ARRESTATION
La Gratiosa ^ récemment espalmée, peinte et réarmée, allait quitter Jaffa au moment où commence l'histoire que nous devons raconter , et à laquelle nous avons donné un préambule nécessaire , exposition incomplète d'ailleurs, qui ne fait connaître encore que deux de nos principaux personnages. On se préparait donc, à bord de la nave, à hisser les voiles : le guyndas, criant sur ses deux tourillons, annonçait que la drisse de la pesante antenne de l'artimon était roulée sur l'axe de ce
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treuil horizontal , et que les barres faisaient effort pour faire tourner la maciiine dont l'action devait tendre à soulever et à porter au sommet du mât de la proue la voile qu'on allait bientôt ouvrir au vent. Les palomes étaient déjà démarrées , et il ne restait plus qu'une des amarres à détacher de la boucle fixée sur le quai de Jaffa , quand de grands cris s'élevèrent de ce quai-là même ; d'abord clameurs inarticulées , ensuite vociférations horribles , parmi lesquelles , de la nave , on put fort distinctement entendre ces mots :
« — • Pendue par sa goule , la fille de Marco ! Pendue la Palma ! Pendue l'orgueilleuse qui se fait appeler la Diva !
« — Qu'est ceci? » s'écria Salimbechi étonné et effrayé de cette étrange apostrophe.
La foule de marins étrangers qui vaquaient sur le port à divers travaux, grossissant celle qu'une populace oisive et envieuse avait faite autour d'un officier de la cour des bourgeois, approchait de la Gratiosa. Elle jetait à la nave et à son maître des injures grossières , dont l'équipage de Salimbechi fut si indigné qu'il courut aux armes , laissant l'artimon à demi-hissé^ et prêt à faire une glorieuse résistance, si le combat devenait nécessaire pour repousser une si insolente agression.
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Tout ce que l'envie , la haine , l'ignoble besoin de se venger d'un homme que l'on déteste, parce qu'il est heureux, riche, et parce qu'étant riche et heureux il jouit, trop haut peut-être de son bonheur; outrages, ironies insultantes, menaces de mort, appels à la sévérité des magistrats, Marco Salimbechi fut obligé de tout entendre, de tout endurer. A l'explosion des premières clameurs, Palma avait paru sur le château d'arrière de la nave, et avait commandé, d'une voix à laquelle on était habitué à obéir :
u — Vies amis! désarmez-vous! Que vous importent les cris de ces furieux ? On demande ma tète ; soyez tranquilles, des juges chrétiens necondamront pas une chrétienne innocente. Innocente, je le suis en effet ; car de quel crime peut-on m'accuser ? »
Palma n'était pas montée seule sur la banne; un lion l'avait suivie. Quand elle était arrivée sur la hauteur du château, son premier soin avait été de commander à l'animal docile de se coucher à ses pieds. L'aspect de cet auxiliaire, qui obéissait à une femme comme aurait pu faire un enfant soumis, imposa d'abord à la multitude; mais la fureur reprit le dessus , et les clameurs recommencèrent.
« — Pendue par sa goule, la fille de Marco! Pendue la diva Palma! »
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Des rires féroces accompagnaient ces mots , dont le sens n'était que trop positif, mais que Palmani Salimbechi ne pouvaient rapporter à aucune action de leur part faite pour les justifier. Enfin l'officier de la cour donna ordre à son trompette de sonner pour obtenir le silence; puis, quand le flot populaire se fut calmé , il fit cette proclamation :
« — Marco Salimbechi , marchand d'Ancône , seigneur et patron de la nave connue sous le nom de la Gratiosa , laisse retomber ton antenne sur le pont, dégarnis ton guyndas, rattache ta nave au port; la cour des bourgeois te fait défense de partir avant qu'elle ait prononcé sur le sort de ta fille!
» Et toi , Palma , dite la Diva , toi , fille de Marco Salimbechi , les juges de la cour de la mer t'ordonnent de te présenter devant eux avant que le soleil ait marqué le milieu du jour, afin de t'en tendre condamner à ia peine de la corde, comme ayant forfait à l'honneur et à la loi en vendant à un Sarrasin des armes prohibées. Je te déclare ma prisonnière et te dis de me suivre à l'instant en l'hôtel de la vicomte, où siège la cour. »
Quand, à bord de la Gratiosa , on eut entendu cette sommation , la colère eut bientôt pris la place de l'étonnement :
« — Coupons nos amarres, hissons nos voiles, et partons , s'écria l'équipage tout d'une voix.
