LE CHATELAIN
» — Chante, poète, dit Marco au troubadour romain; amuse-nous!»
Et le poète chanta une ballade qui émut singulièrement Palma et le templier. La Dwa et Othone pleurèrent; Salimbechi, endormi à la fin de la première stance, se réveilla au moment où dans leurs yeux brillaient des larmes que leur arrachait l'histoire intéressante que récitait le Romain.
« — Je t'ai dit de nous amuser, rossignol des bords du Tibre, et tu m'endors , et tu fais pleurer ma fille! Es-tu fou d'être triste quand je t'ordonne d'être gai? Ne voilà t-il pas une belle occupation pour des mariniers de pleurer aux romans qu'un sot invente! Plus de ces lais galants , bons à chanter peut-être sous les balcons des damoiselles, mais fort déplacés ici. Tu m'entends : plus d'amour. Ne vois-tu pas que tu fais pécher ce chevalier du Temple , et que tu scandalises ces bons moines , qui répètent tes vers langoureux au lieu de compter pieusement les grains de leurs rosaires? Si je te prends à oublier mes ordres , je te les rappellerai avec la courroie qui serre ma robe. Allons, allons, chante; mais, par les saints, dis-nous quelque gabbe joyeux, et je remplirai deux fois ton hanap du vin de mon outre favorite.
M — Maître , j'avais pensé que la Diva , belle damoiselle, aimait, comme toutes les femmes, ces douces histoires du cœur; mais voilà qui va bien. Je me tiens pour bien dit ce que vous avez dit mal pourtant. Je ne crains pas la courroie : un poëte, un chevalier errant a droit à d'autres traitements. Le poëte n'est pas esclave, maître Marco; ne l'oubliez pas plus que je n'oublierai vos ordres.
M — Ta fierté me plaît, poète. Va , nous se-
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l-oiis l)ons amis, si tu veux: Sois g;ii et buvons un peu pour combattre la fraîcheur de la soirée passée aux bords humides du Misa.
» — Buvons et chantons, maître. Voici une chanson normande que j'ai apprise à la cour de Roger, le comte-roi de Sicile. Elle a été composée, dit-on , par un artisan :
F.on vin, ie ne te piiys lai.ssitr ;
le t'ai m'amour donnée
Enne liauvoy !
» — A la bonne heure cela! s'écria Marco; je répète avec toi. »
On fit chorus , et le Romain continua :
le t'ai m'amour donnée; Maincte soif me fait passier, Bon vin , ie ne te puis laissier N'a soir , n'a matinée Enne hauvoy!
» — De mieux en mieux, troubadoiu\ Bois de mon bon vin de Syracuse, et ne retire pas si discrètement ton hanap. Continue :
Tii ers plaisant à l'emboucher.
J'ayine tant la vinée!
Plaisir me duict à toy verser Tôt au loni,' de l'année, Enne hauvoy!
» — Bien , bien ! Par les saints qu'invoquent I. 17
les vignerons, il était bon le Normand qui fit cette phansoîi ! Buvons, poëte , et chante encore :
Soubz la merije [ la table) m'a fait couchier
Mai nets foys celle année , E si m lias fait gésir, ronfler
Tote nuict à nuictée, Euue hauvoy !
» — Il a raison, parbleu; on ne dort jamais mieux que lorsqu'on a bien bu. Quand la mer est belle, ou le campement établi dans un lieu sûr ' quand il ne vente pas, et qu'on a des guetteurs attentifs , il n'y a rien de mieux que de boire pour se bercer. Oh ! que ceci vaut bien mieux que toutes vos sottises amoureuses! N'est-il pas vrai, Othone ?»
Oth onetourna la tête du côté où Palma s'était étendue sur un tapis de Bagdad ; il vit qu'elle dormait et il répondit alors :
ce — Vous avez raison , maître Marco , il n'y a de vrai que de gésir et ronfler toute nuict à nuictée , comme dit la chanson , quand on peut dormir , toutefois.
w — Bah! l'on dort bien, dit un des assistants, quand on a vidé trois ou quatre hanaps de bonne cervoise flamande, ou avalé quelques chaudes gorgées de vin d'Espagne.
