‹ Les soirées du gaillard d'arrière (volume 2)Chapitre 4 sur 11 · LA COUR DÉ L4 MER · texte numérisé non relu

LA COUR DÉ L4 MER

La portion de la cour des bourgeois qui connaissait des crimes cottifflis par les gens de mer, aux termes des articles 40, 4^ ^t 44 des assises de Jérusalem ^ avait été réunie, dès le matin, pour juger Palma. Les magistrats étaient sur leurs sièges , et les jurés sur leurs bancs , quand la Dà>a , que soutenait son pèfe, entra dans la vaste salle dont la partie ouverte au peuple était encombrée de gens appartenant à toutes lés classes, paii'mi lesquels on pouvait rétiiarquef* un grand

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nombre de mariniers et de marchands navigateurs.

Sur la table des juges figurait une arbalète dont l'arc d'acier avait plus de trois pieds de long, et dont le bois, magnifiquement orné d'incrustations d'or et d'argent , paraissait d'un poids tel , qu'il semblait qu'aucune main humaine n'aurait pu le soulever.

Sur un siège, placé à côté des jurés, était assis un vieillard , qu'à son costume on reconnaissait aisément pour un de ces négociants de Tombouctou qui venaient dans les villes de la Palestine apporter les marchandisesde l'intérieur de l'Afrique.

Sur un autre siège, à côté de celui de ce Musulman, l'auditoire montrait, en le nommant, l'accusateur de la Dwa , Paolo le Ragusais.

Lorsque Salimbechi , jetant un coup d'oeil autour de lui, vit Paolo, sa colère eut peine à se con. tenir.

« — Ah! c'est toi, misérable, cria-t-il d'une voix de tonnerre en s'adressant au Ragusais , c'est toi qui accuses ma fille! »

Palma comprima cet élan de Marco, que l'avertissement de l'huissier exaltait encore.

» — Laissez, mon père, laissez cet homme! En le voyant ici , je devine l'horrible piège qu'il m'a tçndu , et je comprends le mystère dont il s'est habilement enveloppé pour m'y faire tomber.

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Dieu soit loué , l'ennemi est moins terrible que je ne l'avais craint! Mais pas un mot, de grâce, mon père , pas un mot ; ce n'est pas vous qu'on accuse, c'est moi ; c'est donc à moi de me défendre 1 Craignant que le moindre emportement ne vous perdît , j'ai désiré que vous fussiez à côté de moi sur cette sellette , parce que j'ai voulu que vous vissiez si je suis digne de ma mère et de vous. Le ciel m'inspirera les bonnes paroles qui confondent l'imposture; soyez donc sans crainte. Priez pour moi; mais laissez-moi dire. »

Ces mots , proférés par la Diva d'un ton tout à la fois solennel et doux , calmèrent Salimbechi. Ils ne parvinrent ni aux juges , ni à l'auditoire, car ils étaient prononcés à demi- voix ; mais Paolo , assis plus près de l'accusée, put les entendre , et Palma vit sa figure se couvrir d'une soudaine pâleur qui faisait ressortir d'une manière effrayante la sinistre expression de son regard de basilic.

Le premier des juges commanda alors à la fille de Marco de se lever , et l'interrogatoire suivant commença :

« — C'est bien toi, jeune étrangère, qui es Palma, la fille du patron de la nave Gratiosa ?

» — Oui , seigneur, Marco Salimbechi est mon père; et mon père, le voici. A Ancône, on l'appelle l'honnête; à la mer, on l'appelle le brave

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soldat , le bon marinier ; partout on l'appelle le riehe, et ce dernier nom est celui ejui m'amène devant vous. J'expliquerai cela quand il plaira à vous, mes seigneurs, établis pour m'entendre et me juger.

» — Connais-tu cette arme? »

Deux soldats commis à la garde de Pal ma prirent l'arbalète que désignait le président de la cour, et l'apportèrent à laDwa, qui la regarda d'un air mélancolique, joua quelques secondes avec le ressort de la noix, fit plier deux ou trois fois l'arc en tirant la corde avec les deux premiers doigts de sa main droite, et, la remettant aux soldats du prétoire :

« — Oui , je la connais. Cette arbalète, fabriquée à Venise , exprès pour moi , il y a deux ans, est le chef-d'œuvre d'Ottavio Buonaspada , le célèbre artisan de Bergame. Mon père me la donna après un voyage où j'eus le bonheur de tuer un des plus fameux pirates de la Méditerranée , au moment où, avec son arc, dont chaque flèche portait la mort, il ajustait, du haut de son vaisseau , mon père, qui l'ajustait aussi. »

Un murmure approbateur accompagna cette réponse, faite sans emphase, avec une sorte de nonchalance et une tristesse qui excluaient toute idée de forfanterie. Le président continua :

« — -Tu as vendu cette arbalète; l'avoueras-tu?

» — J'en ai fait l'objet d'un échange contre un lion apprivoisé que j'aime d'un amour d'enfant; qui est mon passe-temps à bord de la nave; qui est mon ami , un ami dévoué , généreux , un défenseur que je trouverais intelligent et intrépide si j'avais besoin de lui.

w — Échange ou vente , c'est tout un. Tu savais, en faisant ton marché, que Mustapha Hamet, ce viedlard ici présent , est de la religion des infidèles?

» — Je le savais. Toute la ville connaît Mustapha... Hamet est bien connu de mon père aussi, car il a souvent trafiqué avec Marco Salimbechi d'Ancône.

» — Savais-tu que la loi défend aux chrétiens de vendre aux Sarrasins des armes et autres choses prohibées?

» — Oui, seigneur, je le savais.

» — Tu avoues donc ton crime?

» — Si c'est là un crime, je l'avoue.

w — La loi veut qu'il y ait des témoins pour que tu puisses être convaincue de ton crime. Voici Mustapha et Paolo; les seigneurs jurés de la mer vont les entendre et les recevoir garants de la chose. »

Mustapha parla le premier. Tl confessa avoir donné à Palma Salimbechi son lion contre l'arbalète qu'un juif estimait valoir deux marcs et demi

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d'argent. Paolo dit qu'il avait été témoin de la convention, et qu'il avait vu Pahna livrer l'arme au vieil Hamet. Il ajouta :

« — Ma conscience s'est soulevée à la fin , quand je me suis rappelé la loi , et quand j'ai vu quel tort cette fille faisait aux chrétiens. Je suis venu alors la dénoncer, et j'ai rempli là le devoir de tout homme honnête qui connaît un crime. » Pal ma s'était assise pendant les dépositions de l'Afi^icain et du Ragusais. Elle se leva précipitamment en entendant l'hypocrite Paolo prononcer ces dernières paroles.

« — Cet homme a menti par sa gorge, seigneurs jurés! s'écria-t-elle. Je jure sur les saints évangiles qu'il a menti. Le crime, c'est lui qui me l'a conseillé; c'est pour me perdre qu'il me l'a fait commettre, et qu'il est venu le dénoncer. Écoutez-moi, mes seigneurs , et vous allez savoir comment il arriva que mon arbalète , cette arme tant aimée de moi, a passé de mes mains entre celles de Mustapha Hamet . que cet honnête marchand africain m'écoute aussi et me démente si j'altère la vérité. Je ne sais pas mentir , je n'ai jamais eu besoin de prendre un détour lâche ou timide pour me disculper; ce que vous allez entendre, tenez-le donc pour constant, comme si vous aviez assisté vous-mêmes au marché passé entre moi et le trafiquant de Tombouctou. Mon

père voulait acheter quelques animaux de ces pays, qui sont, en Europe, des curiosités très rares, et qu'il était bien aise d'avoir pour en tirer un certain parti qui tient à son industrie. Il s'était procuré déjà deux chameaux et un éléphant, que tout Jaffa a vus s'embarquer dans une nave, comme autrefois la famille de Noé vit entrer dans l'arche les animaux sauvés du déluge. Il avait aussi de ces oiseaux merveilleux qui ont le don de la parole et auxquels j'ai pu apprendre déjà quelques mots de notre douce langue d'Italie. Il sut que -Mustapha Hamet possédait un lion, fier et doux tout à la fois, fidèle et obéissant comme un chien; il conçut le projet de l'acheter. Mustapha venait quelquefois à bord de la Gratiosa; un jour, tout en devisant, à l'ombre de la tente, mon père lui dit: « Hamet, vends-moi ton lion, et, outre le » prix qui sera convenu entre nous, je te jure ma » foi qu'à mon prochain voyage je t'apporterai la » plus belle robe de drap de France qui ait jamais » traversé la mer. » Mustapha s'excusa d'abord ; il voulait garder son lion , qu'il avait eu tout jeune et qui avait charmé par ses jeux l'enfance de Haïqué, une fille qu'adorait ce vieillard et qu'il a eu le malheur de perdre. Marco Salimbechi insista et je me joignis à lui. J'allai voir le lion , qui , tout de suite, vint me lécher la main comme si j'étais son ancienne maîtresse.

