TRADITION MARITIME DE BREST
La Harletoire était une corvette, un bâtiment élégant et fin, autant qu'étaient fins et élégants les bâtiments légers de cette époque ; un bâtiment à la poupe haute et dorée, à la guibre saillante et longue , sur laquelle était à cheval la figure blanche d'un homme de guerre cuirassé , portant en
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sautoir le cordon du Saint-Esprit et coiffé d'une énorme perruque à la Louis XIV.
Cet homme, c'était le lieutenant-général des armées navales du Roi, M. de LaHarteloire, mort il y avait trente ans environ quand la cour honora de son nom le petit navire de guerre dont il va être question.
Et puisque l'occasion se présente de parler d'un marin qui eut une belle fortune militaire et une brillante réputation dans un temps où Tourville, d'Estrées, Château-Regnault, Jean-Bart, Forbin et Du Guay-Trouin tenaient le premier rang dans notre redoutable marine, qu'il me soit permis de dire comment La Harteloire mérita que son nom fut inscrit sur le tableau d'une corvette , et que son portrait, sculpté par quelque élève de Puget, fut placé sur le front de ce bâtiment.
Je le vois déjà capitaine de vaisseau en 1 676 ( 1 ), et commandant le Dromadaire , flûte de 20 canons , dans l'escadre que le comte d'Estrées avait menée aux îles de l'Amérique. L'année suivante , il commande le vaisseau le Bien- Jimé dans l'escadre de Tourville.
En 1 689 , il monte l'Arrogant , se range sous le
(i) Ahrégé de la marine dn JRoj, 1698 ; manuscrit sur vélin, appartenant aux Archives de la marine.
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pavillon de Château-Regnault, et prend une belle part au combat de Bantry, contre l'amiral Herbert. Le 10 juillet 1C90, il se trouve sur le vaisseau le Fort y de 62 canons, en ligne, non loin de Tourville, à la célèbre bataille de Beveziers.
En 1691 , il est encore sous les ordres de Tourville, mais à bord du Heiiiy, qu'il quitte en 1692 pour commander /^T^/e/', à la Hogue. Il se bat ici comme il avait fait à Beveziers et en 1689 ; il jouit avec son général du bonbeur que procure la victoire; mais un revers de fortune pousse le Fier, avec onze autres vaisseaux, dans la baie de la Hogue , et La Harteloire est obligé de brûler ce navire qui a été le théâtre de ses exploits. Tourville, devenu maréchal , demande que La Harteloire fasse partie de l'escadre qu'il va commander, et la cour lui donne le Magncuiime , de 84 canons.
Il ne monte pas en grade; mais sous ses pieds les vaisseaux grandissent : 62 canons en 1690, 66 canons en 1 69 1 , 76 en 1 692 , 84 en 1 698 !
Il continue à commander tantôt sous Tourville, tantôt sous les deux Nesmond ; enfin, en 1697, l'année où Jean-Bart est fait chef d'escadre de Flandre , La Harteloire devient chef d'escadre d'Aulnix !
Ce n'est pas pour se reposer qu'il a sollicité le titre de général ; il va arborer sa cornette sur le
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SoHde dans l'escadre du comte de Relingiies ; il se prépare, en 1G99, à aller bloquer Salé, repaire de forbans que la France veut détruire; mais le projet du blocus est abandonné, et La Harteloire va en Portugal avec le marquis de Villette , pour porter des troupes.
En 1702, le Superbe^ qu'il montait en 1701, fait partie de l'escadre du comte de Château-Regnault , et il va à la Havane. L'année suivante , le Roi lui donne une escadre de quatre vaisseaux chargés de garder les côtes du Ponent. En 1704, on le relève de cet!e croisière, et, le i[\ août, dans la flotte du comte de Toulouse , il prend part au combat de Vêlez Malaga avec le Triomphant, de 92 canons. Alors il a le droit de porter le pavillon à la tète du mât de misaine; il est lieutenant-général!...
N'est-ce pas là une belle carrière militaire ? Ne sont-ce pas de riches états de services que ceux dont j'ai donné seulement la dernière partie? La Harteloire n'a-t-il pas mérité que la marine française perpétuât le souvenir d'une vie noblement remplie, en donnant son nom à un navire? Ce souvenir ne s'est-il pas bien vite effacé? Et n'ai-je pas eu raison de rappeler à la génération présente qu'il fut, au dix-sep!ième siècle , un homme énergique, brave, bon officier, qu'estimaient LouisXlV
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et Tourville, et qu'on a tout-à-fail oublié aujourd'hui, comme si, dans l'admiration des hommes, il n'y avait place que pour un petit nombre d'élus? Parce que La Harteloire ne fut ni Jean-Bart , ni Du Guay-Trouin , ni Duquesne , ni Tourville , on ne prononce plus son nom !
Dancourt fut plus loin de Molière que La Harteloire du maréchal de laHogue, et tout le monde connaît Dancourt. A quoi tient la renommée! Si La Harteloire avait eu la vanité spirituelle qui mit la plume à la main du chevalier de Forbin, s'il eût écrit des mémoires , Richer l'aurait compté parmi les marins célèbres dont il a raconté la vie pour amuser les enfants , et l'on aurait mis son nom sur le théâtre, et quelque poète aurait placé ce nom à la queue d'un alexandrin pompeux, pour rimer richement a\ec gloire !