), — Ou quand on a le coeur libre , ajouta le contre-maître de la nef, bon vivant qui caressait
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l'outre syracusaine, et, garçon de quaranîe-cinq ans, avait fait cjivorce avec les passions de la jeunesse.
)) — Oui, reprit le templier, quand on a le coeur libre! Voyez votre fiile, Marco; qu'elle dort bien ! Rien ne la réveille, ni le cliant du Romain, ni nos propos d'ivrognes,
» — Poursuivons, troubadour notre ami, ce n'est pas fini , j'espère.
» — Encore un couplet, maître, et le voici : »
Et inoye robbe à deiilx dez jouer !
Chauler niaincte joornée A la meson d'uDg tabernier
Par loDgue demeurez , Enne hauvoy (i)!
Le vin avait donné de la voix à tout le chœur qui répéta cette dernière strophe avec un enthousiasme tel que les échos des collines voisines retentirent long- temps du reh'ain.
« — C'est parfait , poète, et tu as gagné toute mon amitié , dit Marco en touchant familièrement la joue du chanteur avec le revers de sa main avinée. Allons dormir maintenant, et bonne nuit, chacun dans son manteau ! »
( i) Celle chanson me fut obligeamment communiquée par M . Leroux de Lincy , alors qu'il préparait la publication d'un recueil de chansons curieuses du moyeu âge.
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Tout le monde se retira: et, sous la tente de Salimbechi, il ne resta que le maître de la Gratiosa , sa fille et Sahyb-Halou-Hassan , près de la cage duquel la Diva avait fait placer le tapis sur lequel elle avait feint de s'endormir pour n'être pas forcée d'entendre une chanson qui la révoltait.
En se retirant , le templier dit au poète :
« — Ami , tu as très bien chanté ; voilà un bezan pour la chanson ; mais , je t'en prie , plus d'amoureuses complaintes, plus d'histoires damants heureux ; il y a des oreilles qui ne doivent pas les entendre; il y a des coeurs que cela ferait saigner.
» — Frère, tu paies bien; tu as les oreilles chastes , parce que tu portes la croix de gueule sur ton blanc manteau ; tu ne dois plus avoir de cœur , parce que tu as revêtu le manteau blanc croisé de rouge , c'est à merveille : tu seras obéi. J'aime mieux ton bezan que la courroie de maître SaUmbechi; tu agis en chevalier, toi, et lui en marinier : toujours la main haute et la parole dure.
La nuit se passa sans alerte. Salimbechi avait bien bu, il dormit jusqu'au point du jour. Le poète ronfla comme un homme parfaitement heureux. Quant à Othone et à Palma, ils furent ti'ès éionnés de se rencontrer au milieu de la
nuit, faisant, chacun de son côté, une ronde autour du camp , pour voir si les sentinelles veillaient bien. Ils ne s'étaient endormis ni l'un ni l'autre : tous deux souffraient. Ils passèrent sans échanger d'autres paroles que le mot d'ordre, sans s'apercevoir qu'ils avaient pleuré. L'aube éveilla tout le monde , et l'on était déjà parti que les oiseaux du bois n'avaient pas encore salué les premiers rayons du soleil.
Le soir de cette journée de marche, la caravane aperçut les murailles de Fossombrone. Salimbechi, Stéphano Condillo et les autres marchands furent d'avis de ne pas séjourner là , bien que la fatigue de la route eût rendu un repos nécessaire. Il fallait éviter, autant que possible, les villes, les châteaux, les bourgs fortifiés, parce que toujours quelque taxe, quand ce n'était qu'une taxe, encore! faisait payer au commerçant l'imprudence de son approche. On se tint donc loin des bords du Métauro ; on campa dans une vallée voisine, et, le lendemain, on se dirigea vers Castel-Durante. Un petit château bien gardé dominait la rivière. On ne pouvait l'éviter, à moins de se jeter dans la montagne , ce qui était fort difficile pour les chariots; et, d'ailleurs , c'était bien assez d'avoir à franchir la haute arête duSasso diSunone pour aller chercher Florence, en tournant les Alpes de Catanaja et en parcou-
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rantîa vallée formée entre les mohfs Scalari et tlii Prato-Magno.
