‹ Les soirées du gaillard d'arrièreChapitre 14 sur 19 · ÉBRIÉTÉ · texte numérisé non relu

ÉBRIÉTÉ

consigne fondamentale donnée à l'officier de garde, de faire passer chaque soir au bout de la grande vergue un cartahu, pour iiisser le capitaine du navire, quand il revenait de terre mort-ivre.

Lord Nelson avait comme un autre , et peutêtre plus qu'un autre , le goût de cette ivresse par laquelle les marins anglais terminaient chaque soirée du temps de leurs relâches. Il buvait tous les après-midi, quand il n'avait rien d'essentiel à faire, jusqu'à ce que le midshipman de corvée vînt l'avertir au café où il était, que son canot l'attendait pour le reporter à son vaisseau. En 1798 , je crois, quand il était à Gènes , il fut invité à un dîner où les vins de tous les pays furent prodigués. Il se les épargna si peu, qu'au sortir de table il avait tout-à-fait perdu la tète. Il déraisonnait complètement, et ne pouvait marcher sans le secours de deux bras amis. On vint cependant lui dire que l'embarcation l'attendait à l'escalier du ponte délia Legna , et il dit ; « Allons à bord , messieurs. » Pendant le trajet du palais où on l'avait traité à la cale d'embarquement, quelque soin qu'on mît à le soutenir, le pauvre homme se laissa choir, mais choir très lourdement et de façon à se tuer. Le marquis Carrega , qui l'accompagnait, effrayé de cet accident, se hâta de l'aller relever; mais l'usage, en Angleterre, voulant que

202 EBRIÉTÉ.

l'ivrogne tombé se relève tout seul, les officiers qui étaient avec lui intervinrent pour qu'on le laissât à lui-même. On ne l'aida que de la voix : « Debout, amiral, debout pour aller au vaisseau ! » Et Nelson de lutter contre la terre vers laquelle la force centripète, décuplée par l'absence des forces et de la raison, l'attirait presque invinciblement. Enfin, après une lutte opiniâtre où ses broderies, les revers blancs de son habit et ses'épau* lettes reçurent plus d'une honteuse souillure , le héros parvint à se remettre sur ses deux jambes ; et, que bien que mal, trébuchant, fléchissant sur ses genoux , abandonnant sa tête qui allait à droite et à gauche comme le pendule d'une horloge dérangée, soutenu cependant par le marquis Carrega, à qui cette obligeance n'était pas interdite par le code de l'intempérance , il parvint à son canot. On l'y coucha Arrivé à bord, le cartahu fit son jeu , et Nelson monta sur le vaisseau qu'il commandait , par - dessus le bastingage , comme un sac de farine.

Le lendemain matin , le marquis génois crut qu'il devait aller savoir des nouvelles du noble amiral. Il le trouva se promenant sur le gaillard d'arrière de son vaisseau , les bras croisés , grave et l'air sévère comme de coutume. Sa chute l'avait défiguré ; il avait le nez enflé, et un œil noir, rouge

EBRIETE.

et jaune. M. Carrega eut de la peine à retenir une envie de rire en le voyant ainsi fait ; il adressa pourtant avec assez de sérieux, à Nelson , son compliment de condoléance sur l'accident de la veille ; il plaignit beaucoup cette blessure dont il voyait des marques si fâcheuses ; le marin n'eut pas l'air de le comprendre , et comme son visiteur insistait , il finit par dire : « Ceci n'est rien , mon- » sieur le marquis, et je vois bien à votre étonne- » ment que vous ne connaissez point nos usages. » Nos plaisirs et nos devoirs n'ont rien de com- » mun ; ce matin , à bord , nous oublions ce que »hier nous avons fait à terre. Ici personne ne » trouve surprenant de me voir blessé , et je serais » cent fois laid comme vous me voyez , que la » pensée de rire de moi ne viendrait à aucun »de mes subordonnés; que je serais obéi par » tous avec la même ponctualité et le même res- » pect. Regardez autour de nous , voyez tous ces » hommes ! en est-il un qui jette sur moi un re- »gard moqueur?... Je ne me rappelle pas , moi , » ce qu'ils ont fait dans des loisirs dont la coutume »leur permet d'abuser, pourquoi se rappelle- » raient-ils ce que j'ai fait? Soyez convaincu qu'ils » n'ont aucun mépris pour moi ; et si nous avions » à nous battre tout-à-l'heure, vous verriez si j'ai » baissé dans leur estime et dans leur confiance! »

904 liBRlÉT^.

