‹ Les soirées du gaillard d'arrière (volume 2)Chapitre 9 sur 11 · I.E SIRK DR JOIKVIM.F · texte numérisé non relu

I.E SIRK DR JOIKVIM.F

Depuis deux jours , le Roi s'était renfermé dans son hôtel , ne recevant auprès de lui personne, hors un bon serviteur, Geoffroy de Beaulieu, qui ne le quittait point, mais à qui, dans la circonstance présente, il n'avait guère adressé la parole. Sa douleur était profonde, sincère, et n'avait point voulu admettre de témoins, de peur, sans

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doute 5 qu'avec eux n'entrassent les consolations. La reine Blanche était morte le i*^ décembre ia53; T.ouis IX venait de l'apprendre à Sidon qu'il achevait de fortifier. C'était, dans l'état où se trouvaient les affaires, une perle dont le monarque autant que le fds sentait toute l'étendue. La régente, habile à lutter contre les dangers qui depuis long-temps menaçaient la France, laissait le royaume en proie aux mécontentements des peuples, aux embarras d'une guerre nouvellement rallumée, aux appréhensions d'une autre guerre qu'une trêve près d'expirer rendait imminente, et sans un prince pour parer à toutes ces difficultés. Où il aurait fallu un politique consommé, il y avait un enfant de dix ans et un pauvre paralytique; car le comte d'Anjou n'était point à Paris : il combattait en Flandre , et pendant son absence que ne pouvait-il pas arriver?

Cette situation affligeait vivement le Roi. Il pleurait en sa mère la femme tendre et pieuse qui lui avait appris à connaître Dieu, à l'aimer, à le servir , et la digne représentante de son pouvoir en Europe.

11 était urgent de prendre un parti en face d'un événement aussi grave. Louis se reprochait peutêtre de n'avoir pas quitté la Palestine, quand la régente lui avait écrit pour l'y engager, et quand tout son conseil, à l'exception du maréchal Guil-

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laume de Beaumont, du comte de Jaffa, du sire de Chatenay et du sénéchal de Champagne , avait appuyé cet avis prudent, lî ne doutait pas que tout le monde ne le pressât maintenant; mais il voulait consulter les prud'hommes, qu'il interrogeait dans toutes les grandes circonstances , pour savoir quelle conduite il convenait de tenir à l'égard de cette terre qu'il allait ahandonner. Avant d'interroger ses loyaux et sages chevaliers, il avait besoin d'épancher son cœur dans le cœur d'un ami. Ce ne fut niOdon de Château-Raoul, le sévère légat de Rome, ni monseigneur Geoffroy de Sargines, ni le chambellan de France, monseigneur Pierre de Nemours, cet homme « le plus loyal et le plus droiturier que onques on eût vu en hôtel de roy , » que Louis manda pour lui parler de son chagrin ; mais un jeune homme chez qui la raison avait devancé l'âge , un brave chevalier qui n'avait pas trente ans encore, et dont le roi avait, plus d'une fois déjà , éprouvé la noblesse d'âme et le dévouement éclairé. Jean, sire de Joinvilie , averti par un message , accourut à la chambre où se promenait, triste, les yeux baignés de larmes, et vêtu d'un surcot noir, le monarque pour qui la présence de ce féal compagnon devait être comme un jjaume salutaire versé sur une plaie envenimée.

Quand , à son entrée , il se fut agenouillé devant

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le prince, celui-ci lui tendit les bras, et allant à lui il s'écria : « Ah! sénéchal , j'ai perdu ma mère.

)■> — Sire, repartit Joinville en se relevant, je ne m'en étonne point, car elle était mortelle; mais je m'étonne que, sage comme vous êtes, vous ayez mené un si grand deuil. Vous le savez, il est dit : Quelque chagrin que l'homme ait au cœur, il ne doit point paraître sur son visage , parce que c'est sujet de joie pour ses ennemis et d'affliction pour ses amis. Sans doute , vous devez regretter votre mère, — que Dieu l'absolve! — C'était une grande reine, une Espagnole bien Française, une noble et vertueuse dame qui tendrement vous aimait, et que vous aimiez d'une égale tendresse; mais aussi il f^uit que vous soyez homme , fort et résigné aux volontés de notre père tout puissant , si terribles que soient les volontés célestes.

» — Oui , sénéchal ^ je le veux; mais je n'eus jamais pour femme ni pour homme l'affection cjue j'avais pour ma mère; et je puis bien pleurer celle que toute ma vie j'entourai de mes respects et de mon amour reconnaissant. La France peut la pleurer aussi; car voyez où nous en sommes! I.a trêve avec l'Angleterre est expirée; mon frère, le comte d'Anjou , a une rude besogne pour terminer nos différends avec la Flandre; il y a chez le peuple des noises fréquentes qui annoncent.

