes vouées à Dieu. L'auditoire l'écoutait avec une grande attention ; déjà il avait averti les béguines âgées de I'hu's devoirs ; il lui
356 lu: retour du roi.
restait à traiter de ceux des jeunes filles qui entrent au couvent, et voici quelques traits de cette partie de son sernion , essentiellement adressée à certaines personnes jolies, assez coquettes qui , en Palestine, avaient fait vœu de prendre le voile ^ si leurs frères , leurs pères , leurs parents échappaient au fer des païens :
« Quant aux filles jeunes qui entrent dans un moustier pour l'amour de Dieu et le salut de leuis âmes , elles doivent renoncer aux atours , au luxe et à toute recherche de propreté ; car quelle laide chose de voir une nonne cacher la figure du diahle sous une peau de brebis ! Combien en voit-on qui veulent paraître belles et s'occupent sans cesse de tout ce qui peut plaire au monde! Gardez de suivre leur exemple. Il faut laisser toutes convei'satioiis vaines , toutes promenades parmi les villes , et toutes les façons d'être qu'on a dans le monde; au lieu de tourner et de retourner les yeux , fréquenter les églises , répéter les oraisons dévotes et avoir souvent en main le pater-noster qui pend à la ceinture. La religieuse qui parle à un moine à confesse, ou qui est devant lui quand il prêche ou qui lecoute quand il lui fait quelque utile admonition , ne doit le tenter ni par son regard, ni par sa parole; car, si dévot qu'il soit, à moins qu'il ne soit vieux, il peut bien n'avoir pas le cœur froid. Il convient
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que ia nonne partage son revenu annuel en deux parts, l'une pour son besoin personnel, l'autrepour être donnée aux pauvres par amour de Dieu. Elle doit fuir les jeux de la place publique, les plaisirs que les autres femmes trouvent aux fenêtres, et aussi dans l'intérieur de leurs maisons. Au lieu de lire les traités et nouvelles d'amoiu- , les histoires de guerre et de chevalerie, qu'on doit laisser à ceux qui sont du monde , qu'elles lisent l'office divin, les légendes, les histoires des saints et de l'église. Qu'elles se rappellent toujours la passion du Christ et la vie de Notre-Dame : ce sont là de beaux sujets de méditations. Nonnes, filles de la Vierge-Marie , prenez garde à ces gens qui viennent à vous sous prétexte de vous instruire et qui tentent de vous séduire par des paroles et même par des actes. Repoussez tous les dons et présents qui ne vous sont pas offerts par vos parents; suspectez ceux dont vous ne connaissez point la source. Laissez les voiles légers, les brillantes étoffes, et tous les habits mondains; faites votre société des vieilles femmes. Tels sont les conseils que j'avais à vous donner, jeunes filles. »
Frère Jehan Caym finit son sermon en parlant des femmes mariées qui, par dévotion, promettent de rester chastes à côté de leurs maris : « C'est grande folie et grand péril que ces promesses ,
,'158 i.f r.ii'orn nu uoi,
^jal•k)U} si les j.rouutleusos v.c sont pas vieilles. Il ne faut pas nuùlre la paiile si près du feu; il vaut mieux servir Dieu sans avoir fait des vœux , que de faire des vœux et pécher. Pour ce qui est des femmes qui quittent lenrs maris, afin de demeurer pures comme filles chastes ou honnêtes veuves , sachez que je les blâme , car toute femme doit suivre son seigneur. »
« — Bien dit, frère Jehan, fit le Roi en se levant; bien dit)i ! Le moine salua Louis IX pour le remercier de son approbation, et celui-ci s'en alla , disant à madame Marie des Vertus et à une jeune damoisseliequi accompagnait cette régente des femmes de la Reine : « Frère Jehan a raison , et l'on ne saurait feu dédire. Ce qu'il recommande aux béguines est bien recommandé. Il en est beaucoup qui faillissent en péché mortel , et qui ne veulent pas se persuader que mieux vaudrait être lépreux qu'en péché mortel. La mort guérit la lèpre du corps , et le pécheur ne sait si Dieu le guérira de la lèpre qui gâte son âme, et s'il ne gardera pas cette lèpie tant que Dieu restera en Paradis. Souhaitiez donc lèpre ou toute autre maladie du corps , plutôt que péché mortel en votre âme. )) Le Roi s'était signé la bouche selon sa coutume avant de donner cet avertissement aux deux fem'.nes de Marguerite ; il se mit en oraison
LE RETOUR DU ROI. SÔg
après l'avoir achevé, car prier et instruire tous ceux qui l'entouraient étaient son occupation journalière.