» — Oui, répondit Salimbechi, partons. Ma fille, je t'en supplie, ne cède pas aux ordres injustes de ces hommes ; ils te tueront, si tu te livres entre leurs mains.
» — Palma ! Palma ! la Dwa ! A nous , la fille de Salimbechi ! Au tribunal , la Diva. »
Ces appels effrayants, dont frémissaient de rage et de crainte les gens de Salimbechi, et Marco plus qu'eux tous , ne parurent point troubler Palma. Elle caressait en souriant Sahyd-Halou-Hassan, son ami doux et beau, comme elle appelait, dans la langue des Arabes , ce lion que nous avons vu tout-à-l'heure se coucher à ses pieds. Le noble animal s'était levé quand les clameurs populaires avaient redoublé , et quand il avait pu reconnaître parmi l'équipage de la nave un trouble et une inquiétude inaccoutumés. Il s'était alors dressé sur ses pieds et s'était appuyé au rebord de la bretèche. Dans cette position , la populace le voyait debout, à gauche de la jeune fille, qui passait ses doigts dans la longue crinière dorée de son fier compagnon, et appliquait sur son front quelques baisers affectueux, en lui adressant tout bas des paroles que personne ne pouvait entendre. Il semblait que Palma , toute à sa- tendresse pour Sahyb-Halou-Hassan , fût absolu-
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ment étrangère à ce qui se passait autour d'elle. Elle était dans un de ces moments singuliers d'indifférence à laquelle ne l'arrachait pas toujours l'imminence d'un péril. Tranquille , et regardant avec calme cette tempête qui grossissait près du vaisseau et sous laquelle la mort apparaissait si prochaine et si ignominieuse, elle n'éprouvait pas la moindre agitation : sa figure gi^acieuse et noble ne trahissait aucune émotion intérieure. Palma jouait avec un danger qui faisait trembler tous les braves hommes de la Gratiosa , comme elle jouait avec ce lion qu'elle savait maîtriser. Sur son front vaste et pur, ceint dii bandeau d'un voile blanc, qui cachait modestement son col et sa poitrine, aucun nuage n'annonçait quelque effort de la raison pour dissimuler uiie terreur secrète. Son teint , légèrement coloré d'ordinaire, avait conservé son éclat, que ne cachait point la teinte brune , fard tout masculin qu'elle tenait du haie de la mer et des feux du soleil , contre lesquels sa coquetterie ne savait pas se mettre en garde. Salimbechi là regardait sans la comprendre, et la foule s'irritait de son impassibilité , qu'elle regardait comme une insulte. Le tumulte allait croissant; la trompette du héraut sonnait; l'officier de la cour des bourgeois répétait ses sommations; enfin, on allait monter à l'assaut par l'échelle de la nave , quand
Palnia s'élança du château d'arrière sur le corridor, saisit une hache, courut au haut de l'esca- Her qu'on commençait à gravir, et, se plaçant à cette entrée, où elle arrêta de la main gauche, par une poignée de ses crins hérissés , le lion prêt à sauter sur les assaillants :
« — Pourquoi cette violence? dit-elle d'une voix puissante et animée? La Gratiosa a-t-elle affaire à une bande de larrons qui la veulent piller? Arrière, le flot impur qui vient souiller ses flancs! Arrière , ou nous voici deux qui saurons châtier de si lâches attaques! Sommes -nous donc en terre de Sarrasins , que , bons chrétiens comme nous sommes, et sous la protection de monseigneur saint Marc l'évangéliste, nous soyons ainsi traités? Le roi de Jérusalem a-t-il donc vendu cette ville aux ennemis de la foi ?
» — Pal ma à la corde î Mort à la fille qui outrage la cité de Jaffa !