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OU qu'on l'a trompé sur mes intentions, ou que ma longue et bien légitime absence, je crois, — puisqu'il s'agit de la gloire de Dieu dans ce pèlerinage guerrier, — l'a rendu malbeureux en le livrant sans appui à des gens qui , moi présent, n'auraient pas abusé de leur autorité. Et dans ces périls, jusqu'à mon retour, quelle tête pourvoira aux choses de l'État? Sera-ce celle de Jean , mon jeune frère , cet enfant qui n'a pas onze ans encore? sera-ce celle de cet infortuné Alfonse, qu'une maladie incurable mène lentement au tombeau, après avoir tué ma mère, peutêtre? Hélas ! il n'est plus îe temps où le comte de Poitiers pouvait aider la régente à porter le poids du sceptre que j'avais laissé à ses mains. Il nous faut partir, sénéchal, ne le pensez-vous pas?

» — Il y a tantôt deux ans, sire, que je vous conseillai de rester et de mener à fin votre sainte et glorieuse entreprise. Malgré les sollicitations de monseigneur Guyon de Malvoisin, du comte de Flandre et des autres barons à qui vous aviez commandé de dire leur sentiment à ce sujet, vous demeiu'âtes, sire. Aujourd'hui qu'avez-vous à faire ici? rien ; et à Paris ? tout. Il n'y a donc pas à hésiter. Il faut appareiller votre navire, pour les jours qui suivront Pâques , car se sera !e temps ])ropiceà la navigation, de cette côte à votre port d'Aigues-Mortes. Quant à la demeurée des hom-

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mes d'armes qui doivent garderies villes de votre obéissance, vous choisirez, sire, et chiévelains et chevaliers obéiront. Si vous ordonnez que je reste, quoiqu'il me soit bien honorable de suivre votre personne partout où elle ira, je suis prêt; et je jure les saints , si le Sarrasin fait un outrage à votre nom , de ne me pas faire couper les cheveux comme un chevalier, mais de porter la grève ainsi que font les femmes , jusqu'à ce que je me sois vengé du païen.

» — Bien dit, sénéchal, et je vous remercie ; mais je ne veux pas que vous me quittiez. Vous reviendrez en Fi\ince avec moi, sur ma nef, couchant près de ma chambre , et mangeant à ma table selon notre bonne coutume de fidèles compagnons. Voici ce que vous aurez à faire , et par ceci je veux vous montrer si j'ai en vous la contiance qu'on met en un ami. Allez vous armer, et faites armer vos chevaliers.

» — Oui, sire; et pourquoi ?

» — Pour conduire à Sûr la reine et ses enfants. Si je connaissais un plus brave que vous, c'est à lui et non au sire de Joinville que j'aurais confié cette mission périlleuse. Ceux de Damas et d'Egypte vous rendront difficiles et pénibles les sept lieues de ce voyage, car ils n'ont avec nous ni trêves ni paix; mais vous les chasserez, avec la grâce de Dieu, comme le vent chasse la fumée. »

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Joinville , sans proférer une parole, de peur de laisser au roi du doute sur sa résolution, baisa la main de Louis, et se retira. Aussitôt il donna Tordre à ses chevaliers de se tenir prêts à monter à cheval le lendemain matin, puis il se rendit chez la reine. A ce moment-là même, madame Marie des Vertus , une des femmes de Margueiùte, qui savait dans quelle estime le sénéchal était auprès de sa royale maîtresse, venait le prier d'aller consoler celle-ci que la mort de la régente paraissait affliger beaucoup. On introduisit Joinville.

« — Qu'est ceci, Dame? dit-il froidement en saluant la reine; je vois des pleurs inonder vos habits 1 Pourquoi tant de marques de douleur?

» — La mère du Roi mon seigneur est morte, sire Jean !

» — Voulez - vous que je parle loyalement , Dame, car je ne saurais mentir pour flatter; eh bien! il a dit vrai celui qui a prétendu qu'il ne fallait jamais croire à la sincérité d'une femme. » — Sénéchal 1

» — Ija reine Blanche était la femme que vous haïssiez le plus, et je vous trouve pleurant comme si vous l'aviez jamais chérie ! Est-ce bien, cela, madame ? Non, vous n'aimiez point la reine-mère, et je ne prétends pas que vous eussiez tort, quoiqu'il eût été plus chrétien de ne la pas haïr. Elle vous a fait bien des duretés , je le sais ; et si je

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prends la liberté de le reprocher à sa mémoire , j'en demande pardon à ses vertus qui d'ailleurs furent grandes. Elle ne souffrait guère que son fils restât en votre compagnie , sinon quelquefois le soir au coucher ; et cela , sans doute , parce qu'elle était jalouse de l'empire que vous pouviez prendre sur le Roi, qu'elle avait toujours conduit avant son mariage. On ne se dessaisit pas aisément d'une tutelle aussi absolue, surtout quand on se rend cette justice qu'on a été un guide fidèle et sûr, et que celui qu'on mène dans la bonne voie pourrait s'égarer si on l'abandonnait.