Après une navigation assez longue, on aperçut File de Lampadouse où l'on relâcha , pour faire de l'eau. Cette île était couverte de lapins, auxquels on fit inie rude chasse ; aussi en prit-on une grande quantité de vivants et de morts pour se donner quelques repas de vivres frais. Sur l'ile, les pèlerins trouvèrent caché dans le rocher un ancien ermitage avec ses jardins, ses arbres en rapport et son ruisseau ; il semblait qu'il n'y eût pas long -temps que les ermites eussent quitté cet asile saint. Sous une seconde voûte, ils découvrirent en effet deux cadavres d'hommes, couchés le visage vers l'orient, les naains croisées sur la poitrine et dans un état qui n'annonçait point une mort bien ancienne. Cet ermitage , cette vie de solitaire tentèrent probablement un des mariniers de la Monnoie, car lorsque le maître de la nef fit l'appel de ses hommes, au moment de l'appareillage, il manqua un matelot qu'on chercha vainement. Nicolas de Soisi, le maître-sergent du Roi, laissa trois sacs de biscuits sur la rive, pour qu'il en vécut s'il les trouvait.
De Lampadouse, la flotte fit voile pour la Pantalerie, île entre la Sicile et l'Afrique, remplie de sarrasins, sujets du roi de Tunis et du roi de
36o LE RETOUR DU ROI.
Sicile. Le Roi ne voulait pas mouiller sous cette île pour n'être pas assailli par les barques sarrasines qui pouvaient lui causer de grands dommages dans un combat auquel le convoi pacifique n'était point préparé. Cependant la Reine pria son époux qu'il envoyât trois galées à terre , afin de prendre des fruits pour ses enfants. Le Roi le permit, mais il ordonna aux galées de se hâter pour rejoindre la nef royale quand elle passerait devant l'île. Il ventait à peine; la mer était calme, les galées forcèrent de rames, et on les vit bientôt entrer dans un petit port de la Pantalerie. Quand la Monnoie arriva devant cette rade, assez fermée pour qu'on ne pût distinguer ce qui s'y passait, elle n'eut aucune nouvelle des galées. Que leur était-il arrivé ? pourquoi tardaient-elles ainsi? Le Roi était dans une grande inquiétude; la Reine s'accusait du malheur dont probablement les navires étaient devenus victimes , les mariniers murmuraient contre une imprudence qui , pour la satisfaction de deux enfants, exposait à la captivité et peut-être à la mort tant de braves gens , et perdait trois bâtiments dont l'armement n'était pas chose si bon marché qu'on pût ainsi les sacrifier de gaieté de cœur. Le Foi lit appeler ceux qui murmuraient :
« — Que pensez-vous de ceci, leur demandat-iP
LK RETOUR DU ROf. 3Gl
„ — Nous pensons que les sarrasins ont pris votre gent et vos galées.
» — Et que faut-il faire?
)) — Ne les pas attendre, et fuir s'il est possible , sire; car ici étes-vous très mal ! Là Tunis, et de ce côté la Sicile, qui ne vous aiment guère ni l'un ni l'autre. Si vous nous laissez continuer notre route , cette nuit même nous aurons franchi le passage dangereux.
» — Vraiment , osez-vous bien me conseiller cela ? et vous croyez que je laisserai ainsi ma gent entre les mains des sarrasins, sans faire au moins tout mon possible pour la délivrer. Non ; je vous commande de retourner vos voiles; nous allons courre sus, »
Le maître de la nef obéit, il manœuvra pour chercher le port où les galées étaient rentrées ; chacun se mit en devoir d'aider à changer les voiles , à les carguer, à 1q6 border de nouveau , et le Roi donna l'exemple en halant sur les manoeuvres comme un sim})le matelot. Les chevaliers coururent à leurs armes et se vinrent placer l'épée au poing, ou l'arbalète tendue, derrière les pavesades et aux sommets des châteaux...- Heureusement, ces préparatifs de combat furent inutiles ; pendant qu'on s'y livrait avec une active énergie, que le besoin de sauver des frères ou de les venger rendait nalurclle, on vit les galées
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sortir du petit havre et se diriger vers la Monnoie. Le Roi demanda aux comités pourquoi ils ne lui avaient pas obéi ponctuellement ?