— Je reviens à la corvette, que cette parenthèse ne vous aura peut-être pas fait perdre de vue. —
Elle était mouillée sur la rade de Brest , non loin de la baie sablonneuse de la Ninon. Trois ancres solidement attachées au fond de la mer semblaient devoir la défendre contre tout événement fâcheux. D'ailleurs , quelle crainte aurait-on pu concevoir, au moins pour ce jour-là? Le temps était superbe; les vents dormaient au ciel, le miroir de la rade n'avait jamais eu de refiels plus purs; jamais les
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goélands n'avaient plus joyeusement décrit leurs larges spirales à la surface des eaux tranquilles, qu'ils se plaisaient à rider du bout de leurs blanches ailes.
C'était fête, la fête de Marie, que les marins ne manquaient point autrefois de célébrer par des cérémonies pieuses. Tout Brest était dans la joie ; à toutes les églises , les chapelles de la Vierge étaient parées de fleurs ; des jeunes filles chantaient des cantiques ; de vieux matelots, que Marie avait souvent tirés du danger , psalmodiaient cette douce litanie où la mère du Christ est appelée des noms poétiques et tendres que l'amour et l'espoir ont trouvés pour lui plaire ; une procession solennelle parcourait le quartier maritime, le port marchand , l'arsenal , et passait à Recouvrance sur un pont fait de quelques vieux navires parés de tapisseries, de brillants pavillons, de tentes élégantes poiu' ce service, le dernier peut-être dont ils dussent être honorés.
Le curé de Saint-Louis portait une statuette de Marie, vêtue de magnifiques habits et couverte de diamants, prêtés par l'intendante de la marine, la femme du major-général , la commandante et cjuelques dames du commerce , moins nobles que ces dames-fonctioiniaircs, mais non pas moins riches et moins empressées de montrer en cette
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occasion leur piété , et peut-être aussi la beauté de leurs pierreries.
Partout où passait la procession , le curé répandait, au nom de la Vierge et de son fils glorieux, des bénédictions devant lesquelles le peuple et les gens de mer s'agenouillaient dévotement. Quand, après avoir repassé le port et traversé le château , le cortège sacré fut arrivé au cours d'Ajot, cette longue et superbe promenade qui domine la vaste baie , on s'arrêta pour réciter les prières et bénir la rade.
Tous les navires qui étaient à l'ancre, depuis le stationnaire jusqu'à l'entrée du port, étaient pavoises. La brise agitait doucement les pavillons aux couleurs éclatantes qui pendaient aux extrémités de chaque vergue, et c'était un spectacle délicieux que celui dont on jouissait de la ville.
Aussitôt que , de la rade , on aperçut le dais de velours cramoisi , aux longues plumes blanches , passant sous l'allée encore peu couverte du cours d'Ajot (car c'était vers le milieu du dix-huitième siècle , et les arbres n'étaient pas encore bien grands), les équipages des bâtiments montèrent dans les haubans , les canonniers se portèrent aux pièces; et l'^ce, maris Stella, entonné à bord de chaque vaisseau par Taumonier, fut chanté par tous les matelots , avec un grave accompagnement
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de canons tirant en salve. Le pavillon blanc du chef d'escadre et les pavillons nationaux qui décoraient le beaupré et la poupe de chacun des navires, amenés trois fois à demi et trois fois rehissés, saluèrent aussi.
Un seul bâtiment se dispensa de cette religieuse attention , que l'usage rendait comme obligatoire, et à laquelle personne jusqu'alors n'avait cru devoir se soustraire : c'était la Harteloire.
On en fut plus indigné que surpris ; on savait que le capitaine de cette corvette était infecté des poisons de la pliilosophie moderne, et imposait, par l'affectation de son impiété , un martyre lent et crnel au pauvre prélre qui gouvernait les âmes des marins embarqués sous ses ordres.
La Harteloire était pavoisée ; mais pas un homme ne monta dans le gréement, pas un coup de canon ne fut tiré, pas une voix ne répondit à l'aumônier, qui, debout sur la dunette et les yeux fixés du côté de la procession, récitait l'iiynuie saint. Le prêtre s'adressa alors aux matelots, qu'il avait vus quelquefois indociles à ses enseignements, mais jamais révoltés à ce point contre sa parole douce et paternelle; il les engagea à se joindre à lui pour bénir le nom de Marie; il les pria les supplia au nom de leur salut; mais il n'obtint que des rires moqueurs, et, au lieu des versets
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de l'église, les horribles couplets d'une de ces chansons grossières dont la tradition est à peu près perdue aujourdliui , mais qui faisaient alors le bonheur du gaillard d'avant.
« — Malheur à vous ! dit l'aumônier, autour duquel la ronde indécente vint tourner comme un cercle infernal.
» — Malheur à eux ! dirent tous les fidèles qui, du château , du cours d'Ajot et des bâtiments de la rade, virent la Harteloire refuser de saluer la procession. »
Mais pourquoi la corvette bravait-elle ainsi une population tout entière? Pourquoi insultait-elle à des croyances si généralement respectées? Le capitaine était-il donc un parpaillot , ainsi que les bonnes gens le murmuraient sur la promenade, en regardant avec colère le bâtiment impie? N'avait-il donc pas la crainte que le commandant de la marine ne rendît compte de sa conduite à Versailles, et qu'on ne le démontât pour le punir?
Le capitaine dormait, les officiers dormaient, et avec eux dormait la discipline.
L'orgie avait pris possession de ce navire la veille au soir, et, toute la nuit, elle avait régné en souveraine de l'arrière à l'avant, de la chambre du commandant au poste obscur des caliers. m. 12