» — Silence!.... silence à la huée ! »
Dans ce moment, elle lâcha Sahvd-Halou-Hassan. Celui-ci se sentant libre, et prenant pour un ordre cette liberté qu'on semblait lui rendre , poussa un rugissement effroyable dont retentit l'écho de la colline, et qui se perdit au loin sur la mer ; il secoua sa tête énorme en retroussant ses lèvres ardentes et s'avança pour sauter sur le quai ; mais la main de Palma le ressaisit bientôt
et le retint, quand déjà la moitié de son corps était hors de la nave. Ce que la rapidité de cette double intention montrait d'énergie et de bonté dans la Diva; ce que le spectacle de ce lion à demi suspendu sur la tète des assaillants et arrêté par un bras de femme, dans son mouvement de colère , faisait supposer de force chez la fille de Marco et de soumission chez le redoutable animal, produisit sur la populace soulevée une impression profonde de terreur et d'admiration. Le silence se rétablit. Sahyd-Halou-Hassan se replia sur lui-même, et s'assit, au commandement de sa maîtresse, vers l'entrée du passavant, comme un soldat au créneau d'une tour où il doit faire le guet. Palma reprit alors :
a — Que prétend-on de moi ? On m'accuse d'un crime? Et qui m'accuse?.... On veut me traîner devant une cour pour m'entendre condamner à la corde , comme dit l'officier de la vicomte avec l'assurance d'un homme qui sait que la vie de l'étrangère ne pèsera guère dans la balance de vos juges! Mais de quel droit m'appelle-t-on à cette cour?.... Je suis libre encore. Je puis choisir entre la fuite et votre procès. Je n'ai qu'à dire un mot , et, malgré vos flèches , vos pierres lancées par les balistes de la forteresse, vos pots remplis de matières inflammables, la Gratiosa vous échappera avec ses deux larges ailes , qu'elle
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peut déployer à ma voix. Mais non , je reste. Je vais avec vous aux pieds du tribunal : j'entendrai le traître qui m'a dénoncée , et Dieu fera ce que mon éloquence ne pourrait faire... Venez, mon père; suivons cet officier, ajouta-t-elle en se retournant du côté de Salimbechi , dont la main serrait convulsivement une épée, et qui se tenait derrière sa fille , prêt à soutenir le choc si le peuple faisait irruption sur le vaisseau.
» — Folie ! mon enfant, folie! répondit Marco. Donnons les voiles au vent, c'est le plus sûr : ne porte pas ta tête au bourreau. Tu es innocente , sans doute j mais on frappera en toi la fille du marchand anconitain , que haïssent tous ces Génois, ces Pisans, ces Marseillais que je vois Ikbas dans la foule. Je t'en prie, partons! partons, Di^a ; je te l'ordonne.
M — Partir, mon père! y songez-vous? Faudra-t-il que Palma, la fille de l'honnête Marco Salimbechi et d'Orsola , cette femme qui fut si noble et si respectée , quitte en criminelle une ville où on l'honora pendant tant d'années? Faudra-t-il que mon honneur périsse sur ce rivage , parce que je n'aurai pas osé affronter un tribunal, qui peut être équitable, au reste? Vous ne reviendrez donc jamais en Syrie? Vous n'aborderez donc plus en Chypre et en Egypte ? Vous vous condamnerez donc à ne plus courir sur ces
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mers, où mon nom brillait comme les couleurs çle votre bannière ? Parce que le vent de la haine souffle à Jaffa, devrons-nous faire comme les girouettes du haut de vos mâts , nous effacer pour le laisser jDasser ? Oh ! non , mon père , vous ne le voudrez pas. Si infâme que soit le dénonciateur , ce n'est point par la fuite que nous devons montrer le mépris qu'il nous inspire, il faut le confondre devant les jurés de la cour de mer, et, Dieu aidant, ce sera facile... Si vous voulez fmr, si vous voulez laisser honteusement échoués sur ces bords étrangers votre nom et le mien , emportez au moins les ossements blanchis de ma mère , pour qu'à côté de sa tombe la calomnie ne vienne pas répéter : « Orsola ! Marco , ton époux, » et Palma, ta fille, t'ont déshonorée! » Mais ces restes sacrés, vous ne pouvez les conquérir, et vous leslivreriez à la rage de vos ennemis, plus acharnés que ces chacals qui, la nuit, vont troubler les cendres des morts! »
Palma s'arrêta un moment. Le souvenir de sa mère l'avait émue; elle pleurait; la crainte où elle était de ne pouvoir convaincre Marco l'avait violemment agitée ; et son regard, malgré les larmes qui le troublaient, peignait éloquemment l'état douloureux de son âme. Elle continua bientôt d'une voix douce et tendre :
« — Père , il faut nous soumettre. Le ciel
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éprouve souvent ainsi ceux qu'il aime. Vous êtes riche, et l'on vous porte envie; nous ne sommes pas aussi modestes dans notre nave et dans nos habillements qu'il conviendrait peut-être à des marchands , et l'on nous poursuit pour cette vanité , d'ailleurs bien innocente. Je vous avais dit que cela nous porterait malheur ! Nous avons blessé les barons et les hommes riches par notre luxe, nous avons humilié nos égaux par notre opulence toujours croissante ; et nos égaux et les seigneurs cherchent à nous écraser sous leurs pieds jaloux. Mais les saints sont plus forts que les hommes; votre glorieux patron et sainte Orsola , la patronne de ma mère , ne nous abandonneront pas. Marchons donc avec confiance à ce tribunal. »
Salimbechi jeta son épée , qui alla se planter au pied de l'arbre du milieu , et prononça cette seule parole :
« — Marchons !