Salioibechi ne se dissimulait pas qu'il y avait un véritable danger à camper sous les murs de Gastel-Durante; mais, avant d'entrer dans les défilés de l'Apennin , il fallait renouveler les vivres et laisser reposer la troupe. Palma fit donc arrêter le convoi, réunit autour de soii cnèval tout ce qu'il y avait d'hommes libres et d'esclaves, et les harangua pour les préparer à un combat probablement inévitable. Le cri de guerre fiit poussé par tout le monde ; les moines eux-mérfies s'armèrent, et l'on marcha droit au gué du Métauro, sur le bord duquel était bâti le château , tyran et protecteur du bourg et de la vallée. Les gardes des remparts avaient aperçu de loin la caravane et averti la garnison. Quand Salimbechi arriva sut* la berge de la rivière pour entrer dans le giié et aller demander pdssage au châtelain, une grêle de traits , partis de dessus la muraille, vint l'avertir qu'il fallait parlementer. Le chevalier Othone et la Dwa s'offrirent à aller supplier le seigneur de Castel-Durante , au nonl de la troupe marchande, et aussitôt ils s'élancèrentdans la rivière, à cheval, Othone portant au bout de sa lance son manteau blanc en signe de paix. A la porte du château , ils trouvèrent un magnifique seigneur , sans armes ^ chevalier d'une belle figure qu'ils ne
s'attendaient point à trouver là. C'était le seigneur d'Urbin, Guido-Antonio-Ubaklini , la terreur de la contrée, qui avait conquis Castel-Durante sur son ancien propriétaire et s'y était établi pour quelque temps.
« — Moi, Palma, fille de Marco Salimbechi, marchand et capitaine de nave, je viens à vous, seigneur, avec Othone, le chevalier du Temple, notre ami et mon frère , vous demander entrée dans le bourg de votre dépendance , Jjour une caravane qui est en halte de l'autre côté de là rivière. Il est bien entendu que nous vous paierons le droit de passage et de séjour, en retour de votre hospitalité protectrice. Nous arrivôris d'Ancône, et naguère nous étions en Syrie , où notis achetions des marchandises; il plaira sans doute à Guido Ubaldini d'en agréer quelques unes. Nous demandons la permission de vendre à vos vassaux, comme d'honnêtes négociants que nous sommes, et à leur montrer de rares tttriosités, qui leUr plairont sans doute. Nous accordez-vous cette grâce? » — Guide-Antonio Ubaldini est le protecteur des triarchands qui ont pour parlementaires des filles si belles, à qui la cotte de mailles et le haubert vont si bien. Venez en toute sûreté. » — En armes, seigneur?
» — Non, désarmés comme des marchands devant un seigneur.
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« — En armes , seigneur , comme des marchands qui n'en sont pas à leur première caravane, et qui savent de quelle façon en usent les hommes des seigneurs, malgré la protection déclarée des châtelains.
» — Par le diable , tu veux me faire des conditions! Tu es donc une de ces femmes qui savent se servir de l'épée comme de l'œil pour blesser qui les affronte?
w — Prenez garde, Ubaldini ! dit le chevalier Othone; la Diva a l'épée de l'archange, et nul ne s'est jamais attaqué à elle sans en avoir gardé un terrible souvenir.
» — Va donc pour les armes, Palma. Quant à la taxe, nous la débattrons ensemble, ajouta-t-il en souriant.
» — Soit, seigneiu' Ubaldini , nous la débattrons ensemble. »
Othone fit signe à Salimbechi qu'il était libre de passer le gué; et, une demi-heure après, toute la caravane était entrée dans le bourg de Castel- Durante.
S'établir en se gardant; repousser les hommes d'armes du seigneur d'Urbin qui venaient butiner dans le campement, et attirer la foule des bourgeois pour les mettre en goût d'acheter ; déballer les marchandises et les cacher soigneusement après les avoir laissé entrevoir aux curieux ; an-
noncer, pour le lendemain, des spectacles merveilleux; s'attirer la bienveillance de tout le monde par de petits présents adroitement offerts : telles furent l'occupation et la conduite de nos gens pendant la soirée.
