‹ Les soirées du gaillard d'arrière (volume 2)Chapitre 6 sur 11 · UNE EXÉCUTION · texte numérisé non relu

UNE EXÉCUTION

« — J'ai été faible, dit Palma quand elle put parler. Pourquoi n'ai-je point supporté la vue de ce champ de bataille? Ce n'est cependant pas la première fois que la mort m'est apparue ainsi dans toute son horreur! Je l'ai vue de plus près, plus menaçante , et j'ai supporté son aspect sans appréhension!... Je me rends cependant cette justice que je n'ai pas eu peur. J'ai fait le devoir d'un marinier avec courage...

» — Vous nous avez sauves tous en nous faisant honte de votre force et de notre découragement.

Vous avez combattu en héros, et il eu est qui ont combattu eu femmes.

» — Vous faites tort à tous ces braves gens , seigneur sicilien; je n'en ai pas vu qui ne se soit montré courageux... Mais, dites-moi, me trompé-je? n'êtes- vous pas ce combattant que j'avais déposé sous la banne de la proue et que j'avais laissé mourant?

» — Je suis, en effet , ce malheureux.

» — Et ne saurai-je pas k qui le ciel m'a permis de rendre un service?..

» — A qui vous avez sauvé la vie ; car cette espèce de géant qui m'avait attaqué allait me tuer, quand votre javelot l'a percé.

» — Le combat fini, ne quitterez- vous donc pas ce masque, au travers des fentes duquel vous avez laissé échapper mon nom , que , par un rapprochement bizarre, prononçait en même temps votre rude adversaire?

» — Non ; souffrez que je vous demeure éternellement inconnu; j'ai de puissantes raisons pour me cacher à vos yeux. Le hasard nous a rapprochés im instant ; mais notre destinée va nous séparer tout-à-l'heure, car voilà votre père qui vient vous chercher pour retourner à votre nave, et moi, je reste sur cette sélandre, qui me conduira à Palerme. N'insistez donc pas, damoiselle si belle et si vaillante^ recevez les remer-

ciémérit*; qiiè je dois à votre géhêf'eiisë îiltervMition , et que je vous adresse à genoux. »

Salimbechi arrivait en cet instant; il venait de donner des ordres pour que la Giatiosd , élôigtlée de la sélandre , se mît sous de petites voiles pour l'aittetidrë, et qlie la barque de paliscalme restât à bord du Sicilien , afin de transborder sa fille et lui , quand ils auraient eu le temps de voir si le maître de Palerme n'avait pas besoin d'eux pour réparer des avaries , ou panser des blessés,

w — Qu'est ceci? dit Marco ; est-ce bien sui* le pont ensanglanté d'une nef en désarroi qu'un chevalier se met aiix gërioùx d'une femme? Qui es-tu, Sicilien? Qui te permet de preftdre , aux pieds de ma fille, une posttire d'amant?

» — Ah ! mon père ' qu'avez- vous dit ? j'ai eu le bonheur de saUver la vie à ce Palermitairi, et il m'eti remercie pliis courtoisement qu'il ne faudrait peut-être ; mais il m'est inconnu , et il me connaît, lui ; j'ai voulu savoir son nom, voir son visage , et il m'a refusé.

» — Quel niystère !

» — Ne le fof cez pas à rornpre le silence , dit U^e voix à demi éteirlte; moi, je puis tout vous découvrir. >">

L'IidiUme qUi était l'esté aux genoux de Palma se releva stibitëmerit et marcha vers l'être hideux qUi venait de pat-ler.

» — Èncoi^e toi ^ thiséHble !

» — Encore ttiôi! Le ciel rie veut pds que je meure , puiscjùe deux fois j'ai échappé aux coups tjile la Diva sait ordiriàiremerit rendre mortels. Attends litipeu, Salimbechi; attends, t^alma, vous allez tout savoir, j^

Celui ^ui parlait ainsi se traînait lèritemerit, en s'accroichatlt à chaque planche du pont, à chaque tète de fclou, pour sortir dii château d'arHèfe; il afriVa enfin jusqu'à Palma , qui, assise sut" un banc, avait auprès d'elle son père et l'inconnu au masque de fei^. Lorsqu'il fut arrive non loin du groupe, il s'étendit pour respirer, et, se Soulevant ensliitê sut' ùiï de ses coudes , il força Sàvoix,qil'ôri ehtèridaità peine, et s'exprima ainsi :

« — Otii , je vais tout vous dire.

w — Eh bieri ! cet noirime?

