‹ Les soirées du gaillard d'arrière (volume 2)Chapitre 5 sur 11 · Î'ALMA · texte numérisé non relu

Î'ALMA

de Sicile son éperon, connne l'espadon son dard a a flanc de la baleine qu'il a blessée.

Ce n'était pas le moment de se servir de l'arbalète. La mêlée était telle sur les corridors et les châteaux qu'une flèche, si bien adressée qu'elle fût, risquait d'aller frapper un Sicilien, au lieu d'atteindre un pirate. La lance et l'épée étaient les seules armes dont on pût faire usage. La Z)iVa jeta donc son arbalète, et, du château d'avant où elle était, accusant la lenteur des mouvements de la nave, elle s'élança sur la nef sicilienne, un javelot d'une main et son couteau de l'autre. Un masque de fer couvrait sa figure ; cependant, au moment où elle parut sur le pont, entre deux combattants masqués aussi, et qui se serraient de près, le nom de Paima prononcé par deux bouches à la fois vint frapper son oreille étonnée.

Quels étaient ces deux hommes ? Comment un marchand sicilien , comment surtout un pirate de Pola pouvaient-ils la reconnaître à ses armes et au cimier de son heaume? Llle ne connaissait pas la sélandre de Palerme; jamais elle n'avait eu de rapports avec les galères istriennes qui écumaient les mers de Syrie , d'Ionie et d'Adria : quel singulier hasard faisait donc que deux étrangers la nommaient au milieu d'un combat? L'étonnement suspendit pour un temps le fer que Palma

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avait levé sur celui des guerriers qui se couvrait avec un écu aux armes de Pola. Elle interrogea ses souvenirs ; mais ce fut vainement qu'elle chercha, entre le fait étrange dont elle était témoin et les principales circonstances de sa vie, inie liaison qui lui donnât le moyen de savoir à qui elle avait affaire. Il y avait là im mystère que l'issue de la lutte des pirates contre les marchands devait seule expliquer. Une chose qui n'échappa point à la fille de Marco, c'est qu'au moment même où le Sicilien et le marinier d'Istrie avaient laissé échapper son nom , ils s'étaient attaqués plus furieusement , se portant des coups terribles au milieu des provocations les plus outrageantes.

l^alma allait cependant prendre parti contre ristrien, quand le cri : « A moi! à moi ! w retentit vers l'arrière de la nef C'était la voix de Salimbechi. Palma se précipita du côté d'où ce cri était parti, et arriva vers un groupe d'hommes dont le nombre accablait le marchand d'Ancône. Dégager son père, repousser les assaillants, en renverser plusieurs, mettre les autres en fuite, ce fut pour la Diua l'affaire de quelques instants.

« — N'êtes- vous point blessé, père?

» — Non, ma fille; mais j'allais succomber quand tu es accourue. »

Il n'avait pas achevé cette phrase que Palma I. i5

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était déjà loin. La curiosité l'avait ramenée près des combattants qui l'avaient nommée. Ces deux adversaires se roulaient sur le pont , alternativement l'un sous l'autre, s'attaquant et se défendant avec leurs larges épées. L'avantage était àTlstnen , quan4 la Diua les rejoignit. Elle n'hésita plus alors , et pendant que le pirate levait le bras pour enfoncer son glaive dans la gorge de son ennemi, elle le renversa d'un coup de javelot qui l'envoya tomber de la couverte du corridor sur la couverte inférieure. Blessé par la lance et ia chute qu'il venait de faire, cet homme ne put se relever; il se débattit sur le plancher, qu'il inondait de sang ; puis un long soupir sembla annoncer ([u'il allait expirer.

Le Siciliep n'était pas blessé ; il ne parvenait cependant point à se remettre sur sef^ pieds ; le combat avait épuisé ses forces. Ce fut vainement que Palma lui tendit la main pour l'aider à se redresser; il retomba, sans proférer une parole, je visage toujours couvert de son masque, et rien, dans son armure de simple marinier, ne pouvant faire connaître qui il était.

Le combat se poursuivait avec acharnement. Les pirates étaient nombreux, forts d'ailleurs, et habitués aux sanglantes rencontres; les deux équipages marchands étaient braves, et soutenaient vaillamment le choc : ies chances se balan-

raient donc. Il fallait pourtant en finir (it réduire ces Istriens dont Finsolante et çoupuble industrie portait la terreur sur toutes les niers qu'ijs couraient. Les efforts des Siciliens et de ceux d'Ancône augmentaient avec \s\. lésistance des gejTfs de Pola; ceux-ci se battaient en hommes ^ qj^i \a retraite était deveiuie impossible. Vaincre ou être peiidjis , c'était à cette alternative que les avilit réduits la perte de leur galère; aqssi sefpblaientils se multiplier, aussi leur lutte prenait-elle le caractère du désespoir et de la r^ge. Palrpa se reprochait sans doute l'abandon où elle avait laissé Marco après l'avoir dégagé, et le désir curieux qui l'avait attirée vers les deux combattants qu'elle venait de séparer; sans attendre qqe le Sicilien revînt à lui et soulevât la lame de fer qui cachait sa figure , sans prendre le temps de descendre un étage et de démasquer celui qu'un coup de son javelot y avait précipité , elle prit entre ses bras le marchand qu'elle croyait avoir sauvé, l'emporta sous la banne de l'avant, dans un endroit où il ne fut pas exposé à être écrasé par le flux et le reflux des combattants , et vola à la recherche de son père.