» — Qu'avait-elle fait à Pontoise dans l'hôtel où nous demeurions tous les trois? conunent avait-elle disposé notre logis ? Elle m'avait placée au premier étage , et sa chambre, elle l'avait choisie au-dessus de la mienne pour être entre moi et mon époux qu'elle avait relégué au-dessus d'elle. Si bien que , pour vous voir, nous étions obligés d'établir « notre parlement » dans un escalier à vis qui desservait les trois chambres. Nous étions contraints à ce manège, indigne d'un roi et d'une reine, indigne aussi de deux époux unis devant Dieu. Il nous avait fallu mettre les huissiers de madame Blanche dans nos intérêts, comme si nos rendez-vous eussent été coupables. Ces officiers, quand ils voyaient la reine disposée à monter dans la chambre du roi ou à descendre

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dans la mienne, battaient la porte de leurs verges, et avertis par ce bruit dont il nous fallait pa}er la vigilante complaisance, nous regagnions en courant nos chambres , pareils à des écoliers qui craignent d'être pris en faute. Que dites-vous de cette tyrannie , sénéchal ?

» — Je dis , madame, qu'elle a dû vous rendre peu affectionnée pour la reine-mère.

» — Et ce n'est pas tout. Un jour que le Roi, mon maître et mon époux , était près du lit où je souffrais beaucoup , car je m'étais blessée d'un enfant que j'avais eu, Blanche vint, et, prenant le roi par la main , lui dit : « Venez-vous-en , vous ne faites rien ici. — Hélas! repartis-je d'une voix à laquelle le mésaise où j'étais de cette conduite rendit un peu de force , vous ne me laisserez voir mon seigneur ni morte, ni vive. » Alors, je me pâmai , et l'on crut que j'étais trépassée. On eut bien de la peine à me rappeler à la vie; et le Roi, qui était parvenu à rentrer dans ma chambre, pensa que j'avais rendu mon âme à Dieu! Ces traitements étranges, et jaloux, connne vous les supposez, ont-ils dû m'inspirer beaucoup d'amour pour la reine.''

» — Non, et, pour toutes ces raisons, vous ne deviez donc point pleurer si fort.

» — Aussi n'est-ce })as pour elle que je pleure, mais pour le roi, que celle morl doit contrisler

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beaucoup. Et puis, sénéchal, je songe à ma pauvre fille Isabelle, que voilà seule maintenant en la garde des hommes, sans la protection d'une femme qui la fasse respecter.

» — Votre fille, vous Tirez rejoindre bientôt, Dame, car tel est le bon plaisir du Roi.

» — Nous partirions, enfin! Enfin, nous quitterions cette terre malheureuse, où nous avons eu tant à gémir, où nous avons vu mourir tant des nôtres , où le ciel a mis notre constance à de si rudes épreuves! Dites-vous bien vrai, sénéchal?

« — Très vrai, sans doute; et, demain matin, aussitôt que le soleil sera levé, nous quitterons Sidon pour aller à Sur, où mon maître et votre seigneur ordonne que vous alliez i'altendre avec vos enfants. Mes chevaliers vous serviront d'escorte, Dame, n'ayez donc decraiîites aucunes sur les périls qui pourraient vous attendre dans le trajet. Donnez des ordres pour que nous soyons prêts dès l'aurore, et avant la nuit. Dieu aidant^ vous serez à l'abri de tout danger.

» — Il sera fait, sénéchal, comme vous le demandez. A demain, donc. Le roi, — et je l'en remercierai,'— ne pouvait me donner un protecteur qui me fût plus agréable, et dont la vaillance me donnât plus de sécurité pour ce voyage. »

On partit au point du jour; et, malgré deux repos que Ion prit sur un territoire où les chré-

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tiens ne se hasardaient guère , la nef qui portait la reine arriva sans empéclienient à Sur, la nuit commençant à tomber. Elle n'avait point renconti'é d'ennemis; c'était presque un miracle.

Le roi tarda peu à rejoindre la reine. Il avait achevé les travaux d'enceinte de Sidon, qu'entouraient alors de grands murs, fortifiés par de grosses tours et défendus par des fossés larges et profonds. Le patriarche et les barons du pays l'avaient d'ailleurs engagé à retourner en France, parce que, disaient-ils, après avoir fermé Sidon, Césarée, Jaffa et Acre, ce qui était un grand avantage poiu' la Terre-Sainte, la denioiirée du Roi ne pouvait plus tenir proiifit au rojaume de Jérusalem. C'était aussi l'opinion de Louis , mais il avait voulu l'appuver du conseil des hommes qui pouvaient avoir intérêt à ce que le chef des chrétiens restât au milieu d'eux ; car sa présence était une force pourj le combat , et , pour la paix , une raison de bonne harmonie entre les croisés, en même temps qu'un bel exemple de conduite privée.