Le marquis de Carrega se tint la chose pour dite, et, prenant la main de Nelson, il lui dit en souriant : « Dans ce cas , amiral, j'espère que vous i) me ferez l'honneur de venir dîner chez moi au- »jourd'hui. ■ — Certainement, monsieur le mar- » quis , j'irai ; on dit que vous avez une bonne » cave. Ma foi ! nous reviendrons comme nous » pourrons ! »

Il revint, en effet, comme il pouvait revenir, aviné, chancelant, meurtri de ses chutes, et livré au cartahu de la grand'vergue.

ÉBUJtTÉ. Qo5

WOTSS.

— Se relève tout seul. (P. 202. ) Un poème Scandinave en vingt-quatre chants, composé par l'évèque de Wexite , Isaïe Tegiier, et dont le héros est un pirate nonmié Frithiof, contient le passage suivant : «. Le vin est la boisson d'adieu; l'ivresse t'est » permise, si tu la portes sans t'oublier; qui chancelle à terre « peut se relever, qui chancelle à bord va trouver Ran l'en- 'j dormeuse, m Les Anglais n'avaient gardé de ce code marin des Scandinaves que le seul article : « Qui chancelle à terre peut ij se relever. >»

Um mcation.

MADAME *** , veuve d'un capitaine de vaisseau.

PAUL , son nis.

( Au bord de la mer. )

A peine s'il est jour. . .

PAUL

Hélas! sur cette grève,

'jn8

LNK V0CAT10:N.

Je viens , chaque matin , continuer le rêve

Que pour moi le sommeil commence chaque nuit !

Si je pouvais jamais l'achever !..

Quel ennui De ce rêve obstiné te causent les mensonges?

PAUL

Ne me demandez pas le secret de mes songes, Ma mère !

Allons , voilà des larmes , k présent !

Qu'as-tu?

PAUL

Rien.

Je t'en prie. .. — Un esprit mal-

[faisant T'aura jeté le sort qui fait , d'une àme heureuse ,

Une âme inquiétée , et triste et clouleiireuse.

— Yiens avec moi , mon fils , viens ; notre bon curé ,

Que le démon respecte en son vieux prieuré,

Sait tous les mots latins qui calment la souffrance ;

C'est un saint ; il n'est pas de maligne influence

Qu'on n'ait vue, à l'instant, céder à son pouvoir.

Yiens !

PAUL , en coiileniplation lievaut l'Otéaii.

Non , ce n'est pas lui que j'ai besoin de voir !

N'cs-tu donc plus heureux , seul , auprès de ta mère? Tu l'étais autrefois! Jamais parole amère N'échappait h ta bouche; et ton cœur satisfait , Recevant chaque jour comme un nouveau bienfait , En rendait grâce au ciel , à moi , la pauvre femme Qu'on aimait bien alors... — Oh! mon Dieu! Notre

[Dame !

Qu'ai-je fait à mon fik pour qu'il ne m'aime plus? Mes voeux à vos autels ont été superflus ! Vous ai-je demandé , Seigneur , dans mes prières, Jir. i4

à la IINË VOCATlOîf.

Mon Jjonlieur? Non, le sien. — Ah! nous sommes

[trop fières Quand nos enfants chéris nous chérissent aussi ! — Vous deviez me punir ; mais , me punir ainsi ! De mon unique enfant , le trésor de la veuve , Me faire un étranger , quelle cruelle épreuve ! — Mère , on pleure , on gémit. . .

Elle se met à genoux.

— Chrétienne, on [se soumet ! —

Silence.

— Queje serais heureuse, oh mon Dieu! s'ilm'aimait!

PAUL , tiré de sa rêverie par rexclamatiou de sa mère.

Eh hienl ne pleurez plus, ma mère; je vous aime.

Avec tendresse.

Oui, je t'aime.

Bien vrai? — dis-moi toujours de

[même ; Car douter de son liis , vois-tu , c'est trop affreux, —

Allons , embrasse-moi. — Ris donc ! — Sois donc

[heureux !

PATJL , avec un accent profond de mélancolie.

Laissez-moi respirer la vie avec la brise !. .