» — N'est point Sicilien, maiis FÎoreiitin; c'est le chevalier dorit tu ie fis le champion à Jaffa.

» — Othone! Grand Dieu! Est-il bien vrai?

» — Othorie lui-même : je le sais ; car je suis Pâolo , son ennemi et le tien.

» — Paolo ! J'aurais dû te deviner à ta fureur dans le combat, dit le chevalier dii Temple, eii détachant son masque , et en laissant voir à la Diva et à MarCo un visage qui fît tressaillir l'un et l'àiltrè... ï'aoloî.. Par quelle malice dit sort faiitil que je te rencoritfë partouf ?

» — Patience, je vais te l'apprendre... Jaffa m'a chassé, parce que , devant la cour des bourgeois, je fus vaincu par cette fille. Je t'ai vu t'embarquer sur cette sélandre; alors, j'ai frété un legno pour me conduire sur la côte de Caramanie , où j'étais sûr de trouver quelque galère de pirate. Je me suis offert à l'Istrien qui m'a reçu. Nous avons coulé bas ma galiote et son équipage pour qu'ils n'allassent pas nous dénoncer , et nous avons fait voile en toute hâte, afin de venir attendre la sélandre dans ces parages, où elle devait nécessairement venir pour faire de l'eau à une des aiguades de la côte de Candie.

Nous l'avons rejointe ; mais, quand nous courions sur le Sicilien , nous avons découvert la nave rouge de Salimbechi. Le plus prudent était de virer de bord et de mettre entre elle et nous toute l'épaisseur de l'île qu'on voit à l'horizon; je me gardai bien de le conseiller, car, ce que je voulais avant tout était ta mort, chevalier Othone. Nous forçâmes de rames, et nous abordâmes la sélandre. Je montai sur la pavesade, à l'endroit où j'étais certain de te trouver, car c'était celui où il y avait le plus de danger. Je te devinai sans te chercher; je t'attaquai, et je dois avouer que, faible comme tu l'es, tu fis une noble défense. J'allais te tuer, enfin, quand Palma parut entre nous. Son nom nous échappa à tous deux en même temps. Alors ,

je ne doutai plus que j'eusse affaire à toi. Te donner le coup fatal en présence de cette femme que j'ai aimée et que tu aimas aussi, c'était le dernier bonheur que je pusse espérer; je m'y préparaien te fatiguant, en te renversant sur le pont, en t'écrasant du poids de mon corps; enfin , j'allais te frapper, quand... Tu sais le reste... Ce que vous ne savez pas , c'est que , revenu de l'évanouissement où j'étais tombé après ma chute et la blessure qui m'a déchiré le côté droit , j'ai recueilli tout ce que ma vigoureuse nature me laissait de forces, et. le couteau à la main, je vous ai cherchés partout l'un et l'autre. Plusieurs fois , j'ai cru vous atteindre , mais toujours le sort a trompé ma haine. Vous m'avez échappé; maintenant , épuisé de sang , je viens mourir devant vous, en vous maudissant. .. Ne te réjouis pas trop de ma mort , Olhone, car pour toi la vie ne peut être bien longue encore... Regardez-le, pâle, défiguré, amaigri; sa lutte avec moi aura plus tard, je l'espère, l'effet qu'aurait eu mon poignard.

» — Tais-toi, tais-toi, malheureux! s'écria la Diva avec l'accent d'un effroi profond. Songe à rendre à Dieu ton âme perverse, et ne viens pas ici nous effrayer par de sinistres prédictions ! Pourquoi t'ai-je épargné à Jaffa ! Est-ce ainsi que tu sais être reconnaissant?..