« — Nous n'en pouvons mais, sire , six jeunes gens fils de bourgeois de Paris sont allés dans les jardins pour manger des fruits ; nous n'avons pu les avoir plus tôt, quoique nous les ayons priés de venir à bord , et nous n'avons pas voulu les laisser.
» — Eh bien 1 dit le Roi, qu'on les lïiette dans la barge de cantier, et qu'ils y demeurent jusqu'à ce que nous soyons à terre.»
On alla chercher les coupables , et on les amena à la nef où ils se jetèrent aux genoux du Roi , en lui disant : « Pour Dieu! sire, dépouillez-nous de tout ce que nous possédons , mais ne nous mettez pas là où l'on met les meurtriers et les larrons, car à jamais nous serait reprochée cette infamie.
» — Obéissez, obéissez, répliqua Louis; pensez-vous donc que, pour être enfants à ujes bons bourgeois de Paris , vous aurez licence de ne pas tenir pour sérieux les ordres du Roi de France! Descendez en la barge de cantier, et n'en bougez que je ne le permette. »
Ce fut en vain que la Reine, Joinville et tous les seigneurs demandèrent grâce pour ces jeunes gens; le Roi avait prononcé sa sentence, il ne voulut point se relâcher de sa rigueur. Ils s'éta-
Li: RETOUR DU ROf. 363
hlireiit dans la barque que remorquait la nef, et y restèrent. « Quant la mer grossissait, les ondes >j leur volaient pardessus la teste, » dit l'historien de saint Louis; et il ajoute qu'il leur fldlait s'asseoir quand il ventait pour n'être pas emportés dans la mer.
Cet événement avait une gravité réelle , et si le Roi punissait sévèrement, ce n'était pas sans cause. La nécessité où l'on avait été, pour obéir à Louis, de virer de bord, de faire toiinierles nefsj ce devant derrière, selon l'expression du chroniqueur, occasionna à la flotte un retard de huit bonnes journées. Comment cela peut- il être? Dans quelles circonstances se trouvaient donc les navires? Quel courant, quelle brise subite les emporta tout- à-coup? Comment furent-ils jetés si loin sous le vent de leur route? C'est ce qu'il est difficile de deviner aujourd'hui ; mais, sur ce fait, il en faut croire le véridique et scrupuleux sénéchal de Champagne, qui , par malheur , n'a pas pris la peine d'entrer dans quelques détails explicatifs, capables de nous donner le mot de cette difficulté.
Quelque temps après, le feu prit au lit de Marguerite de Provence; uneimprudenceenfut cause. La religieuse qui était venue déchausser Marguerite enflamma son voile à la chandelle qu'on avait allumée pendant la nuit dans la chambre de la Reine , où la recevait un bassin de fer ; elle ne
s'en aperçut pis, Marguerite non plus. Le feu se communiqua tlii voile de la béguine à inie toile légère qui couvrait le lit de sa Majesté, et de cette toile aux draps eux-mêmes. Cependant, la Reine s'était endormie ; nne chaleur inaccoutumée la réveilla. Quand elle ouvrit les yeux, elle vit sa chambi'e toute en feu , se leva précipitamment, s'empara des couvertures embrasées, les jeta par la fenêtre à la mer, et, comprimant entre ses bras les draps qui brûlaient, elle parvint à éteindre l'incendie commencé. Les jeunes gens qui étaient dans la barge de cantier crièrent aussitôt : « Basset, le feu! le feu! » Ces cris éveillèrent tout ce qui dormait dans le château d'arrière , et le Roi le premier. Joinville s'était levé en toute hâte et avait couru sur le pont auprès des mariniers. Le Roi le fit appeler. Louis, effrayé par le péril que la nef avait couru , était fort irrité contre ceux qui, par négligence, avaient compromis la sûreté de tant de monde ; Joinville n'osa pas se présenter devant le Roi. Bientôt vint à lui Geoffroy de Beaulieu, qui lui dit : « Ne vous effrayez pas , voici ce qui est arrivé; » et il lui conta l'aventure. Le sénéchal le remercia et le pria d'aller dire à la Reine que le Roi était éveillé et qu'elle allât l'apaiser.