— Les parfums de la mer , la vague qui se brise ,

En jetant à mon front ses gouttes de fiaîcheur;

La houle aux larges plis ; la barque du pêcheur ;

De son port clandestin le smogleur qui s'élance j

Le goéland fatigué qu'assoupit et balance ,

Sur sa crête argentée , un flot paisible et lent ;

La corvette et le brig qui prennent leur élan ,

Sous deux huniers bordés , qu'une vaste misaine

Secondera , bientôt orientée et pleine ;

Le noble et grand vaisseau qui montre à ses sabords

Cent vingt canons béants, rangés sur ses deux bords ;

La frégate qui part , d'un gracieux tangage,

Toutes voiles dehors , saluant son mouillage :

Voilà ce qui me plaît, bonne mère, voilà

Ce qui remplit mes nuits et mes jours ; au-delà ,

Je ne sais rien aimer. . . que vous , dont la tendresse

De soins si complaisants caressa ma jeunesse.

MADAME ***

Je ne te comprends pas ; car enfin , le smogleur ,

La mer , et ses parfums , et sa vive couleur ;

La frégate marquant , dans son appareillage ,

Son chemin commencé, d'un bouillonnant sillage ;

Le goëland vagabond et fatigué ; le brig

A la bande incliné , léger comme une gig ;

La rapide corvette , et le bateau de pêche ;

La goëlette-aviso qui porte sa dépêche ;

Le géant maritime et ses trois ponts armés,

IN 'as-tu pas tout cela, dis?

PAUL

Mes yeux sont charmés De ces mouvants tableaux; mais quelque chose encore Manque à mon horizon, que tant de soleil dore!..

MADAME ***

Quelque chose? Quoi, donc?

PAUL

Je ne vis qu'à demi ;

UNE VOCATIOTV. 9Ao

Je nourris dans mon cœur un besoin ennemi ;

Si vous le connaissiez^ vous seriez trop à plaindre!..

Non, non, parle, mon fils; quoi qu'il me faille

[craindre , Je veux connaître , enfm, cet importun besoin Qu'à mon amour trompé tu cachas avec soin.

Silence.

PAUL soupirant.

Vous le voulez?... — Eh! bien, — le repos m'est à

[charge. — J'ai besoin de la mer ! Mais la mer , c'est le large ; — C'est l'océan immense, agité; — c'est le grain Auquel il faut veiller d'un œil sûr et marin ; — C'est d'un péril futur , l'incessante menace; — Du péril où l'on est , et qu'il faut voir en flice , Sans pâlir , c'est la vive et chaude émotion ; — C'est le vaisseau surtout, vivant, en action , Non plus coquet, bien peint, et faisant la parade Sur les tranquilles eaux d'un golfe ou d'une rade ;

Ql4 PTfE VOCATION.

Mais, au fort du combat, actif , intelligent. Brave, et hardi lutteur, d'un canon diligent Repoussant l'ennemi qu'une manœuvre habile A déjà, sous le vent, laissé morne et débile , Et qu'un fier abordage aura bientôt réduit.. . — Telle est pour moi la mer.

Quelqu'un t'aura séduit; Des livres dangereux t'auront tourné la tôtc ! Ces poètes menteurs qui peignent la tempête , La mer et ses excès, d'un pinceau radieux, Pour égarer ton cœur, ont fasciné tes yeux ; Ne lés crois pas. Tu sais comment fmit ton père !

PAUL avec exaltation.

Tl est mort en héros, en rilarln... et j'espère...

MADA

Tais-tQi , tu deviens fou !

PAUL

Fou! fou comme Jean-Bart.

UNE VOCATIÔX. gi5

Comme Du Gay , ïourville , et Du QtiGsne et Cassârl ! Fou comme Tromp, Rujter; mais la noble folié , Ma mère !

Ainsi , cTUel ! le doux nœud qui nous lie . Ce nœud que je dus crôite éternel , tu le romps ! Tu t'es dit froidement : « nous nous séparerons; if Et puis, meure s'il faut, meure la vieille femnie! » Mais la vieille est ta mère, entends- tu ? - c'est infârhe ! -

Elle pleure.

Veuve, j'avais un fils, je ne l'ai plus... Mon Dieu! A ce monde étranger il me faut dire adieu ; Pourrais-jey vivre seule?...

PAUL avec tine exaltation toujours croissante.

Oh ! sort digne d'envie ! — Espoir, crainte, danger, gloire, la belle vie ! — Être sur un vaisseau fort, bon voilier, puissant; Le sentir sous sa main rétif et frémissant , Et d'un mot l'arrêter; puis , d'un mot qui le presse, A sa quille immobile imposer la vitesse ;

Le faire aller, venir, virer; lui commander

De courir clans lèvent ou de rétrograder;

Le maîtriser enfin, comme aux champs de Nubie

Le Maure cavalier sa jument d'Arabie;

N'est-ce pas beau cela , mère? — N'est-ce pas beau,

Frappé par un boulet, de trouver pour tombeau

Un tronçon décliiré d'artimon , sépulture

Que fournit pour Nelson l'orgueilleuse mature

Du trois-ponts, par fortune, àLucas échappé? —

Malgré vous, je le vois, votre esprit est frappé

Des grandeurs. » ,

Malheureux, c'est ta triste démence Qui me frappe.