« Que je ressemblasse un peu à Haïqué, c'est probable ; le lion me fêtait, et Mustapha me disait en soupirant : « Palma l'Anconitaine , tu me » rappelles la plus belle des filles qui soit née sur » les bords du Niger. Mahomet l'a prise pour la » mettre dans son paradis parmi les célestes hou- » ris. Que ne me ravissait-il plutôt toute ma for- « tune ! » Je dois le dire, car ma bouche n'a jamais déguisé une de mes pensées , je dois le dire, peutêtre abusai-je de l'empire que cette illusion, à laquelle se laissait prendre si facilement Mustapha Hamet , me donnait sur lui. Je le suppliai de me vendre, à moi, Sahyb-Halou-Hassan , et je l'y décidai. Il fallait débattre le prix. Mon père avait promis une robe de beau drap de France ; je maintins sa promesse, et j'offris deux marcs et demi d'argent. Il demanda à réfléchir, et le lendemain je vis un homme monter le petit pont de notre nave. .. w

Palma s'arrêta ici, fit un signe de croix, puis elle reprit :

« — Pardon, si je me suis arrêtée; mais il est des horreurs invincibles; il est des choses qu'on ne peut regarder sans dégoût, des êtres qu'on ne peut voir sans crainte. Vous ne trouveriez pas étonnant si je m'arrêtais, trouvant sur ma route un serpent; ne vous étonnez pas non plus si j'hésite quand, an milieu de mon récit, je trouve

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l'homme qu'il faut bien nommer cependant. Cet homme, qui montait à bord, c'était... Paolo le Ragusais. Je fus surprise de sa visite ; mon père n'y était pas , et il le savait; car, si Marco Salimbechi s'était promené sur la couverte de la nave , jamais Paolo de Raguse n'aurait osé y mettre le pied, La Gratiosa ne peut pas plus recevoiri^aolo, quand Salimbechi est entre ses deux mâts, que la cité d'Ancône n>e pourra le recevoir désormais, tant qu'il y aura dans cette ville des parents de Marco et de Palma. Mon père méprisait Paolo ; il le hait maintenant; moi, je ne puis que le mépriser.

» — Insolente fille ! s'écria le Ragusais en tirant son poignard.

» — Pourquoi un couteau, dit, avec un calme admirable, la Diva à Paolo. As-tu peur que la corde que tu as tendue pour moi ne soit pas assez forte et casse? Attends un peu; avant de mourir, j'ai le droit de te montrer à mes juges tel que tues... Je poursuis, mes seigneurs.

w Paolo vint donc, et, d'un air dont je ne soupçonnais pas la félonie , il se présenta comme le messager de Mustapha-Hamet , dont il se disait ami. Il me tint ce discours : « Palma, tu veux » acheter le lion du marchand de Tombouctou ; » Hamet veut te le vendre. MaisHamet est riche et » rehîse ton argent; il veut un souvenir de toi, un

» souvenir qui lui rappelle que tu ressembles à sa » fille autrement encore que par le visage, c'est-à- « dire par le courage et l'habileté à manier les ar- » mes. Il a vu ton armure, ta lance, ton heaume, » dont le cimier porte la figure d'une femme aux » ailes d'aigle et au corps de lion ; ton épée , qui » semble avoir été forgée pour un géant, ton arba- » lète, bijou précieux autant qu'arme terrible. Il » a choisi entre ces objets, et c'est Hamet mainte - )) nantqui te supplie. Donne-lui cette arbalète qu'il « désire, et Sah\b est à toi. — Non, répondis-je; » cette arbalète m'est précieuse ; jamais la flèche » que j'ai placée sur sa coche n'a manqué d'aller )i frapper le but ; elle est une partie de ma force, et » je ne saurais m'en séparer. — Bon ! répliqua » Paolo , le Bergamesque qui fabriqua cette arme » est encore ouvrier à Venise, et tu la remplaceras » aisément. Mais ce lion unique , ce lion qui fut » déjà si dévoué à une jeune fille, et qui semble te » vouloir pour maîtresse, le remplaceras-tu jamais? » Si tu enlèves à Mustapha cet animal, dont l'édu- » cation est pour lui un souvenir de Haïqué, peux- » tu hésiter à lui donner une chose qui te rappelle » à lui, toi qui ressembles à sa fille, et qu'il aime » comme une autre Haïqué? Peux-tu hésiter à lui » donner cette arbalète, quand il te fait dire qu'il la » suspendradans sa maison à côté de l'arc dont la w belle Haïqué se servait mieux qu'aucun des guer-

» riers de l'Asie? Il la veut, afin d'avoir, des deux » sœurs qu'il aura bientôt perdues, l'une morte, » l'autre partie, deux objets, frères par la pensée » qu'ils font naître et par l'office qu'ils ont fait » dans des mains de femmes. » Je n'hésitai pas, mes seigneurs, je cédai.

» Le serpent avait la langue dorée, et sa parole me fascina. Ce vieillard , qu'on me faisait si triste et si désireux d'une arme qu'en effet je pouvais remplacer ; le désir que j'avais de plaire à Mustapha, bon, loyal et pour qui mon père avait beaucoup d'estime; ce qu'il y avait de doux dans la pensée que , cjuelque part au monde , il avait existé une jeune fille qu'on aurait pu appeler ma sœur ! — une sœur, ce que j'aurais le plus aimé , si le ciel m'avait donné une sœur 1 — enfin, l'envie de posséder ce lion sur lequel j'ai fondé de grandes espérances : tout cela me décida. Je ne songeai point que Mustapha, reçu à Jaffa, trafiquant avec les chrétiens , vieillard honnête et généreux, était un infidèle ; je ne songeai point que mon arbalète pouvait être autre chose qu'un souvenir, comme serait un anneau d'or ou un autre bijou ; d'un saut je fus dans la banne de la nave que j'habite et je rapportai l'arme pour le confier à Paolo. C'est lui qui la porta à Mustapha-Hamet; c'est lui qui conduisit les esclaves que je vis, quelques heures après, apporter une grande cage

contenant mon cher Sahyb - Halou- Hassan.

» Maintenant, vous savez tout, mes seigneurs. Je jure sur les ossements de ma mère, la sage Orsola, que tout ce que vous venez d'ouïr est la vérité. »

En prononçant ces derniers mots , Palma posa la main sur son cœur, salua la cour et les jurés avec une grâce décente que tout l'auditoire admira; puis elle se rassit.

Un murmure bienveillant accueillit cette simple narration, faite du ton le plus naturel, et d'une voix qu'animait à peine l'émotion qu'avait dû éprouver la Dii^a si pudique , en parlant devant une grande assemblée d'hommes, dans une cause qui touchait à sa vie , et pour démentir un traître.

Le président de la cour de la mer demanda alors à Mustaplia-Hamet si la fille de Marco- Salimbechi n'avait point voulu tromper le tribunal.

« — Par le Dieu que nous adorons et par Mahomet son prophète, cette fille a dit vrai. Oui, j'ai souhaité que son arbalète vînt en ma possession, échangée contre le lion d'Haïqué ; mais je dois ajouter que c'est Paolo qui m'a suggéré le désir de cette possession, c'est lui qui m'apassionnépour cette arme; s'il y a un crime, c'est donc lui qui en est le véritable auteur.

» — L'auteur du crime ? dit avec arrogance le

Ragusais : tu es fou , vieillard î Cette fille m'a offert ce qu'elle avait de plus précieux, son arbalète, tant elle désirait avec ardeur le lion de Nubie; je l'ai avertie du péril auquel elle s'exposait en te vendant une arme que la loi chrétienne défend aux marchands d'apporter aux Sarrasins ; elle a persisté.

» — Imposture, seigneurs! répliqua Palma sans paraître indignée. Paolo a juré de me perdre, et comme je n'ai pas de témoins de mon entrevue avec lui , il peut impunément affirmer un mensonge. Ma vie est à vous , disposez-en selon votre justice, » ajouta-t-elle avec une nonchalance qui frappa tout le monde et arracha des larmes à Marco Salimbechi , en même temps qu'à Mustapha-Hamet.

Le crime était avoué et prouvé ; les jurés allaient prononcer leur sentence, lorsqu'un homme, grand, jeune, pâle, souffrant, vêtu de la robe et du manteau croisé de rouge, qui appartenait aux chevaliers du Temple , s'approcha de la sellette où était Palma, et s'adressa, en ces termes, à la cour de la mer :

« — Dieu ne veut pas que l'innocent périsse. Il suscite un défenseur à l'enfant et au faible; il arme un chevalier contre le félon ; il fait descendre sa lumière dans un cœur épris de son amour, afin que cette lumière rejaillisse et éclaire l'âme du

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juge. Je suis frère de l'ordre sacré du Temple; mon devoir est de défendre les chrétiens dans tous les dangers où ils peuvent se trouver ; je viens remplir ce devoir que j'aime d'autant plus aujourd'hui qu'il s'agit de sauver une pauvre fille, évidemment innocente et de punir un méchant dont la haine tient à des raisons que je vais dire. Vous allez prononcer votre arrêt, jurés de la mer; juges de la cour, vous allez dire à quel supplice est réservée la belle Palma ; mais avez-vous réfléchi que, s'il y a une criminelle, il y a un complice, et qu'il faut accrocher au gibet deux cordes au lieu d'une.

wPaolo a songé le premier à l'arbalète, Mustapha nous l'a dit; et si Palma l'a vendue , il a été le courtier du marché. Paolo a donc mérité la corde; mais il y a une circonstance qui le sauve en sauvant la fille de Marco. Pour qu'une arme vendue à un Sarrasin justifie l'accusation portée contre le vendeur, il faut que cette arme puisse servir contre les chétiens; eh bien! voyez si quelqu'un de vous, si un de ces soldats vigoureux pourra bander l'arc de cette arbalète , et si en effet c'est une arme que la Dwa a vendue à un infidèle. Toi d'abord, Paolo, qui te portes accusateur de la jeune fille , que tout te devait faire respecter, essaie ta force sur !a double corde de l'arbalète vénitienne. »

On présenta l'arbalète à Paolo, qui, plaçant ses deux pieds dans l'étrier, et tirant la corde avec ses deux mains , fit à peine ployer l'acier rétif de l'arc. Le président ordonna qu'un essai pareil fût fait par les plus forts des assistants, et tous s'épuisèrent sans réussir mieux que le Ragusais, L'étonnement était grand dans le prétoire; mais il redoubla quand Palma , saisissant à son tour l'arbalète , la monta sans paraître y prendre la moindre peine. Arrachant alors du carquois d'un soldat une flèche qu'elle plaça sur l'arc, elle visa un oiseau qui venait de s'introduire dans la salle par une fenêtre ouverte , et l'oiseau traversé tomba au pied de Paolo en effleurant son visage. Cette action si inattendue et si promptement accomplie, ce succès si heureusement obtenu, émurent l'assemblée ; les juges eux-mêmes , qu'une évidente prévention armait contre Palma et Salimbechi , manifestèrent leur surprise de manière à déconcerter Paolo. Marco serra sa fille entre ses bras , en la regardant avec amour et orgueil; le chevalier du Temple reprit sa défense.