Le lendemain matin, le connétable, le chambellan et le maître-queux duRoi tlirent à Louis IX :
LE liiiTOuii m: ROI. 36Ô
« On nous a conté, sire, que le feu a manqué nous ardre tous celte nuit? — Oui, et il faut que je vous dise comment cela est advenu, car le sénéchal , plus discret (celant) que je ne suis , ne vous le dirait pas. » Le Roi répéta alors ce qu'il avait appris de JMarguerite, puis il ajouta :
« — Sénéchal , je vous ordonne que vous ne vous couchiez dorénavant avant d'avoir éteint tous les feux , hors celui qui est en la soute de la nef. Et sachez que je ne me coucherai que vous ne soyez venu me dire : Sire, toutes les lumières sont éteintes. »
Cet ordre fut exécuté dès le soir même, et il est resté traditionnel dans la marine.
Le trouble était entré pour la première fois dans la chambre de la Reine avec l'incendie; jusque là, le calme le plus parfait y avait régné. Lire, broder, chanter quelques litanies en chœiu' avec ses femmes , écouter de belles légendes que saint Patur, son confesseur, lui récitait, ou raconter quelque noble aventure arrivée au Roi ou à l'un de ses barons pendant la guerre de la Palestine , telles étaient les occupations de Marguerite. Chaque matin, elle donnait deux ou trois heures aux soins de ses enfants, visités par le docte physicien qui avait la charge de leur santé. Elle apportait elle-même à la nourrice du plus jeune des princes le tribut de son expérience.
366 LE RETOUR DU lîor.
<( — Nourrice, lui disait-elle, je ne saurais trop vous le recommander , ne frottez ni la bouche ni le nez de l'enfant avec de l'eau salée ^ dont vous faites fort bien de lui frotter tout le corps pour foi'tifiersa peau et l'endurcir. C'est une bonne coutume de donner à la peau cette dose d'insensibilité , parce que le froid, le chaud, le sec et l'huttiidité ne lui nuisent point. Lavez avec de l'eau tiède s'il fait chaud , avec de l'eau plus chaude s'il fait froid, et cela deux ou trois fois par jour. — Vous voyez ces poils qui viennent sur le front à ma Bile Blanche, et qui seraient vilaine chose quand elle serait grande , frottez-les avec de la cendre légèrement chaude,et vous les arrachez sans peine et sans douleur. — Ayez bien soin de laisser obscure la chambre où dorment mes enfants ; tenez-leur liî tète haute, et gardez que leur col ou leurs membres ne soient tortus pendant leur repos.— En lavant ces petites créatures, faites en sorte qu'il n'entre pas d'eau dans leurs oreilles. S'ils remuent les jambes dans l'eau où vous les baignez, laissez-les faire ; cet exercice les fortifiera. — Avant d'étendre les jambes et les pieds , pliez les jointures et les dépliez, et les oignez d'huile; oignez aussi les narines, et puis frottez légèrement avec une étoffe douce et tiède.
» — Je vous recommande bien surtout de coucher ma chère Blanche à la renverse ; on dit; je le
LE RETOUR DU r,or. 36'J
sais , que cette position ieur fait la tête ronde et plate par derrière; mais comme les coucher sur le côté la leur fait longue, je crois que tête ronde vaut mieux que tète longue. H y a des nourrices qui , en couchant les enfants sur le côté , et plus d'un côté que de l'antre, leur font le nez, là bouche et tout le visage tordus de ce côté-là. Coucher les enfants sur le côté , c'est pour les rendre bossus et cagneux, et puis cela leur fait voir des fantômes pendant le sommeil. Les jeunes princes n'ont pas la tête pointue par derrière; ils ne risquent donc pas de perdre la mémoire en couchant à la renverse. — Quand nous serons arrivés en France, je vous l'ordonne, ne portez jamais ma fille parmi les infirmes et les aveugles ; que mes enfants n'en voient jamais s'il est possible, cette vue leur pourrait donner mal aux yeux. »
La Reine réglait aussi elle-même les repas de la nourrice, et chaque jour elle se faisait rendre compte par le maître-queux du Roi de ce qu'on lui avait donné : « Du bon pain de froment, seigneur Gervaise, pour cette femme, de la viande de chevreau ou d'agneau, du poisson sain et frais, des légumes, des amandes, des noisettes, delà soupe, enfin tout ce qui peut augmenter son lait; mais point de rôti, point de salaison, pour dieu ! et rien de ce qui peut échauffer son sang. »