» — Reconnaissant, un monstre pareil! dit

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à §pp tour Marco indigné , reconnaissant l Le chacal, la hyène, savent-ils être reconnaissants? Poja! maître Amah'iço, est-ce que votre loi (ie Païenne vous ordonne de laisser vivre les pirates que vous avez faits prisonuiers ? La loi 4'Ancone nous permet de les pendre au hout t\\\\\p de pos antennes, pe que nous faispn§ toujours avec joie. Voyez cjonc à vous décider, quant à ce Jlagusai:-. Hissez-le à votre ^rtipion , ou hien faites-le jeter tians ma barque, e|;, ^v^pt une cjemi-heure, je vous proinets qu'une sparsine solifle? Ini Siervant de collerette, l'élèvera jusqu'aux pieds delEtcinel, avec qui il a un terrible çonipte à régler, w

iVlaitre Amalrico ne se fit pas répète^ 1 invitation que lui adressait Marco Salimbechi j ses jn^r riniers ainenèrent l'antenne du màt de l'avaiit , frappèrent à l'extrémité de sa penne une grosse poulie, dans laquelle ils passèrent une corde garnie d'un nœud coulant, puis ils vinrent spr Varrière chercher le patient, qui voyait, en treniblant, se fajre les apprèis de son supplice.

« — Allons, chien, dit le contre -maître !^icilien, monte au bout de l'antenne. Veux-tu, avant que je te passe le collier de lin , te recueillir un Qioment et dicter un testament à l'écrivaip du bord ?

» -^ ]vjon , je n'ai à léguer qpe ma h^ine à ce

PALMA* SiSg

Florentin, et je n'ai pas besoin d'un notaire pour lui en assurer le bénéfice. Mon image le poursuivra jusqu'au tombeau et troublera le reste de sa vie. Quant à Palma, qui fut si heureuse jusqu'à ce jour, le bonheur est fini pour elle. Le Ragusais a lu dans son cœur et dans ses yeux, il l'a devinée : la vie et la mort d'Othone lui seront également fatales... A l'antenne, maintenant; mais , par les saints , portez-moi sous la penne , car je ne saurais y aller moi-même...., La belle gloire pour vous de pendre un cadavre ! car que suis-je autre chose maintenant?.. Faites donc, mais hâtez-vous , je sens déjà le froid de la mort. » On le dépouilla de son armure , pendant que Salimbechi, Othone et Palma se retiraient dans la banne pour n'être pas témoins de ce qui allait se passer. On ne parvint pas à retirer de la main de Paolo , où il s'était comme incrusté , le poignard dont il menaçait ses bourreaux ; le contremaître fit alors sauter le poignet d'u^ coup de hactie qui n'arracha pas un cri au pirate. Up instant après , je grincepient des poulies de l'arnan annonça que J'aptprine reipontait à sa place. Un corps humain , colossal et mutilé , pendait au bout de la vergue, et dans ses balancements , cjui marquaient le roulis de la sélandre , laissait tomber une horrible pluie de sang.

LA CABAVANE.

Un mois après l'événement que nous venons (le raconter, la Grntiosa saluait, par des acclamations joyeuses, l'arc deTrajan et le large coude de terre et de roches qui, selon Pomponius Mêla, valut le nom d'Ancône au port fondé par le successeur de Nerva. C'était la patrie, que l'équipage commandé par Marco Salimbechi revoyait après une longue absence ! C'était la vie du marchand qui allait remplacer celle du marinier ; c'était la

réalisation prochaine de toutes les espérances qu'on avait lonrlées sur bien des travaux et des dangers ; le gain après la faligue ; et, avec le gain, le repos, la vie joyeuse, le surcot de belle étoffe, la femme élégamment parée , les bons \'ins de Syracuse et de Chio , ou la mer encore une fois, mais la mer sur une nave dont on sera le maître !

Salimbechi jeta l'ancre près du môle; et, à l'instant même , commença le désarmement de son navire , qui devait aller , au fond d'une petite crique voisine , passer , sur quatre câbles , et à la garde de quelques vieux mariniers, le temps que Marco emploierait à porter et à vendre ses marchandises à Florence. Le premier soin du maitre de la nave fut d'aller rendre grâce à Dieu de son heureux retour. On le vit descendre dans sa gondole, où s'assirent, à côté de lui, Palma , qui s'était revêtue de ses riches habits de fête, et un chevalier du Temple que personne ne connaissait dans la ville, ou plutôt en qui personne ne pouvait reconnaître un jeune et beau marinier qui s'était embarqué autrefois à Ancône , et dont plus d'une fille de marchand avait remarqué alors la bonne grâce, la figure enjouée , la vivacité pétulante.