« — Vous l'avez vu, seigneurs jurés de la mer ; Palma , une jeune fille, a seule pu se servir de l'arbalète que tous ces hommes ont vainement essayé de monter. C'est donc un présent sans valeur dangereuse qu'elle a fait à Mustapha, et cette seule observation la justifie. »

Unie rumeur favorable à la belle accusée accueillit cet argument. Les jurés délibérèrent longtemps, et à la fin ils déclarèrent que Palma n'était pas coupable. Salimbechi, délivré de la crainte qui l'opprimait depuis quelques heures, put se livrer à toute l'effusion de sa joie. Il embrassa sa fille que la sentence des jurés trouva sans alarmes, tant elle était confiante en la justice de sa cause; jiUis , en se jetant aux genoux du jeune chevalier du Temple , il le remercia du secours qu'il venait de poi'tei' à sa fille.

« — Ce n'est pas le temps de remercier, seigneur Marco , dit le templier, car tout n'est pas fini. Juges de la cour des bourgeois , j'accuse devant vous...»

Palma se leva, pleine de noblesse, de grâce et de dignité.

« — Seigneur chevalier, je vous suis obligée du cas que vous faites de mon honneur, et de l'indignation qui vous a inspiré une accusation contre le traître Ragusais que l'arrêt des jurés couvre d'opprobre ; mais souffrez que je venge moimême un outrage qui resterait impuni, si je n'en demandais la réparation. Oui, juges delà cour des bourgeois, j'accuse devant vous Paolo comme traître, pour m'avoir tendu le piège où j'aurais succombé sans l'aide de ce noble chevalier, et

sans là loyauté des jurés de là itiér. Je dèrriande le combat côtitre liii.

» — Le combat ! s'écria Paolo , et pour quelle cause ?

» — Feins-tii de tie pas entendre? Ta conduite n'est-felle pas lâche et infâhié? réf>liquà le chevalier.

» Il faut que les juges te connaissent , et ils vont savoir quel est cet homine dont toute l'habileté a consisté, deptiis un an que la nave de Salimbechi est arrivée au f)0if t de Jaffa, à éveiller la jàloilsie des marchands contre l'Ancohitain, à soudoyer la population pour l'ameuter contre Palma et son père... ! Paolo était un matelot de Raguse. Il a tenté la fortune en s'associant à quelques voyages qui n'ont pas réussi ; il s'est offert à Salimbechi dans cette même cité de Jaffa où tout le monde l'a connu, pauvre alors et bien humble. Marco en a eu pitié ; il l'a pris avec lui , lui a servi de père, l'a emmené en Europe et ramené en Syrie. Pendant ces deux voyages, Palma, grandissant en force et en beauté, est devenue cette fille accomplie que vous voyez ^ et qu'oïl a si justement surnommée la Diva. Deux hommes se sont épris en même temps de Palma, mais leur amour a pris des voies bien différentes pour se faire jour.

» Paolo a pensé à la séduction , au déshonneur

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de Palma et de Salimbechi ; heureusement l'autre veillait sans cesse, et l'innocente fille n'a pas eu à subir l'affront d'une odieuse tentative de la part du Ragusais ; elle n'a pas su non plus que l'autre l'aimait, parce que cet autre était un jeune marinier sans avenir, et qui ne pouvait aller droit à Salimbechi lui dire : «J'aime ta fille, je suis riche î )> si je puis m'en faire aimer, donne-la-moi. » Ce que celui-ci n'osait pas , Paolo l'osa. Marco rejeta une demande qui n'aurait été agréée que par un père insensé. Paolo menaça , et Salimbechi fut obligé de le chasser de la nave. Paolo avait deviné l'amour de son rival pour Palma; sous un vain prétexte, il accusa ce rival, à qui Salimbechi interdit de reparaître jamais à bord de la Gratiosa. Il allait s'en exiler volontairement , espérant l'oublier Palma , quand il reçut cet ordre de Marco. Depuis ce temps, l'homme dont je vous parle a disparu, et personne ne sait ce qu'il est devenu. Quant à Paolo, ingrat et traître, il a médité long-temps sa vengeance qu'il a fait éclater à la fin. Voilà quel est le Ragusais ! qu'il me démente, s'il l'ose, et que Salimbechi dise si je n'ai pas raconté fidèlement ce qui se passa sur la Gratiosa, il y a deux ans. »

Paolo, confondu, gardait le silence, pendant que Marco confirmait le récit du chevalier du Temple. Quant à Palma , surprise et émue de ce

qu'elle venait d'entendre, elle ne prononça qu'une parole : « — Ce pauvre Othone, c'était un loyal et digne jeune homme !

» — Paolo , reprit le templier, fut donc traître envers PalmaetSalimbechi, traître envers Othone aussi, qui viendra quelque jour, peut-être, lui faire payer...

» — Il est mort, interrompit Paolo, et son ombre ne m'effraiera pas plus que son corps vivant n'aurait pu faire. »

I.e chevalier fit un pas du côté de Paolo , ouvrit sa robe , et , montrant sur sa poitrine une large cicatrice ;

« — Les coups que tu portes, le soir, avec ton couteau, ne sont pas tous mortels, Paolo. Othone vit encore, le voici! »

Cette péripétie , à laquelle nul ne s'attendait , jeta une grande agitation dans l'assemblée. Des exclamations , échappées à plus d'un spectateur, furent promptement comprimées par la garde du prétoire. Salimbechi et Palma étaient debouts, contemplant avec intérêt le chevalier qui tenait sous la puissance de son regard le Ragusais, dont la main droite s'était portée, par habitude, à l'arme qui était à sa ceinture.

« — Sous cet habit religieux, derrière celte barbe épaisse et noire qui cache la moitié de mon visage pâle et amaigri , derrière ce réseau de ci-

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catrices profondes que je dois au cimeterre tranchant du Sarrasin , tu n'avais pas reconnu ton compagnon de la nave anconitaine ! Tu croyais bien l'avoir tué dans un guet-apens : noble manière de se venger d'un rival, et digne de Paolo l Mais Othone , laissé pour mort , retrouve son assassin , il l'accable devant la cour des bourgeois , et il l'appelle à un combat...

» — Que la cour ne saurait ordonner, inter» rompit le Ragusais ; car, qui témoignera contre moi que j'ai voulu tuer Othone ?

» — Qui? ton couteau , dont la lame s§ rompit dans ma poitrine. »

Et, en disant ces mots, le templier tirade la poche de son manteau un étui d'où il fit sortir un morceau d'acier luisant, sur lequel étaient gravés des caractères et des figures d'animaux.

« — Nieras'tu maintenant? N'est-ce pas là le fragment du couteau que tu as retourné et brisé dans ma blessure? Songe que tout l'équipage de la Gratiosa connaissait cette arme , et qu'ici sont deux personnes dont l'affirmation va devenir capitale contre toi. w

Othone, se retournant du côté de Marco et de

« — Vous rappelez-vous , maître Salimbechi , et vous , Palma , que Paolo montrait fièrement certain couteau , en se vantant de l'avoir pris à

un Barçelonpais dans une rencontre ? Ce fer, q^^ a passé entre vos mains , et dont vous avez souvent admiré le beau travail, le reconnaissezvous ?

« — Oui , c'est lui certainement , répondirent Palma et le marchand d'Ancône.

» — Vous l'avez entendu, juges de la cour des bourgeois; Paolo a voulu m'assassiner, il a voulu faire mourir du supplice des criminels la jeune fille que , tout-à-l'heure , vous avez reconnue innocente. Palma demande donc le combat judiciaire contre le perfide Ragusais ; je le denjande aussi , moi. Ordonnez-le , et que Dieu jijge entre ce traître et nous. Je prie seulement que le combat soit ajourné jusqu'au huitième soleil , parce que nies forces pourraient nie trahir avant ce temps. Blessé dans une récente bataille près (^es murs de Jérusalem , j'ai perdu tant de sang que mon bras affaibli ne porterait pas des coups asse^ sûrs. Vous ne refuserez pas , mes seigneurs , cet ajournement; me le dénier, ce serait vous déclarer protecteurs de Paolo. »

Pendant que le chevalier prononçait lentement ces paroles, on remarqua qu'im étrange sourire passa sur les lèvres de Palma, et fit briller ses prunelles dont l'éclat s'était voilé, depuis l'instant où le templier avait fait reconnaître Othone, l'ancien marinier de la nave de Marco. Quelle

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joie secrète avait pu soulever en son cœur la pensée du retard de cette lutte, où elle devait être vengée? Il y avait là une énigme pour toute l'assistance qui suivait avec la plus grande curiosité les mouvements de la Dwa , comme pour deviner ce qui se passait en son âme. Mais Palma retomba bientôt dans le calme dont les alternatives de ce drame judiciaire l'avaient à peine tirée quelques instants , et l'énigme resta sans mot.

Cependant la cour délibérait , la cour et non pas les jurés, car les jurés n'avaient point à connaître des affaires de trahison et d'assassinat ; les juges seuls devaient se prononcer. Palma et Salimbechi, devenus libres, avaient quitté la sellette pour un banc plus honorable, et Paolo , accusé, s'était vu entourer de soldats. On lui avait arraché la miséricorde qu'il portait à sa ceinture et dont il avait menacé successivement Palma et Othone, Après une heure d'attente , la cour déclara qu'elle accordait le combat, donnant à la Dii>a la permission de se faire représenter dans la lice par un champion , et accordant au chevalier Othone le délai de huit jours qu'il demandait. Le président ajouta :

« — Le combat aura lieu à pied; les combattants seront armés de la cotte de mailles , du heaume, de l'écu, de l'épée et du bâton ferré. »

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Le chevalier remercia alors la cour; puis, s'adressant à Palma :

« — Un seul combat peut nous venger tous deux.