Le moment était critique; les pirates avaient perdu beaucoup des leurs; mais Païenne et Ancône n'avaient pas été épargnées; leur sang généreux coulait par de nombreuses blessures , et le

découragement commençait à ralentir leur ardeur, si bouillante il n'y avait qu'un moment. La Dwa jugea d'un coup d'œil la situation grave où allaient se trouver les deux nefs, et une sublime inspiration la rendit bientôt maîtresse du champ de bataille.

Elle jeta son heaume, dégagea sa tête du masque et de l'enveloppe de mailles qui la défendaient, laissa flotter ses longs cheveux noirs , et, s'élançant de l'avant à l'arrière du navire, frappant de son épée et de son poignard tout ce qui se trouvait d'ennemis sur son passage , elle cria :

« — N'ètes-vous pas las de vous montrer si patients, mariniers de la Gratiosa? Cesistriens sont à votre merci, et vous hésitez à les abattre ! Vous attendez complaisamment qu'ils vous demandent grâce!... Voyez s'ils doivent arrêter des hommes comme vous , quand ils tombent si aisément sous les coups d'une femme... Allons, amis, purifions cette nef; chassons devant nous la horde pillarde, comme à la fin du monde les épées enflammées des ministres d'un Dieu irrité chasseront les méchants... A la mer! à la mer, ces infâmes dont le pied a souillé le navire d'un marchand honnête ! Jetons-les en pâture aux poissons voraces , dignes tombeaux pour ces gens maudits.

» — A la mer! à la mer! répétèrent toutes les voix des équipages anconitain et sicilien. »

Le choc devint alors véritablement horrible; mais Ancône et Palerme prirent le dessus. Palma était partout en même temps, donnant l'exemple de l'intrépidité, et abattant à ses pieds autant de pirates que son glaive en pouvait atteindre. On eût dit la mort passant à tire d'ailes sur la sélandre, et y moissonnant avec sa faux impitoyable. Les gens de Pola , terrifiés par cette apparition subite , ne purent résister long-temps. Tant que leurs ennemis, enflammés par leur seul courage , avaient combattu en hommes, ils s'étaient montrés de rudes adversaires ; mais quand cette belle jeune fille, à demi désarmée , forte de sa volonté puissante et de son incroyable valeur, se montra au milieu de la mêlée, animant ses compagnons du regard, du geste et du bonheur miraculeux que Dieu assurait à chacun de ses coups, leurs armes se croisèrent mollement avec celles des marchands. Ils voulurent s'emparer de la Gratiosa qui était liée à la sélaiidre sicilienne; mais ce fut leur dernière tentative. Comme ils gravissaient , par les ceintes , les hauteurs de la nave , ils se trouvèrent entre les mariniers qui étaient restés à bord, gardiens des amarres et du rempart, et les équipages qu'ils fuyaient ; de telle sorte que, frappés par derrière et mutilés par les haches qui leur abattaient les mains quand ils s'accrochaient au rebord de la bretéche ou de la pavelade , ils

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tombèrent pour la plupart entre les deux navires qui les broyèrent. La clameur joyeuse qui s'éleva à là fois sur la nave et sur la sélandre, quand la victoire fut assurée aux marchands par ce dernier incident d'une action terrible qui n'avait pas duré moins d'une heure, cette clameur, poussée avec une énergie passionnée , ne fut cependant pas si foHe qu'on n'entendît point les cris des malheureux que les deux vaisseaux écrasaient dans le mouvement alternatif d'ascension et de chute imprimé par la lame à leurs masses flottantes.

Le spectacle présenté par la mer, quelques minutes après, était affreux. Des cadavres défigurés, hidelix ^ sans formes, poussés par le vent et la vague, venaient frapper les nefs; des blessés , demandant en grâce qu'on les sauvât, et implorant la pitié de Palma, se débattaient en vain contre ùiie mort prochaine ; des flots de sang, bouillant autour dii groupe des navires et soulevés par la brise qui fraîchissait, montaient le long de leurs flancs et retombaient sur les ponts en nappes dégoûtantes... Contraste inconcevable dans cette organisation puissante î la Diça sentit son cœur défaillir à l'aspect d'un si grand désastre; elle pâlit, chancela, et alla tomber aux pieds d'un homme qui venait à elle, mais que son œil troublé ne pouvait voir... Quelques gouttes d'une

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liqueur forte qu'on lui administra la ranimèrent bientôt. Elle reprit ses sens et se réveilla dans les bras d'un inconnu dont elle trouva le visage de fer penché vers le sien.

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