» — Nous sommes à vous, seigneur officier de la cour, dit alors la Diva dans un élan de joie inexprimable. Quelques instants encore, et nous descendons. Mais faites attention que vous nous répondez de cette multitude dont les fureurs sont venues nous outrager jusqu'en notre navire.
» — J'en réponds , répliqua l'officier. Bourgeois et peuple de la cité de Jaffa , mariniers de
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tous les pays chrétiens, retirez -vous! Malheur à qui insulterait par des paroles, ou par des atteintes plus graves, la prisonnière de la cour des bourgeois et le marchand son père. Héraut, sonne de ta trompette, et répète trois fois mes paroles! »
Pendant que l'homme à la trompette faisait son office, Salimbechi donna quelques ordres à bord delà nave; l'équipage repoussa à terre \a. scala , ou petit pont, qu'on avait retirée, il y avait une heure à peine, et Palma ramena à sa cage de l'entrepont Sahyb-Halou-Hassan , qui n'habitaiv pas seul cette partie du vaisseau , à laquelle la Dii^a faisait visite plus d'une fois dans la journée, et où elle était quand le tumulte avait commencé sur le quai de Jaffa.
Palma et Marco reparurent bientôt à la léte de la scala , où ils reçurent les adieux et les vœux de l'équipage ; car le maître de la nave avait consigné tous ses gens, pour éviter, dans le prétoire, quelque éclat dangereux, et, dans la ville, quelque trouble nouveau dont Palma eut peut-être été responsable.
La foule avait obéi : elle s'était écartée, et Salimbechi put marcher librement avec sa fille , sous la conduite de l'officier de la vicomte et d'une troupe de porte-lances que l'envoyé de la cour des bourgeois avait cru prudent de faire venir pour les protéger. Le trajet du port au châ- I. 11
teau , qui dominait la ville , assise sur le versant d'une colline élevée, était assez long pour que la Dwa fût embarrassée de la curiosité d'une population entière qui s'était portée le long des rues étroites que devait parcourir le cortège en montant au castel. Le sentiment qui animait ces spectateurs avides était loin de l'hostilité barbare dont la tourbe que nous avons vue s'agiter auprès de la Gratiosa avait marqué sa démonstration. Ici, Palma trouvait de l'intérêt, de la compassion, des éloges sur sa beauté , des applaudissements pour la conduite qu'elle venait de tenir sur son navire. Une voix s'était-elle fait entendre en sa faveur, proclamant son innocence et demandant respect et pitié pour la jeune fille.'' Nous le croirions volontiers; car comment supposer que, sans raison, la multitude aurait passé ainsi de la haine à la bienveillance? Le peuple change souvent en une minute : à présent l'ovation, et tout-à-l'heure les gémonies. Mais ces changements sont -ils aussi spontanés qu'ils le paraissent? non, sans doute. Le peuple n'adore pas , ne hait pas ; sa haine et son amour ne lui appartiennent point; ils ne sont que le reflet de passions étrangères , épousées en un instant, en un instant remplacées par des passions nouvelles... Qui avait excité le peuple contre la Diva ? nous le saurons bientôt. Qui venait de lui inspirer de meilleurs sentiments? nous l'apprendrons peut-être.