Hélas! Othone était bien changé! Quand il traversa le quartier de la cité qui sépare le port du sommet de la colline où s'asseoit la vieille ca- I. iG

a4'i PALMA.

tliédrale, tous les habitants, empressés de saluer Marco et Palnia , se demandait quel était le religieux armé qui marchait appuyé, d'un côté, sur le bras de Salimbechi, et, de l'autre, sur une javeline. Leur étonnement ne fut pas médiocre d'apprendre qu'ils voyaient, sous ce manteau orné de la croix du Temple, l'ancien matelot de la Gratiosa. Comment était-il passé de la nave dans un couvent de Jérusalem? Pourquoi son corps défaillant se soutenait-il à peine? Par quel hasard le chevalier revenait-il sur le vaisseau qu'il avait quitté autrefois ? C'est ce qu'ils surent le lendemain seulement, lorsque le curé de St-Cyriaque leur redit l'histoire d'Othone, dont Palma venait de lui faire connaître tous les détails.

Saint-Cyriaque était la plus ancienne des églises d'Ancône; elle en était, au moyen-âge , la plus renommée, et c'était sous ses voûtes sacrées que les pieux mariniers avaient l'habitude d'aller chanter les hymnes qu'ils adressaient au Seigneur dans toutes les occasions solennelles de leur vie. Le curé connaissait chacun de ses hommes de mer , que le départ pour im long voyage, le retour après une campagne heureuse , l'issue d'un combat glorieux oud'unefoireproductiveamenaientauxpieds des autels de la cathédrale. Salimbechi, Palma, bien qu'elle n'eût plus ce calme admirable et cette parfaite beauté que lui avait faits si long-temps un

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bonheur sans mélange, n'eurent pas besoin de décliner leur nom au prêtre quaîid ils allèrent lui demander pour eux luie prière d'action de grâces! Il n'en fut pas ainsi du clievalier. Le vieillard, qui prenait un tendre intérêt à tout ce qui touchait les marins , dont il était le consolateur et l'ami ^ ne pouvait être indifférent au sort du malheureux Othone , que son affiliation à l'ordre religieux et militaire du Temple, récent encore, mais déjà célèbre dans la chrétienté , lui recommandait particulièrement. Après l'office , il demanda le récit des aventiu-es du chevalier ; mais celui-ci , trop malade; pour l'entreprendre , pria la Dii^a de satisfaire la curiosité du respectable prêtre ; Pal ma dit au curé tout ce que notre lecteur sait maintenant; elle arriva enfin au combat, et elle continua en ces termes.

» — Paolo expiait , au bout de l'antenne , ses crimes et ses longues perfidies. Maître Amarilco vint nous avertir que le supplicié s'était roidi pour la dernière fois, et que nous pouvions sortir de la banne sans risquer d'assister aux derniers instants de son affreuse agonie. Le Sicilien nous remercia alors de notre assistance, et nous dit qu'il allait forcer de voiles pour quitter des parages infestés par les écumeurs de mer. Il nous fallait retourner à bord de notre nave, et le chevalier nous souhaitait une bonne fin de voyage : « Je ne

« puis consentir à vous laisser sur cette sélandre, » lui dis-je , tout effrayée de penser qu'il allait rester , faible et souffrant comme je le voyais , livré au zèle d'étrangers qui ne pouvaient avoir pour lui que ces égards sans empressement, accordés par les maîtres de naves aux pèlerins qui ont payé leurs places.

« Vous allez à Florence, nous y allons aussi; Palerme est plus loin de votre patrie que ne l'est Ancône; pourquoi iriez-vous chercher Palerme? Si , par défiance de notre affection pour vous, vous n'avez pas demandé passage sur la Gratiosa, quand nous quittions la Syrie, cette fois nous vous l'offrons ; n'est-il pas vrai , père ? i>

» Othon refusa d'abord; mais je lui fis remarquer que les soins d'une sœur lui étaient nécessaires ; mon père se joignit à moi pour décider son ancien compagnon, qui paraissait oublier ce qu'il y a de sacré dans l'amitié contractée à bord d'un vaisseau entre nous autres mariniers ; il se rendit enfin. Comme nous allions à l'échelle extérieure de la sélandre , le chevalier poussa un cri; il était blessé. Un couteau était entré profondément dans son pied : c'était celui de Paolo. La main de Ragusais le tenait encore ; cette main , coupée par le contre-maître palermitain , ainsi que celui-ci nous l'apprit lui-même, s'était trouvée sous les pas d'Othone, sans qu'il l'aperçût; elle s'était re-

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tournée, et fidèle, par un instinct fatal, aux habitudes traîtresses de celui à qui elle avait appartenu, présenta la lame pointue qui pénétra dans les chairs de notre ami. La funeste prophétie de Paolo s'accomplissait donc 1... Il nous sembla qu'un éclat de rire infernal arrivait, en ce moment, jusqu'à notre oreille...