Il y avait déjà sept semaines que la flotte du
368 LE RETOlll au ROI.
Roi s'était éloignée de la côte d'Asie , et l'on n'apercevait pas encore les rivages de la Provence. On se trouvait, la mer étant moult quoje ^ dans le golfe de Naples. On n'avançait guère , et il semblait qu'emprisonnées dans ce calme ennuyeux , les nefs ne retrouveraient jamais leur liberté. Quelques faibles brises les poussaient de temps en temps ; mais ces brises tombaient bientôt , et les navires s'arrêtaient immobiles dans leur sillage commencé. Un phénomène étrange vint tout-àcoup surprendre et effrayer nos pèlerins, une montagne ronde apparut devant les vaisseaux; était-elle sortie de la mer ou descendue du ciel ? les mariniers ne pouvaient pas le dire. Elle s'était montrée inopinément, fantôme gigantesque , aux formes bizarres , c'était tout ce qu'on savait; sa masse affectait de certaines figures que personne ne définissait, c'était tout ce qu'on pouvait voir; il était évident pour les mariniers qui connaissaient la côte d'Italie que ce n'était pas elle; mais que pouvait-ce être? la montagne s'était montrée à l'heure des vêpres , on cingla toute la nuit, allant à cette terre qu'à la clarté de la lune on distinguait toujours, et qui semblait toujours se tenir à la même distance de la flotte; et le lendemain on se trouva encore en présence de cette sorte de cauchemar naval. Les navires tinrent la même route quele manque de vent allongeait sans cesse,
LK RETOtIR DU ROf. 869
et la montagne ne s'évanouit pas de la journée. Jamais les nautoniers n'avaient rien vu de semblable, jamais ils n'avaient entendu parler de montagnes fantastiques marchant devant les vaisseaux comme des rêves effrayants dont on ne peut se débarrasser. Ils commencèrent à avoir peur. Les galées n'osèrent point aller interroger de près ce phénomène; on se mit en prières, ainsi qu'au milieu de la nuit on prie pour chasser d'horribles songes ou pour se délivrer des apparitions de certains esprits malfaisants qui vous obsèdent; mais la montagne resta toujours.
Un prêtre savant et prud'homme, qu'on appelait le doyen de Malrut, alla dire au Roi :
« — Sire, ceci est un maléfice de l'ennemi, une » persécution contre les Croisés qui ont combattu w pour le tombeau du Christ; ce n'est assez des » prières ordinaires , il faut un acte plus solennel. « Je n'ai jamais fait trois processions , par trois » samedis , que ma paroisse n'ait été délivrée du » défaut d'eau, du trop de pluie ou de tout autre » fléau. Faisons des processions autour des deux » mâts en l'honneur de Dieu et de madame sa mère, » et cette montagne qui menace de nous écraser, » etqui barre notre route, descendra dans l'enfer » d'où elle est sortie.
» — Vous avez raison, doyen de Malrut, faisons des processions pour le salut de la stoire. >i I- 24
370 te RETOUR 13U Rot.
Les galées, appelées auprès de la nef royale par le signal convenu d'un son de cor, allèrent porter aux autres nefs l'ordre de faire une procession ce jour-là même, car c'était samedi. A bord de tous les navires cette procession fut faite; tout le monde y assista, même les malades, qui s'y firent porter ; et onques depuis on ne vit la montagne, qui s'évanouit tout de suite, comu^e tout de suite elle s'était formée.
Un peu de vent s'éleva , favorable à une navigation longue et fatigante , où la santé de plus d'un passager avait déjà beaucoup souffert ; on força de voile , et le voyage s'acheva sans accident. Un seul événement signala ces trois dernières semaines, plus pénibles cent fois aux pèlerins que tout le temps qu'ils avaient déjà passé si^r la mer.