LA IVEr DU ROI.

A rentrée du carême, toute la cour, et ce que le Roi devait emmener de chevaliers avec lui, se rendit à Acre, où la petite flotte se préparait. Ce n'était plus, hélas! comme il y avait six ans, un convoi de cpielques cents nefs et galères qui allait faire voile! La maladie et le fer dn Sarrasin avaient largement moissonné dans cette armée, débarquée autrefois devant Damiette , si puissante par la valeur, si forte par l'espoir du succès , si ardente par la foi. On partait, laissant la Terre-Sainte à la garde de braves chevaliers, sans doute; mais que

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îi'avnit-uii pas a redouter cies eveiieiueuti ! On comptait ses pertes , et l'on se demandait si la gloire acquise pendant cette longue campagne était une suffisante compensation à tant de morts, à de si dures captivités, à des dépenses si considérables , à des rançons si chères ! On avait hâte de lever l'ancre et de quitter un pays où l'on avait connu toutes les souffrances; on soupirait pour la patrie absente qu'on allait revoir, à la fin ; et l'on s'efforçait d'oublier que, sans résultats avantageux pour la religion, toutes les nobles familles de France avaient vu les écus de leurs armes couverts des noires livrées du deuil.

Treize navires, tant nefs que galées, devaient suffire au transport des barons qui retournaient avec le roi, et c'était seulement cette petite « estoire « que les mariniers préparaient au port d'Ax:re. Tout le carême fut employé à cet armement ; non point, sans doute, qu'il faHùt quarante jours et plus pour radouber, approvisionner et équiper des bâtiments qu'on avait dû entretenir, et dont la plupart avaient fait de fréquents voyages à Chypre ou sur la côte d'Egypte; mais on s'attendait que,avec la fin du mois d'avril, le temps deviendrait favorable à la longue traversée qu'on allait entreprendre. Frère Hamon, chevalier du Temple, que tous les gens de mer de la flotte reconnaissaient poiu' leur chef, donna ses soins à l'équipe-

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ment de chacun des navires, et particulièrement de la iMojiiwie^ la nef" marseillaise que le roi devait moiUer.

Cette nef avait amené Louis à Damiette. Elle était fort grande, et le nombre des passagers qu'elle devait recevoir rendait son installation assez difficile pour que frère Ilamon y songeât sérieusement. Le roi ne prenait point de chevaux sur son navire, afm que la reine, les jeunes princes et les femmes qui servaient madame Marguerite ne fussent point incommodés par l'odeur nauséabonde qu'exhale une écurie à la mer. D'ailleurs, les destriers ne manquaient point en France , et il était inutile de se donner l'embarras d'un transport difficile et coûteux, quand on pouvait laisser aux chevaliers, gardiens de la Terre-Sainte, des montures dont ils auraient toujours besoin. La nef, débarrassée de tout l'attirail qui avait transformé, pour le premier passage, sa cale en écurie, fut donc préparée, du haut en bas, pour recevoir des hommes, des femmes, des enfants, et pour porter les vivres et l'eau qu'une navigation d'environ deux mois et demi, peut-être sans relâches, rendait nécessaires à huit cents personnes.

Car ce n'était pas moins de huit cents pèlerins de tous rangs , de tous âges, de tous sexes, que le roi de France avait permis qu'on embarquât avec lui. Persuadé qu'il ne devait arriver aucun acci-

dentfâcheox au vaisseau qui porterait un prince si pieux , chacun avait demandé !a faveur d'être admis à bord de la Bloiinoie^ et Louis , api'ès avoir désigné d'abord quelques dignitaires et quelques amis pour composer sa société habituelle, admit indistinctement sur son navire ceux qui sollicitèrent cette grâce. Il n'eut de préférence que pour trois cent cinquante gentilshommes aveugles et pour certains chevaliers appauvris par la guerre et chargés de famille, à qui il était devenu impossible de payer leur passage sur des nefs nolisées en commun. A plusieurs braves hommes d'armes, dont la vie avait été honorable pendant le séjour en Afrique, le roi fit cette aumône. Liais il ne se borna pas à les recevoir, pour l'amoiu' de Dieu , sur sa nef; il leur fournit des vivi-es pendant le voyage et leur offrit de gracieux présents, pour élever cette charité toute chrétienne au rang des récompenses royales c]ue le souverain octi'oyait à ceux de ses sujets dont il voulait reconnaître les bons services. Outre les Français cpie Louis IX fit inscrire sur le registre par l'écrivain du vaisseau, il ordonna encore l'embarquement d'un certain nombre de Sarrasins qui avaient reçu le baptême, et c|ue leur nouvelle qualité de chrétiens lui avait attachés.