PAUL vivemeni,

A la fin ma croisière commence! — Voyez, le vent se fait ! — Allons, vite aux huniers! Bordez, hissez, brassez, enfants! — Vous, timoniers. Attention! Sitôt que l'ancre dérapée, Au bossoir, pour long-temps j'espère inoccupée , Montera, doucement votre barre dessous ! —

Bon ! la frégate abat. — Assez ! redressez-vous! — lu coup aux bras du vent! — halez-moi ces

[ boulines ! — Lofe, pour mieux doubler les roches trop voisines! — Bien comme ça ! — Faisons un peu de toile encor : Misaine et perroquets au vent! — Puis, que le cor Jette au port qui nous fuit l'adieu d'une fanfare... — Abaissant sa hauteur , déjà notre vieux phare, A l'horizon lointain, trompant l'oeil le plus sur, Semble une blanche voile au bord d'un lac d'azur! — Déjà toute une mer entre nous et la France ! — D'une campagne heureuse obtenons l'assurance , Prions :

« — Dieu tout puissant qui sais dompter les flots , » Yierge sainte , éternel espoir des matelots , w Astre brillant et pur, étoile des étoiles , » D'un vent propice et doux favorisez nos voiles ! >^ Nous ne demandons pas tout l'or des galions , » Mais la gloire nous touche, et si deux pavillons » Se doivent disputer l'honneur d'une victoire, » Périsse le butin, et donnez-nous la gloire ! « Ainsi soit-il! »

2l8 UNE VOCATION.

— Je crois que la brise a fraîchi !

Tant mieux, la Galatée aura plutôt franchi Cette plaine écumeuse où notre impatience Appelle un ennemi que retient sa prudence. La nuit sera superbe, amis! - Bon quart! bon quart! - Mais pas de ris peureux ; ouvrez vos ailes ; car Il est passé le temps où nos timides pères. Quand le soleil couchant de ses clartés prospères Ne marquait plus la route où glissaient leurs vaisseaux , Réduisaient les huniers aux plus petits morceaux , Serraient et perroquets, et bourset, et grand' voile ; Braves marins d'ailleurs, mais aimant peu la toile. Sur ce point seulement ne les imitons pas. — Descendons , prenons vite un modeste repas , Puis dormons. — Qu'on dort bien au braide d'un Doucement balancé par le hamac qui vire [navire ! Et tombe , et puis revient pour retomber encor, Tranquille, on voit venir le rêve aux ailes d'or Qui vous prend éveillé , vous assoupit , vous berce , Et vers un noble but vous conduit sans traverse ! Délicieuse erreur ! brillante vision !

Espoir d'un avenir ! flatteuse illusion

UNE VOCATION. t2 1 0

Que l'on retrouve assise au seuil de la journée, Et qui vous rend heureux toute une matinée ! — A ces enchantements il faut nous arracher; Partout, autour de moi, j'entends déjà marcher Nos gens qu'a réveillés la cloche impérieuse ; J'entends, sur les gaillards, la diane joyeuse Promener ses appels et leur rhjthme pressant Que le fifre accentue avec son cri perçant; Branlebas, donc ! debout ! le devoir noUs réclame. . . — Mais , changement soudain , tourmenté par la lame, Le bâtiment se tord ; il roule et craque ; il veut S'élevor dans le vent , mais en vain ; il ne peut Vaincre ce dur noroît dont la fougueuse rage. Grandissant par degrés, a soulevé l'orage! Nous faudra-t-il plier, et fuir devant le temps? Ne pouvons-nous lutter par des efforts constants ? Résistons; résistons ! ne courbons pas la tête , Voyons Dieu face à face au sein de la tempête !

MADAME ***

Insensé, jette à Dieu ton orgueilleux défi ! As-tu donc oublié qu'un blasphème a sufil

2'JlO UNE VOCATION.

Pour damner le patron de ce vaisseau fantôme Qui sans relâche aucun, et toujours, vil atome , Sera battu des vents? Crois-tu. . .?