» Le chevalier avait plus besoin de nous que jamais. J'arrachai moi-même, en frémissant, le couteau que ce poing maudit semblait avoir rivé au pied d'Othone. Nous descendhnes le templier dans notre barque , et , arrivés à bord de la nave rouge qui nous attendait, je pansai la blessure déjà gravement envenimée. La fièvre se déclara; un délire effrayant, bien que de douces et amicales paroles sortissent de la bouche de notre blessé, nous fit craindre pour sa raison. Notre vieux nocher, qui sait quelques uns des secrets des physiciens, nous déclara que, sans doute, le fer était empoisonné. Jugez de notre désespoir! Je ne pouvais qu'adresser au ciel des prières pour la guérison d'Othone.

» Le ciel m'entendit; le sang du chevalier se calma ; sa plaie livide finit par se fermer; il revint lentement à la vie. Le voilà, boitant encore, affaibli par un mois de souffrances inouïes, mais sauvé enfin ; sauvé par son père et sa sœur, car main-

tenant il nous donne ces noms , si doux à entendre d'une bouche qu'on aime.

» J'avais donné ma belle arbalète pour acquérir Sahyb-Halou-Tïassan , ajouta Palma en terminant son récit ; j'aurais donné Sahyb pour racheter une des douleurs du chevalier; mon père aurait donné sa cargaison , lui!... Ce voyage m'a enrichie d'un frère : voyez, monseigneur, si je n'avais pas raison de dire qu'il avait été heureux pour moi, et si je ne dois pas de grandes actions de grâces à Dieu , à saint Marc et à sainte Ursule ! »

La nave est promptement déchargée par les gabiers qui avaient fait son estive , et Salimbechi se met en quête pour composer sa caravane. Quelques marchands se réunissent à lui; mais ce n'est pas assez. Quinze mariniers , vigoureux et braves, ses compagnons de la Gmtiosa , iront aussi à Florence, soldats pour défendre les marchandises, hommes de peine pour les déballer, les charger sur les bétes de somme et les livrer aux acheteurs, ouvriers adroits et exercés pour bâtir les baraques dans lesquelles on s'établira à la ville. Chaque marchand fournira son contingent de défenseurs pour la caravane ; chacun louera aussi pour l'expédition im baladin, un troubadour forain , ou quelque animal curieux: car alors , pour attirer les chalands et poiu- amu-

ser les seigneurs dont ils allaient traverser les terres, les marchands avaient iniagnié de mener avec eux des bétes curieuses ou des acteurs pour un spectacle bouffon.

Il y avait peu d'années que les coureurs de foires s'étaient avisés de cet expédient, et ils s'en étaient trouvés^ assez bien jusque là; non pas que les châtelains les eussent laissé passer sans avanies, en faveur de leurs mimes ou de leurs animaux savants ; mais une bonne grimace, un gabbe plaisant du poète de la troupe , un tour d'adresse d'un singe , avaient racheté plus d'un ballot de belle soierie, plus d'un sac de bezans , plus d'un paquet de plumes d'autruches.

Salimbechi avait une ménagerie complète. A Ancône étaient venus l'attendre une paire de chameaux , un léopard d'Afrique , des oiseaux rares, un éléphant acheté à des jongleurs indiens dont il avait fait rencontre près de Moka, et expédié sur une grande nef de Ravenne appartenant à un de ses associés. La Gratiosa venait d'apporter un singe, deux perroquets , une panthère, et le noble Sahyb-Halou-Hassan , si cher à Palma , si merveilleux dans son obéissance. C'était une réunion unique jusqu'à ce jour que celle de ces animaux dont Marco pouvait être fier, et qu'un empereur, ou lui marchand riche comme notre Anconitain, pouvait seul posséder. Avec cela , Sa-

limbechi espérait, sinon vaincre la rapacité obstinée des barons, maîtres des routes, des gués , des châteaux sous les murs desquels il fallait que la caravane passât à un tir d'arbalète, du moins la tromper en lui donnant une distraction piquante : il voulait avoir quelque chose de mieux encore. Unjeunepoëte romain, pauvre diable, qui allait de village en village chantant ses vers et les cantilènes célèbres de la Provence, venait d'arriver à Ancône d'où il voulait aller réciter ses fabliaux aux gentilles dames de l'Helvétie et de l'Allemagne, Marco le fit appeler.