» — Oui , chevalier, un seul combat.

» — Voulez-vous que votre ancien compagnon marinier, Othone, devenu chevalier du Temple,

soit votre champion ? Vous pouvez l'accorder

sans crainte , fille de Marco Salimbechi ; car , engagé par des vœux sacrés, je... je ne vous aime plus... je ne puis plus vous aimer.

» — Je suis reconnaissante de tant de générosité, seigneur chevalier ; mais je ne saurais attendre que vous combattiez pour moi. Ma vengeance veut être plus tôt satisfaite. Que la cour l'ordonne, et, demain, un combattant se présentera contre Paolo , notre appelé.

» — Eh quoi ! vous refusez Othone ! Palma , le trouvez-vous donc indigne de combattre pour vous ?

» — Indigne , oh ! non , seigneur, et, si l'estime que je fais de vous pouvait me décider, nul ne tirerait l'épée pour ma cause que Othone. Mais ma résolution est bien invariablement prise; mon champion est choisi, il se battra, et, s'il succombe, vous le vengerez , en frappant Paolo que vous avez défié pour votre propre cause. ]Mes seigneurs de la cour des bourgeois, moi, Palma, fille

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du marchand Salimbechi, je demande pour demain le combat, contre le Ragusais que j'acçiis^ de trahison.

» — A demain , dit le président , et au point du jour.

» — A demain , répéta la Diva avec l'accent d'une joie difficilement contenue.

» — A demain, reprit en soupirant le cheva'lier du Temple, que le refus de Palma avait fait tomber dans un abattement douloureux. »

Et Paolo , tremblant de rage, répéta à son tour : « — A demain ! »

LE COMBAT JUDICUIRE.

Le soleil brillait à peine au sommet clés montagnes de la Palestine , que déjà toute la population de la cité de Jaffa était réunie autour d'une liçe qù allait se prononcer par les armes ce qu'on appelait alors lejugement de Dieu. Une agitation très grande régnait dans cette assemblée , où des vœux se faisaient tout haut pour et contre la Diva. Un héraut , que précédaient quatre trompettes, parut alors à l'entrée du champ cjos, et le plus profond silence succéda à ce tumulte pas-

l88 PALMA.

sionné. Les trompettes sonnèrent, et le héraut donna lecture du jugement de la cour des bourgeois, qui ordonnait le combat à armes égales entre Palma Salimbechi , appelante , ou son champion pour elle , et Paolo de Raguse , appelé.

Les juges vinrent prendre leur place sur une estrade , et l'on vit entrer , d'un côté un homme aux formes vigoureuses, couvert de la cotte de mailles , et ceint d'un large baudrier de cuir et de fer, d'où pendait une épée large et courte. Un casque, dont la visière descendante cachait à demi le visage, armait sa tête enveloppée par derrière dans les mailles du haubert. Cet homme portait un écu suspendu à son cou, et tenait de la main droite un bâton ferré. Il se présentait seul : c'était le Ragusais. Quelques cris d'encouragement, bientôt comprimés par le héraut de la cour , partirent d'un groupe où l'on remarquait plusieurs marchands navigateurs , connus par la jalousie qui les animait contre Salimbechi , et des mariniers que Paolo avait mis dans ses intérêts, et qui, la veille, à l'audience de la cour, comme sur le quai du port, avaient fait éclater toute leur malveillance contre les Anconitains.

Du côté opposé à celui où entrait Paolo , deux hommes se présentèrent : Salimbechi et le templier. Il cherchaient des yeux le combattant qui devait défendre pour Palma, et, comme ils ne

l'apercevaient point, Othoiie détacha l'agrafe de son manteau, et, s'avançant au milieu de la lice :

« — Juges , dit-il , c'est moi qui me présente pour la Diva , acceptant l'infériorité des armes , parce qu'il me plaît, contre un adversaire comme Paolo , de me battre tête nue , la poitrine garantie par la seule ceinture de fer qui entoure mon corps et la main armée de l'épée. Un homme qui assassine dans l'ombre n'est pas redoutable quand il attaque au soleil. A toi donc , Paolo , lâche llasais ! à toi ! »

Le chevalier Othone fit quelques pas en arrière pour marcher ensuite vers son ennemi. Il avançait déjà, le bouclier à la hauteur de la tète, quand il se vit dépassé par un combattant qui, en deux bonds, se trouva vis-à-vis de Paolo, l'attaquant avec vigueur, et maniant le bâton ferré en homme habitué aux lourdes armes. Cette substitution soudaine, coup de théâtre auquel le chevalier et les spectateurs étaient loin de s'atlendre, fut accueillie par une acclamation de surprise. Les juges firent sonner les trompettes pour suspendre le combat. Le héraut courut au nouveau venu afin de l'arrêter et de lui interdire la lice, puisque Othone s'était présenté au nom de la Diva\ mais, d'une voix puissante et fière , le combattant réclama l'honneur d'être reconnu pour le tenant de Palma :

1 gô PÀLMA.

«■ — C'est moi qiii suis le champion de la fille de Màrcô Salimbéchi ; elle vous a déclaré tiiêr qu'elle n'acceptait pas le chevalier Othone, dont le dévouement est digne d'éloges, sans doute, mais qu'elle a cru devoir i-èfuser. En preuve de la vérité de ce que j'avance, voyez à mon bras la riche ceinture qu'elle portait hier à l'atidieilce de la coiii' des bourgeois. Assurément elleseiile a pii iïîe la donnei\ Je réclame donc le Combat poiir-iiiôi.

y> — Qu'il soit fait ainsi, dit le vicomte président. >:>

Lé magistrat fit signe au héraut , qui coiiduisit le templier hors dé la lice ; et le trompette , avant de sonnerie commencement du duel, publia trois bans, par lesquels il fut ordoniié aux parents des parties de se retirer, au peuple de faire silence , et à toiis de se garder de porter secours à un des combattants , sous peine de mort.

Les deux adversaires se mesurèreiit un instant des yeux, et ce fut pendant qu'ils préludaient ainsi à l'attaque qui allait bientôt suivre qu'on put voir quelle différence fâcheuse semblait exister entre Paolo et le champion de la Diva. Celili-ci, leste, marchant avec grâce et fierté, était d'une taille moyenne, élégante, souple, mais annonçant moins la force que la légèreté ; Paolo, au contraire , avait une apparence athlétique : il

palma.. 191

était grand, adroit, et l'on connaisssait par sëS récits j3liiS d'un combat dont il était sorti vainqaeur : toutes les chances étaient donc poiirlui; il était impossible cjue le jeune champion résistât à ses efforts. Salimbechi, effrayé, au moment où le héràiit proclamait le ban qui ordonnait aux parents de se retirer, tomba à genoux, les yeux et les mains levés vers le ciel -, et s'écria : « Grand » Dieu! aie pitié de nôtt-e honuetil' et de notieb Oii » droit ! »Un long ruisseau de larmes coulait sur sa barbe grise; la terrent avait pâli son front; ses genoUx, quand les gardes de la lice vinrent pour le rélever, tremblaient et fléchissaient sous lé poids de sort corps. On l'entraîna, et « Courage! » fut le seul mot qu'il put adresser au combattant dont le bras était décoré de la ceinture de Palma.

Avant (Jue la trompette se fît entendre pour la quatrième fois , du milieu de la foule , une voix cria au champion de la Diwa :

« — foi que la fille de Marco à choisi ; tôî qu'elle a préféré au chevalier Othone; toi qui caches ta figure et ton nom^ et que Palma seule connaît, heureux jeune homme , qui que tu sois, laisse-moi t'avertir. Sais-tu, champion, que , si tu es vaincu, tu auras le poing coupé pour avoir accepté témérairement la défense de la femme outragée par Paolo ? »

Lé jeune combattant se retourna du côté d'où

If) 2 PALM A»

partait la voix , et , reconnaissant le templier : « — Oui, seigneur Othone, je le sais; mais le bourreau, si je suis vaincu, n'aura pas la peine de me couper le poing; je le couperai moi-même, j'en jure par les saints qui me soient en aide! » Le combat s'engagea alors, et Paolo porta dès la première approche un si rude coup de son bâton ferré dans la poitrine de son ennemi, que celui-ci chancela, recula et fut obligé de s'appuyer sur la pointe de son écu. Profitant de ce temps favorable , Paolo leva le bras pour frapper sur la tète et abattre à ses pieds le champion qui paraissait affaibli ; mais son adversaire ne l'attendit pas ; il passa sous le bras levé , se retourna rapidement , pendant que Paolo laissait tomber à terre son bâton ferré comme une massue, et, frappant à son tour sur le casque du Ragusais , le brisa et renversa Paolo. L'incroyable rapidité de ce mouvement , le bonheur de ce coup , autant que la douleur qu'il fit éprouver à l'ennemi de Salimbechi , le livrait sans défense au jeune combattant. Ce n'était pas assez cependant : le champion de Palma ne voulut point profiter de cet avantage , il jeta le bâton , tira son épée , et , de la main gauche, qu'il dégagea de son bouclier , il saisit par le cou le Ragusais gigantesque , le releva et lui dit :

« — Palma est satisfaite; mais Othone ne l'est

PAL MA. ig3

point. Toi qui manies si bien le couteau et sais ]e briser clans le flanc d'un rival , voyons si tu manies aussi bien l'épée, et si tu sauras, avec cette arme, trouver le chemin de mon cœur. » Paolo avait tiré son glaive pour se mettre en défense. Attaqué aussitôt, il se défendit d'abord avec habileté ; mais la force de son adversaire était telle, mais les coups qu'on lui portait étaient si terribles, qu'il tomba renversé sur le sable. Le tenant de Palma pouvait alors le percer et le clouer à la terre avec son épée formidable ; il fut plus généreux, il appuya son pied sur le corps de Paolo , et lui parla ainsi :

« — Confesses-tu que tu es coupable de trahison envers Palma et Marco Salimbechi? que tu as lâchement imaginé l'échange de l'arbalète contre le lion de Mustapha Hamet, pour perdre une innocente jeune fille?