PAUL

— N'arrivons pas! ■ Borde à plat l'artimon ; maintenant , liale bas Les focs ! C arguez , serrez les huniers , la misaine ! • Et dussions-nous ainsi rester une semaine , Bourlinguant, capéïant sous le seul artimon, Nous n'arriverons pas ! — Quel acharné démon Cachant son bras cruel sous la vague irritée, Repousse incessamment notre guibre agitée?... — Ne va pas te lasser, la belle! Pique au vent! Sans te décourager, oppose ton avant Aux chocs désordonnés de la mer qui t'assiège ! — Incertaine, inquiète, ainsi qu'un faible liège , Qui flotte a l'aventure au courant d'un ruisseau , Tu vas, viens et reviens: chaque nouvel assaut Semble t' épouvanter !.. . je te croyais plus brave! Maudite soit la main qui , dans ta molle étrave, l'iclia le premier clou , frégate de malheur!

Comme un enfant cliétif, sensible à Ja douleur, Tu le plains , tu gémis ! — Carcasse méprisée , Misérable ponton , coque inutile, usée, Que tu serais bien mieux, au fond d'un port obscur, Pour les rats des chantiers, refuge ignoble, impur. Pourrissant h loisir sous de vieilles amarres, Mâlee honteusement de quelques vains cspares ! Que tu serais bien mieux, prison, bagne fatal, Patache refrognée, ou bien triste hôpital. Caserne d'argousins, immonde pigouïère, Que sais-jc? mais frégate, une frégate altière. Toi , sotte baille à brai sans volonté , sans cœur, Toi que le moindre vent peut traiter en vainqueur ! Oh ! non pas , s'il vous plaît , vous n'êtes pas frégate , Navire qui craignez de mouiller votre gatte ! Au beau nom de frégate on fit un rude affront Quand, de ces triples mâts, on para votre front, Quand, de trente canons, coupable flatterie. On mit sous vos gaillards la noble batterie ! Vous n'êtes pas frégate !

— Et quoi, vous avez peur, Ma mère? Ouvrez les yeux ; la sinistre vapeur

2dâ vm VOCATION.

Qui nous cacliait le ciel doucement se de'gage ;

Du beau temps qui revient , un infaillible gage ,

Le voulez-vous ? voyez à l'horizon vermeil

Ce nuage embrasé des reflets du soleil.

Le vent tombe, et la mer, de ses hautes vallées

Comblant les profondeurs, aux eaux amoncelées

Aura bientôt rendu leur paisible niveau. —

A peine tangons-nous encore ; et de nouveau, —

Comme un cygne au zéphir ouvre ses blanches ailes,

Lorsqu' après l'ouragan les ondes moins rebelles

Souffrent que, rappelé par son jeu famiher

Sur le bassin limpide, et rameur et voilier.

L'oiseau navigateur glisse, nage, louvoie —

Au joli petit-frais que le sud nous envoie ,

INous allons tout ouvrir, jusqu'à nos papillons. —

Le rêve fut cruel , mais nous nous éveillons ;

N'y pensons plus. — Enfants, a chaque guinderesse,

Du monde , pour guinder les mâts que la détresse

Nous força de caler. I.este ! aux deux cabestans ,

Garnissons et virons ; quant aux hommes restants ,

Qu'ils parent les huniers et la voilure haute.

Manions-nous surtout ! — Dans une heure, sans faute,

Le cap eii route , il faut être bien étarqué ; Il faut que plus d'un log au renard soit marqué ; Poussons donc en chantant, et que l'écho du large Répète nos chansons. -Tambours, battez la charge ! — Un coup de sifflet, maître! — A ce grand hourvari Viens mêler tes éclats , joyeux charivari !

— Charivari ! — Pour qui? — Pour le premier navire Que nous prendrons. — Bravo! — là! là! là! vire, vire!

— Charivari ! — Pour qui ? — Pour le sliip vaniteux Qui nous vint provoquer, et qui, faible et piteux , Amène pavillon devant notre abordage. —

Bien dit !-Yire à courir !-tiens bon !-passe au ridage ! -

— Sans tarder maintenant , gréons nos perroquets ! — Bien ! les vergues déjà dépassent les chouquets ! Capelez promptement et bras et balancines ; Avant de mettre en croix , frappez-moi les bouhnes, Les carguesetle reste. — Est-on paré?.. Croisez! — Bordez les perroquets ! Borde à joindre ! — Hissez! — Poussez les boute-hors et gréez les bonnettes ! —

Ne perdez pas de temps à de vaines sornettes , Patinez- vous , gabiers ; nous avons d'autres soins.