« — Veux-tu venir à Florence , en caravane avec nous, lui dit-il?

M — Je vais au nord et non pas à l'occident , répondit le troubadour avec une fierté comique.

» — Et quand tu mets le cap de ton navire sur l'étoile polaire, tu ne saurais donc le tourner du côté de l'horizon où le soleil se couche, même si quelques bonsancônitains d'argent brillaient dans cette direction ?

M — Le poète aime les vers et méprise l'or!

» — Tu mens, poète. Tu es maigre, tu as faim, et si tu méprises l'or, comme tu dis noblement quand je ne parle que d'ancônitains d'argent, tu ne dédaignes pas sans doute une livre de farine , un hanap bien plein d'un ])etit vin toscan, et un morceau de porc, ne fut-ce que la queue de cet

animal, autaiit recherché du Napohtain qu'il est méprisé du Juif. Écoute un peu plus ton estomac, et un peu moins ta vaniteuse cervelle. Viens avec nous; on dit que tu es habile; eh bien! tu feras des vers flatteurs pour les châtelains que nous aurons besoin de séduire. T^à, je te permettrai de mentir, comme vous savez faire, vous autres, pour plaire aux damoiselles et aux barons qui vous paient. Je te nourrirai bien ; pendant la route, je te confierai la conduite d'un chameau, qui te portera, ce qui te donnera fort bon air; et à la fin de la foire, si les choses se sont bien passées, tu recevras une somme grasse et ronde, qui te permettra de rajuster à neuf ton équipage, aussi délabré que celui d'im pauvre marinier échappé aux pirates ou au naufrage. Acceptes-tu mes offres , fier poète romain ?

» — Le poète sait manier la harpe; mais où astu vu qu'il manie le bâton pour frapper des chameaux ?

» — Bah! n'as-tu pas peur qu'on te prenne pour un autre Mahon? Allons, pas tant de délicatesse, et accepte. A ton talent de poète, n'en joins-tu pas cjuelque autre plus utile? Je n'exige pas que tu saches attacher une voile par son anténal ou tenir le timon ; mais sais -tu panser les chevaux ou faire la cuisine?

« — Fi donc! J'ai couru l'Espagne et la France

q5o palma.

en chevalier errant , en troubadour ; alors j'avais un écuyer; alors les nobles hommes et les princes m'admettaient à leur table.

» — Pas de regrets superflus. Viens à Florence, et tu verras si la vie, avec Marco Salimbechi, le maître de nave, le marchand le plus riche de toute l'Adriatique, ne vaut pas celle qu'on mène dans les cours que tu as visitées... C'est marché conclu- Voici ma main , donne la tienne ; voici deux hanaps d'argent où le vin de Chioggia brille comme |e corail et les rubis enchâssés dans la mitre de notre évéque; prends-en un , j'ai pris l'autre ; buvons , et que la chose soit convenue, ainsi que je l'ai dit.

» — Rata/iat, dit gravement le troubadour en avalant tout d'un trait le vin qui lui était offert.

» — Ah! diable! tu es clerc, tu parles latin, mon joli poëte , et tu es chevalier errant par dessus tout cela ! Bien : voilà qui pourra nous servir j mais il faut que nous sachions ce dont tu es capable en fait de ces belles choses que vous nommez poésie ; toutefois , comme je me connais beaucoup mieux en candelles bien justement coupées et ridées qu'en lignes rimées et en légendes, va trouver Palma; récite-lui, chante-lui tout ce que tu sauras de nobles histoires de preux, que puisse entendre une innocente damoiselle; et ma fille me dira si j'ai fait une bonne affaire.

PALMA. q51

Adieu. Moi , je vais tout régler pour notre prochain départ. »

A quelques jours de là, toute la population d'Ancône , assemblée vers celle des portes de la ville qui s'ouvrait sur le chemin de Fossombrone, regardait passer une nombreuse caravane que la foule des enfants du pays accompagnait , en la saluant du refrain d'une vieille chanson dont lo sens était :

Adieu , marchand , que le ciel t'accompagne !