Frère Hamon laissa aux patrons des autres nefs le devoir de })réparer les places pour les pèlerins.

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selon la coutume et les statuts écrits à Marseille; et quand il eut donné des ordres généraux, quand il eut fait choisir , parmi les hommes experts, deux inspecteurs du passage par chaque navire, il se donna tout entier à l'emménagement de la Monjiois. La chambre du roi, placée dans l'étage supérieur du château d'arrière, l'occupa d'abord, ainsi cjue la chapelle où le légat devait venir déposer l'hostie consacrée que l'évéque de Tusculepermettait à Louis d'emporter pour assister les mourants et les malades. Ce fut au-dessus de la seconde banne que frère Hamon , conformément aux ordres du roi , fit contruire ime loge de menuiserie, soutenue par des montants d'un merrin solide; dans cette loge, il établit un tabernacle, et devant le tabernacle un autel. Ce petit temple, bâti in excelsis, dominant le navire et la mer, fut décoré avec un soin extrême. On couvrit le tabernacle d'un drap de soie magnifiquement broché d'or ; on para l'autel des plus belles étoffes qu'on put trouver, de vases d'or, de candélabres habilement ciselés et d'autres riches ornements ; les hautes franges etles pierreries nefurentpointépargnées; on fit, enfin, de ce sanctuaire, où le Dieu protecteur devait habiter pendant le voyage, quelque chose d'aussi somptueux, sinon d'aussi vaste que les plus célèbres chapelles des abbayes ou des basiliques renommées.

Tout ce que le roi permit qu'on déployât de luxe dans l'installation de son vaisseau fut réservé pour cet oratoire où chaque jour l'office divin devait être chanté comme dans une église paroissiale. La chambre de Louis ne reçut ni draperies éclatantes, ni garnitures de larges passementeries, ni meubles élégants qui pussent en faire une miniature de palais ; une tenture de camelin de couleur sombre cacha les ais de la cloison ; un simple crucifix de bois, un bénitier de faïence ombragé de deux palmes cueillies sur le Golgota, une image de la Vierge peinte par un artiste grec à Constantinople, quelques reliques de saints, enchâssées dans des coffrets de verre, furent accrochés sur cette tenture, comme des points de stations devant lesquels le roi s'agenouillerait pour prier et méditer. Un siège vulgaire, tel qu'un pauvre cénobite aurait pu l'avoir dans la cellule de son couvent; une table de bois de cèdre sans tapis , sans inscrutations de métaux ou d'ivoire ; un ht bas, dur, ayant pour couverture et pour draps un morceau de cette étoffe grossière de Cilicie dont les mariniers les plus pauvres auraient voulu à peine poiu- se faire un caban , tant la rudesse de sa laine était douloureuse à la peau : tel était l'ameublement placé par le templier dans la chambre qui occupait la partie droite de la seconde banne.

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La partie gauche devait être habitée par madame Marguerite de Provence, et frère Hamon, d'accord avec madame Marie des Vertus , la disposa non pas avec la magnificence qui aurait convenu à l'appartement d'une reine, mais comme l'habitation d'une femme jeune, de bonne maison, et qui, toute modeste qu'elle fût, n'était cependant pas une religieuse. Quelques pans de belles tapisseries orientales, des meubles couverts de cendal rouge, un lit garni de rideaux de coton blanc et d'une couverture de samit fabriqué à Damas , un tapis sur le plancher où pouvaient jouer librement les enfants du roi, des coussins pour sièges, à la manière du pays qu'on allait quitter, enfin tout le menu attirail delà toilette: voilà ce qui fut apporté dans sa chambre, qu'un corridor séparait de celle où devait coucher Louis IX. Ce corridor conduisait par une vis à la chapelle, sur la banne, et donnait toute facilité au service des femmes de la reine et des valets du roi; il établissait aussi une communication avec les chambres de la banne inférieure où devaient habiter les trois jeunes princes, les religieuses qui servaient Marguerite , la nourrice de la princesse Blanche, le médecin qui ne quittait guère la reine depuis qu'elle était enceinte, enfin le sire de Joinville que le roi voulait toujours avoir près de lui. Joinville devait loger au-dessous

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de son royal ami , dans une chambrette qui ne lui donnait que bien peu de place de plus que s'il avait, comme un pèlerin ordinaire, suivi les étroites prescriptions du règlement sur les passages. Le médecin n'était pas plus au large à côté de Join ville. Tout ce qui restait d'espace dans la première banne était réservé aux enfants, à la nourrice et aux femmes de la reine qui servaient aussi les princes Pierre et Tristan. Madame Marie des Vertus avait une des chambres au-dessous des bannes, à la hauteur du corridor, en arrière du gouvernail de gauche. Le confesseur de la reine en devait occuper un autre. Il en restait deux, en arrière du gouvernail de droite; elles étaient destinées à monseigneur Gilles-le-Brun , connétable de France, età Tarchidiacre de Nicosie, garde du sceau du roi.