Ubaldini avait envoyé ordre à Palma de venir traiter avec lui du droit de gué et de séjour; la Dwa , suivie de son père et d'Othone , se rendit tout de suite au château ; mais quels furent l'étonnement et la frayeur des gardes de Guido, quand ils virent, à côté de cette jeune fille, qui avait dépouillé son armure et s'était revêtue d'une simple robe blanche , sans ceinture d'argent ou d'or, un énorme lion qu'elle retenait par une tresse de soie couleur d'azur ! Ubaldini ne parut pas plus tranquille lorsqu'on lui annonça les marchands, et qu'il les vit entrer dans sa salle d'audience, précédés de ce témoin sur lequel il n'avait pas compté pour leur conférence.
« — Est-ce la mode à Ancône que les jeunes filles mènent des lions en lesse comme nos valets de chasse mènent les chiens ? dit le seigneur de Castel-Durante.
» — Il y a desgentilles femmes qui se plaisentà porter sur le poing un faucon enchaperonné ; moi, je ne marche pas sans ce lion qui obéit à ma voix comme im ami complaisant. Voyez comme il est bon et doux! »
Elle s'avança jusqu'au siégé où était Gùido , et celui-ci sauta en arrière, comme un homme qiie la vue inattendue d'une vipère ou d'un scorpioh prêt à mordre son pied a subitement effrayé.
» — Couche-toi, Sahyb-Halou-Hassan, coiichetoi là, près de moi, mon bel ami d'Afrique !... Maintenant, seigneur, je suis à vos ordres.
« — Tu as promis, belle Palma, de conférer avec moi seul de nos intérêts communs.
» — Mon père, et celui que j'appelle inoil frère ne me sont-ils pas des auxiliaires légitimes dans une discussion de cette nature ?
w — Non, car vous êtes quatre, dit tlbàldiiiî en montrant du doigt Sahyb qui le regardait fixement, et je suis seul, moi.
» — Mais une jeune fille, reprit Othôrie...
» — Une jetmë fille, interrompit la Divd , est capable d'iiiie négociation, fût- elle difficile, et je vous prie , pour éviter les longueurs , dé ine lai^sëf avec le noble Guido-Antonio Ubaldini. »
Ces paroles, prononcées avec une sorte de dignité familière , eurent lèui' plein effet. Otfione et Marco se retirèrent, le chevalier phis inqiiiet que le marchand, mais rassuré pourtant par un sdùriré dont les accompagnait la Tille de Salimbechi.
« — Et l'autre! dit Ubaldini en désignant de l'œil le lion qui, voyant Palma seule avec le clîâ-
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telain , s'élit lève , et était venu s'asseoir à côté de sa maîtresse, attentif à ce qui allait se passer, coinme s'il avait lu dans la pensée d'Ubaldini.
» — Je n'ai pas demandé , monseigneur , que vous jetiez par la fenêtre ce poignard milanais, que toute là province sait être si terrible entre vos nrtains, quand un vassal vous déplaît, quand une femme vous résiste. »
Ubaldini rougit, se dressa sur l'estrade de sdii siège , fit un pas en serrant dans sa main la poignée de S'A riiiséricdrde ; puis il la jeta ali loin dans la salle et se rassit, furielix de l'audace de la jeune fille , que cette démoiistration ne parut pas effrayer.
« — Vous êtes riche, reprit Guido, vous paierez donc trois marcs d'argent pour le gué, vingt besans polir votre séjour aux pieds des murs de mon castel, et autant pour la protection que je vous accorderai pendant votre vente à mon peuple d'Urbin , qui ne va pas manquer de venir ici lorsqu'il saura vôtre arrivée.
» — Mais le Sarfasin n'exigerait pas ilrié rançon plus forte d'un haut baron , fut-il plus noble et plus brave que le seigneur d'Urbin.
M — Eh bien , repartit Guido après un moment d'hésitation, eh bien, belle et courageuse Palma, pièrmets seulement que je t'aime, car ce qu'il y a dé fier en toi m'a touché le cœur ; dis-moi que
l'amour d'un homme , dont tout ce qu'il y a de femmes nobles en Italie accepterait les hommages, ne te déplairait point, et ce mot rachètera la dette de votre caravane.