— JNavire! — Où? — sous le vent. — Gros?

[ — Mais j frégate , au moins. —

224 UIN'E VOCATION.

Vous l'enteuclez, amis, le ciel nous est propice; Il comble tous nos vœux, il ouvre cette lice Où , bravement , chacun va faire son devoir. — ■ Arrive en dépendant! — Bientôt nous allons voir Qui nous adresse, enfin, notre bonne fortune! — Profitons des faveurs de la brise opportune. — Branle-bas de combat ! — Délicieux moment ! Ou la gloire, ou la mort !

Cruel commandant , Ordre qui va ravir tant d'enfants k leurs mères. Ordre qui me coûta tant de larmes amères , N'est-ce donc point assez du mal que tu me fis? Yicns-tu , signal affreux , par la bouclie du fils, M' avertir... ?

VAVL.

Oh ! pourquoi ces lugubres pensées Et ces larmes? Pourquoi ces paroles glacées? Faut-il vous faire ainsi prophète de malheurs? Quand l'espoir me sourit, pourquoi verser des pleurs ?

UNK VOCATIOIS'. 1l5

MADAME ***

Ah ! laisse-moi pleurer sur mon double veuvage ! . . Chaque flot gémissant qui meurt sur le rivage , Chaque nuage en deuil qui monte dans les deux, D'un matelot mourant apporte les adieux; Si tu meurs, comprends donc que , dans ma solitude, Et la nuit et le jour, l'ardente inquiétude, De noires visions nourrissant ma douleur , Viendra brûler mon sang et torturer mon cœur! Plus de sommeil pour moi; car toujours, à toute heure, Pauvre folle, j'irai, détestant ma demeure. Fouiller tous les rochers du rivage fatal , Soulever les varechs et le sable inégal , T'appeler, à genoux au pied du vieux mélèze , Aux creux retentissants de la haute falaise , Demander un écho de ton dernier soupir; Trop heureuse, à la fin , si je puis m'assoupir, Et rêver ton retour et mourir dans ce rêve!.. Oui , Dieu prendra pitié d'un désespoir sans trêve ; Je mourrai. . . te plaignant. . . car mon cœur maternel Ne saurait pas maudire un enfant criminel !

iii. i5

aa6 UNE VOCATION.

PAUL

Criminel , un enfant qui souhaite la gloire ! Criminel , votre fils qui voudrait à l'histoire Léguer un nom grandi par quelque noble exploit! L'avez-vous prononcé ce mot , et son emploi N'a-t-il pas révolté tout votre coeur?

MADAME ***

Pardonne ; Ce départ menaçant , le chagrin qu'il me donne , Contre un ingrat que j'aime ont soulevé mes sens.

PAUL

Se quitter est affreux , sans doute , et je le sens ;

Mais vieillir ignoré, mais vieillir inutile,

Fils d'un brave marin , languir dans une ville,

Quand on a devant soi la- mer et les combats !

Me teriez-vous un sort si cruel et si bas?

Non , je pars : je poursuis ma brillante chimère;

Je reviendrai vainqueur pour embrasser ma mère.

VUE vocAT[oîr. 207

Il partit. — 11 revint horriblement blessé. . . — Débris souffrant, au port pour toujours délaissé, Invalide à seize ans , quand l'aube froide et pâle Cachait le jour douteux sous son manteau d'opale, Chaque matin cncor , le pauvre mutilé, Au bord de l'Océan , par l'instinct rappelé , Disait, le deuil au cœur , les jeux remphs de larmes : « Avoir seize ans à peine et déposer les armes ! )) Être si jeune encore et ne plus naviguer !.. » Le sang qu'à mon pays je voulais prodiguer, » Ce sang qui bout encor dans mes veines tronquées, » — Branches de l'arbrisseau par la foudre atta-

[quées , — » Je le sentirai donc se glacer lentement ! «Vieillard infirme, obscur, j'aurai donc ce tour-

[ment , » Dans les sombres ennuis où le regret me plonge, » De voir des jours oisifs , que le chagrin allonge ,

» S'ajouter à des jours qui semblent éternels î

» Mon héritage unique , exemples paternels ,

» Je n'aurai pu vous suivre , hélas ! et de ma vie ,

» Qui d'un renom fameux pouvait être suivie ,

» Il ne restera rien , rien, pas un souvenir !

» Je mourrai tout entier, frustré de l'avenir ! . .

» Vous me deviez , ô ( ael ! un destin plus prospère :

» Le large, vingt combats, et la mort de mon père! »

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