» — Je le confesse, dit Paolo, écrasé par l'effort de ce pied qui pesait sur sa poitrine comme un rocher; oui, je le confesse, et j'en demande merci.

» — Confesses-tu qu'une nuit tu portas lâchement un coup de couteau au marinier Othone, et que tu brisas ta miséricorde dans son corps , dont tu crus avoir fait un cadavre?

» — Je le confesse et m'en repens. Grâce ! seigneur chevalier , grâce !

igd PALMA.

w — Othone et Palma te pardonnent; mais garde-toi d'entreprendre jamais rien contre eux; car, tant que je vivrai, tant que le ciel me donnera force et courage, traître Ragusais, je serai en armes pour te combattre. J'ai épargné ta vie , quoique tu eusses attenté à la nôtre ; je n'avais pas soif de ton sang , mais de ta honte. Tous les gens dont tu avais soulevé les haines contre le marchand d'Ancône savent maintenant ce que tu es , ce que tu vaux ; relève-toi. »

De longs applaudissements accueillirent le dénouement de ce drame, et la huée outrageuse accompagna Paolo qui se retirait.

« — Eh bien! seigneur chevalier, êtes-vous content de votre champion ? dit le vainqueur en allant au-devant d'Othone. Croyez-vous que la hache du bourreau ait menacé sa faible main , si elle trahissait votre cause... et la mienne? »

Palma souleva alors son casque et laissa voir une gracieuse et noble figure , animée par la chaleur du combat , mais sereine et calme , comme si le bonheur seul lui eût fait connaître, dans cette matinée , ses douces émotions. Quand on reconnut la Diva, l'étonnement du peuple éclata en transports bruyants. Chacun chanta ses louanges; Salimbechi devint lui-même l'objet de la vénération publique : on les accompagna l'un et l'autre jusqu'au port, en célébrant la probité,

PALM A. Ig5

Thonneur^ la richesse du marchand; la beauté, le courage, la force et la générosité delà jeune fille. Tout était changé... car ainsi vortt les affections de la populace!

La joie de Marco ne peut se comparer qu'à l'admiration qui rendait muet le chevalier du Temple. Qu'il était fier ce pauvre père ! Qu'il était heureux! Et Othone, combien il était surpris! Quoi! c'était une femme de vingt ans qui tirait vengeance , les armes à la main j de deux crimes qu'il avait dû punir ! Lui , champion proposé , avait trouvé pour champion celle-là même qui avait refusé son bras. Mais pourquoi ee mystère? Pourquoi Palma n'avait-elle pas voulu que le chevalier connût le dessein qu'elle avait formé ?...

Quand on fut à bord de la nave où toutes les félicitations des gens de l'équipage accueillirent, comme on peut croire, la Diva^ )e patron et le templier, quand Palma eut dépouillé son armure et visité son cher Sahyb-Halou-Hassan, elle vint se jeter sur un lit , car elle était froissée du coup que Paolo lui avait porté dans la poitrine. Othone demanda alors la faveur de l'entretenir un moment; Salimbechi l'introduisit dans la chambre où reposait sa fille , et le chevalier s'exprinia ainsi ;

« — Je viens vous remercier de ce que vous avez fait pour moi , noble fille de Mareo.

» -^ Point de remerciements, chevalier,,

rempli un devoir et acquitté une dette. Quand on m'outrage, quand on fait un tort à mon père, je n'accepte jamais de champion. Dieu m'a donné la force , le courage , l'adresse et le sang-froid qui font le guerrier ; je l'en remercie ; jamais plus qu'aujourd'hui je n'ai senti tout le prix de ces dons précieux. Vous aviez souffert pour moi; mon père avait été injuste, en vous chassant de la Gratiosa; vous aviez veillé sur Palma comme un mari, comme un frère; la haine de l'infâme Ragusais vous avait poursuivi jusque dans votre vie; ne vous devais-je donc rien? La coutume de France dit que femme ne peut se combattre-^ mais , ici , femme est libre d'appeler son ennemi , et je l'ai fait. Vous vous étonnez que je n'aie pas accepté votre secours... et peut-être, ajouta-t-elle en lui tendant la main , peut-être ce refus vous a-t-il offensé; mais vous n'avez pas pu croire qu'il fut l'effet du mépris. Non, seigneur, je ne saurais mépriser Othone, notre ancien compagnon marinier, qui travailla avec tant de délicatesse à écarter les dangers dont Paolo m'entourait, et qui depuis, devenu chevalier du saint ordre du Temple, a si courageusement combattu les Sarrasins. Je l'estime et je l'honore ; mais je ne pouvais faire de lui mon champion. Paolo vous aurait tué , Othone , et quel n'aurait pas été notre chagrin! il vous aurait tué, car vos blessures vous

rendent incapable du combat pendant plus de huit jours encore , et votre valeur s'était exagéré votre force. Je ne devais pas vous exposer, vous brave et loyal, à recevoir la mort d'une main aussi impure. Je devais prendre souci de vos jours, comme vous aviez pris souci de mon honneur. Il n'y avait rien de honteux pour moi à tomber sous les coups de ce colosse; une jeune fille tuée en combat singulier par un homme , ce n'était déshonorant que pour lui! Ce qui est plus déshonorant , c'est d'avoir été vaincu et épargné par la jeune fille. Que vous dirai-je? J'étais assurée de la victoire. J'avais passé une partie de la nuit en prière devant le crucifix , et , pendant le sommeil qui suivit ce pieux recueillement, j'avais vu ma mère m'encourager , et saint Georges terrassant le dragon. Aussi ai-je marché au combat avec un calme qui a doublé mon énergie. La jeune fille que Jaffa avait vue retenir un lion s'élançant furieux de la nave sur le peuple , et monter sans peine l'arbalète que les juges faisaient passer de main en main sans qu'elle rencontrât un bras capable d'accrocher sa corde au cran du rouet , cette fille ne craignait point de se mesurer avec Paolo. Et puis , si je vous avais pris pour champion, la calomnie, malgré votre déclaration , aurait insinué que je vous avais préféré , parce que vous m'aimiez.

» — ^Et que dira-t-elle, Palma, aujourd'hui que vous aver combattu pour moi?

» — Elle dira que je vous aime. Si c'est d'amitié , d'une amitié sincère, elle dira vrai; si c'est d'amour, elle mentira; car je ne sais ce que c'est que l'amopr ; je n'entends rien à toutes les violences, à toutes les subtilités de cette pi^ssion qui occupe tant les dames de Provence et les troubadours , et qi]i me paraît, à moi, si étrange , si incompréhen^ sible. D'ailleurs , vous l'avez dit : vous ne m'aimez plus , et je ne saurais, moi, aimer sans crime un chevalier que lient des vœux sacrés... Maintenant? songez à guérir vos blessures, afin de reprendre le cours de vos travaux contre les infidèles. Bonne chance, chevalier Othone; mon ancien compagnon, mon ami, bonne chance! La Gratiosava mettre à la voile , emportant le souvenir de ce qui s'est passé depuis vingt-quatre heures ; puisse-t-elle , quand son ancre tombera de nouveau dans ce port, vous trouver heureux et couvert de gloire! Adieu, j'ai besoin de repos, chevalier. Que mon père vous embrasse, et vous témoigne ainsi notre vive affection. »

Elle se tut , tendit de nouveau la main à Othone qvii la serra sans oser la porter à ses lèvres; puis elle lui fit signe de s'éloigner.

Salimbechi n'avait pris aucune partà cettescène.

PALMA. 1 g^

Il avait laissé Palma donner au templier, avec la simplicité naïve et la franchise qui lui étaient familières, l'explication que le jeune homme lui avait demandée. Il ouvrit ses bras pour l'y recevoir, et , le pressant avec tendresse, il lui dit :

» — Croyez, notre ami, que nous ne vous oublierons jamais, et que nous serons bien heureux devons revoir. S'il est un service que vous puissiez attendre de nous, parlez, nous n'avons rien à vous refuser.

» — Merci , maître Salimbechi, vous m'encouragez, et peut-être vais-je demander plus que vous ne pourrez m'accorder. »

Ils allèrent s'asseoir sur le banc qui était au pied du château d'arrière , à la porte de la banne où Palma avait recule chevalier Othone, et Marco reprit :

« — Demandez , notre ami , et je suis tout à vous.

» — Eh bien , écoutez-moi, maître. Vous savez que je suis né non loin de Florence ; vous savez quelle fortune me jeta d'abord sur un navire , et comment, à Ancône, de retour des rivages de l'Afrique, je pris parti sur la Gratiosa pour venir en Syrie. Chassé par vous...

» — Avez-vous donc gardé encore le souvenir de cet acte brutal qui sera désormais un des chagrins de ma vie?

» — Non, Marco, je rappelle un fait; mais je n'en rends responsable que le traître puni ce matin par votre admirable fille... Éloigné de la nave où était une famille que je m'habituais à regarder comme devant être la mienne (je puis parler librement aujourd'hui d'espérances que les événements ont renversées , et que vous n'aviez pu comprendre, tant je m'étais mis en garde contre mon amour), je me rendis à Jérusalem. L'ordre du Temple m'accueillit ; je prononçai mes vœux, et, pour la cause du Christ , j'allai, avec quelques ims de mes frères, rejoindre une troupe qui s'était réunie contre les Sarrasins. Je cherchai la mort dans vingt rencontres, et la mort me fuit. Blessé souvent (mon visage porte les sillons du fer ennemi), je me représentai toujours au combat. Enfin , il y a quelques mois , dans une terrible journée, je tombai percé de coups sur l'arène; je crus, à la rapide effusion de mon sang, que j'allais mourir... Je prononçai trois noms : Christ! Marco! Palma!... Un frère hospitalier, qui visitait le champ de bataille, m'entendit, me releva, pansa les profondes blessures par lesquelles il semblait que ma vie allait s'échapper, et m'emporta jusqu'à Jérusalem. Grâce à ses soins tout fraternels, je pus quitter bientôt le lit où m'avait retenu la douleur; mais j'étais loin d'être guéri ; et qui sait si jamais!... Hélas! dois-je même le désirer?...