» — Vous exigez donc, répondit Palma en se levant , quarante bezans et trois marcs d'argent. Monseigneur, vous les aurez dans une heure. C'est une dette que je ne saurais racheter, car je ne suis pas une fenune noble d'Italie. Je suis née sous les palmiers de la Syrie, seigneur, et c'est la première fois qu'un homme a osé me faire entendre un semblable langage. »
Elle s'inclina légèrement, en portant, dans son salut oriental, la main à son cœur, à sa bouche et à son front , et elle quitta le château , laissant Ubaldini étonné , triste , émerveillé , mais surtout cruellement humilié des résultats de cette entrevue, dont il avait mieux espéré.
L'argent des Anconitains arriva comme Palma l'avait promis. Guido ne prit qu'un bezan , qu'à l'instant même il remit au marinier porteur de cette somme, et il renvoya le reste, en faisant dire à Salimbechi que le lendemain Ubaldini régalerait les marchands. Il les priait de venir avec leurs bouffons, leurs curiosités et leurs plus belles étoffes de Damas.
Vers le milieu du jour, après une matinée où la caravane eut peine à disputer quelques poi-
gnées d'épices et quelques morceaux de gros drap aux hommes d'armes d'Ubaldini , 'qui volaient hardiment les marchands, s'arrogeant les droits de leur seigneur, Marco, Palma, Othone et tous les hommes de la troupe qui n'étaient pas indispensables à la garde du campement, — garde prudemment laissée , car on pouvait craindre une trahison de la part de Guido, — arrivèrent dans le vaste réfectoire du château. Une table y était abondamment servie. Ubaldini fit asseoir à côté de lui la Diva et Marco. Pendant le repas, les mimes jouèrent leurs parades bouffonnes, le singe fit ses plus amusantes gambades ; le perroquet, interrogé par Guido, répondit : « Gardez-vous de vou- » loir nuire à Marco , le marchand aimé de Dieu ! » et cet à-propos égaya le châtelain plus encore que les farces des mimes et du singe. Le poète italien chanta une énergique chanson à boire, accompagnée du choc des hanaps et du tumulte des voix des convives. Enfin Guido dit à Palma :
« — Et toi , ange du ciel , ne me feras-tu pas entendre quelqu'un de ces cantilènes provençaux que toutes les jeunes femmes savent par cœur?
» — Je ne chante jamais, seigneur. Ce n'est pas en courant la mer que j'aurais appris ces vers que vos jeunes filles redisent gaiement en filant la laine des brebis de Parme et en brodant des chaperons. Sur la nave, j'ai appris à braver la tem-
péte et la mort, à prier Dieu avec une ferveur que l'on ne connaît pas à terre , à maîtriser mon lion et mon cœur. Écoutez le poëte ; je n'ai rien à débiter ni à chanter.
» — Ainsi, l'on ne peut rien obtenir! Cependant, si je disais à Marco Salimbechi : Tu as npe lllje belle, plus belle que les Toscanes si yantées, que les Yénitiennes si séduisantes; je l'aime. Le châtelain de Castel-Durante, le seigneur d'Urbin te la demande, bien qu'elle ne soit que la fdje d'un marchand ; dis , Pahna , que répondrais-tu?
» — Je répondrais, seigneur, que votre amour ni'honore... »
Un cri aigru , parti de l'un des bouts de la table , arrêta la parole sur les lèvres de la Dwa j on se leva en désordre pour courir au malheureux qui avait poussé cette clameur déchirante. On arriva pour le relever : c'était le chevalier Othone... Il était mort.
A cette vue, Palma fondit en larmes, et quand le premier transport de sa douleur fut calmé :
« Voilà celui que j'amais et qui ne l'a jamais su; celui qui m'aimait et n'a jamais osé me le dire , pour n'être point parjure au serment religieux prononcé par lui dans un couvent de Jérusalem. Deux fois, je lui ai sauvé la vie, et cette vie qu'il me devait, il vient de me la donner; car, n'en doutez pas, il est mort , parce qu'un homme
a pu dire qu'il m'aimait, et qu'il n'a pu tuer cet honmie pour le punir de son audace. Vois maintenant, Ubaldini , si je puis t'aimer, si je puis être l'épouse du châtelain !... L'affreux Paolo a dit vrai ; j'ai bien souffert , et je suis réservée à des souffrances plus grandes encore !... >;