Dans les étages de la proue, frère Hamon prépara les logements pour monseigneur Pierre de Nemours, le chambellan, monseigneur Guyon de Malvoisin , monseigneur Gervaise-des-Orainnes , le maître- queu du roi, le sire Olivier de Termes, « ce plus hardi des hommes qui si bien s'étoit prouvé en Terre-Sainte , » messire Nicolas de Soisi , le maître -sergent du roi, monseigneur Pierre de Pontmolain , un des chevaliers de Joinville , le sire de Châtenai , Nicolas , le général de l'ordre des Anes, Geoffroy de Beaulieu, et pour

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quelques autres encore. Chacun devait être logé selon son rang, son importance, et la fonction qu'il remplissait auprès de Louis IX. Ainsi, au maître de la Trinité, le mathurin Nicolas, qui était le seul prêtre logé dans les étages de l'avant, comme chef d'un ordre religieux , Hamon assigna la chambre qui, à la proue , correspondait à celle du roi. Quant au reste des chevaliers et pèlerins des deux sexes, chrétiens et sarrasins convertis, le frère du temple leur distribua leurs places dans les entre-ponts , le corridor et la cale, selon les prix qu'ils pouvaient payer pour leur passage, ou celui que le roi payait pour eux au patron de la nef.

Quand tout fut disposé pour recevoir les passagers , Nicolas de Soisi approvisionna le vaisseau de vivres frais , et de tout ce qui était nécessaire pour lui voyage dont la durée pouvait être longue, selon les prévisions des mariniers. Frère Hamon alla ensuite à bord de chacun des navires pour voir si rien ne leur manquait; si leurs gréements, leurs voiles, leurs mâts étaient en bon état ; si leurs radoubs avaient été bien faits, e-nfin s'ils étaient capables de prendre la mer et de supporter la tempête, au cas où Dieu voudrait encore envoyer cette épreuve aux Croisés. Sa prévoyance, qu'une pratique intelligente et déjà ancienne avait rendue si précieuse pour la flotte,

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pouivut à l)ien des choses, redressa plus d'une faute échappée à la négligence ou à l'inhabileté des nochers et des comités; et lorsqu'il fut assuré que la vie des hommes confiés à sa responsabilité était garantie, autant du moins qu'il était donné à la prudence humaine et au savoir des vieux mariniers de le faire , il alla rendre compte au roi et prendre ses ordres pour la partance.

BKAiÉDICTION DES SiEFS ET CALÉES.

Le 24 avril , veille de Saint-Marc, la ville d'Acre émue se préparait dès le matin à saluer le départ du roi. Le légat devait porter le Saint-Sacrement à bord de la Monnoie, et bénir la flotte avant qu'elle mît à la voile ; une cérémonie grave et pieuse allait donc avoir lieu , et tout ce qu'il y avait d'habitants était sur pied pour accompagner la procession jusqu'au port. Les cloches n'avaient pas encore fait entendre leur premier appel que déjà l'église de Saint-Michel, où le légat avait

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donné rendez-vous à Louis et à tous les barons, était remplie de fidèles priant pour le voyage et la santé du père des chrétiens, de Marguerite , des princes et de tous ces nobles chevaliers qui retournaient en France.

Cependant le roi, à pied, suivi du patriarche de Jérusalem , des seigneurs du pays , de son connétable, de son chambellan, du garde de son sceau et de tous ce qui devait l'accompagner sur mer, hors pourtant la reine et ses enfants qui s'étaient embarqués un peu après X Angélus ^ parce que Marguerite de Provence, enceinte et souffrante, parce que Tristan, Pierre et Blanche, trop jeunes encore , ne pouvaient assister à l'office que monseigneur Odon dirait peut-être avec une lenteur solennelle. Le roi donc quitta son hôtel et se rendit à Saint-Michel. Un coussin lui avait été préparé , selon le cérémonial ; mais il s'agenouilla sur la pierre du parvis , et avant d'entrer dans le temple, il fit à voix basse sa prière, comme aurait pu faire un pécheur indigne de s'agenouiller au pied de la sainte Table. L'évèque de Tuscule célébra ensuite la messe , et récita les oraisons par lesquelles il demandait au Seigneur grâce et faveur pour la flotte chrétienne qui allait affronter de nouveau les périls de la mer. Alors, dans cette église , on entendit des sanglots nombreux accompagner les chants des prêtres ; c'était l'ex-