PALM A. QOl

Notre grand-maître me permit de quitter la ville sainte pour aller revoir ma patrie.

» Je vins à Jaffa, où j'arrivai il y a deux jours; je vis cette nave , je vis Salimbechi, je vis Palma , et je me sentis tout à la fois revivre et mourir... Il y a un abîme infranchissable entre votre fille que j'ai tant aimée, et le malheureux chevalier du Temple; jugez ce que je dus éprouver quand je la revis plus belle encore qu'autrefois!... Je sais ce que je dois à mes vœux et à sa pudeur; je suis sûr de ne point me trahir en sa présence ; je saurai contraindre mon cœur à ne se point révolter contre ma raison. Oh! je suis fort, allez! je sens qu'il n'est plus, pour le rehgieux, d'autre moyen de montrer son affection qu'un dévouement sans bornes; ce dévouement , je ne puis le lui offrir, mais je vous l'offre, à vous , Marco. Acceptez-le dans toute son étendue. Vous allez à Ancône, et de là àFlorence où vous vendrez vos marchandises, achetées à Damas , à Alexandrie et à Jaffa. A Ancône, vous composerez une caravane; je vous accompagnerai. Je veillerai ainsi sur vous et sur votre Palma. Je vous aiderai à repousser les attaques des châtelains qui ne se font aucun scrupule de rançonner et même de piller les marchands. Ce qui me reste de sang est tout à vous; disposez donc de moi comme de votre fils, de votre esclave. Rendez-moi mon ancienne place dans l'entre-pont,

à l'avant, à l'endroit le plus humble. Oubliez qu'Othone porte aujourd'hui l'habit d'un ordre qui a l'orgueil que donne la considération ; cet habit, je le dépouillerai pour redevenir , pendant le voyage, le marinier d'autrefois... A Florence, je vous quitterai pour toujours; j'irai, dans le village où je suis né , rendre à Dieu une âme pure, une âme éprouvée par des chagrins cruels dont sa miséricorde me tiendra compte pour mon salut!... Je vous ai parlé avec candeur, Marco ; je vous ai fait sonder la plaie de mon cœur, plus cuisante que les blessures de mon flanc , ouvert par la lance du Sarrasin; répondez-moi franchement aussi, comme un ami à un ami , comme un marinier à son compagnon. »

Marco n'avait jamais été plus embarrassé de sa vie que dans cette circonstance. Il avait d'anciens torts à réparer envers Othone , il aimait et estimait le chevalier; mais sa fille, mais le tempher lui-même, devait-il les exposer?... Il réfléchit un moment , puis il répondit :

a — Les clercs disent qu'il faut fuir le péril quand il ne va pas de l'honneur de s'y exposer. La traversée sur ma nave vous serait fatale, che* valier; peut-être aussi le serait-elle à Palma. Ma fille ne sait encore ce que c'est qu'aimer ; et pourquoi lui ferais-je courir le danger de l'apprendre? Heureuse comme elle est, dois-je m'exposer à la

voir souffrir?... On se croit fort, et l'on succombe. Vous lui diriez un jour, malgré vous , une de ces paroles qui troublent un cœur et y font entrer l'enfer; malgré elle, elle vous entendrait, et son repos serait perdu ; car sa vertu lutterait , je le sais, sa vertu triompherait; mais n'est-ce rien que le malheur d'avoir à lutter? Non, Othone, la Gratiosa ne vous emportera point à Ancône; je ne saurais y consentir pour ma Diva ni pour vous.

» — Ainsi , vous me chassez une seconde fois , Salimbechi! Vous me chassez, répéta, en se levant , le templier, dont les lèvres pâles et tremblantes purent à peine laisser échapper ces mots.

» — J'en appelle à votre honneur, chevalier ; que feriez- vous à ma place ? »

Othone prit la main de Marco , la baisa avec respect; puis , enveloppant sa tête dans le capuce de son manteau pour cacher son émotion et ses larmes, il gagna la planche de la nave et descendit sur le quai du port. Salimbechi , sincèrement affligé, le suivit des yeux, et le vit se diriger lentement vers un groupe de marchands et de mariniers, au milieu duquel l'Anconitain l'eut bientôt perdu de vue.

Quelques heures après, Palma sortit de sa chambre et parut sur le pont. Le repos, loin de lui avoir apporté le calme , semblait , au contraire , l'avoir agitée. Son front n'avait plus cette admirable pureté qui, d'ordinaire, complétait si heureusement la beauté de sa forme. Elle était triste; ses yeux annonçaient une préoccupation dont le secret échappait à tout le monde , à Salimbechi lui-même, étonné de la réserve avec

laquelle répondait la DLva aux questions qu'il lui adressait sur la cause de son abattement.

« — Cette blessure que t'a faite Paolo est donc plus grave que tu ne l'as dit, ma fille?

» — Non, mon père, et je pense que bientôt j'en serai guérie.

» — Yeux-tu que j'aille chercher ce physicien flamand qui a fait de si belles cures à l'armée des croisés et qui est aujourd'hui la providence visible de Jaffa ?

» — Il n'est pas besoin, mon père. Je souffre, mais ce n'est pas de ma blessure... Peut-être ne dois-je attribuer l'état où je suis qu'aux émotions successives par lesquelles m'ont fait passer ce tumulte populaire , ces débats devant la cour des bourgeois , ce combat , ce triomphe qui a suivi ma victoire... Je ne me comprends pas moi-même, et je vois que vous êtes surpris de ne me pas comprendre non plus. Cependant, je ne vous cache rien ; je suis toujours cette fille sincère que vous avez connue incapable de mensonge et de dissimulation... Partons , quittons cette ville où l'on nous a fait payer si cher notre bonheur. La mer me rendra le calme. Partons , faites hisser les voiles ; faites dénouer les amarres que notre mauvais destin a resserrées quand nous les lâchions hier matin. Partons ; l'air que je respire ici m'op-

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presse, ttôiible mon cœur et riiâ vue... Là hier!... oh! la mer! Oh est heureux à la mer ! t>

Elle quitta Marco , se promenât quelque temps le long du Corridor, jetant quelquefois les yeux sur la cité^ sur le château où avait eu lieu le combat, sur le port où la population était venue l'insulter ; puis , elle monta doucement l'escalier du château d'arrière , et alla s'asseoir sur la bretèche, sa tête appuyée dans sa main droite, et son voile cachant ce beau visage qu'aucun de ses compagnons n'avait jamais vu si triste.

Cependant Salimbechi donnait des ordres poiu* l'appareillage de la Gratiosa. On hissait les antennes , on se hâtait de détacher la nave que deux amarres retenaient encore au quai de Jaffa ; on allait rentrer la planche quand un vieillard se présenta à l'extrémité de ce pont, demandant à parler à la Dwa. Cet homme était un des magistrats de la cité. Marco le fit monter sur la banne où était Palma , et lui dit : « — Hâtez-vous , seigneur, car ma fille est malade. D'ailleurs le vent est bon, et nous voulons en profiter.

» ■— Est-ce encore quelque violence à exercer contre nous? demanda Palma en voyant cet étranger revêtu du costume qui annonçait sa dignité.

» — - Non , respectable fille de Marco , tu n'as

rien à craindre. Je suis envoyé auprès de toi par cette ville où tu as été outragée ; elle te témoigne par ina voix combien elle regrette que la haine de quelques uns de ses citoyens ait accueilli la dénonciation de Paolo. Jaffa t'a vengée; le Ragusais est exilé; un navire le remportera en Europe; il partira ce soir même. Ta noblesse, ta candeur, ton courage, et ce don prodigieux de la force que tu reçns de Dieu , ont fait de toi , aux yeux du peuple qui t'avait méconnue, un être merveilleux et saint qu'il honore aujourd'hui. Tu pars , et nous n'avons pas l'espérance de pouvoir te retenir; mais nous te supplions de revenir bientôt ; ear Dieu te chérit , et ta présence doit être heureuse aux lieux où tu abordes. Nos anciens disent qu'autrefois un monstre désola long-temps nos rivages , et que , pour le nourrir, la ville lui envoyait^ chaque jour, une jeune fille; ils racontent que ce fléau nous affligea , parce que nous avions commis une grande injustice, et qu'un chevalier ailé, un ange descendit du ciel pour délivrer Jaffa; nous craignons que le monstre ne reparaisse. Prie donc pour nous, ange; prie, et viens souvent visiter notre pays , toi qui , semblable à saint Michel et à saint Georges, as su terrasser l'esprit des ténèbres qui avait pris la figure du gigantesque Paolo. Toi seul pourrais tu€r le monstre s'il revenait habiter l'antre fatal.

placé au milieu des écueils qui bordent notre cote. Va donc, et pardonne-nous 1 Va, et que la mer te soit toujours facile et bonne ! Que les vents favorisent ta nave et la poussent rapidement au port ! Puissent les chagrins respecter ton cœur, comme la tempête ton navire! Nous ferons des vœux pour toi. Mais que dis-je, des vœux? Si Madeleine , Marthe et Lazare sortirent de ce port sur un bateau sans voiles , sans rames , sans gouvernail, et firent une navigation heureuse. Dieu te doit une faveur pareille. Va donc, et pense quelquefois à Jaffa.