Bon voyage, et, dans la campagne,

Garde-toi bien des loups et des barons,

Larrons.

C'était une chose vraiment curieuse à voir, que la marche de cette troupe! Salimbechi , monté siu' un superbe cheval, allait devant, couvert d'une armure simple, mais brillante au soleil comme celle d'un chevalier. Il était immédiatement suivi de deux guerriers, dont un cachait ses armes sous le large manteau à croix rouge des chevaliers du Temple : c'étaient Othone et Palma. Entre eux deux, cheminait, sur une grande mule noire, le vieux curé de Saint-Cyriaque, qui avait voulu accompagner nos marchands à quelques milles d'Ancône, comme l'avaient fait plusieurs des parents et des amis de ces voyageurs partant pour Florence. I.a Di^a n'avait pas ses belles armes,

et on ne l'eût pas distinguée entre les mariniers cuirassés qui la suivaient, si sa noble figure ne l'avait trahie. Un éléj)hant , chargé de lourds ballots et portant sur son cou un cornac éthiopien, marchait gravement, escorté de quelques matelotsj deux chameaux venaient ensuite, tous deux largement bâtés à la manière orientale, tous deux pliant sous le faix qu'on leur avait imposé. Le bouffon qu'avait loué Stéphano Condillo, un des marchands que nous savons s'être joints à Salimbechi, conduisait le premier. I.e licou du second était tenu par un jeune homme, à la démarche superbe et théâtrale, au surcotrâpé, à la ceinture de fer, noire et rouillée, au modeste chaperon de cuir. Un écu tout uni pendant à un des bâts de la chamelle dont ce garçon était le conducteur, une petite harpe accrochée à l'autre bât complétaient tout l'équipage du poëte romain , car c'était lui, le troubadour dont Marco avait fait emplette, et que Palma avait trouvé un gentil rimeur. Il frappait souvent le pauvre quadrupède dont il avait la bride à la main. Du reste, il chantait, il récitait, il composait , et se préparait ainsi à tromper les ennuis et les fatigues de la route.

Derrière les chameaux , venaient de nombreux chariots, bien attelés, et criant sur leurs larges roues qu'enfonçaient dans les ornières les charges qui pesaient sur leurs brancards. Les uns lais-

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saient voir des caisses pleines de marchandises ; sur les autres, on remarquait des cages renfermant des animaux curieux. Des marchands à cheval, quelques femmes sur des mulets, quelques moines qui s'étaient mis sous la protection des gens armés dont la caravane était pourvue pour sa défense, des esclaves à pied, des musiciens grimpés sur les caisses et les cages, et faisant sonner leurs instruments, voilà ce qui formait la dernière partie de ce convoi.

Cent personnes environ, dont se composait le cortège au moment où il franchissait le pont-levis de la cité d'Ancône, se réduisirent à soixante à peu près quand on eut fait six milles sur le chemin de Fossombrone. Là, on se sépara en deux bandes ; le curé de Saint-Cyriaque donna la bénédiction à la caravane , qui se remit immédiatement en marche après les adieux; puis il tourna bride et revint à la ville de Trajan avec tous ceux qui ne devaient point aller à Florence.

L'Esino coulait des eaux basses et pures; c'était dans les journées de septembre ; nos gens n'eurent donc aucune difficulté à traverser la petite rivière dont les bords, à l'endroit où la caravane alla les chercher, sont à trois lieues d'Ancône. Le soir, on alla camper sur la rive du Misa , qui porte ses ondes tranquilles au port de Sinigaglia. Dresser les tentes dans un endroit qu'on pouvait aisément

protéger contre une attaque inopinée fut le premier travail tles mariniers voyageurs. On s'établit, et, les tables promptement dressées, on prit un repas devenu fort nécessaire. Les gardes furent ensuite désignées pour le guet de nuit, comme on aurait fait pour le quart à bord d'une nave. Enfin, tout ce qui n'était pas occupé à soigner les montures et les bétes de la ménagerie, à veiller, la lance e(i main, aux abords du camp, ou à pousser des reconnaissances dans le petit bois auquel on s'était adossé , se réunit autour d'un grand feu pour deviser en se reposant.

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