Un riche gentilhomme provençal , monseigneur d'Argones, était couché dans 1^ chambre d'une petite nef qui naviguait environ une lieue devant la Monnoie ; le soleil frappant sur son visage l'incommodait; il appela un de ses écuyers, et lui dit : «Va fermer ce volet, car le soleil me nuit.» Pour pousser ce mantelet de la fenêtre, il fallait que l'écaycr allât en dehors de la nef et marchât sur la préceinte; il le fit, mais il tomba, le pied lui ayant manqué sur ce rebord étroit où les mariniers seuls avaient l'habitude de marcher.
tE RETOUR LUI ROl. 3^ l
La nef était trop petite pour avoir à la i-eiiiorque, derrière elle, une barque de cantier; il fallait descendre à l'eau un esquif, et le navire marchait assez vite pour que le temps nécessaire à cette opération fût fatal au pauvre écuyer. Il était déjà bien éloigné de la nef, et il ne faisait aucun effort pour se sauver d'une mort qui paraissait imminente; son immobilité était telle que, de la Monnoie, on avait cru, en le voyant tomber, que c'était un paquet ou un tonneau qui avait chu en la mer. Une des galées dont la nef du Roi était toujours accompagnée le recueillit et l'apporta au vaisseau, où Louis lui fit raconter son aventure. Joinville , quand il eut fini son récit , lui demanda pourquoi il ne s'était pas mis à nager quand il était tombé à l'eau. « — C'était inutile, seigneur; car en tombant je me suis recommandé à Notre- Dame de Veauvert, et aussitôt elle m'a soutenu par les épaules jusqu'à ce que la galée du Roi m'ait recueilli. — C'est un miracle, s'écria Joinville; je le ferai certainement peindre dans ma chapelle de Saint-Laurent et sur les verrières de Bléhicourt : w ce que fit le sénéchal à son retour en Champagne.
Le mardi de la dixième semaine après le départ d'Acre, c'est-à-dire le 9 de juillet i254, la flotte des croisés mouilla dans un petit port au-dessus et à deux lieues du château d'Hyères qui appar-
partenait au comte Charles d'Anjou. La Reine conseilla à S021 époux de descendre là , puisqu'ils se trouvaient sur une terre appartenant à son frère; le R.oi s'y refusa, disant qu'il ne descendrait de sa nef qu'à Aigues-Mortes qui était à lui. Le conseil chercha à le dépersuader; mais pendant trois jours rien ne put vaincre une obstination d'autant plus étrange que Louis comprenait combien il importait que les passagers, déjà travaillés par la maladie, pussent débarquer. Le vendredi, le Roi, étant assis sur le helni de l'un des gouvernails de la Monnoie, appela Joinville et lui dit : « Sénéchal , que vous semble de w ma résolution? — Sire , qu'il pourrait vous ar- » river , et ce serait à bon droit , ce qui advint à » madame de Bourbon ,* qui ne voulut descendre » en ce port, se remit en mer pour Aigues-Mor- » tes et fut sept semaines avant d'y arriver. » Le Roi réunit alors son conseil, qui fut d'avis que leîU's majestés débarquassent à Hyères, car il n'était pas sage, étant hors de péril, d'aller se remettre en aventure de mer. Louis se rendit enfin , à la grande joie de la Reine et de tous les pèlerins. Le débarquement commença aussitôt, et le Roi alla loger au château du comte de Provence son frère.
LE RETOUR DU ROI. SyS
Ainsi se termina ce voyage qui dura soixantedix jours , quand d'Aigues-Mortes à l'île- de Chypre, six ans auparavant, il s'était fait en vingtdeux jours seulement. Les calmes fréquents, le naufrage au cap des Gattes , l'aventure de la pantelerie, furent les seules raisons de cette différence dans la longueur des deux trajets. Plusieurs des circonstances de la navigation que nous avons racontée restent à peu près inexplicables pour nous , et nous devons regretter que Joinville , le confesseur de la Reine et Geoffroy de Beaulieu soient restés muets sur les causes de faits qui, mieux connus, nous eussent aidé à résoudre quelques unes des difficultés que présente à l'antiquaire l'étude de l'art naval au xiii^ siècle.
LE RETOUR DÎT Rbl.