» — J'y penserai toujours! répondit la Dwa. Et cette parole fut suivie d'un long soupir. Elle reprit :

» — Jaffa n'a aucun pardon à demander; ses juges ont fait leur devoir, et moi j'ai fait le mien avec l'aide de Dieu. Sans doute la Gratiosa reviendra toucher ce rivage ; tout ce que souhaite mon père, le loyal marchand, c'est que personne ne le haïsse désormais parce qu'il est riche et heureux. Je vous remercie des vœux que vous faites pour notre navigation. La nave est forte , l'équipage excellent, le maître habile, et Dieu grand et bon ! »

Le vieillard salua respectueusement la Diva , dont il embrassa la main, qu'elle retirait avec modestie , et il descendit du vaisseau , où l'on

faisait les derniers préparatifs pour l'appareillage. L'envoyé de Jafta resta sur le quai. Pendant qu'il remplissait sa mission à bord de /a Gratiosa^ une foule, calme, attentive à ce qui se passait sur le navire, s'était rassemblée sur le port : ce fut au milieu de cette masse de curieux que le magistrat alla se placer. De la hauteur où elle était, Palma put remarquer qu'il parlait avec chaleur et qu'on l'écoutait religieusement. Elle n'attacha pas longtemps son regard de ce côté, parce que la manœuvre du navire, à laquelle elle avait l'habitude de veiller, la détourna d'un spectacle qui la trouvait d'ailleurs assez indifférente.

Toutes les amarres delanave étaient détachées; la barque de paliscalme travaillait à faire abattre le gros vaisseau avec une remorque raidie à grands coups de rames; pendant ce temps-là, les matelots achevaient, en chantant, de hisser les antennes et de raidir les candelles, appuis latéraux des deux mâts. La bannière d'Ancône , déployée au côté droit du château d'arrière, flottait au vent qui s'élevait depuis une heure, et s'établissait à l'est. L'image protectrice de saint Marc, peint sur une longue flamme blanche, attachée à l'extrémité de l'antenne d'artimon, dominait tout le navire; Palma ne l'avait pas vue briller dans le ciel sans faire le signe de la croix , et se recommander au patron de Salimbechi.

La nave acheva cependant sa lente rotation horizontale , et Marco put crier : « Dieu nous aide, enfants ! hordez l'artimon! » A peine eut-il fait ce commandement , que la voile , entlée par le vent, montra son vaste triangle de cottonine de Marseille, dont le puissant effort emporta rapidement la nave loin de Jatfa.

Des cris arrivaient à la Gradosa, s'affaiblissant à mesure qu'elle s'éloignait; c'étaient les adieux de la population et les viçat adressés à la jeune fille que les événements dont on a lu le récit avaient dévouée tour à tour à la haine et à l'amour de la cité. Avant que la nuit fut tombée , la nave anconitaine avait disparu à l'horizon, et du quai de Jaffa on n'apercevait plus que les blanches voiles d'une sélandre sicilienne, sortie du port une heure après la Gratiosa.

Depuis quelques jours , la Gratiosa , tenant la route qui devait la conduire le plus directement dans l'Adriatique, naviguait paisiblement, c'està-dire sans être contrariée par le vent et la mer. Elle marchait aussi vite que le lui permettait sa lourde construction , la largeur de sa proue et e ses flancs, et la charge pesante de sa riche cargaison. Si elle n'avait pas à la course la légèreté d'une galère . elle avait au moins l'assiette solide d'une boiuie nave commercaiite , ce qui ne l'em-

péchait pas de bien évoluer, et de profiter de toutes les circonstances favorables qui lui étaient offertes. Vent arrière, elle n'avait peut-être pas son égale sur toutes les mers ; mais Salimbechi , pour se faire des logements plus magnifiques , l'avait chargée de châteaux si hauts, que, le vent la prenant de côté , elle dérivait beaucoup. Et qu'importait à Marco le retard que cela lui causait? Plus jeune, moins riche et moins heureux à bord de son vaisseau , il y eût regardé de plus près; mais à son âge, mais ayant vu depuis long-temps son ambition satisfaite par le succès des entreprises les plus hardies , mais ayant près de lui sa fille chérie , n'était-il pas aussi bien dans la chambre de son navire qu'il aurait pu l'être dans sa belle maison d'Ancône? Que lui manquait-il ? N'avait-il pas les bons vins du Lido de Venise et des coteaux voisins de Nicosie? Sa table n'était-elle pas servie chaque jour des plus beaux poissons péchés pendant le voyage, des mets délicats que Montpellier préparait pour les princes , les barons et les nobles prélats de toute l'Europe? Palma n'était-elle pas toujours pour lui pleine de respect et de tendresse?.... Il n'avait donc rien à désirer, Marco Salimbechi; rien, si ce n'est la guérison complète de la Dà'a, dont la santé s'était un peu améliorée depuis le départ de Jaffa. Palma était

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cependant encore, par moments, triste, rêveuse, mélancolique, abattue, comme si quelque grand chagrin avait passé sur son cœur, en y laissant de ces douloureuses traces que le temps seul peut effacer.

Pour se distraire, pour se guérir par une intéressante préoccupation, elle donnait à Sahyb- Halou-Hassan et à quelques animaux renfermés dans les cages de l'entrepont tout le loisir que lui laissait la conduite de la nave , dont elle était en réalité l'actif et intelligent contre-maître. Le lion, toujours également soumis, l'occupait particulièrement. Elle accordait bien quelques instants à un singe, auquel elle apprenait des tours plaisants qui devaient amuser les nobles seigneurs devant qui elle se proposait de le faire travailler; elle faisait bien répéter obstinément à un perroquet cette phrase : « Gardezvous de vouloir nuire à Marco le maixhand , aimé de Dieu ! » afin que cet oiseau, le premier parleiu' de son espèce qu'on eût entendu en Italie , frappât d'étonnement ses auditeurs par la soudaineté apparente d'une menace qui pouvait être d'un bon effet à l'occasion; elle entretenait bien dans sa férocité native une panthère, afin que, par la comparaison, Sahyb-Halou -Hassan parût plus merveilleux encore de douceur, d'obéissance et de longanimité : mais la panthère ,

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le perroquet, le slinge, n'avaient pas pour elle l'attrait qui la ramenait sans cesse au terrible et bon Sahyb. Sahyb suivait partout les traces de Pahna; il dormait à ses pieds, se prêtait avec complaisance à toutes ses fantaisies , accourait à ses signes , fléchissait devant ses moindres volontés , e:?tprimées par une parole , et semblait deviner ses ennuis; car, si elle pleurait , il venait la caresser , ainsi qu'aurait pu faire un enfant tendre et attentif. Les deux amis ne se quittaient guère; la nuit seulement, on enfermait Sahyb ; mais à peine l'aube éclairait l'horizon , que Palma lui rendait la liberté. 11 connaissait tous les gens de Téquipage, n'en menaçait aucun, mais n'avait d'affection que polir la D(i>a.

Les journées passaient assez vite à bord de la Gratiosa^ un peut monotones peut-être, parce qu'aucUn événement n'était encore venu, après dix soleils , jeter quelque émotion au milieu du calme dont on jouissait ; la manœuvre des voiles quand le vent changeait, la promenade sur le pont pendant la guette , le spectacle du singe et du lion , les chansons joyeuses et les récits d'aventiues étranges , voilà ce qui femplissait la vie de nos marins.

En quittant Jaffa , ils n'étaient pas allés recon naître Chypre , parce qu'ils n'avaient pas besoin de rafraîchir leurs vivres; ils s'étaient dirigés tout

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clé suite sur Candie; mais Candie ne leur avait pas encore apparu. Un matin, cependant, ils crurent voir la terre à l'horizon ; mais Salimbechi, dont l'œil perçant était plus accoutumé que celui de ses compagnons à reconnaître les objets sous les voiles de brume dont ils sont ordinairement enveloppés quand ils apparaissent de loin à la mer, Salimbechi répondit au marinier qui avait signalé la terre :

« — Terre, mon camarade! Oh! que non.

C'est une nave qui fuit à toutes voiles.

» — Et là-bas, ajouta Palma, qui avait promené son regard autour de la Gratiosa , là-bas , la pointe d'une antenne qui me paraît bien appartenir à une galère. Voyez, père, si je me trompe.

» — Tu as raison , ma fille ; ceci est une galère qui aura aperçu la nave peureuse, et qui vole de son côté pour l'attaquer,

» — C'est le milan poursuivant l'oisillon timide ; c'est le requin donnant la chasse au poisson sans défense. N'irons-nous pas aider le marchand contre ce pirate ?

» — Sommes-nous si pressés de nous mêler d'un conflit qui ne nous regarde pas, et ne ferions-nous pas plus prudemment de continuer notre route en mettant au vent nos plus larges voiles? Échappons au pinite pendant qu'il com -

battra la nave dont je plains de tout mon cœur le maître et l'équipage.

» — Est-ce bien Salimbechi qui parle ainsi? répliqua vivement la Dwn. Depuis quand le généreux marchand d'Ancône , qu'on vit toujours tourner sa proue du côté où il y avait un malheureux à protéger, un danger honorable à courir, est-il devenu si timide ou si égoïste?

» — Que ces gens-là s'arrangent! J'ai fait assez d'ingrats, je n'en veux plus faire. J'irai les sauver d'un péril qui menace leurs vies et leur navire, et, quand nous nous trouverons ensemble dans un port, ils me déchireront, ils me feront huer par la populace, ils inventeront quelque crime pour te perdre. Non, non, certes, je n'irai pas.