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pression triste et sincère des regrets que tous les gens d'Acre éprouvaient d'une séparation avec un prince qu'ils avaient surnommé leur père; d'un chevalier, le modèle de l'honneur, de la vaillance et de la piété; d'un protecteur enfin, aux bontés de qui toute la Palestine était si redevable. Le roi , que ces démonstrations d'amour touchaient jusqu'au fond du cœur, pleurant à chaudes larmes , et levant, vers le crucifix qui brillait sur l'autel , ses yeux inondés de pleurs : « Ayez pitié, mon Dieu, disait-il, de ce peuple qui aime votre loi, et de ceux qui se sont armés pour la défendre. Faites, Seigneur, qu'un jour je puisse venir achever mon ouvrage , et réduire vos ennemis à vous connaître , à vous craindre , à vous adorer ! »

Le légat, ayant prononcé les dernières paroles de la messe, prit un magnifique ciboire dans le tabernacle, le couvrit d'une robe de velours rouge brodé d'or et d'argent, et après avoir descendu les marches nombreuses qui exhaussaient l'aulel au-dessus du pavé du chœur, s'avança vers le roi qu'il salua profondément et à qui il offi-it le pied du vase sacré que le prince baisa avec joie et respect. Des prêtres ôtèrent alors au prélat sa chasuble , l'amict dont sa tête était voilée , l'aube qui recouvrait son surcot de pourpre; et, à la place de ces ornements, ils lui donnèrent un

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long surplis de iin lilanc, une large et longue chape de drap d'or couverte de pierreries et une mitre, sur le front de laquelle resplendissait, comme jadis, l'étoile qui guida les mages à Bethléem, une croix de diamants, riche présent de la reine Marguerite à l'évèque de Tuscule.

« — Et maintenant au port, dit Louis IX; allons nous recueillir en nos nefs, afin de partir, s'il plaît à Dieu, à l'aube de demain. »

On sortit de l'église, les pages et les trompettes d'abord, puis cinquante des cent chevaux que le roi laissait à x\cre sous le commandement de monseigneur Geoffroy de Sargines , le bon chevalier et le prud'homme; puis Geoffroy lui-même, à cheval, armé de toutes pièces, escorté de ses écuyers et de sa mesnie ; puis sous une ombrelle, dont avait voulu se charger Cayeu de Sainte-MenelîQult, un respectable prêtre qui faisait partie du domestique de Joinville, Odon, portant le ciboire; derrière lui, i'évêque d'Acre, le patriarche de Jérusalem , le curé de Saint-Michel et tout le clergé de la ville; enfin, le roi, devant qui l'on portait l'oriflamme , les barons et les passagers de tous rangs, qu'escortaient, en leur parlant de la France, en les chargeant de voir leure parents ou de leur faire écrire, les cinquante autres chevaliers de la troupe de Sargines. Ce cortège traversa la ville entre deux haies de peuple

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d'où s'élevaieiit des acclamations, des voeux, des bénédictions, des prières, des pleurs , hommages touchants adressés au roi qui y répondait par de bonnes et tendres paroles, et par la promesse d'un futur retour, si les affaires de France le lui permettaient.

Un mouvement inaccoutumé animait le port, qui, traversé sans cesse par les esquifs des nefs et des galées, offrait en grand le spectacle que nous donne, dans les chaudes soirées d'été, une pièce d'eau sur laquelle glissent, rapides, inquiets , courant presqu'à la fois dans tous les sens , ces insectes aux six rames longues et minces, au corps noir et frêle, dont l'instinct navigateur est si curieux à observer. Les navires s'étaient parés pour ce jour de fête; sur le bord de chaque nef, on avait placé les écus des chevaliers, fière et brillante décoration , où mille figures diverses , mille curieux assortiments de pièces et de couleurs disaient quels barons , quels seigneurs vaillants et renommés avaient pris passage dans ce vaisseau. Les châteaux d'avant et d'arrière, le tour des gabies cpi'on avaient hissées après les avoir décorées de gonfanons aux étoffes éclatantes, étaient garnis d'écus comme les pavesades de côté. Les bannières, chargées d'armoiries; bannières dorées , taillées par le bas, décorées de franges et de glands d'or ou d'argent; bannières portant les

images des saints el les belles devises des chevaliers, flottaient autour de ces navires. Les galères avaient été repeintes avec soin, et chacune montrait en dehors et au dedans les écussons héraldiques des seigneurs qu'elles devaient emporter; à l'extrémité de chaque banc de rameurs était une large armoriée , aujourd'hui parure fastueuse, mais , le jour du combat, solide rempart derrière lequel s'abritaient les nageurs et les soldats. Des pennonraux agiles par le vent, et faisant en l'air ce bruit de fortes étoffes de soie qui se froissent, claquent et sifflent comme si elles devaient se déchirer, surmontaient les larges el mêlaient leurs voix aiguës aux voix graves des tambours el des navires, aux appels déchirants des trompettes européennes el de ces cors terribles que les chrétiens avaient emprunlés aux Sarrasins.