» — Nous irons , père , nous irons. Que vous importe leur reconnaissance? C'est parce qu'on vous calomniera peut-être que vous renoncerez à sauver des ingrats! Mais, si vous ne les sauvez pas, que dira-t-on? Votre honneur souffrira, tandis que notre orgueil souffre seul aujoiu'd'hui; vous êtes fort, en cet instant, et vous pouvez protéger ce pauvre marchand que la galère atteindra avant deux heures. Faites -le, père, car qui sait si demain vous ne serez pas faible, et si vous n'aurez ^pas besoin d'être secouru ? Tout ce qui court la mer sur un loyal vaisseau de négoce nous est attaché par un véritable lien

de fraternité; ne l'oublions pas Allons, amis,

le maître l'a dit , ajouta énergiquement Palma , qui voyait Marco prêt à se rendre; allons, ce n'est pas assez de notre terzarol d'avant et du dolon que porte notre mât du milieu , il nous faut de plus larges voiles pour aller à ce pirate : hissons donc notre vaste artimon et notre médiane, et vous, timonier, tournez le bec de la nave protectrice sur ce vautour qu'il n'est maintenant qne trop facile de reconnaître. Hâtonsnous, hâtons-nous! »

Marco prit bravement son parti de cette résolution qui le contrariait; mais sa fille avait ordonné , et il ne savait guère résister à sa fille. On amena le dolon, auquel on substitua la médiane , dont le racase fut bien vite donné comme un collier au mât du milieu, et Palma, la première , mit la main sur la drisse pour faire monter rapidement l'antenne à la tète de l'arbre. Le changement de voile ne fut pas moins rapide à la proue que derrière , tant la Diva savait communiquer à l'équipage de la Gratiosa sa vivacité, son enthousiasme, sa prodigieuse énergie, quand la situation était impérieuse : l'exemple qu'elle donnait portait toujours de bons fruits. Lorsque le vaisseau fut établi sous sa nouvelle voilure et que ses timoniers eurent pris la direction que Palma leur indiquait :

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» — Maintenant , aux armes , braves enfants d' Ancone ! s'écria la fille de Salimbechi 5 aux armes ! et que chacun de nous s'apprête à faire couraseusement son devoir. »

En un instant, mariniers, garçons et maître furent armés. La cotte fut remplacée par le gamboison bourré, fait pour amortir les coups qui tombaient sur l'armure; la robe, par la cuirasse démailles ou la large ceinture de fer garnissant la poitrine et le ventre. Le chaperon de fer ou le heaume de cuir couvrit les têtes qui, tout à l'heure, s'abritaient contre le soleil avec un turban de coton ou un bonnet de laine. Les javelots, lesécus, les carquois garnis de carreaux, les épées, les arbalètes parurent sur le pont de la nave , si tranquille il n'y avait qu'un moment; et, leur choc bruyant animant l'équipage , on vit bientôt tous ces hommes, forts, et impatients du combat, agiter leurs armes , prendre des attitudes fières et provocatrices, s'exciter l'un l'autre en jetant des cris menaçants à l'ennemi sur lequel la Gratiosamurchait de toute la vitesse que pouvaient lui donner les deux larges ailes qu'elle avait ouvertes au vent.

Palma sortit de la banne en même temps que Salimbechi. Elle était couverte de sa brillante armure, et tenait à la main une des deux arbalètes de corne que !e navire avait en réserve, dans son

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armement de rechange, pour remplacer celles des matelots qui auraient été rompues ou perdues. Quelle différence entre cette arme grossière et celle qu'elle avait donnée à Mustapha Hamet!... Sans doute cette pensée lui vint à l'esprit, car elle regarda tristement l'arbalète en faisant ployer l'arc; mais elle se retourna vers Sahyb-Halou-Hassan qui la suivait, le caressa avec tendresse, et un sourire de satisfaction parut sur ses lèvres , que des souvenirs douloureux avaient contractées pendant quelques minutes.

Salimbechi passa la revue de ses gens en les exhortant à se montrer aussi hardis dans l'attaque que fermes dans la défense, si la défense devenait nécessaire. Tous renouvelèrent entre ses mains le serment de combattre en hommes de cœur et de ne faire aucun quartier aux pirates.

On approchait de la galère; mais, si vite qu'allât le vaisseau anconitain, l'ennemi avait sur lui un avantage immense. La voile aidant ses rameurs, il semblait voler sur la crête des petites lames qu'un vent frais soulevait. On était assez près de lui cependant pour le pouvoir reconnaître. C'était lin navire long et léger dont la voile, comme le gréement et la coque, avait été peinte de cette couleur cœrulea tenant du bleu et du vert, que, depuis l'antiquité, les galères, les mioparons et les autr( s bâtiments arr.iés pour la piraterie avaient adoptée

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afin d'être moins aperçus des malheureux marchands surlesquels ils allaient fondre pour les piller.

» — C'est un Istrien , dit Palma. Il a beau vouloir se cacher sous son manteau couleur d'azur , je ne puis m'y tromper, je reconnais la construction de Pola et de Pirano, et je gagerais que cette galère a fait plus d'une fois le tour de l'écueil des Oliviers, soit qu'elle ait voidu aller mouiller son ancre vers l'amphithéâtre de Pola , soit qu'elle se soit dirigée vers l'anse de San-Pietro; je gagerais que, plus d'une fois, elle est allée chercher un abri dans Porto-Quieto.

)) — Tu as probablement raison, ma fille ; la mer est couverte d'Istriens qui se livrent au noble métier de robeurs, et mettent incessament en péril la vie et la fortune des navigateurs paisibles , comme ceux au secours de qui nous allons. Venise se lassera sans doute, un jour, de voir la sécurité du golfe Adriatique toujours menacée par les bandits de l'Istrie; elle armera, ou bien ce seront Aucune et Ravenne. En attendant, nous allons débarrasser ces parages de celui-ci. Timonier , gouvernez à passer dessus la galère , à la couler ; ne l'abordez pas de l'arrière à l'avant ou de l'avant à l'arrière , mais franchement et debout au corps. Ne vous inquiétez pas du choc; /a Gratiosa est solide , elle n'en sera pas même ébranlée. Écrasons cet ignoble ennemi, comme le cheval au galop

écrase le scorpion qu'il rencontre sous son fer. » L'Istrien, car Palma avait bien reconnu le navire de Pola , l'Istrien s'aperçut que la grosse nave courait à lui , et qu'il allait bientôt se trouver pris entre les deux vaisseaux, dont il ne pourrait plus se dégager, s'il se sentait trop faible pour résister à leurs efforts combinés ; il manœuvra donc pour passer à droite de la petite nef qu'il poursuivait etqu'il allait atteindre. Avec ses avirons , cela lui était facile; quanta la pauvre sélandre qu'il suivait, réduite à son gouvernail et à ses voiles , elle ne pouvait pas plus éviter l'abordage à droite qu'à gauche. Cependant, lorsqu'elle vit la galère venir la prendre sous le vent, elle fit une demi-conversion adroite, et contraignit ainsi le pirate à l'aborder avec son éperon et non dans le sens de sa longueur.

Cette position une fois prise par l'Istrien, la Gratiosa pouvait donner dans l'angle droit que formaient les deux navires abordés , et , par son propre poids, les décrocher, passer entre eux, sauver le marchand et tenir à sa droite le pirate sur lequel sa hauteur , non moins que la valeur de l'équipage anconitain, lui donnait un avantage peu douteux. Salimbechi , qui veillait à tous les mouvements des deux adversaires, comprit tout de suite ce que cette combinaison nouvelle lui offrait d'avantage; il modifia sa manœuvre en con-

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séquence, et raleulit un peu sa marche pour laisser à la nef attaquée le temps d'engager le combat contre le pirate, et à la galère celui de tenter un premier abordage.

Les carreaux, les viretons se croisent déjà dans les airs; déjà l'Istrien a largué les voiles de son léger navire, et, de toute la force de ses nombreux avirons, il est venu enfoncer la pointe de son éperon dans le. flanc de la nef sur laquelle des grapins enchaînés sont jetés à l'instant : les cris des assaillants , courant d'échos en échos sur la vague, arrivent à la nave de l'x^nconitain, qui, alors, reprend toute sa vitesse et s'avance entre les poupes des navires accrochés. Malheur à celui que la Gratiosa va frapper! Si la lame porte la nave sur le marchand qui s'efforce de repousser la galère, le choc peut l'ouvrir ;, et le secours étranger lui sera fatal. Mais Marco n'est point homme à ne pas prévoir un pareil accident. Il va droit à la galère qu'il broiera, si elle est trop bien reteiuie par son éperon, ou qu'il contraindra de se séparer du marchand si l'éperon se casse. Le pirate voit le danger, et la crainte de périr englouti sous la masse que le vent apporte sur sa galère lui inspire une résolution terrible d'énergie.

« — Au Sicilien!., au Sicilien! crie le capitaine de Pola; au Sicilien ! ou nous sommes noyés ! »

Le côté droit de la nef sicilienne , — c'était, en

effet, un petit vaisseau portant la bannière du comte Roger de Sicile — était bien défendu par un double rang d'hommes armés. JNialgré ce rempart vivant, dont un rempart de bois doublait la force, les Istriens firent brèche à coups de haches sur le bord du navire, et bientôt presque tous les pirates furent sur le pont de la sélandre palermitaine. Quelques uns n'y arrivèrent que pour y mourir , car ils avaient été frappés au cœur par les courageux marchands en montant à ce rude abordage.

Il n'y avait plus de temps à perdre pour laGratiosaiXe, combat se poursuivait avec acharnement, et si Salimbechi n'avait pas voulu s'avancer plus tôt, de peur de ravir aux Siciliens la part de gloire qu'ils devaient acquérir dans cette lutte, s'il avait voulu faire désirer son assistance, afin que le marchand fût plus reconnaissant du service rendu, maintenant il pouvait se présenter en libérateur caria défense pliait sous l'attaque. Il ne tarda pas davantage. La nave d'Âncône s'avança rapidement jusqu'à la poupe de la nef de Palerjne qu'elle dépassa; puis elle vint tout d'un coup sur sa gaur che, etaborda leSilicien parla droite, en amenant ses voiles. Par le choc qu'elle donna à la galère istrienne, celle-ci fut écrasée , et bientôt on la vit couler à fond, laissant dans la muraille du navire

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