Ces petits ponts, jetés au besoin , du navire sur le rivage ou sur ie quai d'un port pour établir les communications, les planches étaient attachées des flancs des vaisseaux à la terre , attendant que les pèlerins profitassent de l'étroil passage qu'elles leur offraient. Les barges de cantier, les barques de paliscalme, les esquifs et les gondoles qui avaient servi au batelage étaient, ceux-ci, embarqués sur les navires , les autres flottant à la mer auprès des nefs qui devaient les remorquer. Les antennes n'avaient pas encore été hissées, parce

que le moment de faire voile ne devait pas venir avant le lendemain matin ; mais leurs drisses étaient roulées aux vindas,etles nochers n'avaient plus qu'un coup de sifflet à donner pour que les mariniers, se portant aux barres de ces machines vigoureuses , fissent effort et enlevassent rapidement, jusqu'au sommet des mâts, les grandes et lourdes voiles que les antennes portaient pliées et serrées, par des cordelettes, à leurs pennes et à leurs carreaux.

Les choses étaient dans cet état, quand le cortège arriva près de la Momioie. Au bout de la planche, sur le quai, se trouvait frère Ilamon qui attendait le roi, en sa qualité de chef des mariniers; sur la couverte de la nef, était venue la reine, suivie de ses enfants, de madame Marie des Vertus, de Geoffroy de Beaulieu et des béguines qui servaient Marguerite. Le légat mit le pied sur le pont tremblant, et un des aumôniers du roi lui présenta le poing, ahn que , de la main gauche, il se put appuyer sur lui pendant son passage. Frère Hamon alla rendre à Louis le même devoir, pour lequel s'empressèrent aussi des pages et des écuyers auprès de leurs seigneurs, et quelques nobles barons auprès des prélats de l'armée, de l'évêque d'Acre et du vénérable patriarche de Jérusalem. La reine, bien qu'elle fût enceinte, était à deux genoux, siu- le tillac, au

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moment où le Saint-Sacrement rentrait à ];or(I; elle ne se releva que lorsque le Roi, son sire, eut passé devant elle, marque de déférence qui parut le toucher. Odon, avant de se rendre à la chapelle , où devait rester déposé le ciboire, fit le tour de la nef, le vase saint dépouillé de son voile, et ouvert. Des prières furent chantées pendant C2tte procession qui parcourut les divers étages du navire, et vint ensuite au sommet de la banne supérieure de-la poupe, où l'autel, paré de fleurs et illuminé par les soins de Marguerite de Provence , attendait le « glorieus trésor du cors de Notre Seigneur. )>

Alors l'évéque de ïuscule prononça tout haut les paroles d'une bénédiction qui allait porter ses grâces aux vaisseaux en partance. Vous eiissiez vu, en ce moment, sur les treize navires, les mariniers et les pèlerins agenouillés baisser la téîe, se signer avec componction , et recevoir, connue une manne céleste, provision de forces pour un avenir fatigant et périlleux, cette émanation embaumée qu'à la voix du prêtre répandait autour d'elle l'Eucharistie promenée en croix dans les airs. Un grand bruit de trompettes, de cors et de tambours, une salve de cris joyeux parlis des A^aisseaux et des quais du port, suivirent la bénédiction de la flotte et précédèrent le Te Deum laudamiis , entonné bientôt par le légat et chanté I. 'j 1

par l'assistance avec une passion dévoîe qui avait les ardents caractères de la foi la plus tendre et la plus exaltée. Cet enthousiasme accompagna l'officiant tant que dura la cérémonie, et suivit le roi tout le reste du jour.

Odon ayant béni laMoiinoie, les navires qu'elle doit convoyer avec une sollicitude royale et paternelle, l'aiguille aimantée qui, flottante dans lin fétu sur l'eau d'un vase, indiquera la route au pilote , les mâts , dont la force devra résister à la tempête , les gouvernails et tous les instruments propres à la navigation , fit ses adieux au Roi qu'il embrassa sur l'une et l'autre joue, à la Reine dont il baisa respectueusement les mains, à tous les religieux et chevaliers qu'il nomma chacun par son nom en leur promettant de ne les point oublier dans ses prières pour le succès de ce voyage. H descendit ensuite de la nef, emmenant avec lui le clergé d'Acre, les hommes d'armes de Sargines et les seigneurs chrétiens de la Palestine qui avaient grossi le cortège du roi. Chacun alors, syr la flotte, commença la vie calme et retirée dans laquelle les événements de la navigation devaient seuls jeter quelque activité.

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